DR LA TRADITION LITTÉRAIRE CHRÉTIENNE
Nous avons, dans ces éludes, signalé quelquesunes des imitations que les Pères de l’Église avaient inspirées aux orateurs sacrés du xvu c siècle; il nousa donc paru qu’il serait utile, comme complément de cet ouvrage, de montrer d'une manière plus étendue et plus sensible jusqu’à quel point ces grands écrivains du temps de Louis XIV ont profité du commerce des Pères, et comment tout en restant fidèles à la tradition ils ont su modifier, agrandir les pensées qu’ils en empruntaient, et dans les mêmes genres renouvelés être l’expression vive des mœurs de leur temps.
Les origines littéraires et religieuses du xvu* siècle sont toutes dans l'antiquité chrétienne ; du moyen âge , il ne connaît guère que saint Bernard et saint Thomas; c’est au siècle de Théodose qu’il remonte pour trouver la véritable source chrétienne.
Quand on cherche à se rend re compte de cet éloignement ou de cette indifférence de notre Église pour le moyen âge , on a quelque peine d’abord
à le comprendre. On le conçoit de la part de Louis XIV: pour lui, roi absolu , le moyen âge, c’était le triomphe de la féodalité, l’abaissement, ou du moins l égalité du monarque. Mais si la royauté avait à se plaindre du moyen âge , l’Eglise, elle, n’avait pas ce semble les mêmes motifs de l'oublier ce moyen âge qui avait été une époque de foi si vive et si soumise ; et pourtant , la voilà qui s’en sépare , qui le franchit pour aller se rattacher au iv e siècle. Quels motifs ont pu l’y porter? Ces motifs les voici , je crois.
On n’y a peut-être pas assez réfléchi : le moyen âge , même pour l’Église , a été un âge douloureux; pressée par la rudesse et l’iguoranee de la féodalité , si elle avait échappé à ces deux périls, elle se souvenait de ce quelle en avait souffert ; elle comprenait d’ailleurs qu’à des temps nouveaux, la discipline scolastique du moyen âge et sa science formaliste ne suffisaient plus, et en cela elle ne se trompait point. Depuis le xiv* siècle, en effet, déjà cette science, comme épuisée par le grand effort qu’elle avait fait en produisant saint Thomas, n’avait plus rieu donné ; et après tout, ce qu’elle avait de plus pur et de plus fort, elle le tenait des Pères. L’Eglise alla donc à la source : elle remonta jusqu’à Cyprien, à Jérôme, à saint Augustin, à Grégoire de Nazianze, à Basile, à saint Chrysostome ; ce fut sur ces solides fondements qu’elle entreprit d’établir
la grandeur el la beauté nouvelles de la doctrine chrétienne.
L’Églisp n’a jamais été sans combats, même au moyen âge : elle a vu alors des sectes entreprendre de changer, d’interpréter la tradition et la discipline. Mélanges d’hérésies anciennes et d’erreurs nouvelles , ces sectes sous les noms divers d’albigeois, de vaudois, avaient, avant-coureurs de la réforme, averti l’Église du danger lointain encore, mais chaque jour croissant , qui la menaçait; au xvi' siècle, ce danger éclata : l’Église y fit face par le concile de Trente. Mais, de si haut que vinssent la condamnation et l’avertissement, il semblait que l’Église attendit encore un défenseur : ce défenseur fut Bossuet. Nous avons dit que quelques lignes des Prescriptions avaient fourni à Bossuet le litre et l’idée des Variations ; voyons comment cette idée, Bossuet se l’est appropriée par la grandeur et la force des développements qu’il lui donne, et par les traits nouveaux dont il caractérise et peint l’hérésie moderne.
On peut dire que l’hérésie ancienne, telle que nous l’avons trouvée dans saint Irénée particulièrement el dans Tertullien, est avant tout philosophique. Dans l’hérésie du moyen âge et l’hérésie moderne au contraire, il y a pour ainsi dire deux éléments : l’élément ancien ou philosophique, l’élément nouveau ou politique. L’élément ancien se retrouve dans les subtilités orientales
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des pauliciens et des manichéens, mêlées à la simplicité des albigeois qui levaient l’Eglise primitive et l’indépendance. Ce mélange de la politique et de la théologie, Bossuet l’a parfaitement saisi et distingué, et il en a fait avec raison le trait distinctif de la réforme , avec cette différence toutefois que, pour trouver la liberté religieuse, la réforme fut obligée de se subordonner à la politique : ce fut à ce prix que le pouvoir séculier l’adopta et la soutint. On voit déjà que si Bossuet part avec Terlullien, il le dépasse bientôt et s’avance sans lui dans les voies nouvelles que lui découvrait son génie. Quelle vigueur tout à la fois et quelle finesse de pinceau! soit qu’il montre la verve fougueuse de Luther, et cette éloquence forte et populaire qui fit de la traduction de la Bible une œuvre originale de la langue allemande; soit qu’il retrace, comme un contraste, la douce et mélancolique figure de Mélanchthon ; ou qu’il peigne la triste et froide physionomie de Calvin exagérant Luther, et arrivant à la fatalité pour n’admettre pas la grâce ! Comme il montre les passions des politiques et leurs intérêts divers se mêlant à ce drame religieux et l’animant !
Le discours prononcé par Bossuet dans l’assemblée de 1681 , peut être regardé comme le complément des Variations. Ce discours rappelle naturellement le traité où saint Cyprien expose
l’unité de l’Église. Entre ces deux ouvrages, il y a cependant une grande différence. Le traité de Cyprien est une œuvre de haute et pure doctrine, une œuvre désintéressée pour ainsi dire et calme : l’ouvrage de Bossuet n’a pas tout à fait ce caractère. Quand Cyprien proclamait l’unité de l’Église, l’Église n’était pas entrée dans l’État : elle subsistait en dehors de lui. Depuis, l’Église et l’État s’étaient rapprochés, et en se rapprochant heurtés quelquefois. Les maintenir dans un juste équilibre, u unir parfaitement, comme dit Bossuet , le sacerdoce et l’empire , » c’était le but et aussi la grande difficulté du discours prononcé par Bossuet devant l’assemblée du clergé le 9 novembre 1G81 .
Laissant donc de côté le fond même de la question, qui aujourd’hui ne semble point encore résolue par l’Église, et tout en admirant la magnifique peinture que Bossuet fait de l’unité de l’Église, nous trouvons, le dironsnous? nous trouvons qu’avec tout son génie il n’a pas entièrement triomphé de la difficulté du sujet; qu’invincible dans la première partie : « l'Église belle et une dans son tout , » il n’est pas invulnérable dans la seconde partie : « la beauté particulière de l’Église gallicane dans ce beau tout de l’Église universelle. » Quoi qu’il fasse pour rattacher le second point au premier, il y a là une soudure qui se voit, si industrieu-
sement déguisée qu’elle soit. Vainement, comme pour rassurer sou auditoire et se rassurer luimême, Bossuet s’écriera : « SainteÉglise romaine, mère des Églises et mère des fidèles, Église chérie de Dieu pour unir ses enfants dans la même foi , nous tiendrons toujours à ton unité par le fond de nos entrailles. Si je t’oublie, Église romaine, puissé-je m’oublier moi-même! que ma langue se sèche et demeure immobile dans ma boucbe, si tu n’es pas toujours la première dans mon souvenir. » La logique est plus forte que sa foi, plus forte que son éloquence : ori le lui a reproché ; et qui oserait dire que ce reproche soit sans justesse? et Bossuet lui -même n’est-il pas, ce semble, effrayé des conséquences que l’on pourrait tirer de ses maximes? Quels accents émus s’échappent de son âme ! quel appel touchant à ces âmes humbles, à ces âmes innocentes dont il demande les prières ; comme il tremble (était-ce pressentiment ?) à l’ombre même de la division , « en pensant au malheur des peuples qui ayant rompu l'unité, la rompent en tant de morceaux , et ne voient plus dans leur religion que la confusion de l’enfer et l’horreur de la mort ! » Comme il est frappé de ce bruit sourd d’impiété qui déjà se mêlait aux cantiques de réjouissance, aux secrets gémissements de ces colombes innocentes dont il invoquait les prières et les larmes sur le discours qu’il venait
de prononcer, y associant même les pécheurs, tant scs craintes étaient vives ! « Priez , justes , mais prie/., pécheurs; prions tous ensemble, c’est un commencement de conversion que de prier pour l’Eglise. »
Tertullien et Cyprien ont aussi fourni à Fénelon la pensée première d’un de ses plus remarquables discours , le discours pour le sacre de l’électeur de Cologne; discours qui forme avec le discours prononcé par Bossuet dans l’assemblée de 1681 un rapprochement naturel et tout à la fois un frappant contraste. Tertullien s’adressant à Scapula avait dit : /fuma ni ju ris est et natura/is potestatis unieuique qitod putai’cril colere ; nec tilii obest mit prodest ait cri us religio. Sed nec religion is est cogéré religionem, quæ sponle suscipi debeat, non vi. « La force peut-elle persuader les hommes? peut-elle faire vouloir ce qu’ils ne veulent pas? nulle puissance humaine ne peut forcer le rempart impénétrable de la liberté d’un cœur. » Ainsi traduite par Fénelon, la pensée de Tertullien devint, sous la plume de l’archevêque de Cambrai , la grande question de l'indépendance du pouvoir spirituel à l’égard du pouvoir temporel : « En vain quelqu’un dira que l’Église est dans l’État. L’Église, il est vrai, est dans l’État pour obéir au prince dans tout ce qui est temporel; mais quoiqu’elle se trouve dans l’État, elle n’en dépend jamais
pour aucune fonction spii-ituelle. Elle est en ce monde, mais c’est pour le convertir; elle est en ce monde , mais c’est pour le gouverner par rapport au salut. Le monde, eu se soumettant à l’Église, n’a point acquis le droit de l’assujettir; les princes en devenant les enfants de l’Église, ne sont point devenus ses maîtres ; ils doivent la servir, et non la dominer. O hommes qui n’étes qu’hommes, quoique la flatterie vous tente d’oublier 1 humanité et de vous élever au-dessus d’elle, souvenez-vous que Dieu peut tout sur vous , et que vous ne pouvez rien contre elle. » Ces maximes, on le voit, ne sont pas précisément celles que Bossuet a exposées dans son sermon sur l’unité de l’Église; elles se rapprochent plutôt de celles qu’il a consignées dans quelques lignes de l’oraison funèbre de Michel Le Tellier.
Sans prétendre prononcer entre ces deux grands évêques, on peut dire cependant que Fénelon s’était établi sur un terrain plus ferme que Bossuet, l’indépendance de l’Église, et que dans ce seul cas peut-être la séparation des deux pou- .
voirs, du sacerdoce et de l’empire, maintient mieux avec l’unité de l’Église leur désirable harmonie.
Après s’être inspiré dcTertullien et deCyprien dans ces grands ouvrages que nous venons de rappeler, les Variations et le discours devant l’assemblée de \ (581 , Bossuet les prit pour guides •
encore dans une question fort agitée et diversement résolue au xvu' siècle. I.a question des spectacles, traitée par Tertullien avec une logique si pressante et une si vive éloquence, est revenue souvent sous la plume des Pères et des moralistes. Mais entre les ouvrages qu’elle a provoqués, il en est deux surtout que le nom de leur auteur a rendus célèbres, et que leur ressemblance directe avec celui de Tertullien désignent naturellement à un rapprochement ; ces deux ouvrages sont : la lettre de Bossuet au P. Caffaro, et les maximes et réflexions sur la comédie.
Le P. Caffnro , téatin , avait écrit une lettre dans laquelle il s’efforcait de prouver qu’on pouvait très-innocemment composer, lire, voir représenter des comédies : cette lettre fut imprimée à la tète des pièces de théâtre de Boursault. Bossuet, dans une lettre qu’il adressa au P. Caflaro, lui montre la fausseté de celte théorie, les vices et les dangers des représentations de théâtre ; et plus tard, afin de mieux prémunir les chrétiens contre les faux principes qu’on cherchait à insinuer dans leur esprit, il reprit et développa sous le titre de : Maximes et réflexions sur la comédie, sa lettre au P. Caffaro. Nous n’analyse- * rons pas ces deux traités de Bossuet; nous en ferons seulement ressortir les rapports ou les différences avec l’ouvrage de Tertullien Sur les spectacles.
Bossuet prend la question au point où l’ont amenée dix-sept siècles de christianisme, c’està-dire qu’il laisse de côté tout ce qui tient à ^ l’idolâtrie, aux préjugés, aux habitudes païennes qui survivaient même dans les néophytes chrétiens, pour aller droit aux considérations morales qui suffisent à faire condamner les spectacles; ici il se rencontre souvent et naturellement avec Tertullien , montrant, comme lui, l’impression contagieuse du spectacle et des acteurs sur les spectateurs; lui empruntant, quoiqu'il ne le cite pas, et traduisant plusieurs de ses pensées et de ses sentiments pour peindre le danger de ces fictions qui vont chercher la passion au fond du cœur, l’échauffent et la remuent. Mais Bossuet agrandit ou épure tout ce qu’il louche. 11 n’a pas seulement la véhémence de Tertullien ; il a une délicatesse, une pudeur d’expression qui lui sont particulières. Par un admirable tempérament, il unit la force de la peinture à la chasteté des pensées ; la passion qu'il peint, il la montre avec toute sa vivacité ; mais celte vivacité , il la tempère, il la voile, il la purifie.
« IN’est-ce rien que d’immoler des chrétiennes à l’incontinence publique, d’une manière plus dangereuse qu’on ne ferait dans les lieux qu’on n’ose nommer? Quelle mère, je ne dis pas chrétienne, mais tant soit peu honnête, n’aimerait pas mieux voir sa fille dans le tombeau que sur
le théâtre? L’ai-je élevée si tendrement et avec tant de précaution pour cet opprobre? L’ai-je tenue nuit et jour, pour ainsi parler, sous mes ailes avec tant de soin, pour la livrer au public? Qui ne regarde pas ces malheureuses chrétiennes, si elles le sont encore dans une profession si contraire aux vœux de leur baptême; qui, dis-je, ne les regarde pas comme des esclaves exposées, en qui la pudeur est éteinte, quand ce ne serait que par tant de regards qu’elles attirent et par tous ceux qu’elles jettent; elles que leur sexe avait consacrées à la modestie, dont l’infirmité naturelle demandait la sûre retraite d’une maison bien réglée? Et voilà qu elles s’étalent elles-mêmes en plein théâtre avec tout l'attirail de la vanité, comme ces sirènes dont parle Isaïe, qui font leur demeure dans les temples de la volupté, dont les regards sont mortels, et qui reçoivent de tous côtés, par cet applaudissement qu’on leur renvoie, le poison qu’elles répandent par leur chant. .Mais n’est-ce rien au spectateur de payer leur luxe, de nourrir leur corruption, de leur exposer leur cœur en proie, et d’aller apprendre d’elles tout ce qu’il ne faudrait jamais savoir?
« Par quelque endroit que vous frappiez l’âme, tout s’en ressent. Ije spectacle saisit les yeux; les tendres discours, les chants passionnés pénètrent le cœur par les oreilles. Quelquefois la corruption vient à grands flots; quelquefois elle
s’insinue comme goutte à goutte : à la fin, on n’en est pas moins submergé. On a le mal dans le sang et dans les entrailles, avant qu’il éclate par la fièvre. En s’affaiblissant peu à peu, on se met en danger évident de tomber avant qu’on tombe ; et ce grand affaiblissement est déjà un commencement de chute. »
Après Tertullien et Cyprien, Augustin fut une îles inspirations de Bossuet : la Cité de Dieu est le germe de Y Histoire universelle. Toutefois, si Bossuet a pris d’Augustin la pensée première de son ouvrage, il l’a singulièrement agrandie et rehaussée. Comme lui, il est vrai, il part de cette idée, qui est du reste partout au fond des ouvrages des Pères, que Dieu a de toute éternité disposé les empires pour les fins souveraines de la religion ; mais ce serait, selon nous, à peu de chose près, tout ce dont il lui serait redevable : ni le plan, ni l’économie, ni le but des deux ouvrages ne sont les mêmes. Bossuet commence où finit saint Augustin. Celui-ci n’a point lié les deux histoires qui forment les deux parties de son ouvrage : l’histoire profane et l’histoire sainte ; il a fini par la première, renversant ainsi l’ordre chronologique et déplaçant les peuples. Bossuet rétablit la gradation; il part des Hébreux pour arriver aux Romains, et par les Romains à l’avéneinent de la religion chrétienne : tous les faits s’enchaînent et concordent. Il n’explique point la fortune des nations
par les erreurs des peuples ou des politiques; il demande à Dieu seul le secret de la durée ou de la chute des empires; Rome comme l’Égypte le frappent par leurs lois, par leurs mœurs, par leurs vertus : il comprend , il admire tout ce qui dans le monde ancien a porté dans sa sagesse le caractère de la Providence.
Que si, dans l’histoire proprement, dans les considérations politiques, Bossuet a un ordre, une profondeur de sens qui ne sont qu’à lui, combien dans la partie théologique, de son ouvrage il s’élève encore! Augustin, quelle que soit la naturelle hauteur de sa pensée religieuse, est, pour ainsi parler, chargé malgré lui des misères du polythéisme ; il lui faut combattre Plolin et Porphyre, Apulée et Jamblique; c'est à peine s’il lui reste assez de temps et de place pour faire sortir de tous ces nuages dissipés la pensée mystique de l’Église : la controverse y étouffe la théologie. Bossuet ne connaît point ces entraves; non qu’il ne rencontre aussi sur sa route les ennemis qu’a combattus Augustin; mais d’un mot il les écarte : le temps les a condamnés. 11 va donc droit à ce qui est son but : la religion ; les temps, les empires n’étaient pour lui que des préparations, des points d’arrêt ; la religion seule est sa fin. Qu’elle y est magnifiquement interprétée! quelle profondeur de pensées! quelle sublime spiritualité! Qui n’admirerait, dans cette ex-
position des plus abstraites méditations de la théologie, la clarté, la couleur, la sainte gravité de son expression ? La foi et le génie de l’homme plongèrent - ils jamais aussi avant , pour y répandre autant de lumière, dans les mystérieuses ténèbres de notre nature et de la nature divine? On peut le dire : saint Augustin n’a fait que tracer l’esquisse du tableau achevé par Bossuet; la Cité de Dieu est encore une apologie du christianisme : le discours sur l 'Histoire universelle en est l’explication providentielle et la plus haute interprétation théologique.
Mais voici, sortie de saint Augustin, une inspiration qui n’a peut-être pas été assez remarquée. On a beaucoup admiré dans Pascal cette pensée par laquelle il compare la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles à un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement; il montre « que par une prérogative particulière, non-seulement chacun des hommes s’avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes y font un continuel progrès. » Augustin avait dit : Sicut autern unius hominis, ita et hurnani generis recta eruditio, j)er quosdam articu/os temporum atque ætatum semper profecit accessibus. L’influence de saint Augustin sur Pascal ne s’arrête pas là; et si l’on y fait attention, on verra que les Pensées trahissent en plus d’un endroit l’étude et l’inspiration
du grand docteur de la grâce. Je ne veux point m’arrêter à ce mot de la grâce et à la difficile question qu’il réveille; sur ce point, l’influence d'Augustin est trop manifeste pour qu’il soit besoin de l’indiquer. Mais il ne sera pas inutile de rappeler combien , sur d’autres sujets , Port- Koya) s'est inspiré de saint Augustin. Arnauld, Nicole, en citent et paraphrasent continuellement les plus belles maximes ; et par eux portées jusqu’à Mme de Sévigné, ces maximes pénètrent à la cour, à la ville : elles sont le charme et la méditation des esprits mondains comme «les esprits les plus sérieux. Mme de Sévigné écrit à sa fille : « Vous lisez les Epilres de saint Augustin, ma chère bonne; elles sont très-belles, très-agréables, et vous apprendront bien des nouvelles de ce temps-là. J’en ai lu plusieurs, mais je les relirai avec plus de plaisir que jamais après avoir lu l’histoire des six premiers siècles de l’Église. » Saint Augustin n’inspire pas seulement Pascal et Nicole; il inspire aussi Malebranche : la Recherche de la vérité est sortie tout entière des traités philosophiques et théologiques de l’évèque d’Hippone.
Nous avons vu ce que Bossuet, Pascal et Arnauld devaient aux Pères; revenons sur ce que leur doit Fénelon. Laissons de côté le Truité de l'existence de Dieu qui était tout fait, pour ainsi dire, dans X llexuméron de Basile et dans ces
homélies où saint Jean Chrysostome décrit , en preuve d’une Providence, les magnificences et les harmonies de la création. Nous savons quels préceptes simples et profonds tout à la fois Jérôme a donnés pour l’éducation de l’enfance. Fénelon , avec son tact délicat, les a admirablement fécondés. Si le moyen âge ne convenait pas au siècle de Louis XIV, ce devait être surtout eu fait d’éducation. En effet, si, au moyen âge, l'éducation du jeune homme, du damoiseau, avait été féodalemenl bien faite; si, dans le servant, elle préparait avec soin l’homme d’armes , le guerrier, l’éducation de la femme n’avait pas été aussi cultivée. Retirée dans sa tour, la jeune châtelaine n’avait guère d’autre enseignement que les chants des trouvères, d'autres distractions que les cours d’amour, d’autres spectacles que les tournois. Quelle que fût d’ailleurs pour le jeune page et pour la damoiselle celte éducation du moyen âge, au xv r siècle elle périt. La chevalerie, qui fut comme le dernier fruit de la féodalité, en fut aussi la corruption. En paraissant ajouter au respect pour les femmes, elle le diminua en réalité. Arrachées à la solitude de leurs châteaux, pour devenir les ornements de la cour de François l or , les femmes y perdirent, dans la galanterie dont elles furent l’objet, ce culte de respect, ce charme de pudeur qui réparaient les imperfections de la vie et de l’éducation du moyen âge.
Les premières années du xvn e siècle ajoutèrent à ces inconvénients. La régence d’Anne d’Autriche , le goût des romans amollirent singulièrement les mœurs : « Une pauvre fille, dit Fénelon, pleine du tendre et du merveilleux qui l’ont charmée dans ses lectures, est étonnée de ne trouver point dans le monde de vrais personnages qui ressemblent à ces héros; elle voudrait vivre comme ces princesses imaginaires qui sont dans les romans toujours charmantes, toujours adorées, toujours au-dessus de tous les besoins. Quel dégoût pour elle , de descendre de l’héroïsme jusqu’au plus bas détail du ménage! » C’était là cette éducation fausse et délicate qu’il fallait corriger et fortifier par le principe chrétien. « Rien n’est plus négligé que l’éducation des filles, » dit Fénelon en commençant. Son livre était donc un besoin en même temps qu’une nouveauté. Oui, celte éducation, au xvn* siècle, était à refaire, à refaire au double point de vue du monde et de la religion : Fénelon le comprit ainsi. Il y a dans le traité de Fénelon deux parties bien distinctes : la partie cbétienne, empruntée à Jérôme, et la partie moderne, inspirée par les mœurs, les coutumes et les idées du siècle de Louis XIV. Dans la première, Fénelon donne des conseils qui conviennent à l’éducation des filles chrétiennes, quelle que soit leur condition : c’est la grande et universelle pensée du christianisme.
La seconde partie n’a pas cette étendue; le préjugé y restreint le précepte qui ne convient plus guère qu’aux jeunes personnes nobles : c’eSt le cachet du temps. Fénelon est gentilhomme en même temps que chrétien ; il s’adresse à ces fdles qui, « ayant une naissance et un bien considérables, ont besoin d’être instruites des devoirs des seigneurs dans leurs terres; d’apprendre la science de se faire servir, qui n’est pas petite; » il consacre un chapitre entier aux gouvernantes de ces filles de condition : « Choisissez donc, dit-il aux mères, ou dans votre maison, ou dans vos terres, ou chez vos amis, ou dans les communautés bien réglées, quelque fille que vous croirez capable d’être formée, et tenez-la quelque temps auprès de vous pour l’éprouver, avant que de lui confier une chose si précieuse. » 11 faut ajouter cependant que dans ces conseils, donnés plus particulièrement aux nobles et aux riches, Fénelon n’oublie ni les pauvres ni les roturiers. Le principe chrétien y domine et y efface ces inégalités. Il veut que l’on enseigne à ces filles, qui ont de la naissance et du bien, à s’occuper en même temps que de leurs intérêts, des moyens d'établir de petites écoles à la campagne , et des assemblées pour le soulagement des pauvres. C’est la charité de Jérôme avec sa vive intelligence de l’enfance et du cœur humain. L’éducation noble à côté de l’éducation chrétienne, ce n’est pas là le seul trait
de la physionomie moderne dans cet ouvrage :
il y a une autre face du temps et du tour particulier d’esprit de Fénelon ; il veut pour les filles ce que Jérôme par sagesse , au milieu des païens encore ; ce que, par grossièreté, le moyen âge n’avaient ppint voulu, la culture de l’esprit, la grâce des talents , le charme des arts ; il leur laisse la lecture des livres profanes qui n’ont rien de dangereux pour les passions, les histoires grecque et romaine, l’histoire de France; il leur permet presque l’usage du latin; il ne désapprouve pas la lecture des ouvrages d’éloquence et de poésie ; enfin il admet la peinture et la musique : toutes idées fort hardies pour le temps et fort neuves , et tempérées d'ailleurs dans Fénelon , il est inutile de le dire , par la prudence de la religion à laquelle en définitive se doit rapporter l’éducation des filles. Ce serait ne pas donner de l’ouvrage de Fénelon une idée complète , que de n’ajouter pas qu’au milieu des conseils particuliers inspirés par le temps et la condition des personnes auxquelles il les adressait , Fénelon a, pour l’éducation des enfants, des préceptes d’une éternelle vérité , et qu’il présente des observations aussi justes que profondes.
Ainsi , même en suivant les Pères avec un religieux respect , les orateurs sacrés les ont , sous l’empire d’autres circonstances et d’autres idées, assez fortement modifiés, faisant là ce qu’avec
autant do goût que de hardiesse ont fait, dans la littérature proprement dite, les autres écrivains du xvh' siècle. Mais s’il est un genre où les orateurs sacrés ont du, tout en s’inspirant du fond, changer la forme et l’approprier à leur temps, c’est sans contredit l’éloquence de la chaire. L’éloqueuce chrétienne, nous l’avons vu, avait d’abord été, sous le titre familier d’homélie, une simple instruction, une explication à la foule de la parole chrétienne , une réfutation aussi, incessante et journalière, des hérésies qui cherchaient à la corrompre. Celle partie première que j’appellerai la partie polémique et relative de la doctrine chrétienne, est celle qui devait, les esprits et les âmes gagnés à la foi, moins conserver de son intérêt. Mais les grandes vérités du temps et de l’humanité, celles-là étaient durables : elles couronnaient les premières instructions qui n’en étaient que les degrés et comme la préparation. Aussi les grands orateurs chrétiens y reviennent-ils sans cesse : la fragilité de la vie, la certitude et les saintes frayeurs d un double avenir chrétien éternellement heureux ou malheureux, voilà le texte inépuisable des Clirysoslome, des Basile et des Augustin, avec une différence toutefois : dans F évêque d’Hippone forcé de parler à des mariniers , à des gens grossiers encore et ignorants pour la plupart, il y a des traces d’une rude simplicité, d’une
familiarité négligée : dans ses sermons, saint Augustin, nous le disons à son honneur, n’est quelquefois qu’un catéchiste. Basile et Chrysostome ont un autre auditoire, et parlent un autre langage : Antioche , Constantinople et Césarée sont des villes polies et savantes. Aussi Bossuet a-t-il pu, sans presque y rien changer, transporter dans la chapellle de Versailles quelques-unes des beautés qui avaient charmé ces villes délicates et amoureuses de l’éloquence.
Les sermons de Bossuet ont précédé ses oraisons funèbres qui longtemps les ont fait oublier; ces sermons ont un caractère plus libre et plus hardi que les oraisons. Bossuet y jette à pleines mains les richesses de la Bible et les couleurs de l’Orient ; et déjà par là ils s’éloignent de la simplicité de l’homélie, le sermon primitif. Us s’en éloignent encore d’une autre manière : l’instruction y est beaucoup plus haute. Même au rv* siècle, nous l’avons dit, des ignorances ou des erreurs païennes, nombreuses encore et nécessairement combattues par les docteurs chrétiens , chargent leurs sermons d’une partie périssable, dont leur triomphe même, le triomphe de la vérité chrétienne et ses continuels progrès ont hâté la ruine. Ainsi donc en comparant les sermons de Bossuet aux homélies mêmes de Chrysostome, on voit combien est devenue plus grande la pureté chrétienne. Ces sermons offrent la plus solide,
la plus lumineuse et la plus haute expression de la doctrine chrétienne. Les vérités religieuses et morales s’y enchaînent les unes les autres, confirmées et rehaussées par des considérations historiques discrètement mêlées , et appuyées d’une argumentation vigoureuse et précise où il faut bien reconnaître, outre la force native de Bossuet, la puissance et quelquefois aussi la subtilité que la scolastique avait donnée aux esprits. Ainsi donc l’éloquence de la chaire , si intimement liée à la tradition littéraire et religieuse de l’Église , cette éloquence, même en imitant, a sa nouveauté, son originalité. Dans Bossuet ceci surprend peu, je le sais; la trouverons-nous cette originalité dans Bourdaloue et dans Massillon? Voyons.
Bourdaloue n’est point de l’école de Bossuet ; il se rattacherait plutôt à l’école de Boileau , école du bon sens , de l’ordre , de la raison dans les pensées et dans le style. Versé dans la science des écritures, il n’en prend pas , ainsi que Bossuet, les grandes images en même temps que les maximes. 11 ne donne à la forme que ce qui est nécessaire pour couvrir la pensée, assez semblable en cela à la sévérité littéraire de Port-Royal , lui, le prédicateur jésuite. Il ne parle donc point ou très-peu du moins à l’imagination ; attentif à convaincre plus qu’à plaire etàémouvoir, il n’a guère souci que d’instruire , instruire des devoirs et des rè-
gles de la vie chrétienne, et il y excelle. Censeur souvent hardi de son siècle , il présente de la société de la ville et de la cour une image curieuse et fidèle. Il saisit, il analyse avec une précision, quelquefois éloquente, les motifs de nos vices et de nos faiblesses. Ses plans méthodiques et sûrs semblent l’introduire lentement dans le cœur de son auditoire ; mais à mesure qu’il y pénètre , il s’y établit d’une manière invincible : vous le croyez loin encore , il vous a déjà surpris. S’adressant à une société pénétrée des devoirs qu’il enseigne et qui peut les négliger mais ne les rejette pas , il discute rarement les vérités chrétiennes : il les rappelle; moraliste autant que théologien. Il y a ici entre lui et Bossuet, à raison du temps où ils ont écrit, une différence importante. Bossuet parle au sortir îles années agitées du commencement du xvn* siècle, au lendemain de la Fronde; il entend expirants, il est vrai, mais il entend les derniers bruits du libertinage de ces esprits superbes qui croient avoir vu , et n’ont rien vu plus que les autres ; il s’en inquiète donc quelquefois , et se retourne vers cette dernière révolte pour la combattre et l’anéantir par de brèves et foudroyantes paroles. Bourdaloue écrit au milieu du calme et de la foi du siècle de Louis XIV^ ; à ce moment qui fut plus court qu’on ne pense , d’une harmonie parfaite entre la croyance poli-
tique et religieuse de ce siècle. Il n’y a donc point chez lui , à proprement parler , trace de lutte. Il est en un complet accord avec scs auditeurs. Dispensé de chercher à leur plaire, de prendre ces précautions auxquelles doit recourir l’orateur quand il lui faut dissiper des préventions ou des sentiments indifférents, s’ils ne sont rebelles, il est tout entier à la vérité, à son exposition rigoureuse, à ses solides démonstrations, à cette suite de raisonnements qui lentement mais invinciblement opèrent la conviction, but et triomphe de son éloquence simple et forte. Bourdaloue est le Démosthène de la chaire chrétienne : Massillon en fut le Cicéron.
Massillon, quoique avec plus d’abondance, de laisser aller, d’éclat que Bourdaloue , est cependant comme lui de cette école régulière et élégante que nous avons rappelée , et qui , dans la prose comme dans la poésie, constitue plus particulièrement le siècle de Louis XIV. On ne peut pas dire que le soin des mots l’occupe , car ils accourent naturellement sous sa plume, harmonieux , colorés, faciles. Cependant chez lui , l’art, sans être étudié, s’aperçoit; et, à vrai dire, il ne lui est point inutile. Massillon ne se soutiendrait pas, comme Bourdaloue, par la seule force de ses raisonnements ; il a besoin de jeter quelques fleurs et la richesse de sa phrase sur le tissu souple et doux, mais un peu léger,
de ses sermons. Massillon n’a ni la vigueur de Bossuet, ni la suite de Bourdaloue ; il ne parle aussi puissamment qu'eux ni à l'imagination, ni à l’esprit ; mais il remue profondément le cœur : c’est l’orateur de la pitié et du repentir. S’il peint les passions, s’il les force, pour ainsi parler, dans ces retranchements et ces subterfuges de délicatesses sensuelles, de vanités mondaines, de prétextes du siècle et de la naissance, où elles cherchent un abri et une excuse , c’est pour les consoler en provoquant le repentir, plus que pour les effrayer par la crainte du châtiment ; il excite les larmes plus que les remords; en sortant de le lire ou de l’entendre, on se sent meilleur, parce que l’on est attendri; l’aveu qu’il obtient du pécheur, il l’obtient par des ménagements si doux et si affectueux, que cet aveu est moins une peine qu’un plaisir. Sa marche est et devait donc être différente de celle que suit Bourdaloue. Bourdaloue, nous le savons, dispose, gradue, coordonne savamment ses divisions et ses arguments; il fait en règle, si je puis ainsi m’exprimer, le siège des âmes rebelles ou insouciantes, et de gré ou de force il s’en rend maître. Massillon n’a point un plan aussi arrêté , des lignes d’attaque aussi prudemment établies. 11 s’avance par des détoure habiles , par les avenues secrètes en quelque sorte du cœur ; il y pénètre doucement mais pour ne le plus quitter, quand une
fois il s’en est emparé : c’est le Clirysostome du xvn* siècle.
Si dans l’éloquence de la chaire, proprement dite, dans les sermons, les orateurs sacrés du xvn* siècle ont su ainsi, en s’inspirant de l’antiquité chrétienne, la rajeunir et la féconder, il est un genre voisin de celui-là qui, donné par les Pères aussi , par les Pères grecs principalement , a reçu de Bossuet surtout une grandeur et une originalité nouvelles : c’est l’oraison funèbre. Nous avons eu dans ces études plus d’une fois occasion de signaler entre Bossuet et les Pères de l’Eglise d’intéressants rapports. Mais voyez combien en passant sous la plume de l’évèque de Meaux ces emprunts deviennent siens ; combien il sait en tirer de nouvelles richesses; comme il leur donne une vie et un éclat nouveaux ! Une pensée de Tertullien lui suffit pour remplir ce touchant , mais un peu stérile sujet de la duchesse d'Orléans. En s’inspirant de Grégoire de Nazianze, de Chrysostome, Bossuet s’approprie, en y ajoutant les plus heureux développements, leurs mouvements les plus pathétiques; combien dans sa bouche ces magnifiques effets de l’éloquence chrétienne paraissent plus grands encore! Combien par exemple la péroraison du prince de Condé ne surpasset-elle pas celle de Basile, où Grégoire de Nazianze avait avec tant d’éclat pourtant tracé la route à Bossuet ! Nous ne voyons dans Grégoire ni ces
colonnes qui semblent porter jusqu’au ciel le magnifique témoignage de notre néant ; ni surtout l’orateur qui, averti par ses cheveux blancs du compte qu’il doit rendre de son ministère , mêle ainsi un retour touchant sur lui-même à ces éloges qui, dans sa bouche, ont toujours été des leçons chrétiennes. I .'oraison funèbre chrétienne ne l’a jamais oublié en effet : destinée dans son origine à louer des vertus obscures et modestes, si plus tard elle a consacré le deuil des grandeurs de ce monde, c’était pour leur adresser de plus haut, et sur un tombeau , un plus solennel avertissement.
Cette étude des Pères de l’Église et l’heureux développement qu’ont su donner aux idées qu’ils y puisaient les orateurs du xvu* siècle, se retrouvent partout; non-seulement dans la controverse, dans la chaire, dans l’éducation, dans la philosophie, mais aussi dans la critique. C’est ainsi que Fénelon dans ses Dialogues sur f éloquence a reproduit en les développant avec un goût délicat les préceptes donnés par saint Augustin dans son livre De ta doctrine chrétienne ; et La Bruyère dans le chapitre sur l’éloquence de la chaire, en a , à son tour , fait un magnifique commentaire. Dans les préceptes que donne La Bruyère, les mêmes au fond que ceux que donnaient Jérôme et Augustin, mais judicieusement appropriés au goût et aux mœurs du siècle de
Louis XiV, on peut remarquer la perpétuité tout à la fois et l’inépuisable veine de l’enseignement chrétien par la prédication.
On voit jusqu’à quel point les orateurs sacrés du siècle de Louis XIV ont étudié les Pères de l’Église et s’en sont heureusement inspirés, faisant en cela preuve de sagesse chrétienne autant que de goût : de sagesse, car l’étude des Pères avait été singulièrement négligée et compromise avant eux : au moyen âge , par la difficulté des temps ; aux xv° et xvi' siècles par la manie d’érudition profane^qui corrompait la chaire. Mais on voit aussi quelle originalité ils ont portée dans l’imitation ; comment, sans faire en quoi que ce soit fléchir la sévérité chrétienne, ils ont approprié à d’autres temps les enseignements des premiers siècles de l’Église, maintenant tout à la fois et ravivant la tradition en même temps que par la nouveauté et la pureté dea développements ils attestaient le progrès de la pensée chrétienne, qui n’est autre que le progrès du genre humain. Car telle est , dit saint Augustin , la destinée de l’homme : des choses temporelles, il doit s’élever aux choses éternelles, du visible à l’invisible : Ut a temporalibus ad æterna capienda , et a visibilibus ad im'isibilia surgatur. Assurément, à aucune époque, la pensée ne s’est élevée à une plus grande pureté, à une spiritualité plus noble qu’au xvii" siècle ; et
nos orateurs sacrés resteront non -seulement comme des modèles de goût, mais aussi comme des témoignages de la dignité humaine dans ce qu’elle a de plus grand, la liberté de la pensée. Or, au siècle de Louis XIV, la liberté ne fut que dans la chaire chrétienne. « Si la chaire, a dit un grand philosophe, qui fut aussi un orateur politique éminent, est la gloire immortelle des lettres françaises, n’est-ce pas parce que l’orateur sacré est soutenu, élevé par l'autorité de son ministère, et que, pour l’inspiration, l’autorité est la même chose que la liberté. » Si la voix de l’orateur sacré commandait aux sujets d’honorer dans le prince l’image de Dieu, seule aussi elle savait, par de respectueuses mais sévères paroles, interrompre le concert de louanges qui enivrait le grand roi, et courber la majesté royale sous la majesté divine : Bourdaloue et Bossuet sont les Ambroise et les Chysostome d’un autre Théodose. Ainsi sur la religion se fondaient l’ordre et la liberté.
La société, sous Louis XIV, eut une beauté, une harmonie qui se retrouveront difficilement. La religion y formait comme une chaîne immense qui, descendant du prince au dernier des sujets, rapprochait tous les rangs dans une heureuse communion de croyances et de principes. I.’ obéissance , à tous les degrés, était rendue légère par le sentiment du devoir et des bien-
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séances; l’autorité, adoucie par l’égalité chrétienne et un tact délicat : le maître, dans le serviteur, voyait encore un frère, uni à lui par la même et immortelle espérance. La religion lui imposait charge d’âmes; elle achevait ainsi cet affranchissement de l’homme qu’elle avait commencé sous la société païenne; et remplaçant le servage du moyen âge par la domesticité, mot simple et paternel qui a trop perdu son antique et touchante signification , elle ne faisait de toute la maison, maître, enfants et serviteurs, qu’une seule et même famille. La religion, ainsi partout présente, communiquait aux esprits et aux âmes une douce tranquillité : la famille et la société reposaient sur une même et solide base , la foi religieuse qui, sous un pouvoir absolu, est encore la liberté.
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