‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 136 sur 285 · BaiU«t, liv. H. c. ii, p. U7, et c. xiv, p.' IGO · texte numérisé non relu

BaiU«t, liv. H. c. ii, p. U7, et c. xiv, p.' IGO

180 PHILOSOPHES HODER79ES.

il se décida enfin à quitter Paris et se retira en Hollande, à Tâge de trente-trois ans (mars 1629).

9. Seconde partie de sa vie. — 11 demeura désormais dans ce pays, changeant souvent de résidence, pour écliapper aux importuns et se réserver tout son temps libre. Bene vixit bene qui latuit^ telle fut sa devise. Il restait néanmoins en communication avec les savants par Tintermédiaire du P. Mersenne, qui lui envoyait de Paris foules les nouvelles qui pouvaient l'intéresser. Ainsi furent échangées bien des objections et des réponses entre Descaries et Hobbes, Gassendi, Arnauld et différents mathématiciens ou théologiens. Descartes avait un autre correspondant pour ses affaires, rabbé Picot.

Il ne revint en France que trois fois, la première en 1644, après quinze ans d'absence, puis en 1647 el en 1648. 1^ seconde fois, il vit Pascal, qui venait de faire des expériences sur le vide à Rouen, à l'exemple de Torricelli. Desrarles lui conseilla celles qui furent faites l'année suivante au Puy-de-Dôme par le beau-frère de Pascal, M. Périer.

A ce voyage, il reçut du roi une pension de 3000 livres, en particulier a pour continuer ses belles expériences qui requéraient de la dépense ». Dès 1637, en effet, il s'était plaint, en terminant son Discours de la Méthode, d'être obligé de s'arrêter dans ses déductions faute d'expériences. 11 expli([ue comment les principes qu'il admet sont si simples et si généraux, qu'une infinité d'effets peuvent s'en déduire; el l'expérience seule lui apprendra lesquels de ces effets Dieu a voulu réaliser. D'ailleurs les clioses qu'il constate ainsi servent aussitôt de matière a ses démonstrations, et rentrent dans l'enchaînement universel des phénomènes.

La philosophie de Descartes pénétra de son vivant dans plusieurs universités de Hollande, à Leyde, à Utrecht, à Franeker, à Bréda. Parmi ses disciples les plus célèbres, il convient de rappeler la princesse Flisabelh, fille de Frédéric, électeur palatin, qui fut un inslant rui de Bohème, et d'une sœur de Charles l*"*" d'An i,deterre. Celle-ci s'était réfugiée avec sa nombreuse famille en Hollande. La princesse Elisabeth goûta de bonne h\2ure les idées de Descartes. Elle

aiinail A los lui faire expliquer de vive voix. Dès 1643, ayant dû quitter la Hollande, elle échangea des lettres avec lui. En 1644, il lui dédia ses Principes. A la fin de 1645, il composa, pour elle particulièrement, un Traité des passions de Vâme, Avec elle seulement, il discute les questions de morale, qu'il s'était si longtemps interdites; aussi la princesse avait-elle besoin, plus que personne, au milieu de ses infortunes, de quelqu'un qui la réconfortât, et Descartes paraît avoir été pour elle un médecin de l'âme non moins que du corps.

Cependant la reine Christine de Suède, qui aimait à s'entourer de savants, entendit parler de Descartes. Par l'intermédiaire de M. Chanut, qmbassadeur de France à Stockholm, elle se fit envoyer quelques-unes de ses lettres à la princesse Elisabeth sur la félicité ouïe souverain bien, puis, en 1646,' le Traité des Pansions. Elle étudia ensuite les Principes, et voulut 'avoir l'auteur auprès d'elle à sa cour. Descaries hésita longtemps. 11 écrivait à M. Chanut qu'un honmic fié coTume lui dans les jardins de la Touraine, retiré depuis dans une terre comme la Hollande, ne pouvait pas aisément se résoudre à la quitter pour aller vivre « au pays des ours entre des rochers et des glaces ». 11 céda pourtant, peutêtre dans l'espoir d'intéresser la reine de Suède aux malheurs de la princesse Elisabeth. Il arriva donc à Stockholm en octobre 1641), et fut logé à l'ainhassacK» de France chez la famille de M. Chanut. La reine voulut (ju'il vint l'iMitretenir tous les malins, à cinq heures, dans sa hihliotlièque. Descartes ne put supporter les rigueurs de l'hiver sous ce nouveau climat. Il tomba malade, et mourut le 1 1 février 1650, avec de grands sentiments de |>iélé, édilianl la maison de M. Chanut par sa fin toute chréticMiiie.

4. Se» onvras^eM. — Descartes, dans une lettre écrite à rabbéPicotenl6i7,oùilluiexpli(iU(». «l'onlrr qii'illuisemhk». qu'on doit tenir pour s'instruire », nous livre en ménh». teirips le secret de la marche suivie par son esprit. Il [)arle de quelqu'unqui adéjâ toute l'instruction qu'on acquiert par h's livres et la conversation des doctes. Cet hounue « doit, avant tout»'^ choses, tâcher de se former une morale qui puisse sulïire

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pour régler les actions de sa vie, i cause que cela ne soufTre point de délai» et que nous devons surtout tâcher de bien vivre. Après cela, il doit aussi étudier la logique^ non pas celle de Técole, mais celle qui apprend à bien conduire sa raispn pour découvrilr les vérités qu*on ignore; et, parce qu'elle dépend beaucoup de l'usage, il est bon qu*il s*exerce longtemps à en praticfuer les règles touchant des questions faciles et simples, comme sont celles des mathématiques. » Ce n*est qu'après cette préparation < qu'on doit commencer tout de bon à s'appliquer à la vraie philosophie, dont la première partie est la métaphyiique, qui contient les principes de la connaissance; la seconde est la physique^ en laquelle, après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles, on examine comment tout l'univers est composé. » Ensuite viendraient toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, la médeciney la mécanique et la morale. Descartes compare ces dernières aux fruits et aux branches d'un arbre, dont le tronc serait la physique, et les racines, la métaphysique ^

Or dès 1619 Descartes avait trouvé sa méthode. Jusqu'en 1689, il ne fit autre chose que de s'exercer en cette méthode, qu'il appliquait à des difficultés de mathématiques. Il écrivit sans doute en ce temps-là ses Repuix ad direclionem ingeniL En 1629, à peine établi en Hollande, son premier soin est de chercher les principes de la connaissance, ou les fondements de la certitude; car sçs Méditations métaphysiques ont été composées dans son esprit, sinon écrites, cette année même. Puis il se met sans relard à Tétude de la physique, et commence à écrire un grand ouvrage qui avait pour titre le Monde; il apprit la condamnation de Galilée à Rome, et craignant d'être inquiété de même parce qu'il supposait le mouvement de la Terre, il résolut de ne point publier son livre (fin de 1655).

En 1657, néiinmoins, à cause du zèle qu'il eut toujours pour tâcher de rendre service au public, il fit imprimer • quelques essais des choses qu'il lui semblait avoir ap-

i. JMAct dtt Prlmeêpm, % Il (M. Gunler, t. i, p. 190, 191, 19S).

prises 1. Ce fut le Discours de la méthode, avec la Dioptrique, les Météores^ et sa Géométrie, Dans le Discours, il résumait les principales règles de la logique (2'"« partie), sa métaphysique {4"* partie), et sa physique (5'"« partie).

Mais ces deux dernières méritaient une plus ample exposition. Aussi Descaries publia d'abord les Méditations, avec les objections qu*on lui envoya à ce sujet, et les réponses qu*il y fit (1641). Elles ne contiennent que les principes de la connaissance ou la métaphysique. (( Puis» dit-il, lorsqu'il m'a semblé que ces traités précédents avaient assez préparé lesprit des lecteurs à recevoir les Principes de la p/iito- Sophie, je les ai aussi publiés. » (1644.) Cet ouvrage a quatre parties, dont la première résume les Méditations, et les trois autres contiennent tout ce qu'il y a de plus général en la physique; c*est donc l'équivalent de ce fameux Monde, dont la 5"** partie du Discours de la Méthode donnait déjà un résumé. — Ces deux ouvrages, les Méditations et les Principes, parurent en latin; mais tous deux furent traduits en IVauçais, le premier par le duc de Luynes (1647), l'autre par Tabbé Picot (1647). Descartes revit les deux traductions et les approuva.

Quant aux autres sciences, qui sont comme le fruit de la philosophie. Descartes eut à peine le temps de les ébaucher. Il écrivit cependant deux traités, De lliommc et De la jormalion du fœtuSf que Clerselier publia seulement en 1064. D autre part, on peut considérer déjà comme un ouvrage de morale le Traité des Passions de lame, écrit l'hiver de 1645-1646, et qui fut publié en 1649; il est en français, connue le Discours de la Méthode^, Toutefois Descartes ne traita pas « la plus haute et la plus parfaite morale, qui, présupposant une entière connaissance ôcs autres sciences, est le dernier degré de la sagesse* », et son tint toute sa

1. «la TOUS dirai de plus que pendant que je laisse crollro les plantes de mon jardin, dont j'attends quelques expériences pour tâcher de conlinuer nia /'Aysigne, Je m'arrête aussi quelquefois à penser aux questions parliculières le la morale. Ainsi, j'ai tracé cet hiver un petit traité de la Sature de» pas' tioiM de Pâme, sans avoir dessein néanmoins de le mettre au Jour. » {Lettre à U. Chanut, 15 juin 1646; éd. Garnicr. t. lU, p. 235.)

%. Préface des Principet, S5 ii, fin (éd. Gaitiier, t. I, p. 192).

vie h celle morale provisoire dont il s'était tracé les règles, en même temps que celles de sa logique, dès 1619.

§ u. — Maximes de nioiiALE.

Descartes parlera donc seulement d une morale a qu'on peut suivre par provision pendant qu'on n'en sait point encore de meilleure ». Elle se compose de trois maximes, qu'il a mises dans la 3« partie du Discours de la Méthode en 16?)7. Plus tard, en 1645, dans une lettre à la princesse Elisabeth, il les rappelle presque textuellement.

I" Raxime. — a La première, dit-il, était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a l'ait la grâce d'être instruit dès mon enfance, etme gouvernant en toute antre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de rex(!ès, qui fussent communément remues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. »

Cette maxime de prudence à la Montaigne semble peu digne d'un philosophe aussi indépendant que Descartes. C'est que, réservant toute sa liberté d'esprit pour la réforme des sciences, il voulait vivre tranquille, et sans être inquiété dans tout le reste; il se coivlbrmait donc volontiers aux usages reçus. Plus tard, il écrivait à M. Chanut, ambassadeur de France en Suéde, parlant delà morale : « C'est de quoi je ne dois pas me mêler d'écrire. Messieurs les régents sont si animés contre moi à cause des innocents Principes de physique, que, si je traitais après cela de la morale, ils ne me laisseraient îAicun repos*. »

Toutefois, par-devcrs lui, il modifiait singulièrement sa [)remière règle. Déjà, dans le Discours de la Méthode^ il avait écrit : « Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux, je n'eusse pas cru me ilevoir contenter des opinions d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon propre jugement à

1. UUrê du i" tiovêinùrê 1616 (éd. Giirmer, l. HI, p. 257-8.^

les examiner lorsqu'il serait temps*. » El la première règle de morale qu'il recommande à la princesse Elisabeth en i6i5 suppose ce libre examen : a Qu'un chacun, dit-il, tûche toujours de se servir, le mieux qu'il lui est possible, de sou esprit, pour connaître ce qu'il doit faire ou ne pas faire en toutes les occurrences de la vie*. »

«">« Maxime. — a Ma seconde maxime* dit-il, était d'ôlre le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque Je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées*. »

La première partie de cette maxime est toute stoïcienne. Zenon recommandait à ses disciples de rester toujours d'accord avec eux-mêmes : sibi constare, devaient dire Horace et Scnèque; rien, en effet, n'est plus contraire à la vertu que l'inconstance et l'irrésolution. Toutefois ne serait-ce pas une opiniâtreté blûmable que de persévérer dans une voie qu'on avait crue bonne, et qui ne le parait plus ensuite? La raison ne nous ordonne-t-elle pas de la quitter au plus vite? C'est elle qu'on doit toujours consulter, et suivre avec constance. Aussi Desciutes supprime la dernière partie de sa maxime, lorsqu'il écrit à la princesse Elisabeth: « La seconde règle de morale est que chacun ait une ferme et constante résolution d'exécuter tout ce que sa raison lui conseiliera, sans que ses passions ou ses appétits l'en détournent; et c'est la fermeté de cette résolution que je crois devoir être prise pour la vertu *. »

«">• Maxime. — « Ma troisième maxime, dit-il, était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la forluue, cl à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralcnM»nt de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien (jui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées.*» De la sorte on regarde d'un œil calme tout ce qui arrive par hasard ou par la

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