S Y. — CONCLUSION
(Entretien de Pascal avec M. de Saci.) (Janiier 1655.)
i. Ëptctéte. — Le Miimiel d*Épictcle fut traduit plusieurs fois en français dès le seizième siècle et au conmmencement du dix-septième. Pascal le lut et le médita. Il avoua même que a ses deux livres les plus ordinaires avaient été Ëpictète et Montaigne ». Aussi, à la fin de 1654, lorsqull se convertit définitivement, non pas à la religion catholique» dont il ne s*était jamais écarté, mais au jansénisme, et que son nouveau directeur, M. Singliu, jugea bon de Teuvoyer à Port-Royal, a où M. Arnauld lui prêterait le collet en ce qui regarde les hautes sciences, et où M. de Sacy lui apprendrait à les mépriser », le premier entretien qu'il eut avec ce dernier (janv. 1055) fut sur ces lectures philosophiques qui l'avaieut tant intéressé jusqu'alors.
Pascal fait d'abord le plus grand éloge d'Épictète, « un des philosophes du monde qui ait le mieux connu les devoirs de l'homme ». Deux choses en lui l'ont surtout frappé : d'abord le caractère oulré^ de ses préceptes, un détacbement et un renoncement qui semblent faire de ce Stoïcien un ascète cbrétien; puis une soumission non moins chrétienne en apparence à la volonté divine, ou, ce qui est la même chose, à l'ordre du monde. .
e. Montaii^ne. — A l'austérité d'Épictète il oppose ensuite, comme par contraste, le relAchement de Montaigne. La différence entre ces deux philosopbes n'éclate pas seulement dans leur morale. Au dogmatisme impérieux des Stoïciens, Montaigne répond par un scepticisme railleur. Épictète assurait que l'ame est une portion de la substance divine, que celle-ci existe, par conséquent, répandue dans tout l'univers; il n'avait pas la moindre incertitude à ce sujet. Mais Montaigne, la religion mise à part, doute de tout le reste. Et son doute porte principalement sur les plus hautes vérités métaphysiques ou morales, celles qui tenaient
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au cœur des Stoïciens. Il D*y trouve que contradielions, antinomies, comme dira Kant; les affirmations les plus opposées lui paraissent également vraisemblables. Et n osant même pas dire : « Je ne sais », ce qui serait encore affirmer quelque chose, il dit : « Que sais-je? », dont il fait sa devise, eu la mettant sous des balances qui, pesant les contradictions, se trouvent dans un parfait équilibré.
Mais, les vérités morales devenues incertaines, il ne reste pour nous conduire dans la vie que les instincts, le plaisir, rintérêt, et Montaigne se rapproche singulièrement d'Épicure. Lui aussi s'était montré sceptique à l'égard d*uue vérité comme d'un souverain bien qui ne dépendraient plus des sens, et il n'admettait pour toute règle que la sensation avec son caractère affectif, plaisir ou douleur. La vertu suprême devenait la prudence, et c'est la piudence aussi que recommande Montaigne. Encore ne faut-il pas qu'elle nous cause trop de soin. Vivons plutôt au jour le jour, le plus commodément possible, sans oublier qu'à l'égard des choses de la vie, comme des problèmes philosophie quts, « l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête b:en faite ».
S. Nolation de raniinomie. — l'ascal juge alors Épictète et Montaigne, qu'il appelle «les doux plus illustres défen seurs des deux plus célèbres sectes du monde et les seules conformes à la raison ». Il reproche au premier, après avoir connu les devoirs de l'homme, de ne pas reconnaître son impuissance; à l'autre, de n'avoir montré que cette impuissance en toutes choses, pour le vrai comme pour le bien, sans reconnaître que nous avons cependant les plus sérieuses obligations. Epiclète, pourrait on dire, n'a vu que les parties nobles de l'humanité, Montaigne seulement les parties honteuses; l'un, les hauts sommets, et l'autre, les basfonds. Et tous deux ont raison, ajoute Pascal, au moins en ce qu'ils affirment. — Toutefois n'y a-t-il pas contradiction à dire, d'une part, que l'homme est capable de vérité et de bonté morale, (|u'il est presque un dieu, et, d'autre part, qu*il De saurait, quoi qu'il fasse, s'élever au-dessus des Lôtes? Est-ce bien du môme homme que l'on parle? Non
certes ; il y a deux hommes en nous, l'un qui ressemble à celui d*Épiclète, l'autre qui est tout à fait celui de Montaigne. Avant le péché originel, Thororae avait les perfections que les Stoïciens croient qu il possède encore ; depuis le péchéy il est tombé dans le triste état qu*a si bien décrit Montaigne. Hais celui-ci semble avoir oublié que Thomme conserve néanmoins des traces de sa première grandeur, comme Épictète a fermé les yeux sur la misère présente, ne voulant voir que notre ancienne dignité. Ces deux philosophes seront mis d*accord par l'Évangile qui accepte ce que dit chacun d'eux, mais en le complétant par ce que dit l'autre. 11 renchérit même sur eux tous : c car, dit Pascal, si les uns sont pleins de la pensée de la grandeur de l'homme, qu'en ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de l'Évangile, qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu? Et si les autres se plaisent à voir l'infirmité de la nature, leur idée n'égale plus celle de la véritable faiblesse du péché, dont la même mort a été le remède. » Lé dogme de la chute et celui de la rédemption permettent seuls de comprendre que des choses, partout ailleurs incompatibles» se trouvent réunies dans l'âme humaine.
4. nystlclnnie et ratloaallsine. — Tout en admirant la profondeur d'un tel jugehient, on peut douter qu'il rende pleine justice au moins à Épictète Quant aux sceptiques de l'antiquité, à défaut de Montaigne, il ne faudrait pas non plus les maltraiter plus qu'ils ne méritent. Presque toujours leur doute ne visait que les spéculations métaphysiques et s'arrêtait devant les vérités morales. Cléanthe lui-même rendait hommage à la vertu de l'Académicien Arcésilas : « S'il supprime le devoir par ses discours, disait-il, il le rétablit par ses actions. » Ajoutons d'ailleurs que Cléanthe l'accusait par là même d'inconséquence, o Je n'aime pas la flatterie, avait répondu Arcésilas. — Est-ce donc là flatter, reprit le Stoïcien, que de dire qu'entre ta conduite et ton langage il y a contradiction? » ^
Mais Épictète, d'autre part, avait-il tort, en reconnaissant que nous avons des devoirs, de penser que nous sommes capables de les accomplir? Ne restait-il pas eu cela d'accord
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avec luî-môme î Plus lard, on louera Kant d'avoir conclu que nous sommes libres, uniquement de ce que nous avons des devoirs : Je dois, dira Schiller après lui, donc je puis. Les Stoïciens n*ont pas dit autre chose. Et, en effet, il serait ôontradictoire d'imposer les obligations les plus rigoureuses à qui n'aurait eu lui-même ni force ni courage pour les remplir. Cette contradiction, dont les Stoïciens n*ont pas voulu, les Jansénistes, au contraire, la proclament hautement; ils en font môme leur principal dogme. Alors, pour la résoudre, il faut recourir avec eux à Dieu. Celui-ci nous envoie sa grâce toute-puissante pour suppléer à la volonté et surtout au pouvoir de bien faire qui nous manquent. Pour toute solution, ils apportent un mystère. Mais tout philosophe a le droit de chercher autre chose, surtout s'il trouve déjà dans l'homme une croyance invincible à celte liberté dont chacun a besoin pour faire son devoir et qui ne lui fait pas défaut autant qu'on veut dire. Si néanmoins cm renonce à celle-ci sur la foi des Jansénistes, il n'est pas sur qu'on acceptera pour cela le remède qu'ils proposent à la raison humaine ; mais plusieurs renonceront du même coup au devoir, devenu impossible et absurde dans l'hypothèse de notre impuissance. De là au découragement, au désespoir même, ou plutôt de là au scepticisme de Montaigne et à la morale épicurienne, il n'y a qu'un pas; et les Jansénistes poussent à le faire ceux qui n'ont pas le courage d'accepter leur désolante doctrine.
Ce fut donc l'honneur des Stoïciens d'avoir cru à la liberté en même temps qu'au devoir. Et celui-ci, pour eux, était assez solidement établi, et le ton dogmatique avec lequel ils l'afllrmaient se justifie, si l'on songe que, suivant leur théorie, la raison de l'homme s'identifie avec la raison de Dieu, et notre âme même est une portion de la substance divine. Ne devaient-ils pas se sentir torts, puisqu'ils sentaient un dieu en eux? Mais c'est précisément celte « superbe diabolique » que Pascal ne pouvait leur pardonner. Les expressions d'Épictète « aimer Dieu, lui obéir, Ili plaire, o ne le trompent pas. Il sait, bien que ce n'était pas là un Dieu infiniment au-dessus de l'homme, comme celui
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des chrétiens, ni même un principe supérieur comme la pensée, à laquelle Âristote subordonne et suspend Thumanité avec la nature. On aurait pu trouver là un point d*appui solide, ou mieux une espérance et un recours. Or le Dieu des Stoïciens, c*était encore l'homme, mais Thomme divinisé ; c*étaitdu moins Tapothéose de ce qui paraît le plus fixe et immuable en lui, la raison avec Tordre qu'elle réclame partout. S'il en est ainsi, l'homme ne s'appuie en réalité que sur lui-même ; il ne compte que sur soi pour être heureux aussi bien que vertueux. A la place de l'humilité chrétienne, c'est donc bien l'orgueil que Pascal trouve chez Épictète, un noble orgueil, ajoutons, tant que celui-ci se contente d'avoir confiance dans les forces de notre nature pour faire le bien, une sorte de délire, en effet, quand il s'imagine voir en notre être une partie de la substance divine. Était-il donc impossible d'élever l'homme au-dessus de tout le reste dans la nature, sans en faire pour cela une divinité ?