I. Sa vie et ses ouvrage
II. Du Progrè» de* sciencen. — 1. Caractères de la science. — 2. Division des sciences. — 5. Histoire. — 4. Poésie. — 5. Philosophie. — 6. La nature. — 7. L'iiomme.
III. fiovum Organum. — 1. Les cireurs ou idoles. — 2. Induction ordinaire. — 3. Généralisation graduelle. — 4. Induction savante. — 5. Les trois tables.
IV. Conclusion. — 1. Les procédés. ~ 3. La méthode en elle-même.
§ I. — SA VIE ET SES OUVRAGES
Francis Bacon naquit le 22 janvier 1561 à Londres. Son père fut pendant plus de vingt ans lord garde du grand
I. Coosulter Bacon, sa vte, ton tempt, sa philosophie, par M. Charles de Ré- Bnittt (Parii, Didier, 185S). — Et comme édilioD celle de Bouillel, en trois Yolumes (Paris, Uachetle, l<C>i), la meilleure avant la magnifique édition anglaise de Ellis, Spedding et Heùth, 7 vol., 1879.
sceau de la reine Elisabeth. Sa mère écrivait en grec, savait la liiéologie, et, quoique zélée protestante, tolérait la liberté de penser en matière de religion. Bacon se montra de bonne heure intelligent et curieux ; les phénomènes de la nature attiraient surtout son attention. On disait qu*il avait l'esprit de sa mère. La reine Elisabeth le remarqua tout enfant, et rappela son petit chancelier. Ce ne fut pas elle cependant qui devait faire sa fortune.
Eu 1573 Bacon entra à Tuniversité de Cambridge, et il étudia au collège de la Trinité. Mais il en sortit à seize ans peu satisfait de ce qu on lui avait enseigné. Il lit ensuite un voyage en France, visita Paris et d'autres villes, et fut raj)pelé en Angleterre par la mort de son père, en 1579. Ou avait destiné Bacon à la jurisprudence. Il se sentait peu i\v goût pour ce genre d'études. KUes étiiient cependant stni unique ressource, il eut, d'ailleurs, du succès au banoaii, mais n*en restait pas moins pauvre et dans une gène huniiliautc. Le premier ministre, lord Burleigh, qui était sou oncle, loin de l'aider, se mettait plutôt en travers de ses espérances. « C'est un spéculatif», disait-il de Baron, un homme abandonné à des rêveries philosophiques; et la reine prévenue répétait: « Il a beaucoup d'esprit et d'instruction; mais, dans la toi, il montre bientôt le bout de son savoir; il n'est pas profond, u
Las d'attendre. Bacon se fit élire en 159*1 à la Chambre des conununes. Il se rangea dans l'opiiosition. Sa disgrAce fut alors complète, malgré la protection du comte d'Essex, favori d'Elisabeth. Celui-ci finit par se rendre insupportable à la reine. On connaît ses complots, son procès et sa mort. Bacon eut la faiblesse de soutenir lui-même, au nom de la Cour, une accusation capitale contre l'homme qui l'avait protégé. La reine ne l'en récompensa pas, comme il l'espérait.
Klle mourut en 1C0.1, laissant le trône au roi d'Kcosse, Jacques ^'^ qui avait des prétentions au bel esprit. Bacon lui l»lnt. D'ailleurs il sut aussi faire sa cour au nouveau favori Buckingham, et en ICI 7 devint enfin garde du sceau. Puis il fut nommé successivement chancelier, pair, avec le titre de lord Yerulam, et vicomte de Saint-Alban
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Mais, sous son ministère, il se commit de nombreux abus. Et, en 1621, lorsqu'un nouveau parlement s*assemb1a, un procès fut intenté à Bacon. L'instruction se fit régulièrement, sans passion. 11 ne semble pas que les calculs ou les ressentiments de la politique y aient été pour rien. Bacon d'ailleurs avoua tout, et renonça même à se défendre. Pourtant il affirmait n'avoir jamais reçu de présents pour une affaire pendante. 11 pensait qu'en recevoir après le jugement, ou du moins sans savoir si l'affaire n'était pas jugée, constituait une grande différence de culpabilité, et il l'invoquait à son profit. 11 se trouvait donc innocent, n'ayant jamais, croyait-il. jugé pour de l'argent, et s'il acceptait des présents, c'est que tout le monde, le roi lui-môme, en recevait. Néanmoins la chambre des lords, à l'unanimité, le déclara coupable de corruption. 11 fut condamné à une amende de 40 000 livres sterling et à la prison dans la Tour de Londres. En outre on le déclarait incapable d'occuper aucun poste dans l'Etat ni même un siège au parlement (1621).
Les dernières années de sa vie se passèrent en sollicitations pour rentrer en grâce auprès du roi, puis de son successeur ilbarles 1*'. Jacques lui avait seulement fait remise de l'amende, et avait ordonné, après deux jours de prison, son élargissement. Il obtint en outre quelques faveurs plus lard. Mais « sa \ie publique était finie; jamais elle n'aurait dû commencer* ». 11 mourut le 9 avril 1626, dans sa soixantesixième année.
11 avait employé le temps de sa retraite à revoir et à publier son principal ouvrage. Une grande pensée remplit sa vie, ne le quittant pas même au milieu des affaires: celle d'une réforme univ^M-solle des scitinces, ou de la [iliilosopliiequi les comprend toutes. Il ysongc.i dès l'âge de vingtquatre ans. Alors, en Angleterre, « l'art de parler ou plutôt de déclamer était la seule étude, et toute la pliilosopliie se réduisait, dans les universités, à une intelligence purement technique de VOrganum d'Aristote. » Bacon imagina dès
1. Ces paroles sont de M. de Rémusat, ainsi que les ronseignemeoU qui précèdent.
i5$ ruiLOsorii£:s uodeknes.
1585, par un besoin de réaction, tout le plan de sa réforme future dans un ouvrage qu*il ne craignit pas d'inliluler a Le plus grand enfantement du temps » : Temporis partus maximus^ et dont on a dit alors : « Un fou n*aurait pu le faire, un sage ne Taurait pas osé. » En 1591, Bacon écrit à son oncle, lord Burleigh : a Je le confesse, mon ambition est grande dans Tordre contemplatif... J'ai fait de la science entière ma province ; j'en veux balayer tout ce qui la dévaste, frivoles disputeurs, expérimentateurs aveugles, diseurs d*impostures traditionnelles... Que ce soit curiosité, vaine gloire, nature ou, pour en parler plus favorablement, philanthropie, c'est un point fixé dans mon esprit que rien n'en fera sortir. »
En 1605, il publia eu anglais un traité, De ravancemmt de la science divine et humaine^ puis, quinze ans plus tard, en 1620, un livre dont la première ébauche datait de 1585, et qui, sans cesse retouché, avait été recommencé jusqu'à douze fois, le Novum Organum (Nouvel instrument ou méthode nouvelle), « celui de mes ouvrages, a-t-il écrit, auquel j'attaclie le plus de prix ».
Enfin, en 1625, il reprit ses deux ouvrages, traduisit en latin le livre sur le progrès ou r accroissement des sciences : De dignitate et augmentis scientiarum^ y ajouta une révision du Novum Organum et appela le tout ïnstauratio magna, grand rétablissement ou renouvellement de la philosophie. Cette œuvre capitale était dédiée au roi qui rappelait Salomon par la sagesse, par la paix, par le cœur et par les écrits. Bacon allumait devant Jacques 1'"' « ce nouveau flambeau dans les ténèbres de la philosophie ». Il pensait accomplir la prophétie de Daniel : multi pertransUmnt, et augehitur scientia, beaucoup passeront, et la science augmentera. Cette parole était fièrement gravée au bas d'un frontispice où Ton voyait un vaisseau prés de franchir les colonnes d'Hercule.
Parmi ses autres ouvrages philosophiques, il convient de citer les Cogitataet vim de interpretatione jiaturœ, 1005, le De sapientia veterum, et surtout les Essais de morale et de politique, qui parurent d*abord eu anglais, 1597, puis en latin, sous le titre; de Sermones fideleSf 1625; cnliQ une Histoire de Henri VIL
BACO!! m
D'ailleurs, son principal ouvrage, VInstauratio magna, esl loin d'ôlre achevé. 11 devait comprendre six parties. Les deux premières seulement sont traitées avec détails. Ce sont elles qu'on se propose d'analyser.