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SAINT-LO, JUILLY, L'ÉCOLE MASSILLON

Nous aimons beaucoup l'Oratoire, par ce qu'il est déjà, et surtout par la certitude que nous avons de ce qu'il deviendra. Il nous plaît de le dire tout de suite, et nous ne serons pas fâché que le lecteur le sente. On peut être assuré cependant que nous parlerons des Oratoriens et de leurs œuvres sans flatterie, sans faveur préconçue. Nous ne serons animé que de l'amour du bien. Ceux qui l'aiment comme nous se réjouiront de voir les développements que prend un ordre rappelé d'hier à la vie.

L'Oratoire avait couvert la France de ses maisons, à ce point qu'il n'est presque pas une ville importante où le nom d'une église, d'une rue, d'un collège, d'un hospice, d'un musée ne rappelle l'existence des anciens disciples du Père de Bérulle (1). Et cependant depuis soixante ans la France ne connaissait plus le nom d'Oratorien. Un saint prêtre, M. l'abbé Pététot, réahsant une pensée que M. l'abbé de Genoude avait déjà soumise, mais infructueusement, à Grégoire XVI, ressuscita, comme involontairement, un ordre qui, malgré les erreurs passagères de quelques-

(I) Voir VOraloire de France au XVII^ et au XIX^ siècle, par le P. Adolphe Perraud, p. 376.

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uns de ses membres, a laissé dans l'Église un si glorieux nom. Nous disons comme involontairement, parce qu'à l'origine M. Pététot n'était pas décidé sur les statuts qu'il adopterait (1), ni sur le nom qu'il donnerait à la congrégation que Dieu lui inspirait de fonder dans la vue spéciale de se dévouer à l'enseignement des petits séminaires, œuvre de l'importance, de la nécessité, de l'urgence de laquelle M. Dupanloup avait souvent entretenu M. l'abbé Pététot, curé de Saint-Roch. Après une retraite faite avec M. l'abbé Gratry auprès d'un pieux jésuite qui approuva pleinement son idée, M. Pététot se rendit à Rome, soumit son projet général et ses indécisions au cardinal Fornari. Celui-ci entra pleinement dans ses vues et lui donna, comme par une inspiration soudaine, le conseil de nommer sa congrégation l'Oratoire de l'Immaculée-Conception. M. Pététot vit ensuite le pape, dont il fut encouragé, béni, et revint en France résolu sur le but qu'il assignerait au reste de sa vie. Peu de temps après, le 16 août 1852, il quittait définitivement le ministère curial, et se vouait à la vie rebgieuse en prenant le nom d'Oratorien de l'Immaculée-Conception, avec deux prêtres distingués, MM. Gratry et de Valroger , et trois aspirants au sacerdoce , MM. Lescœur, Adolphe Perraud, Cambier. Tel fut le premier noyau, destiné à grossir bientôt, du nouvel Oratoire.

Quelles constitutions précises adopterait-on? C'était une question encore pendante. Ce que voulaient ces messieurs d'une manière générale, c'était de s'unir par les liens d'une vie commune pour se dévouer ensemble à défendre la religion et l'Église; c'était de joindre leurs efforts pour porter dans toutes les directions de l'esprit humain la lumière de l'Évangile ; c'était d'associer leurs prières et leurs études, leurs travaux écrits et leur parole pour opposer aux envahissements de la science fausse et impie une apologie de la foi capable de défier la critique des adversaires, et en même temps d'avancer chez les chrétiens l'œuvre du règne de Dieu (2). D'ailleurs ils savaient que le fondateur de l'ancien Oratoire dont ils allaient de plus en plus adopter ce qu'il tivalt de meilleur, au fur et à mesure qu'ils le connaî-

(1> M. Pététot avait eu d'abord la velléité de prendre !es constitutions de l'Oratoire de S. Philippe de Néri. On les lui avait recommandées, mais il ne les avait jamais lues et il eut grand'peine a les trouver. Dès qu'il les connut, il vit qu'il n'y avait là rien de conforme 'a ses desseins.

(2) Voir la Nolice biographique sur Vabbé Cambier, par le R, P. Adolphe Perraud, p. 10.

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traient mieux, grâce à la publication de la Vie et des Œuvres complètes du cardinal de Béindle, par l'abbé de Ladoue, de la Vie et des OEuv?'es complètes du Père Charles de Condren, second supérieur général, par l'abbé Pin, ils savaient que le cardinal de Bérulle n'avait voulu donner à sa compagnie, selon les expressions de Bossuet, d'autre esprit que l'esprit de l'Église, ni d'autres règles que ses canons, ni d'autres supérieurs que ses évêques, ni d'autres liens que sa charité, ni d'autres vœux solennels que ceux du baptême et du sacerdoce. Tandis que les grands ordres monastiques revivaient pour rappeler à une société avide de jouir et incapable de se contraindre les lois de la pénitence, du renoncement, de la mortification, il sembla à ces prêtres également intelligents et pieux que l'Oratoire, sans laisser de côté ces principes essentiels de toute vie chrétienne et sacerdotale, pouvait avoir, en raison même de son origine, de sa constitution et de son esprit, une mission particulière à remplir (1).

L'Oratoire du cardinal de Bérulle, dont les membres sont unis par les seuls liens de la charité et du zèle, embrasse et remplit avec un égal succès toutes les fonctions du sacerdoce, la direction comme la charge pastorale, l'enseignement des collèges comme celui de la parole.

L'enseignement lui a toujours été particulièrement cher, et c'est dans l'enseignement qu'il a rendu les plus grands services. Dès son rétablissement le jeune Oratoire fut impatient de se lancer de nouveau dans cette carrière si fort illustrée par ses prédécesseurs du xvii^ et du xviii^ siècle.

Une circonstance favorable répondit bientôt à ce désir. L'évêque de Goutances, Mgr Daniel, homme éminent dans les choses d'éducation, pria instamment le R. P. Pététot de lui donner quelquesuns de ses prêtres pour prendre la direction du collège de Saint-Lô, que la municipalité de cette ville lui avait cédé depuis quelques années, et qui, sous leur gouvernement, serait tout à la fois collège et séminaire. Les Oratoriens rentrèrent ainsi dans renseignement d'une manière digne d'eux.

(1) p. .\dolphe Penaud, VOratoire, p. 364.

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Ce collège avait une loDgiie histoire. Il remontait à la fm du xvi" siècle et avait passé par des phases très-diverses (1).

Par lettres-patentes du 3 juillet 1563, Charles IX accorda aux bourgeois de Saint-Lô la faveur d'établir un collège dans leurs murs. Après des retards d'exécution dont la cause est inconnue, Henri III, le 6 juillet 1579, confirma la permission accordée par son prédécesseur. Mais il s'écoula trente ans encore avant qu'on ne vît s'élever les murs du collège. La fondation fut due au zèle de maître Jean Dubois, conseiller et procureur du roi au bailliage, à la vicomte et à la monnaie, à Saint-Lô. Il avait déjà enrichi sa ville natale d'innombrables fondations qui lui ont mérité d'être appelé le S. Vincent de Paul de la Manche (2).

Le dévouement de Jean Dubois fut admirablement secondé par la bonté de l'évêque de Coutances, Nicolas de Briroy, celui que le pape Paul V avait nommé le père des pauvres (3). Le collège, convenablement doté, fut installé dans une partie des terrains appartenant à la Maison-Dieu de SainL-Lô.

L'histoire du collège de Saint-Lô est assez obscure pendant les quarante premières années de sa création.

En 1660, les régents, expulsés de l'enceinte de la Maison-Dieu, gouvernée alors par un prieur, créature d'un nouvel évoque, se virent obligés de faire la classe chacun dans son logis. Le collège eut à cette époque quelques recteurs de mérite, dont le plus connu est le poète latin Guillaume Ybert(4),qui était déjà professeur au collège en 1666.11 fut nommé principal en 1675 et vécut jusqu'en 1701. Le collège souSrit de sa vieillesse faible et impuissante. Après lui des régents incapables laissèrent tomber la maison dans un état de décadence lamentable. Le chiffre des élèves baissa jusqu'à ne dépasser guère la vingtaine.

Le collège reprit un peu sous le successeur de Guillaume Ybert, Robert Esnouf, et sous le successeur de celui-ci, Pierre Le Menuet.

Mais un local pour les exercices collégiaux manquait toujours. Enfin, en 1723, sous le principalat de Le Soudain, messire Pierre de Glèrembault, conseiller du roi, lieutenant particulier, asses-

(1) Voir Histoire du collège de Saint-Lô, par M. l'abbé Charles Trocbou. Saint-Lô, 1871.

(2) LeUre de M. Guizota M. Dubosc, 10 novembre 1851.

(3) GalUa chrisliana, éd. de 16o6, t. II, f. 542, v».

(i) Le Livre d'honneur du collège de Sainl-Lô contient une intéressante Notice littércdre et biographique sur Guillaume Ybert, par M. Vaulier, élève de rbélorique en 18G9.

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seur criminel au bailliage de Saint-Lô, donna 500 livres pour acheter une maison propre à assembler les régents pour l'exercice du collège. Cette donation fut accrue par la générosité des habitants de Saint-Lô. Diverses mesures furent prises pour assurer la prospérité du nouveau collège. Vains efforts. Il fut presque constamment languissant jusqu'à la Révolution, et les diverses translations qu'il subit le laissèrent toujours dans une sorte de torpeur. La Révolution, loin de l'en tirer, lui porta le dernier coup.

Le collège de Saint-Lô, fermé en 1791, fut remplacé peu de temps après par un pensionnat d'instruction secondaire, qui, en 1805, fut érigé en école secondaire communale et installé dans les bâtiments d'un ancien couvent. Le nombre des élèves ne put jamais suffire aux frais de cet établissement, et la ville s'épuisa inutilement en subventions pour le faire vivre. Cependant en

1827 il avait cent cinquante élèves, dont trente internes, et en

1828 cent soixante-quatorze. Plusieurs de ses professeurs, MM. Julien Travers, Latrouette, Pillet, avaientun vrai mérite, et il en sortit des hommes distingués, tels que le docteur Blanchet, l'astronome Leverrier, l'habile administrateur M. Auguste Vaultier, M. l'abbé Gilbert, curé de Notre-Dame de Saint- Lô, dont le souvenir est resté si grand dans le département, le vénérable abbé Haumet (1), mort curé de Sainte -Marguerite de Paris, M. l'abbé Ginard, le savant curé d'Agon, Mgr Guilbert, aujourd'hui évêque de Gap.

A partir de 1830, le collège alla sans cesse en déclinant; le nombre des élèves baissa d'année en année, malgré les sacrifices toujours plus nombreux que la ville s'imposait. En 1837, comme dernière chance de salut, le conseil municipal résolut de construire une nouvelle maison plus grande, plus belle, mieux située. Après bien des hésitations, il fut décidé que les nouveaux bâtiments seraient élevés dans un des plus beaux et des plus salubres endroits de Saint-Lô, sur le sommet d'une petite colhne, légèrement inclinée vers le midi, au milieu de belles prairies et de grands arbres. Les constructions ne furent achevées qu'en 1850. Mais les élèves n'arrivèrent pas. Heureusement le maire de Saint- Ci) Nousavons eu le bonheur de le connaître intimement et d'être beaucoup aimé de lui jusqu'à sa mort prématurée, arrivée le 23 septembre 1851. Nous voudrions pouvoir dire quels furent ses vertus douces et bienfaisantes, la flnesse de son esprit et le charme de toute sa personne.

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Lô, M. Dubois, descendant du véritable fondateur de l'ancien collège, détermina la ville à céder la nouvelle maison à l'évêque de Goutances, Mgr Robiou. L'administration épiscopale allait bientôt donner la vie à cet établissement et en faire un des plus florissants de France. Le personnel du petit séminaire de Muneville, que Mgr Robiou venait de supprimer, vint s'établir à Saint-Lô. Dès cette année le nombre des élèves augmenta d'une manière sensible. La distribution des prix de 1853, présidée par Mgr Daniel, successeur de Mgr Robiou, fut brillante. Les destinées de la maison furent solidement assurées en 1854, quand elle fut devenue, par acte authentique, école secondaire ecclésiastique, avec le titre de collège diocésain de Saint-Lô. Le nombre des élèves ne cessa pas de croître sous le haut patronage de Mgr Daniel et sous l'active et habile direction de M. l'abbé Gilbert. Le nouveau collège de Saint-Lô, à son ouverture, en octobre 1854, ne comptait que douze internes et quatre-vingt-treize externes. En août 1857, il avait deux cent soixante-quinze élèves, dont cent soixante-dix-huit internes et quatre-vingt-dix-sept externes. G'est dans cette bonne situation, qu'ils devaient tant et si vite améliorer encore, que les r. ou veaux oratoriens prirent le collège de Saint-Lô.

« Des hommes compétents, a remarqué le supérieur général de l'Oratoire, ont dit qu'il étail plus difQcile de développer et de mener à bonne fin un établissement d'éducation qu'on prend en plein exercice, que d'en former un nouveau (1). » Les Oratoriens l'éprouvèrent aux difïicultés que rencontrèrent leurs deux premiers supérieurs à Saint-Lô.

Pour assurer la prospérité d'une maison d'éducation, il faut avant tout y établir une inviolable discipline, cette discipline non pas machinale ni militaire,maischrétienne,dont l'objet n'est point tant de réglerles mouvements extérieurs que de former le dedans; non pas cette discipline quelquefois trop commode à établir, dont l'inflexible compression n'aboutit qu'à briser les ressorts de la volonté, mais cette discipline paternelle qui soutient, relève, guide et porte au bien en le faisant aimer.

Gette discipline, principe de tout progrès et de tout succès, introduite déjà par le P. Mariette, s'établit surtout sous le troisième supérieur oratorien de Saint-Lô, sous le père Durel, professeur au

(1) Discours du R. P.Pélétot à la distribution des prix du collège de Juilly, 1869,

collège dès l'origine, et nommé supérieur en octobre 1866. Il ne tarda pas à faire voir ce que peut le talent de diriger les esprits, de gouverner les âmes : ars artium regimen animariim, comme disait S. Grégoire le Grand ; le talent de faire dominer et de faire aimer sans conteste l'autorité.

Avec la discipline l'amour du travail grandit chez tous, la force des études s'éleva rapidement et constamment.

Les progrès accomplis par les élèves furent manifestés par les résultats d'une institution que le P. Durel introduisit au bout de quelques années, l'académie fondée en 1869 sous le vocable de Saint-Philippe de Néri : le choix de ce patron rappelait-il la pensée qu'avait eue d'abord le supérieur général du nouvel Oratoire d'adopter les constitutions de ce fondateur d'ordre?

Le formulaire adopté pour la réception des membres de l'académie de Saint-Philippe de Néri — qui ne se compose que de douze titulaires choisis parmi les élèves des classes supérieures — est quelque chose de bien caractéristique. Le président dit au récipiendaire : « Promettez-vous, par la régularité de votre conduite, par votre ardeur pour l'étude, par vos travaux littéraires, d'être un bon et loyal membre de l'académie, et de promouvoir, autant qu'il vous sera possible, le bon ordre et la dignité de la maison ? » Et le récipiendaire répond : « Je le promets. »

Pour montrer que les académiciens de Saint-Lô, dès leur institution, ont tenu leurs promesses de travail, il suffît de faire connaître quelques-unes des compositions qui furent lues — ou jouées — dans les séances solennelles.

La séance du 26 mai 1869, fête de S. Philippe de Néri, nous offre Une soirée chez Auguste ^ étude morale et littéraire; celle du 1" août de la même année nous offre Un académicien de Nancy à J.-J. Rousseau, au sujet de son Discours sur les dajigers des lettres, des arts et des sciences, par un élève de rhétorique ; Requête de Richard-Olivier de Longueil, évêque de Coutances, au Souverain Pontife, pow\demander la réhabilitation de Jeanne d^ Arc, par un élève de rhétorique; Notice littéraire et biographique sur Guillaume Ybert, par M. Ernest Yautier. Au mois d'août 1870, alors que déjà les malheurs de la patrie étaient commencés, et qu'un gouvernement trompeur et criminel chantait victoire aux populations abusées, les académiciens de Saint-Lô donnèrent la plus imporante de leurs soirées. Ce qui en formait l'intérêt capital était la représentation d'un grand drame historique de lear

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composition : la Mort de Socrate, en trois parties, VAgoi'a, le Tribunal, l'a Prison. Au mois de novembre de cette même néfaste année, nos jeunes académiciens donnèrent une seconde représentation de leur drame dans une soirée offerte, sous la présidence de Mgr l'Évêque et de M. le Préfet, au profit de l'œuvre des vêtements des mobiles : 1,200 francs furent le produit de cette soirée de charité et de patriotisme, où s'était donné rendez-vous l'élite de la population et où l'on était accouru en foule même de loin.

Nous nous contenterons de signaler une dernière séance académique, celle de fin d'année 1871 . Un théâtre s'était de nouveau dressé dans la salle des séances littéraires, et les parents et les amis, émerveillés, virent jouer avec intelligence et avec âme une étude historique, en forme de drame, intitulée le Martyre de saint Sébastien, en quatre parties : les Catacombes, la Prison^ le Palais, le Colysée, avec un très-remarquable avant-propos, par lequel le professeur de rhétorique, le P. Gibon, avait préparé l'assemblée à l'intelligence des grands événements qui allaient se développer sous leurs yeux (1).

Les travaux ordinaires des classes, que nous avons pu examiner, ne montrent pas moins que ces compositions d'éclat la force plus qu'ordinaire des études du petit séminaire et collège de Saint-Lô. Les examinateurs du baccalauréat la connaissent aussi, et ils disent hautement qu'il ne leur vient de nulle part des candidats mieux préparés que ceux de Saint-Lô, et qu'aucune maison dans le département ne fait recevoir autant de bachehers.

Après de tels résultats obtenus en quelques années, — et après tout ce que nous aurons à dire plus tard, — nous Douvons le présager avec certitude, le collège de Saint-Lô deviendra bientôt l'une de nos premières maisons d'éducation.

Un succès si grand, obtenu par les nouveaux Oraloriens dès leur rentrée dans l'enseignement, devait inspirer le désir de les voir à la tête d'autres établissements. Ce vœu, qui devenait chaque jour plus général, fut enfin réalisé. La maison où ils

(1) Voir le compte rendu qui en a été fait dans le journal la Vérité, de Salnt-LÔ, le 22 et le 23 août 1871.

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devaient le plus naturellement être rappelés leur fut rouverte.

Et quelle maison!

C'était Juilly, Juilly qui a toujours occupé le premier rang entre tous les collèges de l'Oratoire, Juilly qui compte, avec Pontlevoy et Sorèze, parmi les plus illustres de tous les établissements d'éducation que la Révolution ait laissés debout. Ses élèves se recrutaient, pour la plupart, dans les familles les plus distinguées du pays; ses maîtres étaient choisis parmi les sujets les plus brillants de l'Institution; son enseignement jouissait d'une grande réputation; ses supérieurs étaient des prêtres éminents, qui s'élevèrent presque tous aux plus hautes fonctions de la Congrégation, et dont deux même furent élus généraux. Racontons rapidement son glorieux passé presque trois fois séculaire. Pour la plupart des faits, nous aurons un guide excellent dans un livre (1) d'un ancien élève, M. Charles Hamel, dont l'historien de l'Oratoire , le R. P. Adolphe Perraud, a dit, en s'adressant aux anciens réunis pour le banquet annuel du 15 février 1868 : « Pour nous. Messieurs, c'est-à-dire pour vous, anciens élèves de Juilly, et pour nous, membres de la congrégation de l'Oratoire, ce livre est comme le Livre cVor de notre noblesse. »

Juilly, comme un héros des époques antiques. Entoure son berceau de légendes mystiques,

disait, le 28 janvier 1854, M. Adolphe Mony, qui a raconté et lu les Légendes de Juilly dans plusieurs pièces de vers lues aux banquets annuels des anciens élèves.

En effet la légende raconte que Ste Geneviève eut souvent dans ces lieux avec Ste Céline de si merveilleux colloques, que les anges ne laissaient tomber aucune de leurs paroles, mais qu'ils les recueillaient et les rapportaient toutes dans le ciel. Or, un jour, par une grande chaleur du mois d'août, Céline se trouva prise d'un soif si ardente qu'elle se sentit comme près de défaillir. De quoi Geneviève vivement émue se mit en prières, et aussitôt elles virent jaillir de dessous terre cette source qui porte encore le nom de la sainte. Juilly, après que Ste Geneviève l'a consacré, en y laissant son nom et en y imprimant la trace miraculeuse de ses pas, s'enveloppe à nos yeux dans une sainte et mystérieuse

(1) Histoire de Vabbaye et du collège de Juilly^ depuis leurs origines jusqu'à nos jours. Paris, Charles Douniol, 1868.

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obscurité. Nous ne voyons pendant six cents ans qu'un simple ermitage, autour duquel se presse la foule pieuse des pèlerins; et à partir du xi* siècle, pendant six cents ans encore, une abbaye plus connue de Dieu que des bommes, et comme ensevelie dans l'ombre et le mystère dont aime à se nourrir la vie religieuse (1).

Une légende raconte que Blanche de Castille fonda l'ancienne maison de Juilly pour y recueillir les fils des croisés morts en terre sainte. « Ainsi, comme le disait aux élèves, à la distribution des prix de 1846, M. l'abbé Garl, ainsi le premier berceau de votre antique collège serait cette noble réunion d'enfants qui avaient pour pères des béros et des martyrs, et le fondement de Juilly serait une grande pensée de la plus chrétienne des mères , dont la courageuse tendresse a donné à l'Église le plus aimable de ses saints et à la France le plus grand de ses rois. »

Selon une tradition plus autorisée, un seigneur du lieu, inconsolable de la mort de son fils, Foucault de Saint-Denis, qualifié à tort par quelques auteurs du titre de comte de Dammartin, bâtit ce monastère en 1174, le dédia à Notre-Dame, le dota richement et le fit desservir par des chanoines réguliers de Saint- Augustin, pour laisser un impérissable témoignage de sa piété et de sa douleur.

L'abbaye de Juilly dura quatre cent cinquante-trois aus, et fut gouvernée par vingt-cinq abbés, dont les seize premiers ont été des abbés réguliers et les neuf derniers des commendataires.

Le plus populaire de nos rois répandit un grand éclat sur les derniers temps de cette abbaye. Henri IV affectionnait singulièrement Juilly ; plusieurs actes de son règne sont datés de cette résidence, et il confia à Juilly une relique sacrée pour lui, le cœur de son grand-père, Henri d'Albret.

Le fils du Béarnais devait faire beaucoup plus encore pour Juilly. Lous XIII, qui s'était toujours montré le protecteur zélé de l'Oratoire récemment fondé par le cardinal de Bérulle, et qui s'intéressait à l'accroissement du nombre de ses collèges, était préoccupé, depuis quelque temps, du secret désir de lui confier l'éducation de sa jeune noblesse. L'abbaye de Juilly, qu'il connaissait, lui semblait réunir toutes les conditions désirables pour la création d'un collège modèle ; il en facilita, dans ce but, l'acquisition par le P. de Gondren, successeur du cardinal de Bé-

(1) Discours prononcé par M. l'abbé de Salinis, le ii août 1840, a l'occasioa du second anniversaire séculaire de Juilly.

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ruUe, et le sollicita de l'affecter à cette destination. Après des objections et des résistances, le pieux religieux céda devant les insistances réitérées du roi et de plusieurs seigneurs de la cour. Dès que Louis XIII connut l'adhésion du P. de Gondren, il érigea spontanément, par lettres patentes du mois d'avril 1638, la maison de Juilly en académie royale, titre qui ne s'accordait généralement alors, comme l'a remarqué M, Charles Hamel, qu'aux sociétés savantes formées dans le but d'encourager le travail intellectuel.

Le P. de Condren dut ainsi renoncer à sa pensée première, qui avait été, en acceptant, au nom de sa congrégation, l'abbaye de Juilly, d'y établir un séminaire. Il nomma pour premier supérieur du collège le P. de Verneuil, et lui-même, pendant les deux seules années de vie que Dieu lui laissa après l'inauguration de l'académie, il s'adonna presque tout entier à la rédaction des règlements d'études et de discipline, et dota Juilly d'une méthode qui, comme dit M. Hamel, a fait sa célébrité et n'a pas été sans influence sur la réforme ultérieure de tout notre système pédagogique dans son économie générale. Nous parlerons plus loin, avec tous les développements nécessaires, de cette méthode, dont bien des prescriptions demandent de n'être pas oubliées. Pendant cent cinquante ans, sous vingt-deux supérieurs, et jusqu'à l'époque de la Révolution, Juilly demeura le principal collège de TOratoire, et forma beaucoup d'hommes distingués ou illustres, dont plusieurs comptent parmi les gloires de l'Oratoire : Sénault, Mascaron, Bignon, Hénault, Renaudot, Mongault, Surian, du Resnel, Mirabaud, Houtteville, La Fontaine, Reynau, Prestet, Duhamel, Privât de Molière, Bouillaud, Lelong, Baujen, Canaye, Legrand, Tilladet, Souchay, Lableterie, Dotteville. Ce fut en même temps une maison de retraite, dont le charme doux et reposant attira tour à tour tous les hommes d'étude, tous les écrivains, tous les savants célèbres qui se succédèrent au sein de la congrégation.

Lorsque la Révolution dispersa les ordres religieux et s'empara de leurs propriétés, les bâtiments et le parc de Juilly furent confisqués et mis en vente, comme la plupart des grandes maisons d'éducation religieuse ; mais, protégés par les habitants du pays et par Thonorable propriétaire du château de Thieux, M. Gibert, ils échappèrent à la dévastation, mais non pas à des pillages particuliers et à des profanations.

La rentrée de 1792 n'avait pu avoir lieu. Épouvantés de toutes les horreurs qui venaient de se commettre, la plupart des Pères avaient fui. Il ne restait au collège que le P. Elysée Prioleau, qui avait eu la faiblesse, dont il se repentit chrétiennement plus tard, de prêter le serment civil, et les Pères Lombois, Creuzet, Lefebvre et Rafïié, qui ne voulurent pas se séparer d'une vingtaine d'élèves que la dispersion ou l'éloignement de leurs familles contraignait à rester. En 1794, cependant, la disette força les Pères de Juilly à congédier jusqu'au dernier de leurs élèves et à se retirer eux-mêmes dans les environs.

Après l'apaisement de la terreur, en 1796, grâce à la générosité du propriétaire de Thieux, le P. Prioleau, avec les Pères Lombois, Lefebvre et Creuzet, racheta le collège de Juilly et toutes ses dépendances.

Le 1" octobre de la même année, 9 vendémiaire an IV, le P. Prioleau rouvrit le vieux collège sous le nom d'École secondaire de Juilly, qu'à l'avènement de l'empire il changea en celui di Institution de Juilly. Il sut le gouverner avec tant de talent et d'habileté qu'à sa mort, arrivée en 1809, plus de deux cents élèves, dirigés par d'excellents maîtres pris parmi les survivants des dernières maisons, remplissaient l'école de Juilly, sur laquelle s'étendaient la protection du grand-maître de l'Université, M. de Fontanes, ancien élève du P. Ballard, un des oratoriens de Juilly, et celle de l'empereur même, dont le plus jeune frère était élève de Juilly, et qui faisait tant de cas de l'Oratoire qu'il songeait à le reconstituer pour lui confier la direction de tous les lycées de l'empire.

La prospérité de Juilly continua sous le P. Antoine Prioleau, frère du P. François-Élysée, de 1809 à 1813 ; sous le P. Grenière de 1813 à 1817, malgré les jours de désolation

Où sainte Geneviève, aux eaux de sa fontaine, Abreuva les coursiers sortis du Boryslhène (1).

Le p. Grenière ayant été enlevé prématurément et la mort continuant à éclaircir les rangs des derniers représentants de l'Institut du cardinal de BéruUe, ceux sur qui reposait toute l'administration du collège de Juilly finirent par trouver ce fardeau trop pesant pour leur âge, et ils cherchèrent en dehors de leur

(1) Vers de Barthélémy lus au banquet de 1839.

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congrégation des successeurs à qui ils pussent le transmettre. C'est ainsi que M. Pascal Roche (1), le vingt-huitième et dernier supérieur de la maison oratorienne de Juilly, fut amené à céder à MM. les abbés de Salinis et Scorbiac son cher collège, dont la prospérité avait été brusquement et désastreusement interrompue par la précédente administration. MM. de Salinis et de Scorbiac, liés par la plus tendre amitié, avaient tous les deux dévoué leur vie à la jeunesse. M. l'abbé de Salinis exerçait depuis six ans les fonctions de premier aumônier dans le collège royal de Henri IV; M. l'abbé de Scorbiac, nommé aumônier de l'Université en 1823, avait été appelé successivement par son ministère dans les principaux collèges du royaume. Ils cherchaient alors un lieu où ils pourraient fonder un vaste établissement d'éducation qui suppléât à ceux de Bordeaux, de Saint-Acheul et de Sainte-Anne, que l'imprudence et la faiblesse de la Restauration venaient de fermer en expulsant les jésuites et en enlevant aux congrégations religieuses le droit d'enseigner. L'intervention de M. Berryer les décida facilement à l'acquisition de Juilly. Ils en devinrent les possesseurs par un acte signé le 12 juillet 1828. A la même • époque, d'autres ecclésiastiques distingués, unis par la même pensée, M.PoiloupàVaugirard, M.Dauphin àOullins, M. d'Alzon à Nîmes, M. Bureau à Metz, M. Bautain à Strasbourg, fondaient d'importants établissements, pour laisser aux pères de famille le libre choix entre les collèges de l'État et les institutions dirigées par des prêtres.

MM. de Scorbiac et de Salinis n'entreprirent point de réformer le collège qui leur était transmis dans une bien mauvaise situation ; ils commencèrent un collège entièrement nouveau. Profondément convaincus de la nécessité de ne laisser entrer aucun élément douteux dans la composition d'un établissement d'éducation, ils s'imposèrent les règles les plus sévères dans le choix des maîtres comme dans l'admission des élèves. Ce fut là leur premier soin.

M. de Sahnis n'aspirait pas seulement à faire de ses élèves des lettrés' et des savants. Il voulait avant tout en faire des hommes et des hommes de notre temps, « des hommes pour lesquels,

(1) Un fait assez important se rattache à son nom; ce fut lui qui abolit à Juilly la férule et les corrections corporelles. Croirait-on qu'elles avaient été maintenue jusqu'à cette date de 1827 ? D'ailleurs les poêles juliaciens parlent avec tant d'aisance et de gaieté de la férule et du fouet, qu'il ne semble pas qu'ils en aient gardé un affreux souvenir.

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selon ses expressions, le passé ne fût que la lumière qui éclaire le présent, qui dissipe quelques-unes des ténèbres de l'avenir. »

Il cultivait en eux les qualités agréables comme les qualités solides.

« L'urbanité, cette vertu toute française, était aussi fort en honneur à Juilly, nous dit M. Duhamel. Les directeurs, qui en offraient en leur personne des modèles achevés, mettaient un soin jaloux à en perpétuer parmi leurs jeunes gens les nobles traditions. Leurs salons et celui de Mme de Sahnis mère (elle habita Juilly tout le temps qu'y resta son fils) étaient ouverts pendant les recréations. Les élèves de la grande division y étaient tous admis. Ils s'y trouvaient mêlés à la société la plus aimable et la plus spirituelle ; ils y puisaient ces leçons d'exquise politesse, de prévenances, d'égards et de respectueuse déférence, qui les éloignaient du laisser aller ordinaire aux collégiens et de la vulgarité proverbiale de leurs manières ; et ils y contractaient des habitudes d'aisance, de naturel et de simplicité modeste que remarquaient tous les étrangers. »

L'historien de Juilly raconte qu'un de nos ofBciers généraux disait un jour devant Sébastopol : « Je reconnaîtrais entre mille officiers un élève de Juilly. 11 faut qu'ils aient été à une bien excellente école de bon ton et de savoir-vivre pour en offrir tous d'aussi saillants exemples. »

Il fallait du temps et de la sécurité pour la transformation que MM. de Scorbiac et de Salinis méditaient et préparaient avec une prudente lenteur. Survint l'intempestive et désorganisatrice révolution de 1830. L'avenir de la maison, qu'on dut fermer un moment, parut menacé. Mais, les premières appréhensions passées, ces messieurs rouvrirent avec confiance. Un choix sévère fut fait parmi les élèves qui leur furent présentés, et parmi les maîtres qu'ils s'adjoignirent et qu'ils prirent dans les rangs des laïques aussi bien que dans le clergé, alors peu nombreux et absorbé par les soins du ministère paroissial. C'étaient là déjà de bonnes garanties de succès; le mode d'organisation adopté pour l'enseignement des lettres et des sciences fut une autre recommandation bien puissante auprès du public.

Malgré son peu d'amour pour les révolutions modernes , M. de Salinis n'était pas du tout un partisan exclusif et fanatique des choses du passé. C'est ainsi qu'à ses yeux l'objet des études ne pouvait jamais rester stationnai re, mais devait au contraire

se modifier et s'étendre selon les besoins de la société et le progrès des temps.

Il trouvait les plans d'études classiques qui ont longtemps prévalu incomplets et vicieux, parce qu'ils allaient chercher dans les siècles idolâtres tous les principes du développement de l'intelligence de l'homme, et parquaient de jeunes intelligences dans le champ étroit de l'antiquité profane, de telle sorte qu'excepté dans l'ordre du salut et de la vie future, qui leur est toujours montré comme un ordre à part, ne se rattachant par aucun lien à la vie présente, on les laisse à peine soupçonner que le monde ait marché depuis les Romains et les Grecs, et on les fait parvenir à l'âge d'homme l'âme tellement préoccupée des images de la Grèce et de Rome que tout le reste leur est pour ainsi dire étranger. M. de Salinis voyait dans cette apostasie de la littérature, des arts, des sciences, de la politique, réalisée ainsi dans les premières études d'oii sortent les pensées de toute la vie, une des causes les plus intimes qui préparèrent la révolution et tous nos malheurs.

Incapable cependant de se jeter dans un excès en recommandant d'en éviter un autre, il comprenait que si une éducation qui ne nourrit l'enfance que d'études païennes est essentiellement incomplète et peut devenir fatale, ce serait également une grande erreur de méconnaître la place importante qui appartient à l'antiquité dans les études classiques. Unir ce qui n'aurait jamais dû être séparé; tâcher de faire des esprits complets en liant entre elles, dès leurs premiers éléments, des études qui ont des rapports nécessaires et, loin de se nuire, se prêtent un secours réciproque, telle était la pensée qu'il s'efforçait de réaliser par la marche qu'il avait tracée à l'enseignement de Juilly. Dés que les progrès des élèves dans la connaissance des langues mortes leur permettaient de comm.uniquer avec les grands génies de Rome et de la Grèce, on leur faisait lire, traduire, étudier les principaux monuments de la littérature païenne, non par lambeaux, mais dans leur ensemble. En même temps on leur mettait dans les mains les chefs-d'œuvre de la littérature chrétienne et on leur en montrait les beautés supérieures. Aucun des objets qu'embrasse généralement l'enseignement classique n'était exclu; d'autres très-importants étaient ajoutés. Le cadre ordinaire des études était élargi et rien n'en était retranché. De cette sorte, loin que l'étude de l'antiquité fût sacrifiée à des études d'un

intérêt plus grave, plus immédiat pour des chrétiens et pour des hommes du xviii^ siècle, des élèves ainsi élevés devaient emporter du collège des notions sur les langues, la littérature, la philosophie, l'histoire des anciens peuples beaucoup moins imparfaites; ils étaient initiés d'une manière plus positive à la science de l'antiquité, par cela même que cette science se trouvait liée dans leur esprit à un ensemble de connaissances qui en formaient le complément nécessaire.

M. le vicomte de Bonald, présidant en 1829 la distribution des prix, moins à titre de ministre d'État qu'à titre d'ancien élève, exprimait le désir de voir rétablir l'académie de Juilly avec son laurier symbolique, qui avait pour âme, pour devise, Orior. M. de Salinis ne rétablit pas positivement, mais développa l'ancienoe académie oratorienne en fondant, après la rentrée de 1831, une conférence des hautes études, dont un autre maître illustre de la jeunesse, Mgr Dupanloup, se souviendra, quand il établira, à son petit séminaire d'Orléans, ses cours supérieurs.

Tous les élèves de philosophie faisaient partie de cette conférence , et ceux de rhétorique et de seconde pouvaient y être admis après avoir présenté un travail qui promît de leur part une collaboration utile. Les séances, hebdomadaires, avaient lieu en présence des directeurs, des professeurs des hautes classes et des étrangers en passage au collège. Les élèves y lisaient des dissertations sur des sujets de religion, de philosophie, d'histoire et de littérature, quelquefois de sciences physiques ou mathématiques. Ils trouvaient auprès des directeurs tous les conseils qui pouvaient leur être utiles pour le choix des questions à traiter ou pour les moyens de les résoudre.' Ces travaux se distinguaient des devoirs ordinaires des classes par l'importance du sujet, l'étendue de son cadre et la liberté laissée à l'élève dans la manière de le traiter.

Après la lecture d'une dissertation, une commission de trois membres désignés par un des directeurs était chargée de l'examiner et de présenter son rapport à la séance suivante. Si les conclusions de la commission n'étaient pas favorables à toutes les opinions émises, l'auteur prenait la parole pour répondre aux critiques qui lui étaient adressées ; alors il s'engageait des discussions auxquelles tous les élèves de la conférence pouvaient prendre part. Elles se prolongeaient quelquefois pendant plusieurs séances , et étaient toujours closes par un

résumé d'un des directeurs, qui en prenait occasion pour fixer les idées des jeunes gens sur le fond de la question agitée. A la fin de l'année, les travaux les plus remarquables étaient récompensés par une médaille d'argent. Sur une de ses faces était gravée l'entrée du collège avec cet exergue : Conférences des hautes études du collège de Juilly, et sur l'autre le nom de l'élève au centre d'une couronne de chêne et de lauriers surmontée d'une croix lumineuse avec cette devise : ardere^ lucere.

Dans la pensée de M. de Salinis la Conférence des hautes études, institution intermédiaire entre le collège et le monde, ne devait pas seulement mûrir l'intelligence des élèves en les exerçant, dans la dernière période de leurs études, à écrire et à parler sur des sujets plus graves, plus sérieux que ceux qui sont la matière commune des compositions classiques, mais encore leur fournir l'occasion de chercher dans les principes posés par l'enseignement du collège une réponse à toutes les grandes questions d'où dépend leur avenir.

Le danger de permettre à de si jeunes intelligences d'aborder tant de hautes, tant d'épineuses questions n'effrayait pas M. de Salinis. Montrer à l'enfant dès le premier moment, pour ainsi dire, où s'ouvrent les yeux de son intelligence, les bases sur lesquelles la main de Dieu a posé l'édifice de la religion et de la pensée humaine, lui paraissait une nécessité imposée à notre époque.

Cette conférence devait, en outre, donner aux directeurs un moyen d'apprécier les fruits que l'enseignement porte dans l'esprit des élèves, de développer tout ce qu'il y a d'incomplet dans leurs jeunes idées, de redresser tout ce qu'on pourrait apercevoir de défectueux (1).

Ce but fut atteint promptement. A la distribution des prix de 1836, M. de Scorbiac pouvait constater que la conférence des hautes études réalisait de plus en plus toutes les espérances qu'on avait conçues en fondant cette institution ; il attestait que le goût des études sérieuses, l'ardeur de travail qu'elle avait éveillée dès le premier moment où elle fut établie, loin de se ralentir, n'avait fait que s'accroître.

Une autre fondation importante honora l'administration de MM. de Salinis et de Scorbiac, la création de la maison des hautes études, à une demi-lieue de Juilly, à Thieux, petit village de

(1) Compte rendu annuel des travaux de la conférence des hautes éludes, 18 août

102 LES MAISONS d'ÉDUCATION DE l'oRATOIRE.

Seine-et-Marne agréablement situé sur le bord d'une petite rivière, et renommé par une source d'eau minérale sulfureuse, qui, d'après le rapport de l'Académie de médecine, peut prendre rang à côté des meilleures eaux sulfurées de la chaîne des Pyrénées. Comme l'a dit un des premiers et des plus distingués élèves de cette annexe de l'école juliacienne (!}, un des grands avantages de l'éducation de Juilly était de soustraire les élèves, pendant les années difficiles de la jeunesse, aux excitations et aux entraînements des grandes villes. Mais cet avantage devenait presque un inconvénient au terme du cours scolaire. Passer subitement du calme de la campagne à l'agitation de la capitale, de la vie réglée à la vie indépendante, c'était là un danger auquel MM. de Salinis et de Scorbiac voulurent parer en établissant comme une station entre le collège et le monde. Telle fut la pensée qui donna naissance à l'institution de Thieux, où l'abbé Gerbet, hôte de Juilly, depuis sa rupture avec Lamennais, vint, au mois de novembre 1834, installer dix jeunes gens, anciens élèves de Juilly, qui voulaient, sous la douce et paternelle direction de cet homme éminent, se préparer aux rudes labeurs de la vie chrétienne dans le monde.

« L'habitation choisie, — dit l'élève distingué de Thieux que nous avons déjà cité, — était parfaitement appropriée à sa destination. C'était une maison bourgeoise à deux étages, située entre une cour assez vaste et un jardin suivi d'un parc. Le jardin et le parc étaient baignés par les eaux de la Biberonne, qui les séparait d'un bois dont les grands et beaux arbres formaient comme une ceinture gracieuse dé verdure, et semblaient inviter au travail et à la méditation.

« Le régime adopté dans cette institution, d'un genre assez nouveau, n'était ni le régime d'un collège ni celui d'une communauté; il n'avait ni l'inflexible rigidité de l'un ni la monotonie de l'autre; c'était plutôt la vie de famille, mais la vie de famille active, occupée. Chaque jour, on se réunissait pour les conférences présidées, tantôt par un professeur étranger, qui venait de Paris, tantôt par l'abbé Gerbet. Ce dernier avait entrepris un cours de haute philosophie où il démontrait comment le principe, le lien, le terme de toutes les sciences se trouve dans la science de Dieu, dans la théologie. »

(1) M. l'abbé Ladoue, t. Il, liv. V, de son solide et intéressant ouvrage intitulé : Mgr Gerbet, sa vie, ses œuvres et Vécole lamenaisienne. 3 vol. ia-8, chez Tolra.

LES MAISONS D EDUCATIOX DE l'oRATOIRE. 103

« Cet aimable causeur, raconte encore M. l'abbé Ladoue, après avoir avoir plané dans les hauteurs de la métaphysique, ne dédaignait pas de descendre sur le terrain de la fine et aimable plaisanterie; après avoir conversé tout le jour avec Platon et Malebranche, il ne trouvait pas au-dessous de lui de s'entretenir familièrement avec de jeunes esprits, d'exciter leur verve par ses saillies malignes, et de les instruire en les amusant. Parfois le salon se transformait en cour d'assises, en salle d'audience, en académie, et il était curieux d'entendre ces avocats improvisés ou ces savants d'aventure plaider avec chaleur en faveur d'un client imaginaire, ou disserter avec un naïf aplomb sur quelque problème qui tourmente depuis des siècles l'esprit des vrais savants. Et ce n'étaient là encore que les jours ordinaires; les grands jours étaient lorsque les directeurs de Juilly consentaient à accepter l'invitation de leurs anciens élèves, fiers d'être déjà leurs égaux, ou quand on recevait la visite d'un personnage de distinction. Grâce à l'éclat qui environnait le nom de l'abbé Gerbet, à l'auréole nouvelle répandue sur son front par l'humilité de sa soumission, ces visites se renouvelaient fréquemment, les rues autrefois silencieuses de Thieux étaient devenues bruyantes ; et les murs solitaires de l'habitation entendaient retentir avec étonnement les noms des grands orateurs : Berryer, Lacordaire, Montalembert, Bertheaud, Cœur, Combalot, ceux des poètes éminents, des littérateurs distingués : Lamartine, Sainte-Beuve, Rio, Ozanam, ou bien encore ceux de quelques hommes qui, entraînés un instant par les rêveries utopiques du saint-simonisme , venaient puiser auprès d'un esprit éminent lumière et conseil : Jules Le Chevalier, Margerin, etc. »

M. l'abbé Ladoue nous a conservé un certain nombre de pièces de prose et de vers, en français et en latin, composées par M, Gerbet pour les solennités littéraires de Thieux. Elles méritent d'être recherchées dans le bel ouvrage qui les renferme.

La prospérité de la maison de Thieux augmenta la renommée de Juilly. Juilly brillait alors d'un éclat presque égal à celui de Pontlevoy, sous l'administration de M. Demeuré.

De tels résultats étaient faits pour encourager M. de Salinis à persévérer dans l'œuvre à laquelle il s'était dévoué. Chaaue jour il s'y donnait avec un zèle plus ardent et plus passionné, tout en dépensant une partie de son inépuisable activité dans d'autres œuvres qui s'y rattachaient étroitement.

Î04 LES MAISONS D EDUCATION DE l'oRATOIRE.

En 1837, à l'époque du plus grand succès de ses efforts, une pensée le préoccupa par-dessus tout, garantir la stabilité du collège. Un moment il crut s'être assuré pour coopérateur et pour successeur l'habile et savant abbé Foisset, directeur du petit séminaire de Dijon ; mais, au bout de six mois, cet instituteur distingué, dont l'action s'était déjà fait sentir de la manière la plus heureuse à Juilly, fut rappelé dans son diocèse. La pensée d'affilier Juilly à la communauté de Saint-Sulpice ne réussit pas mieux.

MM. de Salinis et de Scorbiac continuaient cependant à faire prospérer la maison, quand, en 1840, ils la cédèrent à une société de prêtres enseignants qui avait fait le plus grand bien à Strasbourg et se composait de MM. les abbés Bautain, Cari, de Bonnechose, Reinach, Goschler, Mertian, Jules Sewel, de Régny, au mois d'avril 1841, après que toutes les précautions eurent été prises pour que la transmission s'opérât doucement, sans secousse et par degrés.

Sous la direction du savant M. Cari, les études devinrent si sohdes que les inspecteurs de l'Université leur rendirent à leur tour les témoignages les plus flatteurs. Les succès des élèves aux examens des deux baccalauréats furent remarqués, et, en 1861, M. Rouland, ministre de l'instruction publique, récompensa dignement ces efforts en autorisant l'institution de Juilly à conserver, à titre honorifique, le titre de collège libre.

Il est vrai que, pour moins partager l'application des futurs bacheliers, un sacrifice avait été fait : les antiques conférences académiques avaient été supprimées. Elles n'ont pas été rétablies depuis; mais nous savons qu'elles le seront bientôt, grâce aux résultats obtenus par la nouvelle administration oratorienne.

L'établissement d'une école de théologie à Juilly sous la direction de M. Garl décida celui-ci, en 1844, à se démettre du gouvernement du collège entre les mains de M. l'abbé Goschler. Sous sa direction la discipline faiblit ; il se retira bientôt, et fut suivi, dans sa retraite, par plusieurs de ses collègues. L'abbé Cari reprit la direction du collège avec un nouveau zèle, une nouvelle énergie, et des espérances qui ne devaient pas être entièrement réalisées. La loi de 1850 sur la liberté de l'enseignement créa une concurrence redoutable à Juilly comme à Pontlevoy. L'infatigable M. Cari lutta pendant sept ans. En 1864, après un quart de siècle employé à faire fructifier ce précieux

LES MAISONS d'ÉDUCATÎON DE l'oRATOIRE. 105

héritage de traditions et d'exemples qui lui avait été légué, sentant le poids de la vieillesse et des infirmités s'appesantir sur lai, il crut devoir se décharger d'une responsabilité devenue trop lourde. Après s'être entouré de conseils, après avoir fait appel aux lumières d'hommes éminents, anciens élèves de Juilly, il arrêta le projet de faire de ce beau et vaste domaine la propriété commune des enfants qu'il a nourris, des élèves qui s'y sont formés. A la distribution des prix du 1" août 1864, il exposait ainsi, devant les parents et les élèves, ce que devait être cette transformation :

« Elle aura pour fondement,- disait-il, cette belle vertu qu'on appelle la piété filiale. Aux maîtres il appartiendra, comme par le passé, de se pénétrer, au pied de l'autel, des [devoirs de la paternité spirituelle ; de répandre leur vigilante tendresse sur la jeune génération confiée à leurs soins ; de lui prodiguer les trésors de la science, les leçons de la sagesse , et d'organiser l'œuvre du dedans d'une manière assez forte, assez complète, pour que discipline et études, religion et morale, éducation et instruction se soutiennent mutuellement, multiplient le progrès et développent également le cœur et l'intelligence, la santé du corps et la vigueur de l'esprit. A ces élèves, devenus des hommes, reviendra cette autre part de se souvenir avec reconnaissance de l'école qui a été leur mère ; d'honorer son nom en le rendant honorable par leur vrai mérite ; et puisqu'eux sont du monde, tandis que leurs anciens maîtres ne peuvent accomplir fidèlement leurs devoirs qu'en s'en éloignant, ils se proposeront surtout cette tâche de soutenir leur maison mère dans ses relations avec le monde : ils travailleront à la conserver, puisqu'elle leur confie le soin de sa perpétuité; ils l'aideront à s'embellir, afin qu'elle acquière toujours de nouveaux attraits pour la jeunesse qui la peuple ; ils lui prêteront leur appui, afin qu'elle s'initie, au moment voulu, à ces progrès que l'esprit du siècle enfante sans cesse ; ils lui rendront ainsi au centuple ce que dans le principe ils ont reçu d'elle. >•

Ainsi fut fondée la société à responsabihté limitée du collège de Juilly. Ses fondateurs n'avaient et ne poursuivirent jamais qu'un but, en dehors et bien au-dessus de toute idée de lucre, celui d'acquitter envers leur vieux collège, ce cher témoin de leurs meilleures années, une dette de cœur et de reconnaissance, en l'aidant de tous leurs efforts à continuer aux générations suivantes tout le bien qu'il leur avait fait à eux-mêmes.

106 LES MAISONS d'ÉDUCATION DE l'oRATOIRE.

M. l'abbé Garl choisit pour son successeur un de ses anciens élèves, M. l'abbé Maricourt, depuis sept ans professeur à Juilly et préfet des études, docteur en théologie, chapelain honoraire de Sainte-Geneviève à Paris et de Saint- Louis des Français à Rome.

En déposant la supériorité, M. Garl ne pensa pas un moment à s'isoler d'une œuvre à laquelle il était attaché par tant de liens. « Eh ! que ferais-je, disait-il encore, de ce qui me reste de vie, si je n'avais plus d'enfants à qui je pusse me dévouer ? Le prêtre comme le soldat aspire à mourir sur le champ de bataille. Seulement il ne veut pas que l'œuvre de Dieu puisse souffrir de sa aiblesse, et, chancelant comme j e le suis de plus en plus à chaque nouvel hiver qui passe sur ma tête, il est évident que je dois remettre à de plus jeunes mains le gouvernement d'une maison qui réclame de son directeur une incessante activité. »

Malgré son âge et ses fatigues, M. Garl reprit l'enseignement de la philosophie, et quand il dut le discontinuer il resta, ce qu'il est encore, le conseil, le guide vénéré, le soutien de ses successeurs dans le ministère actif de l'enseignement.

Les débuts de la nouvelle société furent signalés par de grandes améliorations dans le collège, et bientôt marqués par un acte qui allait amener pour Juilly une nouvelle ère. Après trois années de patient dévouement, M. l'abbé Maricourt ne put, selon ses propres expressions, « se dissimuler à lui-même son insufQsance ni consentir à laisser reposer plus longtemps les destinées de Juilly sur un roseau fragile. >> Sentant que « la force d'association est la seule qui ne meure ni ne défaille après quelques années d'efforts, et qu'à notre époque surtout, pour faire œuvre durable, il faut s'appeler légion (1), il s'entendit avec le conseil d'administration des anciens élèves, à la tête duquel était M. Berryer, pour inviter l'Oratoire récemment constitué à venir continuer les traditions de Juilly et assurer l'avenir d'un collège où ils avaient formé pendant près de deux siècles tant de générations viriles. Puisqu'une tige nouvelle, pleine de sève et de vigueur, avait

(i) Discours prononcé à la distribution des prix du 30 juillet 1867„

LES MAISONS D'ÉDUCATION DE l'ORATOIRE, 107

reverdi comme miraculeusement sur son tronc quelque temps desséché, la réimplanter dans le sol paternel lui paraissait un devoir (1). Depuis douze ans pareille prière avait été souvent faite au R. P. Pététot, surtout par M. Berryer que des refus| persévéramment répétés ne décourageaient pas. Le P. Pététot se montrait inébranlable, déterminé fermement à réserver le dévouement de sa congrégation pour l'enseignement des petits séminaires. La démarche du comité des anciens élèves, dans des circonstances si persuasives, fit chanceler sa résolution. Il sentit qu'il devait céder et qu'il y aurait un avantage sérieux pour les nouveaux enfants de BéruUe à reconstituer leur congrégation dans la maison qui en avait été en quelque sorte le centre et qui rappelait ses plus beaux souvenirs. Le retour à Juilly fut donc décidé; mais le supérieur général du nouvel Oratoire se promit bien de n'accepter jamais plus la direction d'aucun autre collège. Puisse se produire un ensemble de circonstances assez favorables pour lui permettre de déroger à cet engagement pris avec lui-même !

Précédons les oratoriens à Juilly, et voyons ce qu'est l'établissement dans lequel ils vont rentrer. Examinons sa position, et pénétrons dans toutes les parties de ces lieux célèbres, où, selon une pensée d'un des derniers directeurs, tout a sa légende, sa tradition, son esprit, et pour ainsi dire une âme (2).

Le collège de Juilly est situé à l'extrémité orientale de l'Ile-de- France, au milieu de l'un des plus riants et des plus fertiles plateaux de la Brie. Les collines boisées de Dammartin et de Montgé, fuyant au nord et à l'ouest , couronnées de leurs blanches maisons bâties en amphithéâtre ; de légères et gracieuses ondulations de terrain; un sol dont la culture a doublé l'étonnante fécondité; çà et là des bouquets d'arbres, des bois, des clochers, des villages, nageant dans un air pur et une lumière splendide : tout cet ensemble harmonieux repose la vue et dispose l'âme au calme et à la sérénité.

De la station du chemin de fer on aperçoit les blanches mu-

(1) Ibid. Voir aussi le discours prononcé par M. Vitet à la distribution des prix du 30 juillet 1868.

(2) Discours de M. l'abbé Maricourt a la dislribuiion des prix du 1" août 186i.

108 LES MAISONS d'Éducation de l'oratoire.

railles du collège qui se détachent sur le sombre rideau d verdure formant l'horizon. De gracieuses maisons, entourées de jardins, sont venues se grouper autour de ce vieux collège et en font ressortir l'aspect antique. Le vaste portail, aux armes de Juilly, orné de sculptures simples et sévères, s'ouvre au visiteur sur une avenue de tilleuls, qui conduit au perron de la cour d'honneur, laissant à droite la fontaine légendaire de Sainte- Geneviève, et, à gauche, la chapelle d'été, ombragée d'élégants peupliers. De là, les regards embrassent, d'un côté, toute l'étendue du parc qui n'a pas moins de trente arpents, le jardin anglais, la pièce d'eau de trois arpents formée par un ruisseau qui traverse le parc et sur laquelle est établie une école de natation, les grands arbres qui s'étagent sur la pente douce d'une colline et semblent] se prolonger en une forêt profonde ; de l'autre, la façade imposante du monument, qui se déploie dans son majestueux ensemble et rappelle les plus beaux collèges des universités de la vieille Angleterre.

Les constructions successives de l'abbaye et de l'académie royale, qui occupent une surface d'environ 10,000 mètres carrés, n'ont pas été faites sur un plan régulier, mais elles ne sont pas dénuées d'harmonie. Ces hautes et massives murailles, ces lourdes fenêtres, ces toits immenses, et la sombre teinte de leurs tuiles, donnent à l'édifice un air d'austérité et de grandeur qui ne messied pas à une maison d'éducation.

Le bâtiment principal se développe sur trois sens, de manière à ouvrir une vaste cour, d'où la vue s'étend sur le parc : il se rattache à l'abbaye par l'aile du midi. C'est le grand collège.

L'abbaye, groupe central, dessine une sorte d'H, dont les lignes parallèles prolongées forment en arrière une cour intérieure, et en avant la cour d'honneur. Elle est reliée au petit collège par une galerie couverte.

Pour pénétrer dans l'intérieur du collège, on traverse la cour d'honneur, élégamment fermée par un grillage, où s'entrelacent les flexibles rameaux de la gliscine. La première impression du visiteur, qui s'avance entre ces murs nus et sévères, par ces corridors froids, sous ces lourdes voûtes, est mêlée de recueillement et presque de tristesse. La sainte austérité du devoir apparaît dans celte grave architecture. La chapelle est d'un style ogival fort simple. On y admire les vitraux de l'abside, dus à la munificence de M. l'abbé Bautain, et la statue du cardinal de

LES MAISONS D EDUCATION DE l'oRATOIRE. 109

Bérulle, œuvre magistrale de Jacques Sarazin et don du trop fameux Fouché. Le cardinal est à genoux, dans l'attitude de la prière, et regarde l'autel; sa physionomie est expressive et douce; ses traits, sa pose, ses mains jointes, tout en lui respire la prière humble et confiante. On remarque aussi dans le mur à droite une plaque de marbre , qui recouvre le cœur d'Henri d'Albret, aïeul de Henri IV.

Au réfectoire des étrangers, les boiseries sculptées dans le style Louis XV encadrent plusieurs toiles : la chasse en grand costume des Juliaciens d'autrefois, dans les vastes dépendances du collège, la pêche du lac, agrément que le dernier siècle n'a pas emporté avec lui comme le précédent. Juilly possède encore d'autres tableaux plus remarquables, et quelques-uns même d'un grand prix. Ce sont les portraits des supérieurs de l'Oratoire, de plusieurs des grands hommes qui vinrent à Juilly, les de Bérulle, les de Coudrey, les Massillon, les Thomassin, les Houbigaut, les Lamy, etc.; celui du P. de la Tour par un maître inconnu, celui de Malebranche dû à Mignard, et très-appréciés l'un et l'autre.

La salle des Pas-Perdus, d'un goût sévère, n'est pas sans grandeur; on y lit, sur un marbre blanc, l'histoire de Juilly depuis le iv' siècle jusqu'à nous, avec la date des grands événements qui ont signalé chaque administration. Les autres pièces, études, classes, dortoirs, salle des exercices, salle des concerts, ont été disposés dans la manière du xvii* siècle. La prévoyance chrétienne y remplace le luxe par une simplicité pleine de convenance, et montre partout un égal respect pour la santé du corps et celle des âmes.

La bibliothèque est le témoin et le gardien du glorieux passé de Juilly. Bien qu'elle ait souffert à la grande révolution, et que les annales de l'Académie royale aient été détruites ou dispersées, elle demeure néanmoins une des bibliothèques privées les plus curieuses qu'il y ait en France.

Tel est le grand collège sous les voûtes austères duquel se sont formés les Berwick, les Villars, les Bonald, les Berryer.

L'enfance, moins accessible aux influences des souvenirs, plus soucieuse des joies du présent que des grandeurs du passé, a son petit collège séparé, gai, riant, avec un magnifique préau, une jolie cour de récréation. En face, se déroule un large

110 LES MAISONS d'ÉDUCATION DE l'ORATOIRE.

horizon de verdure, le parc avec ses pelouses et ses beaux arbres de diverses essences, son lac, et une blanche statue de la sainte Vierge, encadrée dans les bosquets. Partout le chant des oiseaux et le parfum des fleurs nouvelles; spectacle toujours frais et riant comme la brillante jeunesse qui le contemple; sensations pénétrantes et vivifiantes dont elle se ressentira toute sa vie.

Le premier âge a donc ici ses privilèges, dont les aînés ne sont point jaloux. Mais, pendant l'été, aux heures de récréation, grands et petits vont également se reposer au parc, au milieu du calme de la plus riche nature. Les cantons où ils prennent leurs ébats, où roulent les vélocipèdes et les cerceaux, où se balancent les trapèzes suspendus aux grands arbres, sont situés presque au sommet de la colline, et protégés par de magnifiques nefs de verdure. Quel spectacle délassant pour celui qui vient de pâlir sur une harangue de Démosthène ou sur un problème de mathématiques, que ce frais gazon, ces mille arbustes, ces sentiers poétiques et ces grandes allées dignes de Versailles !

Les tilleuls deux fois centenaires s'unissent au-dessus de la tête, à une hauteur étonnante ; leurs branches s'arrondissent en arceaux gothiques réguliers, et leurs troncs, élevés comme des colonnes, soutiennent cette nef immense, qui dépasse en légèreté et en profondeur celle de nos plus belles cathédrales. Quelquefois, leurs arceaux mobiles s'écartent, et laissent voir d'en bas, sous l'azur du firmament, la cime de ces arbres éclairée de la lumière du jour. Elle descend comme d'une coupole ouverte à son sommet, et se joue dans le feuillage, comme le rayon qui a traversé le vitrail d'une église. Puis, les cimes se rapprochent, et le ciel disparaît aux yeux du promeneur, sous un flot de verdure.

Que de générations se sont succédé dans ces cantons et dans ces allées, sous ces ombrages où tout respire le parfum des souvenirs, la paix, le bonheur. La petite allée du bord de l'eau, chère aux imaginations rêveuses, abrita souvent l'ange déchu dont elle a gardé le nom, M. de Lamennais.

Tout proche est le plus colossal des marronniers séculaires de Juilly, le marronnier planté par Malebranche, d'une si royale magnificence aux beaux jours du printemps.

Voyez- vous cet immense dôme de verdure, parsemé çà et là de blanches grappes de fleurs, que la brise détache et fait tour-

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billonner comme d'épais flocons de neige ? Là, fourmillent les oiseaux et les abeilles ; les uns chantent, les autres bourdonnent, à l'extérieur de cette ruche gigantesque, tout est animé; à l'intérieur, tout est grandiose et tranquille ; un tronc, d'une grosseur prodigieuse, s'élève à plusieurs mètres de terre, pour se partager en nombreux rameaux, dont le moindre ferait envie aux plus beaux arbres du Luxembourg ou des Tuileries (1).

Tels étaient les lieux dont l'Oratoire restauré, reconstitué et rajeuni rentrait en possession, à l'appel et sous la protection des anciens élèves.

En acceptant la tutelle et la haute direction de Juilly , les Oratoriens s'engageaient à le régénérer. La tâche était difEcile. Ils furent, dans les premiers commencements, aidés par le dernier directeur séculier, par M. l'abbé Maricourt, qui, pendant toute une année qu'il resta encore dans la maison, « grâce à l'élévation et à la noble simplicité de son caractère, a su descendre sans déroger, s'oublier lui-même pour ne penser qu'au bien, employer son influence à étabhr celle de son successeur, allier la mesure la plus parfaite et le tact le plus exquis au plus entier dévouement et ne faire sentir sa présence que par le plus précieux et le plus utile concours (1). >»

Le restaurateur de l'Oratoire, le R. P. Pététot, a dit lui-même quelles furent les difiicultés de ces commencements et quels résultats furent obtenus. Il parlait ainsi aux parents et aux élèves, à la distribution des prix de 1869 :

« La première année a été pour tous une année d'incertitude, d'observation, d'attente, et pour l'Oratoire une année d'iostallation, d'étude sérieuse de la situation et de tâtonnements inévitables. La confiance des familles était restée en suspens , on examinait et on avait raison. Quant aux résultats, sans avoir été entièrement nuls, ils ont été médiocres.

(1) Nous avons emprunté, sans presque y rien changer, les traits les plus fleuris et les plus pittoresques de cette description k l'élégant travail de deux élèves actuels de Juilly, l'un de rhétorique, M. Georges Vaillant de Guélls, l'autre de seconde, M. Albert de la Martre.

(2) Discours du R. P. Pététot à la distribution des prix du 30 juillet 1868.

« Dès le commencement de la seconde année, la confiance avait reparu, et s'est manifestée par une rentrée nombreuse qui rappelait les beaux jours de Juilly. Mais, en définitive, qu'ont été les résultats? J'ai cherché à m'en rendre compte avec la plus entière bonne foi. Ils sont loin, je l'avoue, de l'idéal que nous nous proposons; je crois néanmoins que nous avons fait un pas, peut-être même assez notable. »

Quelque faiblesse dans la discipline pendant l'administration du premier supérieur oratorien ralentit ce progrès. Des mesures vigoureuses pouvaient seules faire reprendre à la maison sa prospérité. Le collège était troublé par une faction mécontente du retour des Oratoriens, dont elle craignait la sévérité. A tout prix il fallait en finir avec cette coterie, composée en général d'élèves indisciplinés, ennemis du travail et de la piété. Il était indispensable de briser cette hostilité ouverte ou secrète. Un nouveau supérieur nommé à la rentrée de 1 869, le P . Brûlé, se trouva l'homme désiré, l'homme nécessaire. Jeune, d'un caractère énergique et décidé,avec cela plein de prudence, de bonté, de douceur, sachant parler à la jeunesse le langage qui gagne son cœur et persuade son esprit, il pouvait entreprendre la difficile tâche qui avait été au-dessus des forces de son prédécesseur. Des actes marqués d'indiscipline s'étant produits, immédiatement, mais non sans avoir bien prié l'Auteur de tout bon conseil, il prit son parti : soixante-dix élèves, en deux fois, furent renvoyés à leurs parents.

Ainsi étaient appliquées les paroles du P. Pététot disant : « La discipline exige quelquefois des mesures pénibles, des exclusions aussi douloureuses pour nous que pour les familles, mais devant lesquelles nous ne reculerons pas quand le bien général les aura rendues nécessaires. Nous tenons beaucoup moins à un grand nombre d'élèves qu'à une réunion d'enfants choisis, à qui nous puissions faire du bien. Notre œuvre n'est pas une spéculation, mais une œuvre morale (1). »

On vit bientôt les fruits de ce sacrifice qui, à ses débuts, ne manquait pas d'héroïsme, et qui fut consenti et approuvé par le conseil d'administration. Il sauva la maison. Plus ne fut besoin depuis d'user jamais de sévérité. La discipline, la piété, le travail régnèrent dans toutes les divisions du collège. Les familles,

(1) Discours prononcé à la distribution des prix en 1869,

LES MAISONS D'ÉDUCATION DE l'orATOIRE, 113

même celles qui avaient été frappées, admirèrent. Les vides se remplirent, à chaque trimestre le nombre des élèves augmenta, et, sans la guerre et l'occupation prussienne, qui fut terrible dans ces régions, Juilly aurait déjà retrouvé ses plus florissants jours de prospérité.

A la distribution des prix de 1869, le R. P. Pététot disait : « Nous regardons l'année prochaine comme une année importante, décisive même pour l'avenir du collège. Notre intention est d'y consacrer des soins tout nouveaux à consolider et à développer de plus en plus dans la maison le règne de la piété. Je prie qu'on veuille bien remarquer et peser ce mot. Nous l'avons introduit diU prospectus, peut-être y a-t-il passé inaperçu et comme furtivement, à la faveur de l'inattention qu'on accorde le plus ordinairement à un prospectus. Nous appelons sur lui une attention sérieuse, parce qu'il a dans notre pensée toute la valeur d'un programme.

« Le mot de religion ne suffit pas à exprimer nos intentions et à faire connaître notre but. On le voit traîner dans tous les prospectus d'établissements d'éducation comme une de ces vieilles formules de convention qu'on laisse encore figurer dans certains actes, on ne saurait trop pourquoi, qu'on ne veut pas supprimer, mais qui, au fond, depuis longtemps n'ont plus de sens ni pour ceux qui les écrivent ni pour ceux qui les lisent, et n'obligent absolument à rien.

«< C'est donc le règne de la piété que nous voulons développer de plus en plus à Juilly. Qu'on se rassure toutefois : il ne saurait être question d'une piété petite et étroite. La petitesse et l'étroitesse nous sont odieuses partout, mais surtout dans la piété; la seule pensée nous en révolte. Il s'agit, tout au contraire, d'une piété grande, élevée, qui, au lieu d'abaisser et de contracter les âmes , les dilate et les ennoblit par d'ineffables et sublimes jouissances ; nous n'en voulons pas d'autre, ni pour nos enfants ni pour nous. La piété dont il s'agit, c'est, après tout, la religion, mais une religion qui n'est pas sèche et décharnée, une religion où le cœur a sa part, large, profonde, intime. »

Nous avons vu de près et bien attentivement tout ce qui se

114 LES MAISONS d'ÉDUCATION DE l'oRATOIRE.

fait à Juilly, depuis l'administration du nouveau supérieur. Nous pouvons assurer que toutes les espérances et les promesses du P. Pététot ont été pleinement réalisées. Elles ont été réalisées aussi les paroles du nouveau supérieur lui-même promettant aux parents qu'ils trouveraient à Juilly « de fortes études vivifiées par une éducation chrétienne, et ces deux grandes choses assises sur le respect de l'autorité (1). »

Pour rendre à Juilly toute son antique gloire oratorienne, remonter aux traditions de l'Oratoire était une nécessité, un devoir, et cette pensée devait naturellement venir aux nouveaux enfants de M. de Bérulle. A un moment où tous les anciens souvenirs étaient oubliés, ils trouvèrent un secours précieux dans un ouvrage que nous avons déjà mentionné plusieurs fois, et qui fut publié avec un à-propos merveilleux, en 1 868, par un ancien élève de Juilly, M. Charles Hamel : V Histoire de V abbaye et du collège de Juilly depuis leurs origines jusqiC à nos jours. Le R. P. Pététot, parlant de cette histoire dans son solide discours à la distribution des prix du 30 juillet 1868, a dit très-justement : « Il semblerait qu'il soupçonnait les desseins de la Providence, qu'à l'avance il en avait l'instinct, et, s'il ne les devinait pas, du moins, à son insu, il les préparait. Car, voilà que, grâce à ses longues études, à ses consciencieuses et infatigables recherches, grâce à ses précieuses et intelligentes découvertes, nous nous trouvons, dès notre entrée à Juilly, en possession des traditions et des méthodes de nos pères, [n'ayant rien de mieux à faire qu'à nous y rattacher, en y faisant toutefois les modifications qu'ils y apporteraient eux-mêmes, et que le progrès du temps, le mouvement et la marche des idées ont rendues nécessaires. »

La partie la plus utile, à notre avis, de cet ouvrage, est celle où M. Hamel nous fait connaître l'enseignement de l'Oratoire de Juilly au xvii^ et au xviii* siècle.

Nous devons à notre tour aborder ce sujet, en nous aidant des recherches de notre honorable devancier. L'Oratoire eut des méthodes et des procédés à lui. Nous dirons quels ils furent, ce qu'il nous semble qu'on en doit garder, ce qui a besoin d'être

(1) Discours du R. P. Brûlé k la distribution des prix du i«r août 1870.

LES MAISONS D EDUCATION DE l'oRATOIRE, 115

modifié, ce que, selon nous, il y faudrait ajouter. Souvent nous ne ferons que constater ce qui est déjà pratiqué par les nouveaux Oratoriens. Les idées nouvelles que nous proposerons n'auront rien d'aventureux, et nous les avons déjà soumises aux habiles et dévoués éducateurs de Juilly et de Saint-Lô.

L'Oratoire a toute notre affection, nous le répétons ; nous en attendons beaucoup pour l'amélioration et la réforme de l'enseignement; mais les questions que nous voulons approfondir ici n'intéressent pas seulement l'Oratoire ; elles intéressent tout le monde. Tous auront donc intérêt à suivre les développements dans lesquels nous voulons entrer.

Le plan d'études de l'Oratoire, le ratio studiorum^ a été dressé par le P. de Condren, second supérieur général (de 1629 à 1641). Les actes de l'assemblée générale de 1634 en insérèrent la première partie. Dès que cette méthode fut connue, tous les hommes compétents, tous les esprits élevés en apprécièrent le mérite et en pressentirent le bienfait. Elle fut particulièrement goûtée par l'éminent ministre de Louis XIII, auquel les intérêts de l'éducation publique tenaient tant à cœur. Le P. de Verneuil, premier supérieur de Juilly, nous apprend que Richelieu estimait infiniment la méthode du P. de Condren, dont celui-ci lui avait donné lui-même l'explication. Le grand cardinal exhorta des personnes de haute condition à s'en servir pour leurs enfants, et lorsqu'en 1640 il obtint du roi l'établissement d'une académie et d'un collège royal jdans sa ville natale de Richelieu, il reproduisit, dans le plan d'études qu'à son tour il rédigea pour cette nouvelle académie, tous les principes du P. de Condren. Après la mort de l'illustre Oratorien, le P. Morin, appelé par un ordre du nouveau général, le P. Bourgoing, à compléter le ratio studiorum, étudia les règlements des plus célèbres collèges et s'entoura des lumières des hommes les plus autorisés dans la pédagogie : il ne put rien trouver de mieux. Plus il compara, plus incontestables lui apparurent les avantages de la méthode du P. de Condren. Il aurait voulu qu'elle fût adoptée dans tous les collèges de France, et il en fit la base de ses règlements d'études

publiés en 1645. D'autres grands instituteurs de cette époque du XVII* siècle rendirent un témoignage aussi hautement approbateur à la méthode du P. de Gondren. Les Petites Ecoles de Port- Royal l'adoptèrent; elle fut sanctionnée par les travaux des Lancelot, des Antoine Arnault, et vigoureusement défendue par des linguistes comme Tanneguy-Lefèvre. Cette méthode d'enseignement, plus simple et plus facile pour les commençants, plus complète pour les classes supérieures, n'a pas été, nous l'avons déjà dit, sans influence sur la réforme ultérieure de tout notre système pédagogique. Et lors de la réorganisation de l'Université en 1807, le grand-maître, M. de Fontanes, qui avait eu pour précepteur dans sa j eunesse M. Ballard, un des oratoriens de Juilly, n'emprunta-t-il pas une partie de ses règlements à l'Oratoire?

Disons quelques mots des principales innovations et des perfectionnements que recommandait la méthode instituée par le P. de Condren et développée par ses successeurs.

1° L'étude du français. Dans les méthodes de l'Oratoire un point nous frappe tout d'abord et mérite d'être particulièrement remarqué aujourd'hui, c'est l'importance toute nouvelle donnée à l'étude du français. A une époque où le français était presque entièrement banni des classes, le P. de Gondren en fit la base de l'étude du latin et du grec ; il prescrivit que l'usage du latin ne fût obligatoire qu'à partir de la quatrième ; il établit à Juilly une classe spéciale de grammaire, la sixième, qu'il destina à l'enseignement pratique et élémentaire des règles et de l'orthographe française. Plus tard il fut établi à Juilly une classe de septième, exclusivement consacrée à l'explication des éléments de la grammaire française, aux exercices de l'orthographe usuelle et aux premières notions de l'histoire sainte. Les catéchismes avaient coutume d'être faits en latin dans presque toutes les classes. Le P. de Gondren voulut qu'ils fussent faits en français jusqu'à la seconde exclusivement. Il prescrivit également que les leçons d'histoire fussent toujours données en français.

A l'instar du P. de Gondren, Richeheu, dans le plan d'études qu'il rédigea pour le collège royal fondé par lui dans sa ville natale, inséra ces deux prescriptions : une étude approfondie de la langue française ; l'enseignement de toutes les matières en cette langue, à l'exemple des nations les plus illust7^es de l'antiquité, qui ont fait le semblable en leur langue naturelle. Les successeurs du P. de Gondren agrandirent successivement

LES MAISONS D ÉDUCATION DE l'oHATOIRE. 117

le cercle des études françaises dans les collèges de l'Oratoire. Leur exemple ne resta pas sans imitateurs. Cependant qui ne sait combien, par l'effet de la plus aveugle et de la plus désastreuse routine, l'étude du français resta généralement arriérée jusqu'à notre époque ? Aujourd'hui même, peut-on dire que l'étude de la langue française admise dans les programmes et prescrite par les règlements soit entrée sérieusement dans les habitudes delà plupart des maisons d'éducation? Non certes. Que pendant le cours si long des études auxquelles on s'apphque avant d'être déterminée une profession, notre jeunesse apprenne à grandissime peine à construire quelques misérables mots, et que souvent elle ne sache que fort imparfaitement l'orthographe la plus usuelle, c'est là une honte bien grande, un malheur bien grand; cependant c'est un fait, hélas ! encore trop commun et contre lequel nous ne voulons négliger aucune occasion de nous élever.

Certes personne n'aime plus que nous les études latines et grecques bien entendues ; mais nourrir les enfants de grec et de latin jusqu'à la saturation ne suffit pas. 11 faut que les jeunes gens prennent possession des richesses que nous avons dans notre idiome en même temps qu'ils travaillent à acquérir celles du dehors. Donner le pas, dans toute éducation, à la langue materternelle, au lieu de la laisser en arrière comme on fait si souvent, voilà ce que la raison demanderait. Et quand nous parlons de la langue, il est bien entendu que nous comprenons sous cette expression la httérature. Notre littérature française, si belle, si féconde en chefs-d'œuvre de tous les genres, comment peut-on n'en pas tirer un meilleur parti dans l'éducation de la jeunesse française ? Qu'on vante les chefs-d'œuvre des littératures anciennes, nous mêlerons notre voix à celle des conservateurs des pures traditions classiques ; mais qu'on ne prétende pas que ce soit dans la tombe de ces peuples morts depuis dix-huit siècles que se trouve le dernier mot de l'esprit humain ; qu'on n'aille pas jusqu'à attribuer aux littératures grecque et latine une menteuse supériorité sur la littérature française envisagée dans ses diverses périodes et dans ses développements successifs.

Nous avons eu plusieurs fois, depuis un an, l'occasion de développer ces idées devant les nouveaux Oratoriens, à Juilly et à Saint-Lô, en nous adressant soit aux maîtres et aux élèves, soit aux maîtres seulement. Nous avons rencontré une complète sympathie d'idées.

118 LES MAISONS d'ÉDUCATION DE L^ORATOIRE.

N'est-ce pas d'ailleurs un membre du nouvel Oratoire, le P. H. de Valroger, ce penseur profond, qui a écrit celte page où la supériorité de notre littérature nationale est si bien mise en relief, malgré certaines appréciations contestables?

« Notre littérature française du xvii« siècle ne manque assurément ni d'éclat ni de solidité ; elle résume et souvent elle surpasse presque toutes les œuvres les plus belles de l'antiquité, soit chrétienne, soit païenne. Un système d'éducation qui aurait pour résultat de la faire connaître à fond, et de prép.irer a l'imiter, à la continuer, pourrait donc, si je ne m'a!)use, former des esprits plus brillants tout à la fois et plus viguureux que la plufiartde nos bacheliers et que plusieurs de nos licenciés. Le Té émaque et 1"S Martyrs ne sont-ils pns phis d ^nes, sous ceitains rapports, que VOdyssée ou les Géorgiques, d'occuper noire jeunesse et les loisirs dt- notre âge mùr? Les Dialogues de\ moris de Féuelon n'ont-ils pas cent fois plus de valeur que ceux de Lucien? N'oU'rent-ils pas même a des hommes faits une récréation utile et agréable?

« Les fables 'ie Phèdre et même celles d'Ésope sont loin de valoir celles de Fenelon et de La Fontaine. La Bruyère est très-supérieur à Théophraste.Les chefs-d'œuvre dramatiques de Corneille, de Racine tt mémi; de Voliaire sont ()Our le moins aussi admiraliles et beaucoup plus accessibles que ceux d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide ; Aristophane, IMaute et Térence oni élé surpassés par Molière, et, dans un genre plus sérieux, Montaigne, Descartes, Pascal, Maiehranche, Nicole, Leibni'.z, etc., on* pour nous un tout autre intérêt que le de Amicitia, le de Senectute, les Tuscula7ies, le de Officiis, ou les traités de Sénèque, de Plutarque, d'Epictète et de Marc-Aurèle (i). »

Les nouveaux Oratoriens ne se contentent pas d'avoir un goût spéculatif pour la langue et pour la littérature française. Voici comment ils le traduisent en pratique.

La buitième et la septième, cette funeste institution universitaire, sont presque exclusivement françaises. Ces messieurs seraient tout disposés, comme nous les en avons pressés vivement, à ne faire commencer le latin qu'en sixième. Ils comprennent que cette innovation, ou plutôt ce retour aux anciens usages, ne servirait pas moins les études latines et grecques que les études françaises.

Des exercices français, très-sérieux, se font régulièrement dans toutes les classes, lectures, explications, compositions.

Les sujets de composition donnés aux élèves sont très-variés et toujours très-attentivement préparés parles maîtres. Les rédactions de catéchisme, faites avec le plus grand soin, ne contribuent pas peu à former les élèves au bon style français.

Les lectures françaises sont favorisées tout en étant surveillées et modérées comme il convient. Les livres frivoles sont presque aussi rigoureusement interdits que les mauvais livres.

Au réfectoire on ne lit que des ouvrages qui ont un m.érite lit-

1) II, de Valroger. du Christianùme H du Paganismt dont l'Enseignement, p. 114-117.

LES MAISONS d"kDUCAÏIO\ DE l'oRATOIKE. 119

lerairo sérieux. Voici les titres des principaux livres qui out été lus ces dernières années àSaint-Lô, au réfectoire de h première division :

V Histoire de France, de M. Trognon ; Y Histoire de France racojitée à ?nes petits enfants, de M. Guizot; les Epopées françaises, de M. Léon Gautier; Y Histoire de la littérature française, de M. Frédéric Godefroy ; les Moines d'' Occident, de M, de Montalembert ; les Vies du P. Lacordaire et du P. de Ravignan^ de M. Gauchy ; Y Histoire de S. Amhroise, de M. l'abbé Baunard ; les Prédicateurs avant Bossuet, de M, Jacquinet ; Bossuet oraleur, de M. Gandar.

A Saint-Lô les élèves de rhétorique et de seconde sont assez forts pour faire remonter leurs études sur la littérature française jusqu'aux premières origines de la langue. On a vu figurer dans la liste des livres lus au réfectoire delà première division les Epopées françaises, dont l'auteur, qui n'est pas seulement un vulgarisateur, mais un critique plein d'idées et de vues originales, s'est proposé un double but, premièrement résumer dans un corps d'ouvrage, vulgariser sous une forme nouvelle et dans un style clair, ardent et agréable, tous les travaux de ses devanciers qui ont eu pour objet la littérature épique de la France, et secondement compléter ces travaux par les résultats de ses propres recherches. Lire ne suffit pas. Les studieux rhétoriciens de Saint-Lô ont fait, sur l'ouvrage du savant lauréat de l'Académie des inscriptions, des compositions dont nous avons pu apprécier la solidité et le bon style. Des travaux analogues ont été faits sur le grave ouvrage de M. Gaston Paris, Charlemagne d'après les chansons de geste. Enfin nous avons vu plus d'un travail intéressant pour les séances littéraires tiré de la Chanson de Roland lue par fragments que les professeurs avaient soin de rclior entre eux au moyen d'analyses et de critiques littéraires.

M. Léon Gautier a solidement prouvé que, dans nos premières chansons de geste,telles que le /Wrt;nc?,ramourde« douce France» ne domine pas moins que celui de l'Église, que, dès la fin du xi« siècle, le patriotisme, qu'on croit si moderne, existe pur et ardent. C'est assurément une des raisons pour lesquelles la Chanson de Roland est si bien goûtée par nos braves jeunes gens de Saint-Lô, dont l'âme est si française : nous n'oublierons jamais la manière dont ils l'ont montré devant nous.

A Saint-Lô et à Juilly, outre les prix de narration française et

120 LES MAISONS d'ÉDUCATION DE L'ORATOIRE.

de discours français, un prix est accordé à ceux qui récitent le mieux les plus beaux passages des classiques.

On donnait autrefois à Juilly un prix d'histoire littéraire (1). Nous sommes heureux d'avoir pu déterminer récemment ces messieurs à le rétablir. Pour l'enseignement et pour l'étude de l'histoire de la littérature française, les maîtres et les élèves, à Juilly et à Saint-Lô, se servent principalement des divers ouvrages de M. Frédéric Godefroy.

A Juilly, comme à Pontlevoy, à côté du cours classique dont la base est l'enseignement du latin et du grec, existe un cours tout français qui comprend, avec l'étude sérieuse de la langue maternelle, les langues allemande et anglaise, l'histoire, la géographie, les mathématiques, les sciences nalurelles , le dessin, la musique vocale, et, en outre, des cours spéciaux sur l'agriculture, la fabrication et le commerce. Dans ces cours, destinés seulement à un petit nombre d'élèves que des causes majeures empêchent de faire des études latines, les mesures les plus effectives sont prises pour qu'à l'aide seule du français toutes les notions essentielles qui constituent l'éducation libérale soient enseignées solidement.

2° L Enseignement du latin et du grec. — Le F, de Gondren reculait le commencement des études latines et grecques, mais il ne les négligeait pas, et même il composa une Nouvelle Méthode en langue française, à l'usage de V académie de Juilly , pour apprendre avec facilité les principes de la langue latine, où sont expliqués les genres, la syntaxe et la quantité dans un ordre clair et concis tout ensemble. Cette méthode était plus simple et plus facile pour les commençants, plus complète pour les classes supérieures.Ne croyant pas que les élèves fussent capables de composer dans une langue aussitôt qu'ils en avaient appris les premiers éléments, le P. de Gondren voulait qu'ils ne fussent mis au thème qu'après que de fréquents exercices d'analyse grammaticale et logique sur des textes latins, précédantla traduction, leur auraient donné une habitude suffisante de la langue, de ses règles, de ses locutions et de ses tournures de phrases. Les premiers thèmes devaient être des thèmes d'imitation d'après l'auteur latin en cours d'explication, faits en classe de vive voix. Jusqu'à la Révo-

(1) Distribution des prix de 1837, présidée par M. lîerryer. En 1834, M. Douaire, professeur dhisioire, exposait les idées qu'on s'était faites k Juilly sur l'enseignement de rbisloire de la iiuéralure.

LES MAISONS d'ÉDUCATION DE l'oRATOIRE. 121

lution la méthode des versions et des explications précédées de quelques notions de grammaire continua d'être plus en usage à Juilly que celle des thèmes. Nous sommes tout à fait d'avis qu'on donne le pas à la version ; mais dès que l'élève est devenu sérieusement capable d'être mis au thème, il faut que le thème soit regardé comme un exercice fondamental qu'on ne pourrait négliger sans le plus grave préjudice.

Ce qu'il nous paraît le plus important d'imiter dans la méthode anciennement suivie à l'Oratoire pour apprendre le latin, c'est de multiplier les exercices parlés, c'est de faire plus d'épreuves orales que d'épreuves écrites. Ce sera imiter en même temps la méthode usitée dans les petites écoles de Port-Royal, où l'usage de la traduction de vive voix produisait d'excellents fruits.

Nous rappellerons encore aux nouveaux Oratoriensla pratique d'un des plus illustres directeurs de Juilly, après la Révolution. M. de Salinis voulait qu'on s'appliquât à surprendre le secret des procédés par lesquels la nature révèle en si peu de temps et sans aucun effort, à une jeune intelligence, les mystères d'une langue vivante, pour les appliquer à l'étude des langues mortes (1). Le directeur des études sous M. de Salinis, M. de Gourgas, substituait dans les classes inférieures, au dictionnaire et au rudiment si rebutants pour l'enfance, une suite d'exercices de vive voix et d'exercices au tableau, excitant leur attention et leur mémoire et stimulant leur émulation. En étude les élèves avaient à faire plutôt des reproductions, des explications de la classe que des devoirs nouveaux.

Dans le séjour que nous avons fait à Juilly au commencement de l'année scolaire 1871-1872, nous avons entretenu de ces idées MM. les professeurs, qui avaient bien voulu nous demander une conférence sur cette importante matière. Les méthodes que nous venons de rappeler ont été appréciées; il a été particulièrement convenu que les professeurs des premières classes de français et de latin feraient faire à leurs élèves le plus possible d'exercices parlés, le plus possible aussi d'exercices écrits sur le tableau noir, enfin qu'on ne négligerait aucun moyen pour ne pas trop assujettir les jeunes enfants à la station assise. Enfin, nous avons fait reconnaître la nécessité de ne donner en général , pour sujets de thèmes, que des traductions d'auteurs latins ou

(1) Discours Ji la distribution des prix de 1832.

122 LES MAISONS d'ÉDUCATION' DE l/ORATOIRE.

grecs, do sorte quo le corrigé fût toujours un texte pur.Nous ne doutons point quo ces améliorations introduites dans les classes élémentaires ne conLribuent beaucoup à relever le niveau des études de cette maison et à lui rendre son ancienne splendeur. Le P. de Gondren avait pour ainsi dire inscrit en tête de sa méthode ces mots : « Étude du grec aussi complète que celle du latin. » Ce[)endaiil renseignement du grec ne fut jamais aussi solide que celui du bi'.in dans les collèges de l'Oratoire. D'après ce faux raisonnement qu'il suffit d'entendre le grec qu'on ne parle ni n'écrit, tandis qu'il faut entendre et parler le latin comme sa langue natui'elle, le thème grec était exclu ; on se contentait de l'explication des auteurs. Aujourd'hui le thème grec est cultivé à Juilly aussi bien que la version. A la distribution des prix de 1868, voyant l'Université contrainte par une ordonnance ministérielle inintelligente d'abandonner l'étude du grec, M. Vitet s'adressait chaleureusement aux professeurs de cette maison, héritière de toutes les bonnes traditions, pour leur recommander ce proscrit, cet enfant abandonné, pour les conjurer de le recueillir et de l'honorer comme il le méritait. Celte prière a été entendue, elles Oratoriens de Juilly, ainsi que leurs confrères de Saint-Lô, ont mis le grec à sa vraie place, au sommet de leur enseignement, comme une des plus nobles créations, un des plus beaux instruments de culture intellectuelle dont Dieu ait fait présent aux hommes, selon l'expression de l'éminent académicien.

Être capable de traduire un auteur grec ou latin ne suffit pas. II faut connaître les littératures. On le comprend fort bien à Juilly et à Saint-Lô, et nous connaissons peu de maisons où les élèves soient aussi réellement abreuvés de la lecture des auteurs eux-mêmes, soient aussi bien et aussi tôt mis face à face avec l'antiquité.

?)° L'histoire et la rjéofjraphie. — L'enseignement de l'histoire fut tardif dans la plupart des collèges. L'Oratoire, dès la première assemblée do la Gongréuation, le prescrivit pour toutes ses maisons, et il eut à Juilly, dès l'origine, la place qu'il méritait : il la garde dignement dans le nouvel Oratoire. Nous avons vu à Juilly des hommes très-distingués de Paris faire, devant les classes supérieures, des conférences sur la période moderne de l'histoire de France, telles qu'on aurait pu les faire à la Sorbonne ou au collège de France, et il nous était facile de lire sur la

physionomie des jeunes auditeurs, qu'on n'avait trop présumé ni de leur acquis antérieur, ni de leur maturité d'esprit: assurément ils étaient capables de tirer de ce haut enseignement de fécondes leçons.

La géographie était aussi soigneusement étudiée que l'histoire dans les collèges de l'Oratoire. Les livres étaient bons, les professeurs habiles, et, ce qui était alors une nouveauté, pour faciliter davantage aux enfants une connaissance exacte de la géographie, de grandes cartes murales ornaient kurs classes et leurs salles d'étude. Le nouvel Oratoire tiendra à honneur de garder fidèlement cette tradition. Il voudra que la connaissance parfaite de la géographie soit un des caractères auxquels on reconnaisse ses élèves.

La légèreté française n'a pu oublier encore dans quelle mesure l'ignorance de la géographie a contribué à nos récents malheurs. Cette ignorance était souvent presque aussi crasse chez le général que chez le simple soldat ; et, comme pour rendre encore plus funestes les conséquences de cette ignorance dont nos ennemis riront longtemps, on sait jusqu'où alla l'incurie des chefs, notamment pour les cartes géographiques. Quel cœur patriotique ne frémit encore à se rappeler tant de faits douloureux, celui-ci par exemple : Il y avait à Metz une belle collection de cartes des provinces allemandes; mais on avait laissé à Paris celles des départements frontières. L'industrie privée avait agi comme les états-majors, et le « théâtre de la guerre » qui s'étalait aux vitrines encore au lendemain de Wissembourg, c'était le cœur de l'Allemagne. L'armée de la Loire no trouva pas en province, dans les départements mêmes où elle lutta, les cartes qui lui étaient indispensables.

Pour éviter le retour de pareilles fautes et des châtiments dont elles furent punies, il faut que les maisons chrétiennes d'éducation secondaire donnent l'exemple d'attacher une grande importance à la connaissance de la géographie envisagée principalement au point de vue militaire, et comprenant l'art de dresser des cartes, non pas seulement des cartes ordinaires, mais aussi des cartes stratégiques. Il faut que tous nos jeunes collégiens, lycéens, séminaristes de neuf ou dix ans arrivent à connaître à fond la France et l'Allemagne, et que durant tout le cours de leurs études classiques ils s'affermissent dans cette science en l'embrassant dans tous ses détails, surtout dans ses détails pra-

124 LES MAISONS d'ÉDUCATIOX DE l'oP.ATOIRE.

tiques, dans ses applications à nos grands intérêts nationaux . Nous sommes certain que, sur ce terrain encore, les maisons chrétiennes d'éducation ne voudront se laisser devancer par personne.

4° La philosophie. — Au xvn* et au xviii^ siècle, nous n'avons rencontré rien de particulièrement remarquable quant à l'enseignement de la philosophie à Juilly ; mais, à notre époque, nous y trouvons l'exemple et les travaux de M. Bautain, « ces doctrines supérieures de philosophie chrétienne, qui ont été tellement élaborées par une vie tout entière d'études et de méditations, si exactement éprouvées par les juges les plus experts, si sévèrement coordonnées selon les doubles exigences de la raison et du dogme (1). » Les cahiers de M. Bautain ne sont pas, comme autrefois, enseignés d'abord dans de simples conférences, puis dans un cours régulier de philosophie; mais les professeurs les consultent toujours avec un grand profit.

Le professeur de philosophie de Saint-Lô, le R. P. Bouscaillou, est auteur d'un Précis de Philosophie mis e)î rapport avec le programme du baccalauréat et augmenté ù.'mi Traité sur la Dissertation philosophique, et d'un Précis synoptique de V Histoire de la Philosophie et des Auteurs philosophiques pi'escrits pour le baccalauréat.'^ on?, désirerions que ces excellentes méthodes fussent admises dans tous les collèges chrétiens, et au delà, s'il était possible.

5° Les sciences. — Une grave objection se présente tout de suite à l'esprit des maîtres expérimentés contre l'enseignement des sciences, spécialement des sciences abstraites ; c'est, comme le disait un des directeurs les plus distingués du nouveau Juilly, c'est que les sciences abstraites ne présentent elles-mêmes aucun intérêt à de jeunes intelligences, et ne leur fournissent aucune pensée d'une application morale. Rien qui éclaire l'homme sur lui-même, sur la société, sur le monde, sur Dieu. Rien qui parle à l'imagination, qui forme le goût, qui révèle le beau, qui le fasse aimer. Rien qui aille à l'âme, qui la réveille et l'électrise, qui la porte à l'action et la détermine au bien.

Mais qu'une inspiration supérieure anime de son souffle tout l'enseignement; que la bienfaisante influence des lettres se mêle à l'enseignement des sciences, que le religion y verse son arôme préservateur, religio aroma scie?îtiarum, et tout danger disparaî-

î) Discours prononcé par l'abbé Cari U la distribution des piixde 1818.

. tra. Les partisans les plus déclarés des belles-lettres, tout en maintenant que le rôle des sciences doit être inférieur à celui des lettres dans l'éducation, reconnaîtront sans peine que ce rôle doit être grand. A l'heure où nous vivons il n'est pas un esprit qui pût songer à l'amoindrir. Aujourd'hui que partout l'étude des sciences est organisée de manière à satisfaire ceux qui se plaignaient avec raison qu'on accordât' trop aux magnificences d'une éducation toute de luxe, toute tournée à l'ornement de l'esprit , sans application à la vie positive , nos instituteurs chrétiens sauront donner à leurs élèves un enseignement scientifique relativement aussi fort que l'enseignement classique, combiner l'enseignement perfectionné des lettres et l'enseignement progressif des sciences. M. Vitet le proclamait justement dans son beau discours à la distribution des prix du collège de Juilly du 30 juillet 1868 : a C'est l'honneur de l'ancien Oratoire, dans un temps où les sciences physiques n'avaient ni l'éclat ni la vogue qu'elles ont acquis de nos jours, de leur avoir offert la plus large hospitalité, quel que fût le penchant bien connu de cette Congrégation pour les lettres (1). A Juilly notamment, les sciences exactes étaient l'objet d'un enseignement spécial qu'illustrèrent les Prestet, les Leiong, les Mazières, les Ame, pour les mathématiques, les Bisson, les de la Mare, les Duhamel, pour la physique. Tout ce que nous avons vu nous a convaincu que les Oratoriens de Saint-Lô, comme ceux de Juilly (2), suivent fidèlement cette tradition; les deux maisons sœurs comprennent parfaitement que le résultat des premiers travaux de la jeunesse doit être non-seulement d'aplanir l'entrée aux connaissances solides, mais de les faire pénétrer déjà dans le sanctuaire de la science, afin que l'élève qui a fait des études classiques soit plus capable que tout autre de remplir sa mission individuelle et sociale.

De bonnes méthodes et de bons professeurs ne suffisent pas pour faire la force des études d'une maison. Il faut en outre que tous les élèves suivent régulièrement le cours des études, que les

(1) Discours de M. l'abbé Cari k la distribution des prix de 1818.

(2) Voir le programme de l'enseignement scientifique de Juilly, exposé par M. Menaud dans le Palmarès de 1832.

professeurs ne laissent aucun traînard dans la marche commune, que jamais il n'y ait d'avancement de classes sans progrès de savoir bien constaté. C'est encore là une des excellentes traditions de l'Oratoire qu'il importe de maintenir inviolablement : tous les ans, huit jours avant les vacances, le général de l'Oratoire venait lui-même faire la visite de l'académie de Juilly et présider aux examens des classes et aux exercices publics des élèves. Ces épreuves imposantes et sévères décidaient du passage dans une classe supérieure. Ce n'est qu'avec des élèves ainsi éprouvés et de force à peu près égale, qu'une classe entière peut travailler et marcher sûrement et rapidement.

Un des prôtresqui présidèrent à la renaissance de l'Oratoire, dans un éloquent discours, demandait à l'Église, pour faire face aux périls des temps nouveaux, « une nouvelle manifestation de lumière chrétienne, de science et de raison chrétienne, de sagesse catholique (1). » C'est dans les éducateurs de la jeunesse qu'il est particulièrement désirable que ces dons éclatent. Nous avons la confiance qu'ils brilleront d'une lumière de plus en plus vive chez les membres du nouvel Oratoire, cet ordre ressuscité pour ainsi dire d'hier, et qui ne cessera de grandir et de se fortifier en prenant, par l'effet du temps, plus de cohésion ; cet ordre qui, nous en sommes sûr, servira grandement, par la part qu'il prendra à l'œuvre de l'éducation de la jeunesse, à préparer la régénération de l'Europe chrétienne dans la vraie vie évangélique, ce qui sera en même temps rapprocher l'heure du rétablissement d'un équilibre européen où la France retrouvera sa place providentielle et nécessaire.

Voulez- vous que les éducateurs de Saint-Lô et de Juilly accomplissent des prodiges, ah ! parlez-leur de la religion ; mais parlezleur aussi de la patrie. La patrie, nous sommes certain que nulle part on n'aime plus sa gloire, on ne souffre plus de son humiliation que dans les maisons de l'Oratoire. Ecoutez le supérieur de Saint-Lô, leR. P. Durel, parler aux élèves et aux parents, à la distribution des prix de 1871 :

(t) p. Gralry, Discours sur le devoir intellectuel des chrétiens au xix» siècle.

« Il faut, pour sou honneur et dans l'intérêt de son avenir, que la France garde, implacable et toujours vive, la mémoire de sa défaite et de son ennemi. Autrefois un roi de Perse, l'histoire nous l'apprend, mit sa gloire dans un pareil souvenir, et partout, au milieu des fêtes, des festins et des triomphes, un esclave le suivait, répétante, son oreille :« Roi, souviens -toi des Athéniens.» Ah! sans doute les Prussiens de Bazeille ne sont pas les Athéniens de Marathon, et la France chrétienne n'est point la Perse idolâtre, pour nourrir d'inextinguibles haines. Mais l'Allemagne a si odieusement abusé de ses avantages ! Ce n'est point son triomphe et le moyen de s'agrandir qu'elle a poursuivis contre nous ; c'est notre ruine et notre honte ; et voilà pourquoi il nous est défendu d'oublier. »

Nous pourrions citer bien d'autres paroles et signaler bien des faits pour montrer combien le patriotisme est profond chez les maîtres et chez les élèves, àSaint-Lôetà Juilly :àSaint-Lô, dontla jeune renommée est déjà si grande ; à Juilly, cette antique maison « si chrétienne et si française (1). >• — « Travaillez et Dieu travaillera, » disait Jeanne d'Arc au duc d'Alençon. Tel est l'esprit qui anime constamment et en tout nos chers Oratoriens.

A tout ce qu'ils font ne pourraient-ils pas encore ajouter une chose? Ah! nous le demandons bien instamment à leur patriotisme. Nous voyons qu'à Juilly, depuis 1831 jusqu'en 1835, la distribution des prix était précédée par des exercices d'équitation suivis par les élèves dans le parc du collège, et que ceux qui s'étaient le plus distingués recevaient des éperons et des cravaches d'honneur des mains du commandant du manège royal. Nous apprenons même qu'en ces derniers temps et jusqu'à la guerre des exercices d'équitation, avec les prix traditionnels, étaient encore usités à certains jours, en particulier le matin de la distribution des prix. Aujourd'hui nous voudrions qu'à Juilly et à Saint-Lô l'on n'hésitât pas d'établir des exercices militaires réguliers, à l'instar des collèges de l'Etat et de quelques collèges libres, comme Pontlevoy (2). A l'heure douloureuse où nous vivons, et en face des inéluctables nécessités de l'avenir, M. Yitet

(I; Allocution de Mgr l'évèque de Meaux a la distribution des prix de 1831.

(2) Nous apprenons que le service militaire réf{ulier vient d'être institué à Juilly. Le ministère de la guerre a donné vingt-cinq fusils. Les élèves fout déjà les exercices de démontage, de remontage, et apprennent à entretenir un fusil. Bientôt ils s'exerceront au tir avec la carabine Flaubert.

128 LES MAISONS D'ÉDUCATION DE L'oRATOIRE.

ne désapprouverait plus, nous en sommes sûr, ce qu'il appelait en 1868 « l'introduction des habitudes de caserne dans le sanctuaire des études, et la part faite au mousquet dans les exercices de grammaire. »

Le nouvel Oratoire peut être fier de ses deux grands collèges, où fleurit Téducation la plus saine, la plus chrétienne, la plus patriotique jointe à un système d'instruction complet et harmonique, lequel fait marcher avec ordre et mesure tout ce qui est nécessaire au développement de l'homme.

Il commence une autre œuvre de la plus grande importance. Au moment même où paraît cette étude, il s'est ouvert, au Marais, un grand externat — du genre de ceux deM.l'abbéThenone, sous la direction d'unOratorien qu'il suffit de nommer pour inspirer à tous ceux qui le connaissent confiance et joie, le P. Nouvelle. Qu'on se rappelle l'étude de son confrère, le P. Lescœur, l'Etat maître de pension , et l'on comprendra quels services V Ecole Massillon est appelée à rendre, et combien son concours sera précieux pour amener progressivement, pas à pas, une grande transformation dans l'éducation publique d'où dépendra le salut de la société contemporaine : everso succurrere seclo.

Mais comment l'Oratoire, encore si peu nombreux, peut-il suffire à tant de choses ? C'est le secret du dévouement religieux. Un seul homme fait et fait bien le travail de quatre ; tous se sacrifient sans relâche et allègrement à ce labeur écrasant,qui ne sera jamais suivi de repos, si ce n'est du repos final. La devise de ces admirables instituteurs de la jeunesse, c'est la devise héroïque d'Antoine Arnauld : « J'ai l'éternité pour me reposer. »

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