CHAPITRE XI
I. Sa vie et ses ouvrages. — 2. Objet de sa philosophie. — 3. Postulat. — 4. Méthode. — 5. Substance. — 6. Attributs. — 7. Modes. — - 8. Les corps. — 0. Les esprits. — 10. L'entendement et l'erreur. — 11 La volonté et le mal. — 12. Sanctions. — 13. Souverain bien. — 14. Pantliéisme. — 15. Conclusion.
t. Sa ¥ie et ses ouvrages. — Spinoza naquit à Amsterdam, en 1652. Ses parents étaient des juifs portugais. Toute son enfance et sa première jeunesse se passèrent dans l'étude des lettres hébraïques. Les rabbins fondaient même sur lui les plus belles espérances pour la défense de leur synagogue. Mais les livres qu*on lui faisait lire ne satisfaisaient point son esprit. C'est trop, disait-il, aimer les vieilles erreurs. Et il résolut de ne plus consulter que lui-môme, et de
1. Nous avons une bio^raptiiedcSpino/a, écrite par Jean Colerus, ministre de l'Église luUiérieiiiiri ù la Haye. Elle parut en 1706, vinj^t-neuf ans après la niûrt du philosophe. Mais ('.olenis avait recueilli le téuioiu'naf^c do pluMeui's personnes dignes de foi, qui l'avaient connu psirticulièreinent. Il rend d'ailleurs pleine justice à la dipiiilé de son caractère et de sa vie, quoiqu'il ait ses doc« trincs en abomination. — Kn ITl'J parut une autre biographie de Spinoza, qu'on attribue au médecin Lucas de la Ha>e. — Les deux se trouvent au tome II des OEuircn de Spifwza, traduction d'Emile Saisset, seconde édition, 1872. — Quant aux éditions de Spinoza, avec le texte original, les voici : Opéra posthuma, Aiiislerdam, 1077; — édit. Paulus en 2 vol., 1802-3; — édit. Gfrôrer, en 1 vol., Stuttgart. 18.Î0; — édit. Bruder, en 3 vol. in-12. Leipzig, 1843; — édit. Van Vioten, en 2 macniflques volumes, la fltye, 18S2; — édiU Giasbeiy, en 4 voL, Heidolbei-g, ISSU.
S50 PHir.OSOPHES MODERNES.
n'épargner aucun soin pour découvrir la vérité. On retrouve ici la règle cartésienne de ne se fier qu*â Tévidence de la raison. Mais cette règle, que Descartes ne prétendait appliquer qu aux choses scientifiques, Spinoza la transporte hardiment dans le domaine de la théologie. Aussi la liberté avec laquelle il interprétait TÉcriture effraya ses maîtres, et il fut excommunié solennellement. Les rabbins obtinrent même des magistrats une sentence d*exil contre lui : en 1656 il dut quitter Amsterdam.
Lui-même a souvent déclaré que c'était dans les œuvres de Descartes qu'il avait puisé tout ce qu'il savait de philosophie. Un médecin, Van den Ende, en lui enseignant les humanités, lui avait peut-êtrç aussi parlé de Giordano Bruno; il passait pour répandre dans l'esprit de ses élèves des semences d'athéisme. Enfin Spinoza s'instruisit dans la physique. Il s'intéressait aux découvertes des savants : ainsi Uldenburg, secrétaire de la Société royale de Londres, l'avertit des expériences qu'on y taisait et lui envoya les livres de Doyle. Plus tard, Leibniz lui écrivit pour lui soumettre un petit mémoire qui avait pour titre Notice de haute optique. Spinoza d'ailleurs excellait dans la taille des verres pour lunettes d'approche. C'est même ce travail qui lui fournissait de quoi subvenir aux besoins de sa vie simple et frugale.
11 publia en 1663 un premier ouvrage, qui avait pour titre : Principes de philosophie de René Descartes, parties I et II démontrées à la façon des géomètresj avec des Pensées métaphysiques^ ; puis, en! 670, un Traité théologico-politique où se retrouvent sans doute les opinions qui avaient si Jort scandalisé les rabbins'. Mais, cette fois, les théologiens des autres religions s'émurent également, et même avec eux, dit Spinoza, « d'imbéciles cartésiens ». On se plaignit de lui devant les magistrats; on fit condamner et brûler son livre.
1. ■ Renati De»carte» prinripiorum philoMophi» paru l et llj more geome* Irico demimttralte^ per Benfdiclum de Spinoza, Amslelodamemem, — AcceS' êerunt ejusdem Cogitata melaphysica, etc., » 1663. ***■
2. « Tractatus theologico-politicus^ continens dissertalioncs aliquot quibiu ostendttur libcrtatein philosophandi non tantuin salva picUte el rei public» pace conccdi posse, sed eaindein uisi cum ptce rei puLUcs ipsaque pieUio toUi non poue, » 1670.
SPINOZA. 25t
Spinoza, qui se préparait à publier son grand ouvrage, V Ethique, en 1675, s'en garda bien. Ln bruit se répandait de tous côtés, dit-il, que j'avais sous presse un ouvrage sur Dieu où je m'efforçais de montrer qu'il n'y a point de Dieu, et ce bruit était accueilli de plusieurs personnes ^ U Ethique ne parut donc qu'après sa mort, en 1677, avec deux ouvrages inachevés, le Traité politiqvâ et le Traité de la ré" forme de V entendement, et une partie de sa correspondance'. Le tout était écrit en latin.
Ses lettres montrent qu*il eut de bonne heure les idées principales de VEthique, même avant la publication de 1663 et celle de 1670. Il les communiquait à des amis comme Oldenburg, Simon de Vrîes, Tschimaus, Louis Meyer, et répondait à leurs objections. 11 eut, en effet, de nombreux admirateurs, qui lui demeurèrent tendrement attachés. De Rhinbourg, près de Leyde, il était venu s établir à Voorburg, près de la Haye. Là, il se fit beaucoup d'amis, tous gens distingués par leur condition ou par les emplois qu'ils exerçaient dans le gouvernement ou à l'armée. A leur prière, il finit par se fixer à la Haye. Parmi eux étaient les deux frères de Witt, surtout le grand pensionnaire, qui voulut apprendre de lui les mathématiques, et qui lui faisait souvent rhonneur de le consulter sur des matières importantes. Aussi leur fm tragique affecta profondément Spinoza. Pendant ce temps, les Français occupaient une partie de la Hollande, et le prince de Gondé, qui était h Utrecht, lui fit passer un sauf-conduit, pour avoir avec lui un enti*etien. Mais ils ne purent se rencontrer. La môme année, l'électeur palatin, Charles-Louis, frère de cette princesse Elisabeth qui avait tant admiré Descartes, lui proposa de venir à lleidelberg, pour enseigner la philosophie. Mais Spinoza refusa, craignant de n'avoir pas toute la liberté qu'on lui promettait cependant. Enfm quelques-uns, dit-on, désiraient Tat-
1. Lettre à Oldenburg, la sixième de l'édition Saissot, t. III, p. 363-4.
S. Récemment M. Van Vluteu rotixtuva un petit traité, écrit en hollandais, et qu'il traduisit en latin, avec ce litre : De Dto et homine^ Amsterdam, 18(ii. — X. Paul Janct, qui a tiaduit ce petit ouvrage eu frauçais, le place entre 1656 •11661.
lircr à Paris, et lui promettaient même une pension de Louis XIV, s'il lui dédiait seulement quelque ouvrage. Mais Spinoza ne pouvait songer à quitter la Hollande pour la France en ce lenips-là.
Il donna d'ailleurs toujours des marques du plus noble désintéressement, tant à l'égard de ses proches que de ses amis ou même d'étrangers, il mourut en 4677, âgé de quarante-quatre ans. « Il n'eut point de santé parfaite de toute sa vie, dit un biographe; il avait appris à souffrir dès sa plus tendre jeunesse, aussi jamais n'entendit-on mieux cette science si rare et pourtant si nécessaire. » Aussi insoucieux de la gloire que de la santé et de la fortune, il avait recommandé de ne point mettre à ï Ethique son nom.
2. Objft de sa phiioNophie. — Dcscartes semble avoir eu dès le collège l'idée de ce qui devait être le but de toute sa vie : « acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie. » Et c'est parce qu'il ne trouvait une telle science nulle part, ni dans, les livres ni chez les doctes, qu'il se résolut enfin à la chercher en lui-même. Par elle, disait-il encore, l'homme pourrait un jour « se rendre comme maître et possesseur de la nature ». — Spinoza déclare aussi, dès les preinièros pages de sa « Réforme de l'entendement », quel est son unique but : « Véternel et suprême bonheur que doit donner à l'âme la possession du vrai bien, du souverain bien ». Ces paroles rappellent assex celles des Épicuriens et des Stoïciens dans l'antiquité. Tournés tout entiers du côté des choses morales, ces philosophes dédaignaient un peu la science pure ou ne lui emprunlaient que ce qui était nécessaire à leur dessein. Ainsi fait Spinoza. 11 ne songe pas « à expliijuer toutes choses, mais celles-là seulement qui peuvent nous mener, comme par la main, à la connaissance de raine humaine et de son souverain bonheur ». « Et tout ce qui dans les sciences n'est pas capable de nous faire avan<:er vers celle lin doit être rejeté comme inutile. » Son grand ouvrage s'appellera donc ÏEthiquey c'est-à-dire traité de morale*.