‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 165 sur 285 · heehercht, liv. Il, 2* partie, €. tii, g · texte numérisé non relu

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no PHILOSOPHES MODERNES.

faisait-il pas encore de grands progrès. » Avec quelle verve il raille maintenant « ceux qui n*emploienl tant de temps à la lecture des livres que pour tâcher d'entrer dans les sentiments de leurs auteurs, et dont le but principal est de savoir au vrai les opinions qu'ils ont tenues, sans se mettre beaucoup en peine de ce qu'il en faut tenir». Rappelant, par exemple, la question de Timmortalité de Tâme, combien de savants, dit-il, se sont mis plus en peine de savoir le sentiment d'Àristote sur ce sujet que la vérité de la chose en soi I Ils ont fait des ouvrages exprès pour expliquer ce que ce philosophe en a cru, et ils n'en ont pas tant fait pour savoir ce qu'il en fallait croire. Hais la science et la philosophie qu'on apprend ainsi est proprement une science de mémoire, et non pas une science d'esprit. Et Haiebranche va jusqu'à dire qu'il est, ce semble, assez inutile à ceux qui vivent présentement de savoir s'il y a jamais eu un homme qui s'appelât Aristote; cela ne peut faire, dit-il, un homme ni plus sage ni plus heureux.

4. De l*antorl(é en matière de «clenee et de théolo^e. — Ces excès de langage s'expliquent si l'on songe que Haiebranche continuait le combat de Pascal, de Descartes, de Bacon, contre les anciens en faveur des modernes. Et la victoire n'était pas encore gagnée. La découverte de la circulation du sang avait été publiée en 1628, les expériences du Puy-de-Dôme, enMC48, et Malebranche écrivait en 1674 : 0 On voit tous les jours des personnes assez estimées par leur lecture et par leurs éludes qui font des livres et des conférences publiques contre les expériences visibles et sensibles de la circulation du sang, contre celles du poids et de la force élastique de l'air, et d'autres semblables*. » « Quoi, dit-on, Aristote, Platon, Épicure, ces grands hommes se sciaient trompés? On ne considère pas qu'Aristote, Platon,

1. Liv. n, l" partie, c. n, g 2. Ceci était écrit en 1671. En 1673, Molière, dans son Malade imaginaire, élisait soutenir au jeune Dialoinis une thèse « contre les circulateurs ». Mais aussi ce jeune homme « s'attache aveuglément au parti de nos anciens, et jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons cl les expériences des prétendues découvertes de notre siècle •• (Acte II, se. VI.) Knfln Doileau, dans son Arrêt burlaque^ qui est de 1671. « f ail dé« tcn-.es au sang d'être plus \a^'aliond, errer ni circuler dans lo corps ••

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Épicure, élaient hommes comme nous, et de même espèce que nous; et, de plus, qu*au temps où nous vivons le monde est plus âgé de deux mille ans, qu'il a plus d'expérience, qu'il doit être plus éclairé, et que c'est la vieillesse du monde et l'expérience qui font découvrir la vérité. » Mais, dit-il encore, les idées et les mots de vérité et ^antiquité, de fausseté et de nouveauté, ont été liés les uns avec les autres : c'en est fait, le commun des hommes ne les sépare plus, et les gens d'esprit sentent même quelque peine à les bien séparer. La confusion des deux domaines, tliéologique et scientifique, a fait tout le mal. « Luther, Calvin et les autres ont innové et ils ont erré. Donc, Galilée, Harvey, Descaries, se trompent dans ce qu'ils disent de nouveau. L'impanation de Luther est nouvelle et elle est fausse : donc la circulation d'Harvey est fausse, puisqu'elle est nouvelle. » Et Malebranche s'applique, après Pascal, Descartes, Bacon, à bien séparer les vérités qui dépendent de la raison et celles qui dépendent de la tradition. Les choses de la foi ne s'apprennent que par la tradition, et la raison ne peut pas les découvrir : donc la croyance la plus ancienne est la plus vraie. En matière de théologie, on doit aimer l'antiquité. Mais en matière de philosophie, on doit au contraire aimer la nouveauté, par la même raison qu'il faut toujours aimer la vérité, qu'il faut la rechercher, et qu'il faut avoir sans cesse de la curiosité pour elle*. — Ailleurs, s'adressant aux personnes de pitié, aux théologiens, dont on respecte l'autorité, il les adjure de ne pas se servir de l'Écriture sainte pour établir de faux principes de physique ou de métaphysique. On les croit sur parole, et voilà l'Écriture qui sert à autoriser des erreurs dans les sciences; mais d'autres méprisent ces erreurs, et avec elles l'Écriture d'où on prétend les tirer. Il ne faut pas, disait Bacon, que Malebranche cite ici, prétendre par son propre esprit découvrir dans la sainte Écriture ce que le Saint-Esprit n'y a pas voulu déclarer. Et Malebranche cite en outre de belles paroles de saint Thomas et de saint Augustin sur le même sujet. Parlant des cieux,

1. Recherche, liv. li, i' pailie, c. m, g i; c. v, (in, et c. viii, § 3.

des étoiles et des mouvements du Soleil et de la Lune, t un chrétien se fait tort s'il se persuade que ces choses touchent la religion, et s*il est assez hardi pour assurer avec opiniâtreté ce qu*il ne sait point. 11 doit bien prendre garde à ne point parler de ces choses comme si elles étaient de la sainte Écriture; car un infidèle qui lui entendrait dire des extravagances qui n*auraient aucune apparence de vérité ne pourrait pas s'empêcher d*en rire. Ainsi le chrétien n en «recevrait que de la confusion, et Tinfidèle en serait mal édifié ». Comment ne pas croire que Malebranche, en rappelant ces paroles, songeait à la condamnation de Galilée par les inquisiteurs romains, et invoquait pour flétrir leur jugement l'autorité des deux plus grands docteurs de TÉglise*? s. De« expériences. — Halebranche termine cette seconde partie par des conseils, plutôt que des critiques, à l'adresse de ceux qui font des expériences. Lui-même en avait fait beaucoup, et d'assez curieuses; il ne pouvait donc blâmer ce goût chez les autres. Mais il savait mieux que personne â quelles erreurs ils étaient exposés. — Pour l'ordinaire, ce n'est point la lumière de la raison qui les conduit dans l'ordre de leurs expériences, ce n'est que le hasard. On sait que de nos jours Claude Bernard expérimentait, non pas au hasard, mais en vertu d'une idée directrice. — Malebranche ne veut pas non plus qu'on s'arrête à des expériences curieuses et extraordinaires plutôt qu'à celles qui sont les plus communes. Descartes était déjà de cet avis. — Malebranche se plaint qu'on ne remarque pas avec assez d'exactitude toutes les circonstances particulières d'une expérience, ou bien que d'une seule expérience on tire trop de conséquences. C'est ainsi que Gilbert, disait-il ailleurs, et plusieurs autres, après avoir étudié l'aimant et admiré

1. On • TU les mêmes idées dans Pascal. Mais le fragment de Pascal ne fat publié pour la première fois, par Bossut, qu'en 1779. Malebranche en avait-il vu le manuscrit, ou n'avait-il pas plutôt emprunté ces idées directement à Bacon lui-même, qui se trouve cité en propres termes trois fois dans le livre de Malebranche : S* partie, c. n, fin; c. ni, § î; c. viu, § 3. — En outre la même argumentation, avec des citations semblables de saint Augustin et de Thomas, se trouve déjà dans la XVI1I-* Previnciale de Pascal, en 1657. (Éd. Bossut, 1779, t. 1, p. 416-9.)

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