‹ Etudes sur les pères de l'égliseChapitre 22 sur 24 · SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE

Sénèque était d’origine espagnole. Son père vint à Rome sous Auguste et y ouvrit une école célèbre de rhétorique. A l’école de son père, Sénèque apprit de bonne heure tous les secrets de l’art oratoire; il se livrait à l’étude avec une ardeur excessive, et, très-jeune encore, il parut avec éclat au barreau. Caligula, qui avait des prétentions à l’éloquence, prit ombrage de ses dé. buts. Pour se faire oublier , Sénèque étudia la philosophie et s'attacha d’abord à la secte du Portique; puis la secte pythagoricienne eut ses préférences, et il en pratiqua l’abstinence avec une sévérité que lui rendait plus facile et plus nécessaire sa constitution maladive. Cette frugalité inquiéta, Sénèque le crut du moins, comme avait inquiété son éloquence; craignant d’être confondu avec les sectateurs du judaïsme, du christianisme plus probablement, il se mit à vivre comme tout le monde.

Caligula n’était plus. Sénèque rentra dans la carrière politique d’où il s’était un moment re-

tiré; il brigua et obtint la questure, et ouvrit en même temps une école que fréquentèrent les premiers personnages de l’empire. Les honneurs et l’art oratoire n’occupaient cependant pas, à ce qu’il parait, toutes ses pensées et tous ses moments ; de plus tendres soins y trouvaient place. Sénèque aimait Julie, fille de Germanicus; cette liaison lui fut fatale, comme l’avait été à Ovide l'amour d’une autre Julie : Sénèque fut exilé en Corse.

Cependant Agrippine gouvernait sous le nom de Claude, son oncle, qu’elle venait d’épouser. Jalouse de donner à son pouvoir, doublement usurpé, l’éclat et le prestige d’un nom célèbre, elle fit rappeler de l’exil Sénèque, et l’attacha comme précepteur à Néron, son fils, adopté par Claude. Sénèque lui resta fidèle jusqu’au moment où il lui sembla que la mère de l’empereur ne devait pas toujours être la maîtresse et de l’empereur et de Rome. 11 obtint, l’an 50 de Jésus- Christ, les honneurs de la préture ; il avait alors quarante-huit ans. Appelé à cultiver dans Néron des espérances plus tard cruellement démenties , Sénèque ne manqua-t-il ni à son caractère de philosophe ni à une si haute mission ? Nous examinerons plus loin cette question. Quoi qu’il en soit, devenu ministre de Néron, Sénèque fut mis à de rudes épreuves ; il lui fallut défendre son élève et des séductions de la cour et des sé-

cl notions d’Agrippine ainsi que de ses projets ambitieux. La crainte des desseins de cette femme impérieuse et vindicative alla-t-elle dans le précepteur jusqu’à donner à Néron le conseil de la faire mourir? On l’ignore; mais il fera l’apologie de ce parricide : taclie indélébile dans sa vie.

Rome, alors pourtant si dégradée, flétrit de son indignation celte odieuse complaisance, qui ne put d'ailleurs sauver Sénèque du ressentiment qui s’amassait secrètement contre lui au cœur de Néron, et (pie le philosophe d'ailleurs ne chercha pas à conjurer, bien qu’il le prévit. Ce naturel féroce de Néron ne s’était pas en effet longtemps contenu, même sous la main habile et légère de Sénèque : dès la seconde année de son règne, Néron avait empoisonné Britannicus. La sagesse de Sénèque, obligée de combattre constamment de telles violences, tantôt y cédait pour en mieux triompher, tantôt s’v opposait ouvertement. Toutefois son influence et auprès de Néron et dans l’opinion des Romains s'affaiblissait des dignités mêmes qui lui étaient prodiguées. Les plaintes ne manquèrent point, et Suilius, personnage méprisable du reste, s’en rendit l'interprète. Sénèque luttait ainsi avec désavantage contre les vices et les cruautés de Néron , quand vint à lui manquer l’appui qui jusque-là l’avait soutenu : Burrhus mourut. Les favoris dont s’entoura alors Néron ne négligèrent rien pour perdre Sénèque, qui

voulut , en le prévenant , conjurer l’orage. 11 demanda à Néron la faveur de se retirer, faveur que dans une réponse perfidement affectueuse, celui-ci lui refusa. Sénèque fut donc contraint de rester à la cour; mais dès ce moment il y vécut comme en une solitude. Il congédia cette foule de courtisans qui remplissaient sa maison; il renonça à son brillant train de vie, voyant néanmoins Néron quelquefois encore , et se mêlant de l'administration. Mais bientôt ce reste de déférence et d’assentiment donné au prince qui avait été son élève, ne fut plus possible. Néron marchait de crimes en crimes. Sénèque, qui jusque-là prolongeait , autant que faire se pouvait , son séjour à la campagne , demanda une seconde fois à se retirer dans une terre éloignée. Sur le nouveau refus du prince, il prétexta une maladie pour ne point sortir de chez lui. Néron comprit cet éloignement de Sénèque; il voulut le faire empoisonner. Sauvé de ce danger par la fidélité d’un affranchi, Cléonicus, Sénèque désormais se borna, pour toute nourriture, à quelques fruits de ses jardins , et pour toute boisson, à de l'eau courante. 11 ne put toutefois échapper à la cruauté de Néron. Compromis, nommé du moins, dans la conspiration dePison, il mourut de celte mort admirable que Tacite , qui pourtant n’aimait point notre philosophe, a si bien retracée. Quelles que soient la mobilité

et la contradiction des maximes de Sénèque avec plusieurs actes de sa vie, n'oublions point une telle mort; elle expie, si elle ne les absout, bien des faiblesses.

Rhéteur, philosophe , précepteur, ministre et victime de Néron , telles sont les circonstances principales de la vie de Sénèque ; nous y rattacherons l’examen de ses ouvrages. Prenons d'abord Sénèque dans son exil ; voyons-le dans la Consolation à Helvie , qui en est la date et le fruit. Ne saisit-on pas dans ce Traité le germe et comme les ébauches des pensées philosophiques de Sénèque? N’y trouve-t-on pas quelques-unes de ces influences qui devaient donner à son imagination , déjà si vive et si originale , une teinte forte et mélancolique? Cette solitude dans une contrée rude et sauvage n’a pu être perdue pour Sénèque; il y a sans doute puisé dans la contemplation du ciel ces grandes et belles images sous lesquelles il aime à peindre le cours régulier des astres et les beautés de la nature, magnifiques descriptions que sa plume reproduira dans ses autres écrits. Néanmoins, le philosophe, s’il en faut croire une tradition populaire en Corse , ne se serait pas toujours tenu dans ces hauteurs sereines et pures , et quelquefois il serait redescendu, faible mortel, à de profanes distractions. Quoi qu’il en soit, on peut croire qu’il supportait cet exil avec moins de résignation qu’il ne le dit,

sans doute pour ne point attrister Helvie, s’il faut du moins lui attribuer cette autre consolation si peu digne de lui, la Consolation à Polyl>e, affranchi de Claude. Rattachons aces deux Traités, personnels en quelque sorte à Sénèque, une autre et plus noble et plus désintéressée consolation qu’il adresse à Marcia. Jusqu’ici Sénèque, à proprement parler, ne s’érige point en philosophe ; il écrit pour les siens , pour lui-même, pour ses amis, pour se consoler et les consoler de son exil, pour chercher à en obtenir la fin. C’est là en quelque sorte la première partie de la vie de Sénèque, et comme la jeunesse et le naturel de son talent et de son âme ; désormais il va prendre un rôle, et revêtir le manteau de philosophe; nous ne retrouverons guère plus l’homme qu’à la fin de sa carrière et de ses ouvrages, dans ses Lettres.

Quand Sénèque avait cru devoir, pour échapper aux défiances et à la jalousie oratoire de Caligula, se réfugier dans la philosophie, c'était d’abord au Portique qu’il s’était adressé; cette influence du Portique est manifeste dans les premiers Traités de Sénèque, qui en reproduisent, en y ajoutant, toutes les exagérations. Ainsi, dans la Constance du Sage, Sénèque n’a pas assez d’éloges pour l'insensibilité farouche de Slilpon. Sénèque, on le voit, est à l’état de ferveur et d’intolérance philosophiques ; les maximes qu’il

prêche sont un écho des déclamations entendues à l’école et non un résultat de l’expérience; le temps et l’expérience de la vie aidant, Sénèque les adoucira ces maximes ; c’est ainsi que, dans le Repos du Sage , sans être encore libre entre les écoles, ainsi qu’il s’en vantera plus tard, il marie déjà les doctrines corrigées d’Épicure aux doctrines de Zénon. Dans ce Traité, Sénèque cependant se prononce encore pour une autre exagération de sagesse, la contemplation absolue. La contemplation est le rêve de la jeunesse, quand elle n’est pas le calcul de l’égoïsme; nul n’a le droit de se retirer de la société avant d’y avoir satisfait : dans la misanthropie, il entre plus de vanité que do sagesse. Rompre avec le monde, s’absorber dans les extases de la rêverie, être à soi-même son univers, son spectacle et sa fin , ce sont là les caprices jaloux du cœur humain , les décevantes fantaisies de son esprit : ainsi Rousseau , dans sa petite ile et sur son lac de Bienne, dans le quiétisme solitaire et orgueilleux de sa pensée , réalisait le rêve de la contemplation sensualiste et de celte mélancolie que Montaigne appelait friande.

Ces Traités de Sénèque sont donc à nos yeux des souvenirs de l’école plutôt cpie des réflexions spontanées : ils ne sortent pas du cercle ordinaire des dissertations philosophiques; mais, dans ceux que nous allons examiner, Sénèque

nous semble s’éloigner déjà des banalités philosophiques, pour entrer dans des développements nouveaux qui, sous sa plume, doivent recevoir tant d’éclat et de grandeur.

La Vie heureuse n’est sous un autre titre qu’une continuation du Repos du Sage; c’est en même temps une apologie de Sénèque et un témoignage curieux de la manière dont s’étaient modifiées ses opinions. Sénèque composa sans doute ce Traité dans le temps où, depuis trois ans à la cour de Néron, il éveillait par sa faveur et son opulence les plaintes dont Suilius s’était rendu l’écho. Il y a oublié complètement Zénon ; il ne se souvient plus que d’Epicure, dont il déclare la morale saine et même austère, pour qui, il est vrai, ne s’arrête point à sa surface. On s’aperçoit que Sénèque est à la cour, et qu’il a besoin pour lui-même de cette indulgence qu’il réclame pour les faiblesses de la philosophie; c’est alors probablement qu’il avait et pour son élève et pour scs favoris cette complaisance affable , comitate honesta , éloge ou reproche que lui adresse Tacite! L’apologie que fait Sénèque de la nécessité ou du moins de la convenance du superflu pour la philosophie, en certaines circonstances ou positions, est évidemment une réponse indirecte et adroite à ses détracteurs. On voit, du reste, combien le Traité de Sénèque ment à son titre : la Vie heureuse; en effet , l’épicurisme , si dégagé

qu’il soit des jouissances matérielles, peut-il donner le bonheur? Oh! combien la pensée chrétienne a mieux compris cette aspiration , fin de tous les désirs de l’homme! Saint Augustin a aussi écrit sur la vie heureuse ; son ouvrage est la réponse à Sénèque et son correctif. Sénèque a mieux traité une question que devait aussi agrandir et élever la parole chrétienne , mais dont la philosophie, dont l’homme a dû toujours se préoccuper, la brièveté de la vie : qui en effet n’y a songé? Ce sont ces réflexions tristes de chaque jour, et les raisons qui en peuvent distraire ou consoler que Sénèque s’attache à développer. U peint avec vigueur et une mélancolie nouvelle le contraste de notre fragilité et de notre orgueil ; il se complaît et triomphe dans le tableau éloquent de nos longues espérances et de nos courtes destinées.

Les derniers ouvrages que nous venons de passer en revue nous paraissent former la seconde période de la vie philosophique de Sénèque , et marquer, les derniers du moins, la transition à un autre âge : maximes de l’école exagérées d’abord , ensuite adoucies , contradictions fréquentes, éloge alternatif de la vie active et de la vie contemplative; on sent que le philosophe n’est point encore fixé ; il est partagé entre les soins de l’ambition et les préceptes qu’il étale. Plus d’une fois, sous ses brillants lambris, au

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milieu de ses magnifiques villas, il a, je le crois, regretté les sauvages montagnes de la Corse et cet air libre que lui apportait le vent de la mer ; et pour se consoler il aura jeté dans des pages éclatantes ses vives et jeunes impressions. Quoi qu’il en soit, voyons-le à la cour, et dans cette lutte qu’il soutient contre un prince dont les penchants secrets n’ont pu tromper son œil clairvoyant.

Je réunis ici trois traités qui, bien qu’ils n’aient pas tous trois été composés dans le but avoué de vaincre ou de détourner les vices de Néron , se rapportent cependant, au moins indirectement, à ce dessein : La colère , la clémence , les bienfaits.

La colère, Valère-Maxime le reconnaît, était un des vices dominants des Romains. Dans cette souveraine licence que donnait au maître le droit de vie ou de mort sur l’esclave , ces violences du caprice et du luxe étaient devenues plus excessives encore. Sénèque, en attaquant cette passion, mettait donc le doigt sur une des plaies les plus anciennes et les plus graves de la corruption romaine. Les conseils qu’il donne et les remèdes qu’il y apporte sont quelquefois d’une douceur toute chrétienne. N’était-ce pas, pour ainsi dire, dans la prévision des cruautés de Néron, comme sous l'impression des fureurs de Caligula, qu’il voulait, devançant un vœu sur lequel n 26

la législation moderne hésite encore, qu’on abolit la peine capitale ?

Le traité de la Clémence est le souvenir et comme la date de la part qu’il prit à l’éducation de Néron. Ce traité est-il, comme le veulent quelques commentateurs et surtout Diderot, un trait de courage et d’indépendance de la part de Sénèque qui, ayant entrevu Néron encore cache aux Romains, aurait hasardé, sous un voile transparent de respect et de louanges, de sévères avertissements? Ou bien est-il une flatterie de plus, un programme politique destiné à tromper Rome et sur le précepteur et sur l’élève? N’v faut-il voir que le résumé ou le fond de ces professions officielles de clémence que Sénèque mettait à tout propos , nous dit Tacite, dans la bouche de Néron : « Néron s’imposait la clémence dans des discours fréquents que Sénèque, afin de prouver la sagesse de ses institutions, ou pour faire admirer son esprit, publiait par la bouche de son élève. » Je crois que ces deux motifs entrèrent dans la pensée de Sénèque : ce traité devait être tout à la fois et une apologie de l’éducation qu’il donnait à Néron , et pour Néron un avis sous forme d’éloges. Sénèque, on le reconnaît à plus d’un trait , Sénèque , dès les premiers temps , ne s’était point mépris sur Néron ; n’élait-ce donc pas pour contenir, s’il en était temps encore, de terribles penchants, un heu-

reux artifice que cette image présentée par Sénèque à Néron , des commencements de son règne ? Tacite nous l’apprend encore : c’était par des préceptes sages et habiles que Sénèque tâchait de vaincre ce naturel rebelle, essayant de l’enchaiuer à la vertu par l’innocence des pré mices de son règne. Sénèque se rend cette justice avec une franchise qui parait de la vérité , que jamais il n’a usé de lâches complaisances envers Néron, et qu’il avait plutôt à se reprocher la rudesse que les flatteries de son langage.

Le traité des Bienfaits qui forme avec la Colère et la Clémence une espèce de trilogie morale et politique, est en même temps une transition au troisième âge de la vie et des écrits de Sénèque.

Si Sénèque avait pu un instant se faire illusion , je ne dis pas sur le caractère de Néron , mais sur l’effet de ses leçons, cette illusion lut bientôt dissipée; les Bienfaits sont , sous ce rapport, la rectification de la Clémence ; ils furent, en effet , composés dans les dernières années de la vie de Sénèque, à celte époque où s’apercevant du changement de Néron à son égard, sous prétexte de soigner sa santé , Sénèque affectait de se retirer de la cour, d’éviter l’aspect du public et de vivre dans la solitude. Nous n'examinerons point ici, au point de vue de la critique littéraire, ce traité, un des plus considérables de Séuèque, et auquel, entre autres dt-

fauts, ne manquent ni les digressions ni les redites; nous tâcherons d’y saisir et d'en faire ressortir une autre face. Tout ce traité nous semble être une protestation contre ces biens que Sénèque avait reçus de Néron dont alors il voulait secouer le joug. Au soin qu’il prend , en plusieurs endroits , de montrer que les bienfaits d’un tyran n’obligent pas; aux nombreux exemples qu’il cite à l’appui de celte opinion, ne peut-on reconnaître une secrète impatience de ces richesses et de ces bienfaits, faveurs dont Néron veut l’enchaîner ? Remarquez-le bien en effet : dans ce traité, Sénèque semble moins occupé (qu’on me pardonne cette conjecture) à vanter la bienfaisance, qu’à dire comment elle se peut gâter par la manière dont elle s’exerce; il y met tant de conditions , il y veut tant de délicatesse, que l’ingrat sera bien maladroit, s’il ne trouve quelque prétexte plausible et même à ses yeux honnête de se délivrer d’un fardeau , toujours pesant à notre orgueil plus encore qu’à notre légèreté, le fardeau de la reconnaissance? Quoi qu’il en soit , cette tentative d’empoisonnement de la part de Néron sur Sénèque , que nous avons mentionnée, était venue détruire entre le précepteur et l’élève ces dernières déférences qui les liaient encore en apparence l’un à l’autre. Sénèque vécut désormais entièrement retiré à la campagne; il y vécut avec sa belle et

vertueuse épouse Pauline, occupé à écrire eu grande partie ces Lettres qui sont , saus contre* dit , le meilleur de ses ouvrages , et celui où la philosophie se montre avec de plus douces et plus naturelles couleurs.

Mais avant de parler de ces Lettres , n’oublions point un dernier traité philosophique, composé vers ce temps aussi, le traité de la Providence. Ce traité est une ébauche ou un fragment d’un grand ouvrage dans lequel Sénèque se proposait d’examiner les plus hautes questions relatives à la Providence. De ces questions, Sénèque n’en touche qu’une. Ressuscitant des plaintes bien anciennes et ce problème qui trouble notre raison, il se demande : pourquoi les gens de bien sont-ils malheureux ? L’homme de bien, répond Sénèque, n’est jamais malheureux ; ces disgrâces , qui à vos yeux sont des malheurs, sont en réalité des épreuves; épreuves que Dieu réserve à ses élus , aux enfants de sa prédilection , à ces justes qu’il se prépare et se destine. Sénèque, on le voit, est près de la solution , mais il n’y arrive pas tout à fait ; et en effet , du problème il n’avait pas le dernier mot. La philosophie ancienne, du reste, la philosophie de Sénèque surtout, se hasardait rarement dans ces redoutables problèmes; elle s’y sentait mal à l’aise et dans l’obscurité ; le caractère de la philosophie de Sénèque , celui que nous allons

retrouver dans ses lettres , c’est une morale pratique, et à ce dernier âge de sa vie principalement.

Les Lettres de Sénèque sont de tons ses ouvrages celui que l’on aime le mieux à relire; si elles n’ont pas été entièrement écrites pour la confidence, elles ne l’ont pas été non plus pour le public, comme les lettres de Pline le Jeune. Sénèque , tout d’abord , s’v montre plein d’un sentiment vrai et d’un désir perpétuel de réformes morales. Les conseils qu’il donne à Lucilius, il les prend pour lui -même, et cette leçon , qui s’applique et doit profiter également au maître et au disciple, communique aux paroles de Sénèque un naturel et un intérêt qu'il n’offre pas dans ses traités. Sénèque ne fait plus de systèmes de philosophie; il n’est plus tout entier à Zénon ou à Épicure : d’Épicure et de Zénon il ne prend que ce qu’il y a de bon. H ne se drape et ne se pose plus en philosophe : il est homme. On voit qu’il a souffert de la vie, et qu’il y est devenu plus tolérant, c’est-à-dire [dus sage; il prêche lüen encore la retraite, mais avec plus de précaution ; il la donne seulement comme un refuge et un remède à l’âme malade, et il la place sons l’œil de Dieu. Il accepte doucement la vieillesse, et, sans la braver, envisage la mort sans crainte, se préparant contre elle par une vie meilleure. Ses réflexions et sur la

mort et sur la vieillesse sont pleines de charme et portent le cachet de la plus pure morale. Oh ! que je l’aime mieux , quand le stoïcien est tout simplement un bon et tendre mari ; quand , triste et malade , il consent à se laisser soigner pour sa chère Pauline !

Mais l’infirmité de la raison , abandonnée à elle-même, doit se retrouver même dans celte morale plus vraie de Sénèque. Il est un point sur lequel Sénèque, en vieillissant, ne se rétracte pas, qu’il exalte au contraire; c’est le suicide. Le suicide est pour Sénèque l’idéal de la philosophie, et de la doctrine stoïcienne la partie qu’il retient avec le plus d’amour. Le suicide dans Sénèque s’est cependant aussi modifié ; il n’a plus ces violences dont Caton, le type du suicide , n’avait pu se défendre : le suicide est devenu épicurien; ce n’est plus un sacrifice, mais un plaisir, un dernier privilège que les Romains se sont réservé, et, après une vie de satiété et d’ennuis, la volupté suprême. Comment s’était conservée, au milieu des vérités qui illuminent la morale de Sénèque , cette dernière et triste erreur du suicide? La tyrannie la rendait nécessaire; et ici, il faut restituer à certains morceaux des écrits de Sénèque le sens qu’ils avaient au moment où Sénèque les composait , et qui, au lieu de déclamations qu’ils nous paraissent, en faisait des avertissements utiles et

directs. Ne uous étonnons pas d’entendre Sénèque tenir constamment les Romains dans la crainte et dans la vue de la mort; de le voir nous montrer les grands tremblants au faite de leur puissance et saisis de vertige, quand de cette élévation leurs regards viennent à plonger dans l’abîme qui est à leurs pieds. Cet abîme, en effet, est toujours ouvert; victimes et bourreaux , délateurs et accusés y tombent pêle-mêle. Tacite est à cet égard le commentaire nécessaire et terrible de Sénèque.

Ainsi les Romains étaient forcés de compter la mort, une mort prématurée et commandée par la tyrannie , au nombre des accidents ordinaires; et cependant emportés qu’ils étaient par l’ivresse des plaisirs , ils ne s’en voulaient point laisser distraire par cette sombre et importune prévision; ils s’arrangeaient pour avoir, le cas échéant, contre cette éventualité un remède tout prêt : ce remède, c’était le suicide; recette commode qui conservait aux voluptueux la sécurité de leurs plaisirs, aux philosophes l’indépendance de leur pensée. Ainsi se rencontrent dans un même dénoûment et Sénèque et Pétrone.

Ces prévoyances du reste et ces méditations de la mort qui reviennent plus fréquemment dans la dernière partie des Lettres de Sénèque , n’ont point la roideur et l’exagération des autres morceaux de ce philosophe sur le même sujet.

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Sénèque , on le sent , se prépare simplement à cette mort qu’avait déjà essayée sur lui Néron , et qui ne se pouvait faire longtemps attendre. Ce n’est plus , je cite ses propres expressions, ce n’est plus un philosophe en chaire , cathedrarius philosophas , c’est un sage qui sans faste se dispose à mettre ses maximes en pratique. Vienne le centurion envoyé par Néron , et Tacite nous pourra tracer de Sénèque mourant ce tableau où il y a quelque chose de la mort de Socrate. Sénèque a donc confirmé par sa mort ses maximes; il a cru à ce qu’il avait enseigné : la vertu lui est venue en la prêchant aux autres. Telle me semble, en effet, avoir été la marche des opinions de Sénèque , et la révolution qui s’est faite en lui. Dans son premier âge philosophique, Sénèque me paraît faire de la philosophie un texte à déclamations ; plus tard il tempère , mais sans les corriger suffisamment, ces amplifications stoïciennes; enfin, l’âge et la menace toujours présente de Néron s’y joignant , Sénèque , faible et indécis jusque-là, n’hésite plus. Toutes ses dernières lettres sont empreintes d’une douce et profonde résignation. En un mot , déclamateur d’abord , philosophe ensuite , sage enfin , tel fut Sénèque.

Mais nous n’avons pas encore là tout Sénèque. 11 ne faut pas seulement voir en lui l’interprète brillant de la philosophie païenne ; il y faut aussi

contempler le précurseur , sinon l’écho au milieu du monde romain , d'une autre et plus belle philosophie. Sénèque a-t-il eu connaissance des chrétiens et de leurs livres? Je ue veux point agiter ici cette question très-controversée. Que si ces communications n’ont point eu lieu directement, il faut voir, daus les divinations sublimes de Sénèque , une puissante et mystérieuse influence de ce vent fécond de l'F.vangile, qui soufflait au sein du paganisme qui le sentait sans savoir d’où il s’élevait : dessein secret de la Providence qui , par ce levain mêlé à la philosophie, voulait agiter les âmes qu elle se préparait. H n’est pas en effet une seule des réformes alors et depuis demandées et accomplies par le christianisme, que Sénèque n’ait pressenties et appelées: éducation meilleure de la femme et de l’enfant , réhabilitation des esclaves, flétrissure, au nom de l’humanité, des jeux sanglants du cirque, raillerie fine et hardie des superstitions païennes. Vous vous plaignez, disait Tertullien aux païens, de la vivacité avec laquelle nous attaquons vos superstitions ; mais ces attaques, vos philosophes mêmes ne vous les ont point épargnées ; Sénèque, avant nous et avec la même véhémence, s’est élevé contre vos superstitions. Saint Augustin fait à l’ouvrage de Sénèque , qui protestait contre les erreurs du paganisme , une allusion plus directe encore; il en reproduit même quelques

pensées qui sont comme les traits effacés d’un dessin précieux que nous n’avons plus. Sénèque n’a pas seulement les instincts régénérateurs de la parole chrétienne ; il en a aussi les dédains ou les défiances , le même mépris pour les vailles subtilités de la philosophie , les mêmes sévérités pour les arts qui ne vont point directement à la réforme des âmes.

Maintenant, de ces rapports entre Sénèque et les écrivains chrétiens faudrait-il conclure qu’il a, en somme , de beaucoup dépassé la pensée ancienne , et trouvé , au milieu des doutes de la philosophie, le point où elle pût se prendre et se fixer; ce serait une erreur. « Il ne faut point, a dit justement Érasme, chercher à faire de Sénèque un chrétien ; car si on le regardait comme chrétien , comme chrétien il aurait parlé en païen ; considéré au contraire comme païen , il a parlé en chrétien. » Sénèque agite les questions , il ne les résout pas; il soutient tour à tour le pour et le contre ; là , partisan du stoïcisme , ici , de l’épicurisme ; vantant alternativement et blâmant la vie contemplative; croyant tantôt à Dieu, tantôt aux dieux ; enfin , dans le même traité , matérialiste et spiritualiste ; s’enchantant parfois de l’espérance de l’immortalité, puis proclamant, comme une consolation, le repos du néant, tel est Sénèque : grand écrivain, homme faible, philosophe indécis, moraliste de bonne foi. Cotn-

ment expliquer ces contradictions ? Sénèque est un rhéteur; voilà selon nous le secret de ses variations. Élevé sous les yeux d’un rhéteur, Sénèque avait lui-même tenu école de déclamation. En quittant la profession de rhéteur , il n’en perdit pas les habitudes; mais il sut les tourner à d'autres matières , et à des matières neuves pour les Romains , surtout par la manière dont il les traita.

On l’a dit bien souvent : avec la république a péri l’éloquence romaine ; il n’en est rien pourtant. Cette éloquence, à proprement parler, n’a pas péri ; elle s’est transformée ; elle a quitté un lit désormais desséché et étroit, le forum, pour aller chercher d’autres rives, s’y épandre et dérouler à grands flots. Elle était tout extérieure et turbulente, cette éloquence; elle s’est faite calme et intime; du dehors de l’homme, elle s’est repliée sur son cœur, et là, elle s’est frayé des routes nouvelles, elle a découvert d’inépuisables richesses. L’éloquence, dites-vous, a péri sous les empereurs; oui, l’éloquence politique; mais cette autre manifestation de l’àme, l’éloquence de la réflexion, a paru. L’autre avait fait sou temps, et Sénèque lui-même l’a justement flétrie; il avait vu, en effet, que l’intérêt du monde n’était plus là; et, novateur littéraire aussi bien que précurseur moral, il a présenté aux Romains l’éloquence antique ainsi rajeunie.

Son exil, ses longues et silencieuses contemplations de la nature et des astres au sommet des montagnes de la Corse, tous les malheurs et les impressions de sa jeunesse n’ont point été perdus pour lui et pour son talent. Aussi quelles belles et nombreuses descriptions de la majesté de la nature, du cours régulier des astres! Combien, à ces fraîches images, à ces brillants tableaux, l’imagination blasée des Romains se devait ranimer et respirer plus librement ! Ne nous étonnons pas que Sénèque ait compté tant de partisans, et que ses charmants défauts, dulcibus vit iis, aient séduit la jeunesse. Pour elle, pour son esprit, pour son cœur, c’était une vie nouvelle, un horizon immense et magnifique qu’ouvrait Sénèque. Vainement Quintilien protesta contre cet entrainement littéraire; Sénèque a été original : la création, c’est en littérature, comme en toutes choses, le secret des grands hommes et la marque du génie.

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