‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 171 sur 285 · Trad. Saiiisct, t. 111. p · texte numérisé non relu

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de Dieu? Non. car celle-ci n'implique pas contradiction. Dans une nature différente? Non, car ou bien elle serait toute semblable à la première, et, dans ce cas, ne ferait qu'un avec elle; ou bien elle serait différente, et alors, n'ayant rien de commun avec Dieu, elle ne pourrait agir sur lui et empêcher son existence.

Knfin si Dieu ou la substance infinie n'existait pas, que dire des êtres finis? Ils existent néanmoins, l'expérience le prouve. Ces êtres finis seraient ainsi plus puissants que l'être infini*.

Hemarquons que Spinoza va de la pensée à l'être et modèle exactement celui-ci sur la pensée. 11 n'admet pas que l'esprit puisse concevoir plus que la nature ne saurait fournir; et il semble en conclure que toutes les choses que l'esprit conçoit, la nature les fournit, et de la même façon qu'il les conçoit. Par suite, être conçu par soi enveloppe nécessairement pour lui être en soi. A ce compte, il n'y a de véritable substance que ce qui est conçu par soi. Le nombre en est ainsi singulièrement réduit. Car aucun corps n'est conçu par soi; mais tous ne se conçoivent que par l'étendue. De même les esprits ne sont conçus que comme des choses pensantes, autant dire par la pensée. 11 n'y aurait donc, à proprement parler, que deux substances. Mais la pensée elle-même et l'étendue se conçoivent comme infinies. N'estce pas dire qu'elles se conçoivent par l'infini, qui seul

1. De cf'sdeux démonstrations par l'absurde, la dernière rappelle tout à fait la Première élévation do Bossuel sur les mystères : • L'impie demande : Pourquoi Dieu f>>liI?Je lui réponds : Pourquoi riniftarfait serai l-il. et le parfait ne serait- il pas ? C'est-à-dire pourquoi te qui tient plus du néant serait-il, et que ce qui n'en tient rien du tout ne serait pasf Qu'appelle-l-on parfait? Un être h qui rien ne manque. Qu'appelle-t-on imparlait? lin éire à qui quelque cliose manque l'uurquoi l'éire a qui rien ne mauqiic ne seruil-il pas, plulùt

que l'être à qui quelque chose manque? >• — Vuici maintenant les pro()r.'S

paroles de Spinoza : « Si nous supposons qu'un être qui n'exprime pas toutes les perfections existe pourtant par sa nature, nous devons supposer aussi l'oxistcncc de l'être qui comprend en soi toutes les perfections; car si l'être doué d'une moindre puissance en a pourtant assez pour exister et se suffire, :* combien plus forte raison faut-il admettre l'existence de celui qui a une puissance plusprrande. • (Éd. Saissct, t. III, p. i1i-5.) — Mais les deux philosophes ne se seraient pas entendus sur le sens de ce mot perfection : Bossuet veut dire la perfection morale, la qualité ou plutôt la sainteté de l'être, et Spinoza seulement la puissance d'exister, la quantité d'être.

serait enfin conçu par soi? On arrive ainsi à la substance unique.

e. Attributs. — Elle possède une infinilé d attributs. Par ce mot, Spinoza n*entend pas autre chose que la substance encore, mais en tant que notre esprit se la représente d'une manière déterminée. L*étendue est infinie, non pas à tous égards, mais comme étendue; de même la pensée. Ainsi ces doux choses appartiennent à la substance divine, mais ne Texpriment pas toute, et n*épuisent nullement sa nature, qui est infinie à tous égards. Si Dieu n*était qu'étendue et pensée, sa nature serait bornée à ces deux choses, elle perdrait son caractère infmi. Elle a donc une infinité d'autres attributs*.

Toutefois, notre esprit ne connaît que l'étendue et la pensée. Les deux mondes qu'elles forment, celui des corps et celui des esprits, si soigueusement séparés par Descartes, Spinoza les unit, au contraire, et de Ja façon la plus étroite, au sein de leur commun principe. L'étendue avec ses modes est pour lui quelque chose de divin, non moins que la pensée. C'est toujours l'être, infini, absolu, qui se maniteste sous deux formes différentes. En outre, à tous les modes de l'étendue se trouvent unis des modes correspondants de la pensée, si bien que, dans la nature, la moindre parcelle de matière est en même temps, si peu que ce soit, esprit, et réciproquement. Et à mesure que les choses matérielles deviennent plus complexes, une portion plus grande de pensée, si l'on ose dire, s'y joint et les pénètre. Non pas qu'il y ailla deux développements parallèles : c'est une seule et même substance qui se développe, et sa manifestation n'est double qu'aux yeux de notre esprit.

9. Modes. — Car les attributs divins ne restent pas inertes et stériles. Avec la substance, ils composent ce que Spinoza appelle la nature naturante. Leurs différents modes

Plus tard, Fénelon, mal^ son aversion pour le spinoxisme, dira de mémo : « Dieu n'eit pas plus esprit que corps, ni corps qu'esprit : é parler proprement, il n'est ni l'un ni l'autre... Celui qui est esprit n'est qu'esprit; celui qui est, est tout être, et est souvernincment sans être rien de particulier. « Et Halebranche, avant lui, avait dit quelque chose de seinblabl* (Hechercht de la vérité» liv. Ul, 2* partie, c. ii, g i)«

deviennent la nature naturée. Celle-ci comprend d'abord deux modes infinis eux-mêmes, les premiers que produisent les attribuls divins : ce sont, pour l'étendue, le mouvement et Je repos; pour la pensée, l'entendement. De \h vient la lace de l'univers entier, qui reste toujours la môme dans son ensemble, quoique les parties changent d'une infmilé de façons. Enfin, par le mouvement et le repos, s'introduit la diversité dans l'étendue : elle prend toutes les formes possiL)les. De même, par l'entendement, la pensée produit toutes les idées possibles, qui sont aussi, si Ton ose dire, ses fonnes propres*.

Qu'on ne se méprenne pas, d'ailleurs, sur le rapport qui existe entre les attributs et leurs modes, entre la nature naturante et la nature naturée : c'est une production, et non une création; c'est un développement nécessaire. Ditiu, dit Spinoza, est cause immanente du monde, et non pas cause

1. Nous emprunterons à Kuno Fischer, Tautear d'une eiceilente Hi»toire de la philosophie moderne, le tableau suivant, qui résume le système de Spiiiox;!

Substaniia s= rauna êui = etu abtolute infinitum = DeuM Deu» omnium rerum eauta uniea prima Natuiu ] immanenê

Hbera.

HATDBAMS. J jygj^g - g^^ absoluU indeiermxnatum.

Ad Dei naturam neque intellectun neque volunla* pertinet. Omnia Dei atlributa.

Cogitalio.

Extentio,

Natoiu ratoiuta.

Omnes Dei attributorum modi

necessarii et inflniti.

Inlclîecliis absolulc iiifliiitus.

Faciès totins univer«i.

Ides Ordo idearum

Res pariicuiares.

idem est ae

Motus et quiet.

Corpora (res).

ÎQO PDTLOSOPHES MODERNES.

transitive. Il ne faut point, pour le trouver, sortir de cie monde ef chercher au delà un être qui en serait séparé ; il faut plutôt se demander ce qu'est le monde eî> son fond, et pénétrer par la pensée jusque-là. Dieu n'agit pas du dehors sur un monde extérieur à lui, comme un ouvrier sur son ouvrage; mais, suivant une parole de saint Paul, dont Spinoza fait la formule du panthéisme, en lui nous nous mou* vous, en lui nous vivons et nous sommes, in Deo vivimm, m^vemur et sumus.

8. Les corps. — Descartes concevait l'étendue comme une masse en repos, et faisait intervenir un Dieu moteur / pour'produire de là toute la variété des choses matérielles. Hais Spinoza ne saurait admettre une telle intervention: il raillerait, plus encore que Pascal, celte chiquenaude divine qui met la matière en mouvement. Comment comprendre cependant, sans cela, la production des corps? Spinoza avoue qu'elle est impossibh», en effet, avec une matière immobile. Mais l'étendue qu'il conçoit est loin d'être telle, puisque c'est un attribut exprimant une essence éternelle et infinie. Elle pourra donc, elle devra même, par la puissance divine qui est en elle, se mouvoir pour produire sans cesse foutes sortes de combinaisons.

Mais ce mouvement au sein de l'étendue se fait de luimême, sans qu'aucune pensée y préside ou le dirige. On ne trouvera donc ni plan ni dessein dans le monde des corps. 11 n'est pas la libre création d'une intelligence et d'une volonté, et il n'y a place en lui ni pour les miracles ni pour aucune fin divine. Les événements miraculeux sont ceux qui s'écartent du cours ordinaire des cboses; et, comme nous ne pouvons alors en marquer la cause précise, on prétend nous forcer à reconnaître en eux un efiet surnaturel. Mais, en bonne logique, nous sommes réduits seulement, dit Spinoza, à un aveu d'ignorance, et ceci ne messied pas d'ailleurs à la médiocrité de notre esprit, qui ne saurait juger si quelque chose passe ou non la puissance de la nature. De môme notre croyance aux causes finales témoigne seulement, dit-il, que nous ignorons les causes mécaui(|ues d*uu phénomène; car aussitôt que celles-ei sont connues^

nous ne cherchons plus d'autre ciplicalîon, cl la finalitô nous semble puérile*.

9. Les esprits. — De même que tous les corps sont de simples modes de Tétendue, de même tous les esprits sont des modes de la pensée divine. A vrai dire, c'est le renversement des notions communes. « Comment, je vous prie, dira Leibniz, Tesprit peut-il être le mode de la pensée, lui qui est le principe de la pensée? Ce serait donc plutôt l'esprit qui serait l'attribut, et la pensée la modification de cet attribut'. » D'autre part, Leibniz voyait aussi dans Tétendue une modification des corps, plutôt que dans les corps de simples portions de l'étendue. Mais Uescartes avait donné l'exemple, en formant les corps de l'étendue seule; Spinoza forme également les esprits de la seule pensée.

Les idées qui se trouvent dans les esprits ne doivent pas être regardées comme une image ou un reflet des corps. Elles ont une existence propre. Leur vérité est même indépendante de tout rapport à des choses extérieures. « L'idée est quelque chose de réel, ayant en soi son essence, et la certitude n'est autre que cette essence ou la manière dont elle est sentie*. » Aussi, tandis que Descartes distinguait, en dehors de l'entendement, qui ne ferait que concevoir des idées, la volonté, toujours libre de leur donner ou non son assentiment, au contraire, suivant Spinoza, toute idée enveloppe déjà une affirmation. Elle est une action de l'âme tout entière, elle est, pour ainsi dire, l'âme même modifiée d'une certaine façon. « Sans l'idée, dit Spinoza, il n'y a ni affirmation possible, ni négation, ni volonté*. »

tO. L'entendement et Terreur. — Comment llors expli-

1. Spinoza, au grand scandale d'Oldcnbtirg, explique uniquement par l'ignorance la foi aux miracles (trad. Saissel, t. 111, p. 536-7, et p.o71-i).— 11 se montre très viuhMil contre les causes finales, dans un appendice é la première partie de {'Éthique (trad. Saisset, t. 111, p. 59-i8). Mais, comme dit Leibniz, • s'il est vrai que tuiil n'est point fait pour l'homme, il ne s'ensuit pas que Dieu agisse sans volonté ou sans ronicndcment du bien. » {Leibniz^ Descartes et Spinoza Fo<ichcrde Careil, p. 248.)

2. Leibniz, Dc.scarle» et Spinoza^ Foucher deCarcil, p. 201. 5. Trad. Saii^set. t. 111. p. .i(W et 310.

A. Tra<l Sai>sct, t. III. p. Tav, note. — Voir plus haut la théorie de Descartei^ p 201-2> **^ ^' DrocharJ, De Ccrreur^ c. ui et iv.

quer I^erreur? Descartes h regardait comme une faute de la Yolonté qui juge ayant que l'évidence soit faite dans l'entendement. Celui-ci restait donc impeccable, et nous pouvions avoir toujours confiance en ses idées claires et distinctes. Hais si toute idée est en môme temps une affirmation, comme bien des affirmations se trouvent fausses, bien des idées le seront aussi, et voilà l'entendement, qui les produit, convaincu d'erreur, il a sans doute aussi quelquefois pour objet la vérité : mais comment en être désormais certain?

Spinoza ramène les idées vraies et les idées fausses ou douteuses à des idées adéquates et inadéquates. Tantôt la perception d'une chose est entière et parfaite; tantôt elle est, poiirainsi dire, mutilée et tronquée. L'imagination en est cause alors, plutôt que l'entendement. Y a-t-il erreur, à proprement parler? iNon pas; mais plutôt nos idées renferment une part plus ou moins grande de vérité. A quelque point de vue que noire esprit se place pour considérer les choses, il en découvre toujours au moins un côté, qui est vrai et réel en lui-même. Seulement, on conçoit qu'une idée étroite, pour ainsi dire, et bornée, semble imparfaite et même fausse en comparaison d'une autre qui serait plus large et plus compréhensive. Par exemple, 1 homme ne se croit libre, selon Spinoza, que parce qu'il considère ses pensées et ses actions détachées de leurs causes; une vue plus complète lui ôUnait celle illusion.

Si Ton demande maintenant pourquoi notre esprit a le plus souvent des idées fausses et parfois des idées vraies : « c'est que, dit Spinoza, nous somînosune partie de quelque être pensant dont les pensées, les unes dans leur entière vérité, les autres par parties seulement, constituent notre intelligence*. » Kt grâce à cette puissance de penser infinie, qui se manifeste partiellement en chaque âme humaine, celle ci produit de son propre fonds toutes ses idées, et peut être dite (( un automate spirituel' j».

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