LE BANQUET A JUILLY
C'était, le deuxième dimanche de mai, grande fête à Juilly. Les aînés allaient revenir : je laisse à penser quelle joie pour toute la famille. Les visages étaient rayonnants. On attendait avec impatience. Les maîtres donnaient les derniers ordres; les élèves tressaient des guirlandes de mousse ; la musique militaire, sous l'antique portail, s'apprêtait à jeter au vent ses plus joyeuses fanfares. Le temps était froid; la pluie tombait depuis plusieurs jours; on n'osait espérer une nombreuse réunion.
Mais deux longues années, traversées d'épreuves bien douiou " reuses, s'étaient écoulées depuis le dernier banquet, et il est si doux, après la tempête, de se retrouver, de se reconnaître, de se presser la main, de compter les absents et de pleurer ceux qui ne reviendront plus. Aussi, après les naufrages et les deuils de la patrie, les enfants de Juilly arrivaient-ils, coûte que coûte, comme l'écrivait ce vieux juliacien, venu lui-même des frontières méridionales de la France. lis avaient hâte de fouler encore cette terre classique, de reconnaître le berceau de leurs jeunes ans, sur lequel venait de passer la troisième invasion. Que de choses ils avaient à se dire ces braves de Wissembourg, de Champigny ou de Coulmiers, qui avaient combattu au même rang! Et comme ils aimaient, en présence de ces vieux murs, à reporter leur pensée de ces jours terribles sur les années calmes et joyeuses de leur enfance!
Gomme au temps de la jeunesse, la cloche les appelle à la prière, ils reprennent à la chapelle les places qu'ils avaient occupées écoliers. Rien n'est changé; voilà le même autel, les mêmes bancs; les mêmes chants reviennent frapper leurs oreilles; tout est vivant de souvenirs.
La joie et l'allégresse respiraient partout. Les murs du vieux collège étaient pavoises; le grand réfectoire lui-même avait oublié sa sévérité et pris un air de fête. Les portraits des anciens
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Pères de l'Oratoire, les armoiries et les noms des célèbres enfants de Juilly décoraient les murs, et de gracieuses guirlandes de fleurs entrelacées allaient des uns aux autres et les unissaient, comme les doux liens de l'amour et de la reconnaissance les avaient unis sur la terre. C'étaient les BéruUe, les Malebranche, les Massillon, les Condren, les Thomassin, les La Tour; et près d'eux les Montesquieu, les Duperré, les Narbonne, les Ghênedollé, les Bethmont et les Berryer. C'étaient toutes les gloires de Juilly dans le passé qui venaient donner la main aux gloires du présent.
Que d'hommes illustres, en effet, vinrent s'asseoir en ce jour à la table de l'écolier. Au fauteuil de la présidence, c'est le général Jolivet, qui joint à la valeur du héros la modestie du chrétien. L'Afrique redit encore sa bravoure, et le soir, dans sa tente, l'Arabe parle de ce soldat qui lui fit une guerre acharnée. En face de lui c'est la vénérable figure du supérieur général de l'Oratoire, encadrée dans de beaux cheveux blancs, pleine de noblesse et d'énergie. Tout près, c'est un général de cavalerie, jeune encore et qui porte dans son œil limpide toute l'ardeur de son âme. Puis d'autres illustrations : un ancien ministre, un ancien sénateur, blanchis au service de la patrie et mêlés à une jeunesse rayonnante de force et de santé ; un vice-amiral se confond modestement dans les rangs des plus jeunes convives, puis des avocats, des colonels , des commandants, la gloire de Juilly dans quelques années.
Après le Benedicite, la gaieté prend son essor de table en table, douce et riante parmi les hommes graves et sérieux, bruyante et loquace parmi les plus jeunes enfants de la famille. Pourtant cette gaieté a quelque chose de réservé : on sent qu'un souvenir pénible plane sur tous les convives. En effet, il y a des places vides dans cette assemblée, celles qu'occupaient autrefois les fils de l'Alsace. Il n'y a pas de fête humaine, si complète qu'elle soit, où les pleurs ne se mêlent au sourire. Une voix émue lit une lettre d'un de ces malheureux frères, et ces lignes brûlantes de patriotisme touchent jusqu'aux larmes * . Toute l'assemblée vote par ac-
(1) Voici le texte de celte lettre :
Strasbourg, 9 mai 1872.
A M. le Supérieur du collécje de Juilly. Monsieur et ami.
Votre si aimable invitation m'a profondément ému; car pius que jamais elle réveillé en moi les doux souveuirs de ma jeunesse, alors qu'Alsacien et Français
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clamation une adresse de remercîments et de regrets fraternels à l'auteur. Un ancien élève rappelle au souvenir de ses amis le général de Sonis, glorieux débris de notre dernière guerre, ce preux des anciens jours qui joint à la valeur du soldat l'humilité et la ferveur du chrétien. Il tomba à Loigny en même temps que la France, et nos envahisseurs, pour arriver au centre de notre patrie, ont dû passer sur son corps sanglant et mutilé. Ses blessures l'avaient empêché de venir ; il s'en excuse.
Puis on vient à la liste des morts depuis le dernier banquet. Un grand nombre d'élèves ont été ensevelis dans le deuil de la patrie; Juilly avec la France gardera leurs noms glorieux^.
La poésie, compagne des repas de nos ancêtres, ne devait pas manquer à notre table. Qui ne se rappelle les jolis vers que la Muse juliacienne a inspirés à l'un de ses favoris, sur le temps où, jeune enfant de chœur, il servait à l'autel en long habit de lin:
Gais souvenirs, rêves d'enfance, En mille traits charmants dans ces lieux retracés, Puisslez-vous revenir, beaux jours trop tôt passés.
Avec les beaux jours de la France.
Enfin, comme pour chasser par un souffle d'espérance les sinistres souvenirs de nos défaites, un chant guerrier, le combat naval, fut exécuté par les élèves avec chaleur et patriotisme.
étais "a Juilly. Que les temps sont cbangé? ! pauvre Strasbourg, malheureuse Alsace! Et me voilà, comme tnnt d'autres, après les horreurs de notre bombardement, après avoir subi toutes les humiliations de la reddition de ma ville natale et IfS incessantes amertumes de la germaîiisalion officielle... me voila, avocat français obligé, par d'impéi ieuses nécessités de famille, d'exercer ma prolession dans une langue étrangère, devant des juges étrangers... obligé à chaque heure de, faire taire en moi mes sentiments les plus chers. En présence d'une pareille situation, il n'y a de consolation que dans i'espoir de l'avenir. Celui qui préside aux destinées humaines ne permettra pas que des populations généreuses soient ainsi violentées et restent éternellement arrachées à leur mère-patrie. Ah! jam»is la France ne saura assez combien elle est aimée par l'Alsace. Dites-le bien et fort, Monsieur et ami, et laissez-moi souhaiter qu'au banquet du 12 mai — dont je ne puis a mon grand regret faire partie — une voix sympathique n'oublie point les condisciples alsaciens, les compatriotes infortunés.
Veuillez agréer, Monsieur et andi, l'expression de mes remercîments et l'hommage de mon dévouement.
Alfred Mayer, avocat, 5, rue des Cordonniers.
(1) Disons qu'ils n'avaient fait qu'imiter glorieusement leurs aînés delà cuerrede Crimée, pendant laquelle huit anciens élèves de Juiliy payèrent noblement de leurs personnes, eurent leur part des trophées de l'Aima, d'Inkermann et de Trocktir et remportèrent la croix sur le champ de bataille : un d'eux est venu l'apporter en hommage de recoimaissance au pied de l'autel du collège.
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Puis chacan se disperse et va où l'appellent ses souvenirs. Les uns retournent dans ces classes qui ont vu leurs premiers triomphes, préludes de leurs succès futurs ; d'autres vont renouveler leurs amitiés à l'ombre des allées séculaires qui avaient abrité leurs premiers printemps. Rien n'est changé, et ils se trouvent rajeunis.
Voilà le marronnier de Malebranche, toujours verdoyant et vigoureux, étalant, au bourdonnement de ses abeilles, avec une grâce coquette, ses mille fleurs blanches, semblables à des flocons de neige odorante perdus dans la verdure des bois. Voilà encore l'étang tel qu'il était autrefois, avec son bateau, son école de natation, ses cygnes, son île et jusqu'à ces herbes envahissantes, et ces carpes qui frétillent et glissent à la surface des eaux comme une lame d'argent.
Que de souvenirs, que de rapprochements, que d'ombres chères évoquées, que d'amitiés renouées instinctivement, que de reconnaissances subites pendant cette heure fugitive !
Doux souvenirs d'enfance, quelles fortes attaches n'y a-t-il pas en vous, pour que vous puissiez ainsi faire résonner les vieilles fibres de nos âmes, malgré la rouille de tant d'années!
C'est ainsi que le souvenir de Juilly accompagne ses enfants à travers la vie; ainsi ils accourent pour revoir l'asile où fut bercé leur premier âge, où ils ont appris à goûter les charmes de l'amitié, du travail et de la vertu.
Le salut, où, comme autrefois, ils servirent à l'autel ou chantèrent à l'orgue, termina cette douce journée, trop tôt passée. On se quitta ; et nos aînés jetèrent sur notre vieux collège un dernier regard, qui semblait redire les vers que nous venions d'entendre :
Gais souvenirs, rêves d'enfance, En mille traits charmants dans ces lieux retracés, Puissiez-vous revenir, beaux jours trop tôt passés, Avec les beaux jours de la France.
Juilly, 20 mai 1873,
Emile Tartien,
Élève de rhétorique.
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