‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 168 sur 285 · Rcchnche^ liv. 11, 3' partie, c. i · texte numérisé non relu

Rcchnche^ liv. 11, 3' partie, c. i

À. Htcherche, liv. Il, 3' partie, c. i, g 5. — Cf. 1" parlie, c. vixi.

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non seulement il ne voit plus le reste, maïs ce qu*il voit prend peu à peu à ses yeux des proportions démesurées. Les visionnaires sont excessifs en toutes choses. Et qui de nous n*est pas visionnaire? Nous avons tous ou presque tous l'esprit faux en quelque façon; et nous sommes presque tous sujets à quelque espèce de tolie» quoique nous n'y pensions pas.

9. De i*iinitatioB. — Malebranche trouve surtout des exemples de la force de Timagination dans la façon dont tous les inférieurs imitent généralement leurs supérieurs. U fait remarquer en particulier lempire que les parents ont sur l'esprit de leurs enfants. « Un jeune garçon marche» parle et fait les mêmes gestes que son père. Une fille de même s'habille comme sa mère, marche comme elle, parle comme elle : si la mère grasseyé, la fille grasseyé. » Au moral rinfluence reçue n*est pas moindre : c Un enfant qui n'est jamais sorli de la maison paternelle s*imagine que les sentiments et les manières de ses parents sont la raison universelle; ou plutôt il ne pense pas qu'il puisse y avoir quelque autre principe de raison ou de vertu que leur imitation, f — Malebranche passe ensuite aux gens de cour, qu'il montre partout imitateurs servîtes de leurs souverains. Ceux-ci ne décident pas seulement de la règle dans des choses frivoles, comme le cérémonial et les manières, mais souvent môme en matière de foi, conune il est arrivé lors de la réformalion religieuse en Angleterre, en Allemagne et dans les États du Nord. Cependant Malebranche avoue que d'autres causes que les volontés impies des princes ont concouru à la production de ces grands événements. — U ajoute quelques réilexions piquantes sur la mode, l^e plus souvent elle est bizarre, incommode, malhonnête, indigne en toutes manières. « N'importe, c'est la mode; c'est-à-dire une loi plus sainte que celle que Dieu avait écrite de sa main sur les tables de Moïse, et que celle qu'il grave avec sou esprit dans le cœur des chrétiens, n

4. Lei# auteurs. — Puis Malebranche écrit trois chapitres sur la force de l'imagination de certains auteurs. 11 choisit comme exemple Tertullien, Sénèque et Montaigne. Voici ses

principes de critique littéraire : faire prédominer toujours la raison sur Timagination ; préférer la suite, Tenchainement des idées, Tordre en un mot, aux plus vives saillies et aux traits les plus brillants. Or TertuUien, qui était un homme d*une profonde érudition, avait plus de mémoire que de jugement. En outre, il était visionnaire. « Ce feu, ces emportements, ces enthousiasmes sur de petits sujets, » en sont la preuve. — Quant à Sénèque, il montre peu d'exactitude dans sa philosophie, peu de discernement et de justesse dans son élocution. Surtout on n'avance pas avec lui, quoiqu'il fasse de grands pas, des pas figurés, et dans une juste cadence; mais il ressemble à ceux qui dansent, qui finissent toujours où ils ont commencé. — Malebranche s attaque en outre aux Stoïciens et à leur sage, que Sénèque personnifiait dans Caton. On vante sa constance et sa patience à supporter les injures : mais ce n'était qu'orgueil et que erté. 11 méprisait ses ennemis, quand il aurait dû leur pardonner. Et Malebranche oppose à Galon Jésus-Christ, ce sage des chrétiens, infiniment sage, et même aussi puissant qu'il est sage. 11 pouvait se venger et perdre ses ennemis : mais il souffre avec une patience humble et modeste qui n'est injurieuse à personne, et il pardonne.

Quant à Montaigne, Malebranche le traite fort durement. C'est d'abord un auteur qui n'a « point de principes sur lesquels il fonde ses raisonnements, et point d'ordre pour faire les déductions de ses principes ». Mais quoi! Malebranche ajoute lui-même aussitôt « qu'on ne doit pas regarder Montaigne dans ses Essais comme un homme qui raisonne, mais comme un homme qui se divertit, qui tâche de plaire et qui ne pense point à enseigner ». Alors les reproches qu'il lui fait sont d'ordre religieux plutôt que littéraire. « Si c'est un défaut de parler souvent de soi, c'est une effronterie ou plutôt une espèce de folie que de se louer à tous moments comme lait Montaigne. » Pour le moins, c'est une vanité extravagante de décrire, comme il fait, ses défauts. — D'autre part, Montaigne est un érudit plus qu*un philosophe. Malebranche le traite même de pédant, car « les pédants sont vains et fiers, de grande mémoire et de peu

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de jugement, heureux et forts en citations, malheureux et faibles en raisons ». Or les Eisais ne sont qu*un tissu de traits d*histoire, de petits contes, de bons mots, de distiques et d*apophthegmes, — Enfln Malebranche ne pardonne pas à Montaigne d*être pyrrhonien et de douter de tout. Comment concilier pareille chose avec ce que ses admirateurs disent de lui, qu*il avait une connaissance parfaite de Tesprit humain? Les académiciens ne sont-ils pas les plus ignorants de tous les hommes? Et néanmoins, comme il faut faire justice à tout le monde, Malebranche reconnaît que Montaigne avait Tesprit beau et même extraordinaire. « On voit dans tout son livre un caractère d^original qui piaf t in« finiment : tout copiste qu*il est, il ne sent point son copiste» et son imagination forte et hardie donne toujours le tour d'original aux choses qu'il copie*. »

s. Les sorciers. — Enfin Malebranche tente d'expliquer par des raisons naturelles certaines choses que beaucoup attribuaient, de son temps, à la puissance du démon. C'était travailler à détruire des croyances superstitieuses en môme temps que dangereuses, puisqu'on « brûlait comme des sorciers véritables les fous visionnaires dont l'imagination avait été déréglée ». « Je sais bien, dit Malebranche, que plusieurs personnes trouveront à redire que j'attribue la plupart des sorcelleries à la force de l'imagination, parce que les hommes se fâchent contre ceux qui les veulent désabuser. » Néanmoins il tente une explication. Les récits merveilleux que Ton fait du sabbat, la persuasion de beaucoup de gens que ces choses sont réelles, peuvent causer en des cerveaux faibles un grand mal. Les rigueurs mêmes de la justice ne font que l'augmenter : « ainsi dans les lieux

i. Le P. André rapporte dans sa Vie de Malebranche^ p. 37 : « On trouvait k rediicqu'il eût décrié des auteurs aussi fameux que TertuI lien, Sénèque et Montaigne, en les citant pour exemple des imaginations fortes et contagieuses : e« qui doit fort déplaire (ajoute le P. André) à nos orateurs tant sacrés que profanes, dont la plupart ne persuadent l'esprit qu'en étourdissant la raison coiDine TertuUien, ou en l'éblouissant comme Sénëque, ou en la séduisant comme Montaigne.» — Malebranche répondit à cette critique dans le Neu" rième éclair cUmment, qui se trouve publié dans la petite édition classique de M. Thamin. (Hachette, 1886 )

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OÙ Ton brûle les sorciers, ou en trouve un grand nombre, parce que, dans les lieux où on les condamne au feu, on croit véritablement qu*ils le sont, et cette croyance se torlifie par le discours qu*on en tient. Que Ton cesse de les punir etqu*on les traite comme des fous ! » Les parlements qui renvoient les accusations de sorcellerie, sont donc les plus équitables ; et de fait, il se trouve moins de sorciers dans les terres de leur ressort, et Tenvie, la haine et la malice des méchants ne peuvent se servir de ce prétexte pour perdre des innocents. Néanmoins Blalebranche conserve ses scrupules de théologien, et pense qu*il y a des sorciers véritables, parce que le démon exerce quelquefois sa malice sur les hommes par une permission particulière de Dieu. Mais il sgoute aussitôt que c'est vraiment a faire trop d'honneur au diable que de rapporter certaines histoires comme des marques de sa puissance », et il blâme ces auteurs qu'on appelait a démonographes », dont les ouvrages ne peuvent que le rendre redoutable aux esprits faibles *.

1. Citons ce remarquable passage de Leibniz sur le même sujet. \\ s'aj^it d*un certain P. Spée. ■ La mémoire de cet excellent homme, dit-il, doit élre précieuse aux personnes de savoir et de bon sens, parce qu'il est l'auteur du livre intitulé Cautio criminalis circa proceêsus contra sagas^ qui a fait beaucoup de bruit et a été traduit en plusieurs langues. J'ai appris du grand électeur de Maycnce, Jean-Philippe de Scliônborn, que ce l'ère s'élanl trouvé en Franconic, lorsqu'on y faisait rage pour brûler des sorciers prétendus, et en ayant accompagné plusieurs jusqu'au bûcher, qu'il avait reconnus tous innocents par les confessions Qt par les recherches qu'il on avait laites, en fut si touché, que, nial<{i-é le danger qu'il y avait alors à dire la vérité, il se résolut à composer cet ouvrage (sans s'y nommer pourtant) qui a fait un grand bruit, et qui a converti sur ce chapitre cet élc(*teur encore simple chanoine alors, et depuis évéque de Wurt^bourg, et enlin aussi archevêque de Mayenre; lequel tit cesser ces brûleries aussitôt qu'il parvint à la régence. En quoi il a éti' suivi par les ducs de Brunswick, et enllu par la plupart des aulœs princes et Ktats d'Allemagne. » (Tkèodicée, ^dLvW'î I. § 97.) — Leibniz ccri ait ceci vers 1710. Le Jésuite Krodcric de Spée, dont il parle, vécut de 16CU à 1635, et son livre, qui lit eu cllel graud bruit, parut eu 1G31.

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