‹ Etudes sur les pères de l'égliseChapitre 21 sur 24 · VIRGILE · texte numérisé non relu

VIRGILE

La vie de Virgile est, comme celle d’Homère, mêlée de beaucoup de fables. Nous ne parlerons donc point ici de la branche de laurier, symbole de la gloire future de Virgile, se couvrant sur sou berceau de fleurs et de fruits soudains . origine sans doute de cet autre laurier, qui fleurit immortel sur le tombeau du poète de Manloue. Nous ne rappellerons non plus ni la science de Virgile dans l’art vétérinaire, science qui lui valut deux fois, de la munificence d’Auguste, une distribution de pain très-suffisante; ni son talent pour distinguer les différentes races de chiens, ce qui lui attira de la part d’Auguste une nouvelle et ample gratification de pain. Dirons-nous aussi en Virgile cette autre divination

1. Nous ne chercherons point à rattacher par un lieo artificiel ces fragments à nos étudies sur les Pères; ils en sont, et doivent en rester distincts. Cependant après les avoir lus , peut-être trouvera-t-on qu’ils jettent quelques lumières encore sur l’état du paganisme et sur ce travail intérieur qui , au sein de la société ancienne, annonçait dans les plus nobles esprits le pressentiment et le besoin d'une rénovation morale et sociale , et qne Virgile , Sénèque et Pline l’Ancien ne sont pas sans quelques rapports avec les Pères de l’Église.

plus rare et plus difficile, qui dissipa les doutes qu’Augusle avait conçus sur la légitimité de sa naissance ? Était-il véritablement fils d’Octave ? Voilà ce qui inquiétait Auguste; et il pensa que Virgile, si habile et si heureux dans ses autres conjectures , ne le serait pas moins en cette grave question; mais Virgile sut, par une adroite plaisanterie, éviter ce qu’il y avait, dans la réponse, d’embarrassant et pour l’empereur et pour lui.

Nous ne rechercherons pas non plus si Virgile était fils d'un potier nommé Maron , ou si ce Maron fut valet d’un certain Magius, huissier, qui devint son beau-père, faveur qu’il accorda à Maron avec le soin de ses troupeaux et l’administration des biens qu’il avait à la campagne , comme une récompense des bonnes qualités qu’il reconnaissait en lui ; ou encore , si ce Magius, Majus ou Magus, n’était pas le père même de Virgile ; ou enfin , si le père , nommé tantôt Virgilius , tantôt Maro , n’était pas Grec et compagnon d’un astronome ambulant, qui allait exerçant la médecine ou plutôt l’astrologie, sciences alors inséparables et pratiquées par un grand nombre de Grecs. Nous ne prendrons de ces fables que ce qui peut nous éclairer sur les impressions et la nature du poète , et de la vie de Virgile, que ce qui peut répandre un jour nouveau sur le développement de son génie.

Ainsi , dans ces préteudues prophéties de Vir-

gile, dans celte double science de vétérinaire et de généalogiste, on aperçoit en quelque sorte le secret de ces fortes études et de si bonne heure commencées, qui le préparèrent à cette précision de détails , à cette justesse de pensées qui font des Géorgiques un cours complet des connaissances nécessaires à l’agriculteur , de celles du moins que l’on possédait alors.

Du reste , les éludes naturelles et scientifiques de Virgile nous sont attestées mieux que par ces fables populaires.

A dix-sept ans , après avoir pris la robe virile , Virgile va de Crémone à Milan, et de là bientôt à Naples, où il étudie les lettres grecques et latines, la médecine et les mathématiques, avec ardeur et opiniâtreté. Naples était alors célèbre par ses écoles et par ses maîtres : la philosophie et les belles -lettres y brillaient d’un vif éclat. C’est là que Virgile passa une douce et obscure jeunesse, se préparant par l’étude et la réflexion à soutenir ces inspirations du génie poétique, qui déjà sans doute s’éveillaient en lui dans cette vie de solitude et de calme : souvenirs touchants de sa jeunesse , qu’il a consacrés à la fin des Géorgiques :

Illo Virgilium me tempore dulcis alebat

Parlhenope , studiis floreutem ignobilis otî.

Suivant les conjectures des anciens gram-

mairiens et des savants, Virgile aurait étudié la littérature grecque sous Partliénius , luimême poêle distingué, et auteur d’un recueil de petites historiettes d’amour, que nous avons encore , et même de ce Moretum . , dont la traduction latine peut avoir exercé la jeunesse de Virgile.

On pense aussi que le voisinage de Marseille, qui alors conservait avec la pureté des traditions de la Grèce le goût des études et l’harmonieux langage qu’elle en avait apportés, ne fut pas sans influence sur Virgile. Ainsi son imagination se fécondait sous le souffle doublement inspirateur de INaples et de la Grèce, tandis que les sciences physiques et mathématiques donnaient à sa pensée cette netteté, cette justesse d’expression, cet ordre dans la conduite des sujets, qui sont le mérite particulier de son génie. La philosophie joignait à ces études ses hauts enseignements; Virgile les reçut à l’école de Scyron, de la secte d’Épicure, dont Cicéron cite deux fois l’autorité , et à qui plus tard notre poète adresse cette petite pièce de vers, pour lui demander de sauver son père et sa famille des fureurs qu’exerçaient les soldats d’Octave :

Villula , quæ Syronis eras , et pauper agelle ,

Verum illi domino, tu quoque divitiæ;

Me tibi, et hos una mecum, et quos semper amavi,

Si quid de paU-ia tristius audiero ,

Commendo , imprimisque patrem ; tu nunc cris illi , Mantua quod fuerat, quodque Cremona prius.

D’autres lui donnent pour maître un certain Catius l’Insubrien, cité par Quintilien et par Horace.

C’est peut-être à cette étude de la doctrine d’Épicure, répandue et popularisée dans Rome par le poème de Lucrèce, que Virgile dut ce goût pour les sciences naturelles, qui ne l’abandonna jamais; goût qu’il a exprimé dans ces vers qui semblent en lui un regret de n’avoir pu suivre cette première pente de son génie, ces douces études de sa jeunesse :

Me vero primum dulces ante omnia Musse,

Quarum sacra fero ingenti percussus amore, Accipiant, cœlique vias et sidéra monstrent, Defeetus solis varios, lunæque labores;

Unde tremor terris; qua vi maria alla tumescant Objicibus ruptis , rursusquc in se ipsa résidant ; Quid tantum Oceano properent se tingerc soles Hiberni, vel quæ tardis rnora noctibus obstet.

Sin, has ne possim naturæ accedere partes, Frigidus obstiterit circum præcordia sanguis,

Rura mihi et rigui placeant in vallibus omnes ; Flumina amem sil vasque inglorius.

Virgile a voulu, j’imagine, consigner encore ces regrets, et cette vocation qui le portait à à étudier et à peindre les secrets, les beautés et les magnificences de la nature, dans l’églogue

de Silène, où il résume avec une si heureuse concision , une clarté si vive et si nette , le système de la création du monde, développé par Lucrèce. Ainsi, la première inspiration de Virgile eût été pour les sciences. Mais ces études ne furent pas perdues : l’instruction du jeune homme profita au poète.

Après avoir terminé ses études à Naples, Virgile, tout, du moins, et surtout les vers adressés à Seyron portent à le croire, fit à Rome un premier voyage. Là, partagé entre les études et les succès du barreau, il chercha longtemps sa destinée, ou plutôt l’heureux accident qui devait produire au grand jour le génie qui déjà en lui se trahissait. Ce fut en effet alors que Virgile publia le Moucheron , allégorie touchante, qui était, diton, un hommage à la mémoire de Cicéron, et un conseil à Octave d’élever à ce grand orateur un monument expiatoire. Cette pièce, du reste, souvent et aujourd’hui encore contestée à Virgile, passa inaperçue : ce n’était pas comme poète, mais comme devin, que Virgile devait obtenir l'attention d’Octave. Nous avons dit à quelle occasion. De là l’origine de sa fortune, attribuée aussi à ce distique :

Noote pluit tota, redeunt spectacula mane :

Divisum imperium cum Jove Cæsar habet;

distique dont la récompense, dérobée à Virgile

par un certain Bathylle qui se l’était attribué , tourna bientôt à la confusion de ce même Bathylle , qui ne put soutenir le défi que lui porta Virgile, d’achever ces mots quatre fois répétés : S/c vos non vobis.

Comblé de marques d’estime par Auguste qui le recommanda particulièrement à Pollion ; honoré de l’amitié de Mécène, de Varus, de Gallus; sans inquiétude du côté de la fortune, Virgile se livra entièrement au commerce des Muses. Ici seulement, Virgile va se révéler à nous; mais avant de le chercher, de le suivre dans les progrès de son génie, rassemblons et fixons les impressions de jeunesse et les influences littéraires qui ont dû agir sur lui.

Trois influences nous paraissent s’être réunies pour préparer, nourrir, inspirer le génie du poète latin : son enfance élevée au milieu des travaux de la vie champêtre, et attristée du spectacle des guerres civiles; sa jeunesse fortifiée, sous l’influence grecque, par l’étude des sciences et de la philosophie ; enfin , la protection d’Auguste, qui est venue, en l’encourageant, soutenir le génie du poète. Trois caractères donc dans Virgile : le caractère latin ou champêtre, le caractère savant ou grec, et l’élégance monarchique à côté de la physionomie romaine.

Virgile, après avoir longtemps essayé son génie, s’arrêta enfin à la composition des Buco-

tiques , non sans doute d’après le conseil de Pollion , et dans le dessein de faire entrer dans ses églogues les louanges de ce protecteur, d’Alphénus Varus et de Cornélius Gallus, mais appelé qu’il était par les spectacles de son enfance , et aussi par les malheurs de sa famille.

Chaque peuple, chaque époque de l’humanité a, pour ainsi dire, une poésie qui lui est particulière, qui naît et meurt avec elle : telle a été pour les anciens la poésie pastorale. Pour nous, cette poésie n’existe plus. Un instant ressuscitée dans les rêveries langoureuses de FAstvr'e , et sur les bords du Lignon , ingénieuse et délicate dans le Tasse et Guarini, naturelle dans Racan , et mélodieuse dans Segrais , tourmentée par l’esprit subtil et la galanterie maniérée de Fontenelle, affaiblie par les grâces fades de Mme Deshoulières, savante et riche dans Pope, dans Gessner naïve et douce , elle est venue s’éteindre dans les fictions sentimentales de Florian. Pour les Romains mêmes, ce genre n’était plus guère de saison. Dans Tliéocrite, la poésie pastorale est une vérité, une imitation exacte de la nature; dans Virgile , elle est déjà de l’idéal : elle est artificielle.

La poésie pastorale , tradition d’un âge d’or imaginaire , eut son berceau dans l’Arcadie ou dans la Sicile. Longtemps grossière et incertaine, consacrée dans les fêtes d’Apollon, de Diane,

de Cérès , de Pan , elle acquit dans les cérémonies religieuses et dans la rivalité des bergers quelque régularité et quelque harmonie. Un certain Diomus, suivant quelques-uns; suivant d’autres , Daphnis , Stésicliore en furent les inventeurs : enfin parut Théocrite.

Théocrite touchait donc, pour ainsi dire, au berceau de la poésie pastorale; s’il ne la créa pas, il la perfectionna, il la fixa. Voisin encore de cette vie simple et champêtre, il put, bien qu’en l’embellissant, la saisir sur le fait et la peindre avec grâce, sans altérer la ressemblance. Il n’en était point ainsi de Virgile.

Au siècle de Virgile, et bien longtemps auparavant, cette divine simplicité du monde naissant s’était effacée. La vie pastorale avait bien perdu de ses charmes, et l’on ne rencontrait plus guère de bergers chantant les beautés de la campagne: il pouvait encore y avoir de l’amour, mais plus de chants. Ces riantes, ces paisibles, ces fraîches images de la campagne, tout cet idéal de bonheuret de poésie s’était singulièrement flétri dans les esprits, au milieu des horreurs des proscriptions et du tableau sanglant des guerres civiles. Ajoutez qu’en devenant plus polies, les mœurs étaient devenues moins poétiques, le goût plus délicat, les sentiments plus compliqués. Sur ce fond primitif, sur cette nature simple et belle qui avait suffi à Théocrite, il fallait mettre une teinte savante, une cou-

leur adoucie. Virgile devait fondre , en quelque sorte, les tableaux du poète de Sicile, mêler les nuances qu’il a distinguées, faire une nature composée, être naïf avec art. Encore, malgré toute cette habileté, le texte accoutumé de la poésie pastorale ne lui peut suffire; de ses églogues, la cinquième, la septième, la huitième, et peut-être la troisième se peuvent rapporter au genre bucolique ; les autres n’y rentrent pas. Elles appartiennent à un autre ordre d’idées, et nous en marquerons bientôt le sens, le caractère et le but ; nous dirons seulement ici qu’elles étaient pour Virgile une préparation et non une fin, un exercice de style et non son dernier mot.

Si l’on eût tenu compte de ces différences de temps et de civilisation qui séparent Théocrite de Virgile, on se fût épargné bien des parallèles et des discussions sur la supériorité de l’un des deux poètes ou sur l'égalité de leur génie. Théocrite ale mérite d’une nature vraie et primitive; ainsi le voulait son siècle. Virgile a peint, de seconde main , une nature déjà dégradée et complexe ; il a été savant et naïf; ainsi devait-il être.

Les Bucoliques annonçaient les Georgiques.

Les Georgiques sont en effet le développement naturel des études premières de Virgile et de ces images champêtres qui, dans la composition des Bucoliques , avaient rempli et fécondé son imagination. On a cependant voulu trouver aux Géor~

giques une autre cause; on en a fait honneur à la protection de Mécène et à une haute prévoyance politique de sa part , qui aurait cherché à effacer du cœur des Romains le souvenir des guerres civiles, en leur présentant le tableau du bonheur des champs. Heureux privilège de la puissance , qui ferait naître à son gré et dirigerait les inspirations du génie! Mais il n’en va point ainsi. Aux deux siècles où la littérature a paru recevoir d’un maître son mouvement et sa vie , elle n’a cependant relevé que d’ellemême : Mécène n’a point fait Virgile; Louis XIV n’a point fait Racine et Bossuet. Seulement, Bossuet et Racine se sont trouvés, par un heureux accord , personnellement animés des deux sentiments qui étaient ceux du monarque : la religion et l’amour ; en paraissant s’inspirer de la pensée du prince, ils n’ont obéi qu’à leur propre conviction, à leur passion intérieure ; ils sont restés eux-mêmes. Dans Bossuet, la religion était tout : la puissance et la liberté; l’amour et plus tard la religion aussi furent les seules inspirations de Racine. Il en fut de même de Virgile. Virgile écrivit les Gcorgiques , pour ainsi dire, sous l’inspiration de l’antiquité romaine, sous l’inspiration de ses souvenirs à lui et de ses études premières , plus que par les conseils et sur les instances, mollia jussa, de Mécène. Pour trouver cette matière à son génie, il n’avait

qu’à interroger la nature et l’histoire romaine.

L’agriculture est, en effet, avec la législation, la seule originalité du génie latin. Par l’agriculture, Rome subjugue l’univers; elle le gouverne par ses lois. Aussi les Douze Tables sont-elles , avec quelques traités sur l’agriculture, les premiers monuments de sa littérature, comme le code et les traités de Palladius en sont les derniers. L’agriculture et les lois ont été aussi le génie vrai et profond de l’Italie moderne. Au moyen âge, l'Italie ranime l’agriculture, publie les premiers ouvrages qui peuvent en enseigner les procédés; plus tard, et aujourd’hui encore, l’agriculture occupe les savants et les académies italiennes. Dans la législation , l’Italie nous présente Gravina , Vico à côté de Beccaria et de Filangieri : Tibi res antiquæ tandis et artis.

Ainsi en fut-il de l’Italie ancienne : Caton avait écrit son ouvrage de Re rustica; Yarron, le plus savant des Romains, l’avait suivi, quand sur les traces de Lucrèce, Virgile inspiré, lui aussi , par cet amour des champs qui semble un souffle et un héritage du sol romain , songea à composer les Gebrgiqnes.

Aussi les Géorgiques sont-elles l’ouvrage le plus romain de la poésie latine. Là, Virgile ne disparait point en quelque sorte sous la couleur et l’influence grecque. S’il emprunte, dans la descrip-

tion de la peste, quelques traits à Thucydide ; à Théophraste , quelques préceptes sur la culture des arbres ; aux Theriaca de Nicandrc, quelques détails sur les serpents, et surtout sur le chelydro; aux Dioscmeia d’Aralus , les pronostics; quelques faits à X Economique de Xénoplion, ce sont là de légers emprunts qu’il s’approprie et qu'il rend siens par la nouveauté de l'expression et la clarté des pensées. Hésiode même n’est point le modèle de Virgile. Les Œuvres et les Jours n’olfrent , avec les Georgiques, aucun rapport pour le fond même du sujet. Le poème d’Hésiode s’occupe peu de l’agriculture. Image de la vie domestique , dans ces temps simples et primitifs , il en retrace les traditions , en les liant quelquefois, il est vrai , à des conseils sur l’agriculture; mais, le plus souvent, à des préceptes de morale et de sagesse. Celle différence de sujet, qui sépare les deux poèmes, ne s’efface pas dans les détails. A peine, en effet, en trois ou quatre endroits, Virgile reproduit-il quelques pensées, quelques expressions d’Hésiode, et en les reproduisant , il les crée. 11 invoque bien le nom d’Hésiode :

Ascræumque cano Romana per oppida carmen....,

mais c’est là un hommage poétique, un souvenir libre et noble, et non l’aveu d’une imitation qui n’est ni dans le sujet ni dans les détails. Si l’on vou-

lait trouver dans les Géorgiques les traces, non pas d’une étroite imitation , mais d'une haute et secrète influence, il faudrait les demander à Lucrèce. Lucrèce , en effet , voilà sous le rapport poétique l’inspiration de Virgile : c’est de lui qu’il s’anime : c’est le dieu qui l’écliaufle. Nous avons déjà cité ces vers d’admiration et de regret qui échappaient à Virgile, au milieumème de l’enthousiasme des Géorgiques. Mais cette inspiration est libre et féconde ; elle ne se trahit pas dans quelques passages, assez rares du reste, imités de Lucrèce , mais à une même et romaine physionomie. Le poème de la Nature et les Géorgiques sont deux monuments à part et pleins d’intérêt, dont l’un représente dans toute sa verdeur la première littérature romaine, la vieille empreinte de la physionomie latine; et l’autre, cette antique rudesse s’effaçant, bien que visible encore, sous l’étude grecque. Le style des Géorgiques a une concision sévère, une mâle délicatesse , caractère particulier du génie et de la beauté romaine; les vers, plus adoucis que dans Lucrèce, conservent cependant une singulière vigueur : c’est, avec la grâce, le pinceau nerveux et ferme de Michel-Ange.

Des Géorgiques à YÉnéide , la transition parait brusque. On conçoit Virgile allant des jeux et des amours des bergers aux travaux et au bonheur de la vie champêtre; on ne conçoit pas

aussi bien ce passage des images douces et paisibles de la campagne au tableau des combats, au fracas des armes; des bergers aux héros, la distance parait immense. Cependant, avant même d’entreprendre les Géorgiques , Virgile avait songé à un poëme épique dont le sujet aurait clé un sujet national :

Dum canerem rcges et prœlia.

On a prétendu que ce qui avait détourné Virgile de ce projet , c’était la difficulté de faire entrer dans un vers de vieux et rudes noms latins tels que ceux de S car pus , Decius Mus, Vibius Cuudex , Hirtius, Pansa, et qu’il aurait par une divination de poète reculé devant ces vers de Boileau :

Et qui peut sans frémir aborder Woerden?

Quel vers ne tomberait au seul nom de HeusdenP...

Wurtz l’espoir du pays et l’appui de ces murs;

Wurtz... ah ! quel nom, quel Hector que ce Wurtz !

11 y avait , dans ce sujet des guerres civiles, un autre motif qui avait dû décider Virgile à l’abandonner. D’abord , la crainte de déplaire à Auguste, en réveillant des souvenirs qui lui devaient être peu agréables :

Cynthius aurem

Vellit et admonuit : pastorem, Tityre, pingues

Pascere oportet oves ;

car les guerres d’Antoine et d’Octave n’étaient

que la suite et la répétition des guerres de Marius et de Sy lia . Du reste, un autre motif, et plus profond, contribua sans doute à l’en détourner.

Un épisode de l’histoire d'un peuple, son histoire même tout entière, ne peuvent suffire à un poème épique. A ce poème, pour sujet , il faut une époque tout entière de l’humanité, ou du moins un événement où l’humanité tout entière se trouve engagée. Ainsi Homère retrace et ferme les temps héroïques, premier développement de l’humanité; Dante résume la foi religieuse du moyen âge; Milton décrit la chute de l’homme, dont Klopstock chante la délivrance : tous ces poèmes embrassent la pensée chrétienne de dix-huit siècles, et la croyance d’un monde entier. Voyez, au contraire, ceuxqui ne touchent pas par quelques points à un des grands développements de l’humanité, ou à une de ces belles et éternelles pensées de l’âme humaine; qu’ils sont faibles auprès de ces pages immortelles qui nous offrent les vives peintures d’un âge solennel de l’humanité ! Si le Tasse se soutient non loin du premier rang, c’est que son poème se rattache à la grande pensée de Dante , à la pensée religieuse. Camoéns au contraire n’est, avec tout son génie, qu’un poète portugais : l’humanité eu lui ne revit pas. Que dire de Voltaire, qui a cru pouvoir faire un poème épique avec du scepticisme , des allégo-

ries, et un seul homme; et qui, dans ce poème, n’a mis ni les mœurs nationales, ni les souvenirs patriotiques, ni les touchantes fictions? on ne lit pas la Henriade. Ainsi avaient échoué , avant Voltaire , tous les poètes latins qui avaient découpé en tirades épiques les annales de Rome , cherchant un poème là où le sens profond de Virgile n’en avait point aperçu, dans un événement isolé.

Le sujet de YÉneide, auquel se fixa Virgile, a-t-il ce mérite d’une grande époque, d’un intérêt puissant pour l’humanité? et, avant tout, a-t-il cette unité qui fait des poèmes d’Homère, de celui de Dante , l’expression complète et profonde d’une civilisation tout entière? Nous ne le croyons pas; mais la faute n’en est pas au poète.

Le peuple romain n’est point un peuple primitif et un; double est son origine, et double son histoire. Dans le développement de l’humanité il peut être un progrès , mais il n’en est point une face nouvelle. Rome continue la Grèce, en la copiant; elle lui emprunte ses dieux, ses fables, sa littérature, son histoire. Tout ce vieux Latium est recouvert des ruines et des formes anciennes ; l’empreinte grecque y efface tous les types primitifs : l’Italie n’est qu’une colonie de la Grèce. De là le premier vice de Y Enéide.

Aussi , pour arriver à son sujet véritable, pour

toucher le sol de l’Italie, que d’obstacles le poète u’a-t-il pas à surmonter! 11 lui faut, avant d’aborder à la cour de Didon, passer par la* chute et sur les mines fumantes de Troie : les six premiers livres de Y Enéide ne sont, à proprement parler, qu’une introduction. Ainsi, mêlant l’histoire antique à l’histoire romaine, il est obligé de confondre deux civilisations distinctes : la civilisation, ou si l’on veut, la barbarie grecque et l’élégance monarchique du siècle d’Auguste.

Tous ces héros qui nous viennent de Troie out un caractère bâtard qui ment à leur origine.

INous les avons vus dans Y Iliade avec des proportions héroïques, avec le grandiose de ces temps où vivaient encore les demi-dieux, et nous les retrouvons métamorphosés en fidèles et discrets conseillers; aux qualités physiques ont succédé les vertus morales : en passant les mers , ils ont vieilli d'une civilisation.

Tels sont les compagnons d'Énée; tel est le défaut de Y Enéide , ou plutôt de l’histoire romaine et du siècle de Virgile. Le poète lui-même l'a compris. Aussitôt qu’il a mis le pied sur la vraie Italie , sur la terre et sur les races primitives, il sent qu’il a pris réellement possession de sou sujet, qu’il touche aux sources vives et fécondes, et, dans son transport, il s’écrie :

Major muni milti nascitur ordo ;

Majus opus moveo.

— Pic I ^Go ogle

Alors, en effet, lui viennent des inspirations nouvelles ; alors se montrent à lui ces races vierges et brillantes du Latium, avec leurs origines, leurs mœurs, leur traditions , leurs physionomies animées; alors se déroulent tous les souvenirs nationaux, religieux, historiques de Rome. Là, Évandre, ses chiens fidèles, son palais couvert de chaume , son réveil si paisible :

Et matulini volucrum sub culmine cantus ;

douces peintures qui ont, avec le charme de X Odyssée, le mérite de la couleur locale et la fraîcheur du ciel d’Italie. Puis éclatent l’esprit religieux du pays et ses antiques traditions :

Ex illo celebratus honos , lætique minores

Servavère diem.

Les trois grandes races italiennes, les Arcadiens, les Latins, les Étrusques, se dessinent sur ce riche fond à des traits différents. Autour

d’elles se groupent les peuplades secondaires, marquées chacune à des caractères particuliers. Les villes antiques du Latium , dont quelquesunes sont encore des villes de l’Italie, vivent dans ce monument national, reconnaissables à une vérité et une précision de physionomie que le temps n’a point effacée.

Mais combien les caractères sont plus neufs que les peuples? Quelle profonde et belle créa-

tion que celte figure de Mézence , qui semble annoncer ce Bertrand de Born , le type du moyen âge! Guerrier farouche, prince impitoyable, le cœur de Mézence ne se brise qu’à la douleur paternelle. Qu’il est touchant ce guerrier, lorsqu’aux bords d’un lleuve, lavant sa blessure, il se ranime pour la vengeance d’un fils! Dirai-je Turnus, brillante esquisse de la chèvalerie; Camille, Clorinde antique, plus originale que la Clorinde moderne ?

A côté de ces caractères si vivants, que de nouvelles , que de nobles passions ! Homère a peint daus Hector le patriotisme; le courage religieux et calme dans Énée; dans Achille, l’ardeur bouillante et le dévouement de la fraternité d’armes : toutes passions qui appartiennent au premier développement de la société. Dans Virgile, les affections pures, les pieux sentiments abondent: la tendresse paternelle, si vive et si touchante dans les adieux d’Évandre à Pallas ; Lausus , image de la piété filiale :

Dum genitor nati parma protectus abiret.

Nisus et Euryale, modèles de l’amitié, beaux de jeunesse, de courage et d’innocence :

Pulcherrima primum Dî moresque dabunt.

Ces créations immortelles de l 'Énéicle, Virgile

Diqitizçc

ne les a dues qu’à son génie et aux inspirations de son âme.

Les six derniers livres, voilà donc le côté vierge, national, dramatique de YÊneide; les six premiers ne sont qu’un doux reflet, une dégradation brillante et artificielle d’une autre époque. Ainsi, l’hisloire romaine tout entière, l’iiistoire du peuple-roi n’a pu suffire à une épopée. Il ne faut pas s’en étonner : dans le développement de l'humanité, ce peuple n’était qu’une transition : il achevait le monde grec, qui l’avait enfanté.

C’est là l’inconvénient d’un peuple, comme d’une époque transitoire. Mais ces siècles intermédiaires, placés pour aiusi dire entre deux mondes et sur les limites de deux civilisations différentes, ont aussi leurs avantages. S’ils n’ont pas un caractère net et fortement prononcé , ils ont des traits vagues et indécis qui ne sont pas sans grâce; ils réfléchissent quelque chose de l’avenir; ils sont, en quelque sorte prophétiques. Tel est le caractère de Virgile. En lui se trahissent deux traits de la physionomie moderne; deux sentiments qui, tels qu’il lesaexprimés, n’appartiennent pas à la société ancienne : l’amour et la philosophie.

Nous avons dit que, des dix églogues, plusieurs n’appartenaient pas au genre pastoral, et avaient un sens que nous donnerions : elles

étaient un motif que devait plus lard développer

le génie du poète.

Ainsi, dans la huitième et la dixième églogue, l’amour est peint avec des couleurs vives et éclatantes qui semblaient annoncer le tableau plus large et plus animé que le poète en devait faire dans le quatrième livre de XÉnéide : dans la douleur de Gallus, on devinait le chantre de Didon.

Iæ quatrième livre de XÉnéide est une face nouvelle de la civilisation ancienne, un trait de la physionomie moderne. Virgile a, il est vrai, emprunté à quelques poètes anciens, aux tragiques et à Apollonius de Rhodes, quelques-uns des traits qui lui ont servi à peindre l’amour de Didon : ainsi les premiers symptômes de cet amour, ses premières inquiétudes,

At regina, gravi jamdudum saucia-cura,

Vulnus alit venis, et cæco carpitur igni.

Multa viri virtus nnimo , iruiltusqiie rccursat

Gentis honos : hærent infixi pectore vnltus ,

Verbaque; necplacidammembris dat cura quietem. . .,

sont une traduction d’Apollonius :

ACtmc V «î Mirçîlia tivxêtjrr/t " 77 oX) i îi O'JUM lü&jxaiv’, Saaa t’ T.poiTE? tiroTpûvouat

Ilponpo S’ 4p i^0aX|i(5v fri oi tvoâXXETo Ttavra "

AOtoç 6’oToç λ)v , o? 9 <j£ te çdpEaiv (a to,

OT« t' fies’. w; 8’ £Çet’ Im Opôvov, wç te Oûp'aÇe ’tiÏEv • o05é tiv’ iXXov iWotao Ttop®ûpouca

'E(iui*v*t iv/pa toïov • iv oüast î’ etîiv Ofxûpti Aùîr' "c |xû6o( Tt ufXtppav££ , otiç iyôptwt.

Il lui doit encore ce serment, que Didon appelle au secours de sa vertu chancelante :

Sed milii vel tellus optem prius ima deliiscat ,

Vcl pater omnipotens adigat me fulmine ad timbras , Pallentes timbras Erebi , noctemque profundam , Ante, pudor, quant te violo, aut tua jura resolvo.

'Q jjLOt lar,i i tï)ç. T lli’ iv uoXù xipiiov if>)

’ITiS’ aùxîj Iv vuxtt Xreeîv jîi’ov iv flaXocuo tat IIÔTjjLW ivoiiffTw , xax’ IXéf/tx ttolvra puyoüaav ,

Ilp’tv Totûc /.[ü^r,£v t i xai eux ivoucurtà TEXtaaat.

Mais ce sont là des ressemblances inévitables d’une passion partout la même, en tant que passion, et qui ne se peut modifier que sous les influences de la civilisation. Du reste, bientôt so montrent des nuances différentes qui iudiquent dans Virgile un sentiment moral, une délicatesse de pudeur nouvelle. Apollonius décrit aussi l'hymen de Médée et de Jason ; il entoure cette pompe nuptiale des images les plus riantes, des plus fraîches couleurs :

Xpûatov «îyXv-tv xwa< fîïXov , oppa itiXotto Tiuifri; 6 y spo; xat àotiifio< ' avOsa ôf api Nûpipai iatp-(ôpi£vai Xtuxoiç Ivt 7rotxtXa xoattjiî ’E apopfov itoîca; il, itupiç i»; , apupEiuv aï^J-n ‘

Ai ptÉv t’ AÎYatou itOTapioü xaXÉovro Oû-y acrpcç *

Ai S’Ôpio; xopupiç MeXit>|iou àutptvjptovto ■

Al S’ fsav ix Tttîiwv iXirr,tii?. T Qp« yip olùt^

Ttpr, ZTjvèt àxomç , ’lrîdova xuSaivouffo.

Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem

Deveniunt : prima et Tellus et pronuba Juno

Pant signutn; fulsere ignés, et conscius æthcr

Connubii; summoque ulularunt vertice Nymphæ.

Que ce tableau est différent du premier! Ici, point de riantes images; les éclairs seuls servent de flambeau nuptial, et, dans leur grotte, les “ nymphes font entendre, au lieu de chants, le cri plaintif de la pudeur mourante.

Celte idée de la pudeur sacrifiée à l'amour se retrouve d’une manière bien frappante dans un autre passage; elle atteste, entre Catulle et Virgile , une différence de sentiments presque aussi grande que celle qui existe entre Virgile et Apollonius.

Abandonné par Thésée, Ariadne éclate en reproches; elle lui rappelle ce qu’elle a quitté pour lui : son père abandonné, son frère trahi pour Sauver Thésée :

Certc ceo te in medio versantem turbine lethi

Eripui, et potius germamim amittere crevi ;

An patris auxilitim sperem quemne ipsa reliqui,

Respersum juvenem fraterna cæde secuta ?

Ainsi Apollonius fait parler Médée :

n«Tpr,v re , xXea *r* mîyapwv , aù?ou< ** xoxrjaç t Ta exci î{sv OîteptaTa

Et avant lui Euripide :

Aùri] Si , itau'pa xat Sofioo? irpoSoùo’ lpoù< , T»)» IIïjXiwTiy etç ’IwXxô» txdjAr,»

Si.» (701 .

IltXiav t’ iw«XT«t»’, oWittp âÀyiaxov Oavtîv, IlaîStoy £nx aixoü irdvxoi t’ i'tîXo» »®6o».

Didon aussi, pour retenir Énée, rappelle tous les sacrifices quelle a faits à son amour; mais que ses motifs sont plus délicats !

Te propter Libycæ gentes Nomadumque tyranni Odere; infensi Tyrii ; te propter eumdcm Exstinctus pudor, et , qua sola sidéra adibam , Varna prior.

Ce sacrifice de la réputation et de la pudeur, rappelé comme un des motifs qui doivent le plus fortement attacher Énée à Didon, comme la plus grande marque de tendresse qu’elle ait pu lui donner, est un trait particulier à Virgile et qui trahit dans l’amour un sentiment moral jusque-là inconnu.

Il est une autre face sous laquelle Virgile a montré l’amour, une couleur nouvelle qu’il ne doit à personne, et que son âme seule lui a fournie; je veux dire la mélancolie qu’il a répandue sur les derniers momenjs de Didon. Ces dépouilles, gages chers encore d’un amour trahi; cette pâleur mortelle empreinte sur le visage de

Didon; cet appareil touchant qui entoure son bûcher funéraire; enfin Didon, déjà environnée des ombres de la mort, attendrie à la vue du glaive fatal, jetant un triste regard vers le passé, saisie, au souvenir d’Énée, de honte et de désespoir, tout cela n’appartient qu’à l’âme de Virgile , et aussi à un siècle déjà travaillé d’une secrète inquiétude et commençant, à son insu, une révolution morale.

Tels sont les traits qui, dans Virgile, présentent un tableau neuf et profond de l’amour. L’amour, s’il n’a pas encore toutes les luttes , tous les scrupules, toutes les délicatesses de la tendresse chrétienne, en a déjà la pudeur, les remords et la tristesse.

La quatrième égloguc coulient la pensée philosophique de Virgile, comme la dixième contenait la couleur nouvelle dont il a peint l’amour.

Cetle quatrième églogue a beaucoup exercé les commentateurs; c’est un avenir de bonheur que l’on a prêté à bien des personnages; un horoscope, pour ainsi dire devenu banal. La piété s’y est attachée comme l’érudition.

Dante a cru trouver dans les vers de Virgile celte inspiration prophétique et ce souffle chrétien que, plus tard, nous verrons se répandre sur le sixième livre dé Y Enéide. Slace, rencontrant Virgile dans le sixième cercle du purga-

toire, lui dit que c’est à lui qu’il a dû d’être poète, et surtout d’être éclairé de la lumière évangélique :

Ed egli a lui : Tu prima m’ iuviasti Verso Parnaso a ber nclle sue grotte ,

E prima apprcsso Dio m’ allumiuasti.

Facesti corne quei clie va rli notte ,

Che porta il lume dietro e a sè non giova,

Ma dopo sè fa le persone dotte ;

Quando dicesti : Secol si rinnova,

Torna giustizia e primo tempo umano,

E progenie discende dal ciel nova.

Per te poeta fui, per te cristiano.

M. de Maistre a soutenu cette opinion avec la vivacité de sa foi et de son génie :

« Ces idées étaient universellement répandues, et comme elles prêtaient infiniment à la poésie , le plus grand poète latin s’en empara et les revêtit des couleurs les plus brillantes dans son Pollion , qui fut depuis traduit en assez beaux vers grecs, et lu dans cette langue au concile de Nicée par ordre de l’empereur Constantin. Certes il était bien digne de la divine providence d’ordonner que ce cri du genre humain retentit à jamais dans les vers immortels de Virgile ! »

L’opinion qui voit dans l’églogue de Virgile un pressentiment du Messie, cette opinion non pas restreinte à un sens rigoureux et pauvre , mais hautement, mais historiquement

interprétée, ne nous parait pas sans vraisemblance.

Héritière des doctrines de l’Égypte, l’Étrurie avait la première, et depuis bien des siècles, annoncé une époque fatale; plus tard , et surtout depuis l’introduction à Rome de la philosophie grecque, les croyances de l’Orient y étaient assez répandues. Ainsi avaient pu naître et s’étendre ces bruits nés de l’Orient sur un roi à venir, sur un héros à naître , sur l’époque fatale d’un siècle nouveau , d’un nouvel ordre de choses.

Ces bruits, Virgile avait pu les recueillir dans le palais même de Pollion et de la bouche d’Hérode.

Des raisons plus hautes viennent à l’appui de cette conjecture. L’univers était dans l’attente; quelque chose de mystérieux se remuait au fond des cœurs; la philosophie de l’Orient, maîtresse de Rome , allait avec le christianisme renouveler le monde : tout changeait. Serait-il étonnant que, dans cette inquiétude générale, l’esprit du poète eut été rempli d’une inspiration prophétique, éclairé d’une soudaine illumination? Non, sans doute qu’il eût vu clairement ce Messie qu’attendait la Judée; mais la face nouvelle de l’humanité se montrait à lui, l’esprit nouveau le saisissait. Et où pouvaient, en effet, mieux éclater les inspirations du génie, que dans ces révélations mystérieuses des destinées nouvelles de l’humanité? L’âme tendre et mélancolique de

Virgile devait, plus que toute autre, ressentir ces secrètes agitations qui alors troublaient les joies et les croyances du vieux monde païen. Car il y avait dans sa pensée une profonde et religieuse tristesse ; son front est marqué de ce signe fatal du génie, qui semble réfléchir les douleurs de l’humanité. Virgile, on le sait, mourut de consomption, maladie des âmes tendres et des pieuses méditations.

Celte émanation pour ainsi dire et cette inspiration de la philosophie égyptienne éclatent plus soutenues, plus vives, plus pures dans le sixième livre qui nous semble le plus beau résumé des progrès qu’avait faits le monde depuis Homère. Entre l’enfer de X Odyssée et l’enfer de Y Enéide l’intervalle est immense. La pensée et la perfectiou d’un peuple se trouvant surtout dans sa doctrine religieuse, dans les châtiments qu’il attache aux crimes, dans les récompenses qu’il donne à la vertu , cherchons , dans ce double tableau retracé par Homère et par Virgile , les caractères et les différences des deux civilisations :

Kai Tituov tîoov yaïiîî iptxuôioî utôv,

K-iuivov tv ôa-iî<p ' 6 à' lé ivvia xiito itîXjflpa. rùitt oc utv ixtzTeçUt TrapTjfjLÊva) txcipov Aéprpov la w iûv ovttç * 6 à’ oùx isauiuveTO ’/tpct.

Ar,ià) yàp $jXxn]a«, Ali; xuép^v jtapolxîitiv,

IIu5o>o’ f pyoucvijv, oià xaXXiydpou Itavîinjo^.

K ai TâvTaXov etcEiîov y aXïr:' aXvt' fyovtot ,

‘F.îTaô:’ iv Xt/vr) ' i, il itpooiicXxîc Yeveii.j.

SttÜTO Si S'.'^ouüv , itiÉttv 8’ oùx eÏ/ev £Xe'<j9ïi.

‘ÜOffixi Y«P XU(|/il 8 Y'pwv TTIe'eIV JAEVE ïtVWV ,

Torsot/’ 6o«p iitoXE'ffXEt’ àvaêpo/BV • iaçl 81 iroaal Toîa uÉXaiva savcuxc , xotT«Wvao'X6 ôi Mpy.

AÉvSpsix S’ ü‘^ite£Tx,Xx x«T5txpr,Ô£v yti xaprtôv,

< Ovyvat, xa’t £oia’i, xal aïf/iai iy^^xapTtoi ,

Suxaï te vXuxtpxl , xai È/.aiai TrjXsOdioTat.

TJiv ôndt' ÎO’jffBi 6 ytptov lit\ y>pct piâaaoflai ,

Tâ8' âvEpioç ^îwTaaxE itoxl vtfta exiôivrct,

Kai U.7JV «icuvov eîoeTSov , xpxTÉp’ dXys’ s^ovtii ,

Aîxv pacTâïovTa itEXtipiov iu^oTc’pJi'iiv •

"Htoi ô u.£v , axTiptirrôiiEvo; yspei'v te iroafv te,

ASav av(<> wSeoxs teoti ),diov • ÔXX’ 5 te psXXot 'Axpov CrEpëaX'Eiv, tôt’ «bioïTpE’j/xaXE Kpaxait;

Auti;, EîtEiTa iee’oovSe xuXi’vSeto Xïaç àvctiSr,?'

ACiTup Sy i’J/ wiaaxs TiTcrnduEvot • x«4 8’ tîpwç "l'.ÈÉüV ix (AtXÉfuv , xov(i) 8 ’ ex xpotToç dpdjpEl.

« Je vis Tityus *, ce fils de la Terre, tout étendu , et qui de son vaste corps couvrait neuf arpens. Deux vautours, attachés incessamment à cette ombre, lui déchirent le foie sans qu’il puisse les chasser ; car il

1 . « Oui, sans doute, l’une et l’autre justice ne punissent que pour corriger. Toutes les traditions déposent en faveur de ces théories, et la fable même proclame l’épouvantable vérité :

Là Thésée est assis et le sera toujours»

« Ce fleuve qu’on ne passe qu’une fois ; ce tonneau des Danaides toujours rempli et toujours vide; ce foie de Tityus toujours renaissant sous le bec du vautour qui le dévore toujours; ce Tantale toujours prêt à boire cette eau , à saisir ces fruits qui le fuient toujours ; celte pierre de Sisyphe, toujours remontée ou poursuivie ; ce cercle, symbole éternel de l’éternité , écrit sur la roue d’Ixion, sont autant d’hiéroglyphes parlants, sur lesquels il est impossible de se méprendre. » De Maistre , Soirées de Saint-Pétersbourg.

avait eu l’insolence de vouloir violer Latone, fille de Jupiter, comme elle traversait les délicieuses campagnes de Panope pour aller à Pyllio. Auprès de Tityus, je vis le célèbre Tantale , en proie à des douleurs qu on ne saurait exprimer, consumé par une soif brûlante : il était au milieu d’un étang dont l’eau, plus claire que le cristal, lui montait jusqu'au menton, sans qu’il pût en prendre une goutte pour se désaltérer; car, toutes les fois qn’il se baissait pour en boire, l’eau disparaissait tout autour de lui , et il ne voyait à ses pieds qu’un sable aride, qu’un dieu ennemi desséchait. Ce n’était là que la moitié de son supplice : également dévoré par la faim, il était environné de beaux arbres , d’où pendaient sur sa tète des fruits délicieux, des jx lires , des grenades, des oranges, des figues, des olives; mais, toutes les fois que ce malheureux levait les bras pour en prendre, un vent jaloux les élevait jusqu’aux nues. Le tourment de Sisyphe ne me parut pas moins terrible : il avait dans ses mains un gros rocher qu’il tâchait de pousser sur le sommet d'une montagne , en grimpant avec les pieds et avec les mains; mais , lorsque après des efforts infinis il était parvenu jusqu’à la cime, et qu’il allait placer son rocher, une force plus grande le repoussait, et cette énorme pierre retombait en roulant jusque dans la plaine. Ce malheureux la reprenait sur l’heure , et recommençait son travail ; des torrents de sueur coulaient de tous ses membres, et sa tête élevait des tourbillons de poussière , eu poussant son rocher contre le mont. »

Virgile :

Necnon et Tityon, Terræ omniparentis alumnum,

Cernere erat; per tota novem cui jugera corpus

Porrigitur ; rostroque immanis vultur obunco

Immortale jecur tundens fecundaque pœnis Viscera , rimaturque epulis , hahitatque sub alto Peclore, nec libris requies datur ulla renatis.

Quid mcmorem Lapitlias, Ixiona, Piritlioumque, Quos super atra silex jamjain lapsura cadentique Imminet assimilis? Lucent genialibus altis Aurea fulcra toris , epulæque ante ora paratæ Regifico luxu : Furiarum maxima juxta Accubat, et manibus proliibet contingere mensas; Exsurgitque facera attollens, atque iutonat ore.

« Aux mêmes lieux gît ce colosse nourrisson de la Terre, Tityus , dont le corps étendu couvre neuf arpents tout entiers. Immortel aliment d’un immortel vautour, son foie sanglant se reproduit sans cesse sous d'horribles morsures et ses entrailles se fécondent pour éterniser ses douleurs. Au fond de sa vaste poitrine , l'insatiable oiseau habite nuit et jour; et les fibres qu il ronge renaissent pour qu’il les ronge encore. Rappellerai-je les fiers Lapithes , Ixion et Piritlioüs? Sur eux pend une sombre roclie, toujours prête à tomber, toujours menaçant leur tête. Peindrai-je ces riches voluptueux, couchés sur des lits magnifiques, et resplendissants de pourpre et d’or? Sous leurs yeux sont servies des tables somptueuses où brillent le luxe des rois; mais la cruelle Mégère y siège à côté d’eux; et chaque fois que leur main s’avance vers les mets , la Furie se dresse, et, levant sa torche , les effraye de sa voix tonnante. •

Ainsi Homère ne va pas au delà de la fable ancienne : Tityus, Tantale , Sisyphe, grands coupables sans doute, niais qui rappellent moins une violation de la loi morale que le souvenir

de ces luttes terribles qui remplirent les temps fabuleux de la Grèce. Virgile a aussi retracé ces vengeances des dieux : c’est la partie grecque de son poème, la partie empruntée à l’ancienne croyance; il va maintenant exprimer les idées nouvelles de justice et de crime , que le temps a mises dans la société , et qui des écoles de Platon ou plutôt des sanctuaires de Memphis ont passé dans la poésie latine :

Hic , quibus invisi fratres , dum vita manehat , .

Pulsatusve parens, aut fraus innexa clienti;

Aut qui divitiis soli incubuère reperds ,

Nec partent posuère suis, quæ maxima turba est;

Quique ob adulterium cæsi , quique arma secud

Impia , nec vend dominorum fallere dextras :

Inclusi pœnam exspectant.

« Plus loin sont enfermés ces frères jadis armés contre leurs frères ; ces fils dénaturés , dont un père subit les outrages; ces infidèles patrons, spoliateurs de leurs clients ; ces avares , couvant seuls autrefois leur trésor inutile, et qui refusèrent une obole à l’indigence : ce nombre est infini ; là sont encore et les lâches adultères, tombés sous un fer vengeur; et ces furieux , égarés sous des drapeaux impies ; et ces parjures qui trahirent leurs serments et leurs maîtres. »

Ces puuitions attachées à la violation des sentiments et des lois de la nature ; la haine fraternelle , l’absence de respect filial , de bonne foi , de charité, nec partent posuére suis, la trahison, la bassesse vendant à prix d’or la justice u 23

ou la patrie, lui imposant un maître; les joies coupables du cœur, main mentis gandin', placées à côté du cortège ancien des enfers, punies comme l’étaient les attentats de Thésée envers les dieux ; cette voix terrible ,

Discite justitiam moniti, et non temnere divos,

toutes ces profondes et magnifiques pensées indiquent un ordre moral nouveau.

Supérieur à Homère et à tous les poètes qui l’ont précédé dans le tableau des crimes et des vengeances célestes, Virgile l’est plus encore dans le tableau des récompenses qu’il accorde aux hommes vertueux , et des caractères auxquels il reconnaît la vertu :

Hic manus, oh patriam pugnando vulnera passi, Quique saccrdotes casti dtitn vita manebat ,

Qtiique pii vates et Phœbo digna locuti ,

Inventas aut qui vitam excoluère per artes ,

Quique suî memores alios fecère merendo : Omnibus bis nivea cinguntur tempera vitta.

« Sotis des berceaux odorants sont des guerriers fidèles dont le sang versé dans les batailles coula pour la patrie ; les saints pontifes dont la vie fut chaste et sans tache; les poètes religieux, qui ne firent entendre que des chants dignes d’Apollon ; les inventeurs des arts chers à l’humanité ; ceux enfin qui , par

t . Il y a un traité de morale dans ces mots. (De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg.)

des bienfaits, ont mérité de vivre dans la mémoire : tous rayonnent le front ceint d'un bandeau plus blanc que la neige. »

Virgile nous montre des gloires vertueuses, des triomphes pacifiques; tous les bienfaiteurs de l’humanité ; tous ceux qui l’ont défendue par leur courage, honorée par leur piété; qui l’ont embellie par le génie des arts , ou consolée par de nobles accents. Aussi à de tels hommes , pour récompense , plus de ces vains amusements qui charmaient les héros dans les champs Élysées; plus de chars fantastiques, de coursiers imaginaires , d’armes inutiles ; mais bien la contemplation de la vérité, les plus sublimes extases, les plus douces rêveries :

Solemque suum , sua sidéra, norunt..., Necnon Threicius longa cum veste sacerdos Obloquitur numeris septem discrimina vocum.... Conspicit ecce alios dextra lævaque per herbam Vescentes, lætumque choro Pa’ana caneutes,

Inter odoratum lauri nemus.

« Cet heureux monde a son soleil et ses étoiles.... A leur tète le divin chantre de la Thrace, en longs habits flottants , marie les accords de sa voix aux sept tons de sa lyre.... Ailleurs des groupes de convives, mollement couchés sur l’épaisseur de l’herbe, célèbrent au milieu des festins les louanges des dieux. Une forêt de lauriers les couvre de ses ombrages balsamiques. »

La foi chrétienne n’a guère été au delà, même dans l'imagination mystique et la pureté enthousiaste de Fénelon : « Télémaque s’avança vers ces rois qui étaient dans des bocages odoriférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris. Une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d’un vêtement.

Une jeunesse éternelle, une félicité sans fin, une gloire toute divine est peinte sur leur visage; mais leur joie n’a rien de folâtre ni d’indécent : c’est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les transporte, ils chantent les louanges des dieux , et ils ne font tous ensemble qu’une seule voix, une seule pensée, un seul cœur. »

Pour exprimer les récompenses de la vertu , Homère n’avait trouvé que quelques vers, et il n’a pas d’autre héros qu’Agamemnon à placer dans son Élysée. Après lui, Pindare et Platon n’ont rien de mieux : de frais zéphyrs , une onde pure, des arbres couverts de fruits brillants, de vertes couronnes, un printemps éternel, voilà, jusqu’à Virgile, tout ce que la poésie et la philosophie avaient imaginé pour le bonheur des justes.

Une autre création distingue plus particulièrement encore le sixième livre de VÉneide de toute la mythologie ancienne : c’est la pensée d’un purgatoire, d’un lieu d’expiation où se régénè-

rent les âmes qui ont été plus faibles que coupables :

Quin et supremo quum lumine vita reliquit ,

Non tamen omne malum tniseris,nec funditus omnes Corporeae excedunt pestes , penitusque necesse est Multa diu concreta modis inolescere mi iis.

Ergo exercentur pœnis ; veterumque malorum Supplicia expendunt. Aliæ panduntur inanes Suspensæ ad ventos : aliis sub gurgite vasto Infectum eluitur scelus , aut exuritur igni :

Quisque suos patimur mânes. Exinde per amplum Mittimur Elysium , et pauci læta arva tenemus : Donec longa dies , perfecto temporis orbe , Concretam exemit labem , purumque reliquit Æthereum sensum, atque aurai simplicis ignem.

* Même à l’heure suprême , quand l'esprit échappe enfin à ses liens charnels , ses misères , hélas ! ne sont point à leur terme. Il porte encore l’empreinte des souillures du corps; la lèpre invétérée du vice le suit dans les enfers. Alors commencent les jours d’épreuves; alors s’expient dans les souffrances les fautes du passé. Ici les âmes, suspendues dans le vide, sont le jouet des vents; là, plongées au fond d’un lac immense , elles s’y lavent des taches qui les flétrissent ; ailleurs elles se retrempent à l’ardeur des brasiers : chacune a son tourment. Lorsque les temps sont accomplis , lorsque le cours des âges les a purgées de leur fange étrangère, lorsqu’enfin il ne leur reste plus que ce souffle éthéré , cette étincelle du feu céleste, le spacieux Elysée les admet dans son sein. »

Que manque-t-il à ce purgatoire, pour être

chrétien ? les prières, qui sont le lien entre la vie et la mort, entre le ciel et la terre.

On peut donc le dire : dans ces châtiments attachés à la violation de la loi morale , dans ces expiations inconnues au polythéisme grec, dans ces récompenses accordées à la vertu , il y a un pressentiment de la révélation évangélique, un rayon du jour nouveau qui se levait sur le monde ; et c’est sans doute moins par un esprit d’imitation classique, que par une de ces secrètes et puissantes harmonies qui lient entre eux les ouvrages du génie et forment les générations éternelles de la pensée humaine, que Dante a placé ses chants sous l’inspiration de Virgile : la Divine Comédie est, en effet, le développement du sixième livre de Y Enéide.

Les traces de cette influence mystérieuse, de cette transmission intellectuelle de Virgile à Dante , sont répandues dans tout le poème de la Divine Comédie, comme une haute et douce inspiration. La pensée du poète florentin était fille de l’antiquité, et elle continuait le développement de l'humanité dans son progrès religieux. On ne s’étonne donc point de voir Dante placer Virgile dans les limbes parmi ces sages qui avaient , dans les ténèbres du paganisme , entrevu la lumière évangélique :

Io era intra color cire son sospesi.

Nous avons présenté Virgile sous sa triple face, grecque, romaine, moderne; réfléchissant deux civilisations, et précurseur d’une troisième qui semble poindre dans deux églogues et dans le quatrième et le sixième livre de 1 Enéide. Il forme ainsi entre Homère et Dante le lien nécessaire et ifne harmonieuse transition. Considéré à part , il est incomplet , comme cette société romaine qui, sortie de la Grèce, ne devait se transformer, se régénérer que par l’avénement du christianisme à l’empire du monde intellectuel et moral.

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