VI. - RÈGNE DE LÀ NATURE
i. Postulats mathéniAtlqiies. -—A Tégard des COrps, Leibniz admet deux principes de physique, l'un que tout eU plein dans la nature ; le vide et les atomes sont des choses inintelligibles ou contradictoires; l'autre, que chaque portion de matière n'est pas seulement divisible à l'infini, mais encore sous-divisec actuellement sans fin. Ces deux principes semblent empruntés aux mathématiques, et Descartes déjà les admettait, relativement aux choses matérielles.
t. L'organisation. — Or, comme tout est plein, les parties de la matière se touchent immédiatement de tous côtés, si bien que le mouvement de chacune meut aussi les autres, les plus voisines d'abord, puis, de proche en proche, toutes à riuflni. On ne saurait jeter un caillou dans la mer sans que toute la masse liquide soit remuée du coup. Ainsi tout ce qui se passe dans la nature entière se fait sentir plus ou moins confusément à la moindre partie.
1 c Toutes les âmes sont esscntieUement des représentaUons ou miroirs vivants de Tunivers, suivant la portée et le point de vue de chacune. — C'est comme si Dieu avait varié l'univers autant de Tois qu'il y a d'Ames, ou comme s'il avait créé autant d'univers en raccourci, convenant dans le fbnd, et diversifiés par les apparences. II n'y a rien de si nche que cette unirorme simplicité, accompagnée d'un ordre parfait Et l'on peut juger si chaque âme à part doit être parfaitement bien ajustée, puisqu'elle est une certaine expression de l'univei's, et comme un univers concentré. > {Lettre à la rein€ Sophie-Ctiar» lotte, 8 mai 1704 ; éd. Onno Uopp, toc, ci<., p. 2U.)
Hais celle-ci, nous le savons, n*a de consistance que grâce aux monades qui la soutiennent* et qui toutes représentent aussi Tunivers. Le parallélisme est remarquable: chaque monade a sa manière d*exprimer toutes les autres; chaque portion de matière reçoit aussi Timpression de toutes les autres à sa manière. Il y a plus : la substance simple se représente l'univers justement de la môme manière dont en est affectée la portion de matière qu'elle supporte. Autrement dit, le corps est le point de vue d*où Tâme considère toutes choses*.
Voici ce qui résulte de là. Comme rien n*est mieux réglé que Tunivers, rien non plus n*est mieux réglé que la représentation de Tunivers dans Tâme. Hais cette représentation se fait par le moyen du corps, et suivant les rapports de celui-ci c'i tout le reste. Donc il faut que lui-même soit parfaitement réglé, pour ne pas empêcher ou déranger une telle représentation. Mais qu*est-ce qu'une portion de matière réglée à l'image de runivers?Dans celui-ci, nous l'avons vu, chaque monade existe pour toutes les autres, et toutes les autres existent aussi pour elle, puisque Dieu a égard à chacune en les créant. Dans un corps, chaque partie servira donc aux autres qui lui serviront également de leur côté : toutes seront donc entre elles réciproquement fins et moyens. Mais c'est là proprement la définition d'un organisme : chaque organe entretient les autres et se trouve luimême entretenu par eux. C'est ainsi que Leibniz déduit de ses principes l'organisation ou la vie dans tout l'univere*.
s. inOnité d'or^anUiiies. — Il se Sert encore d'une démonstration par l'absurde. Si l'organisation ne se trouvait point partout dans la nature, ce serait un miracle qu'elle apparût tout à coup au sein de la matière brute. Ou bien tout est organisé, ou bien rien ne l'est et ne pourra le deve-
1. Spinoza avait dit la même chose déjà. El Bossuet : « Du petit corps où elle est cnrei'inée, notre âme tient à tout, et voit tout l'univers se venir, pour ainsi dire, marquer sur ce corps, comme le cours du soleil se marque sur un cadran. » (Ctmnainsance de Dieu et de »ox-méme^ c. ni, § 8, prop. lu.)
2. Cette tentative audacieuse de déduii*e a priori l'organisation sa trouve déjà dans Bossuet {Connaisn, de Dieu et de toi-même, c. iv, 1 1, fin). Kant la reprendra plus tard {Critique du jugement).
nir. a Les animaux, dit Leibniz, n*ont pas été formés mécaniquement par quelque chose de non organique, comme Démocrite et H. Descartes Tout cru^ » Et encore : a Les lois du mécanisme toutes seules ne sauraient former un animal, là où il n*y a rien encore d'organisé*. »
Toutefois Leibniz dit a non pas absolument que Vorganisme est essentiel à la matière, mais à la matière arrangée par une sagesse souveraine* ». C'est parce que « la production doit toujours garder les traces de son auteur », et que Tauteur ici est la souveraine Sagesse, c'est pour cela que « Tordre et Tartifice » devront se retrouver jusque dans les moindres parties. Et Leibniz, reprenant la comparaison de Descartes entre les corps organisés et nos automates, ajoute que les automates de la nature sont bien différents de ceux de Thomnie. Les nôtres ne sont point ouvragés dans toutes leurs parties : brisez les rouages et les ressorts, et chaque fragment est, au moins à l'intérieur, du fer brut, du bois brut. Au contraire, chaque corps organisé est automate et machine jusque dans les moindres parties, et cela à l'infini. Il est a comme un jardin rempli de plautcs, et comme un étang plein de poissons. Mais chaque rameau de la plante, chaque membre de l'animal, chaque goutte de ses humeurs, est encore un tel jardin ou un tel étang ». La sagesse infinie du Créateur le veut ainsi, et la matière ne s'y oppose pas, étant, dit Leibniz, actuellement sèus-divisée sans fîn.
4. lllécaaiitine et Onallié. — Cependant, quoi de plus contraire, en apparence, à l'esprit scientifique, que cet appel incessant à la sagesse divine pour expliquer toutes choses? La faire intervenir ainsi dans le monde, n'est-ce pas recourir en toute occasion à des miracles? Leibniz ne le croit pas. 11 repousse une intervention divine de tous les moments dans l'univers, comme incompatible avec la constance et l'uniformité des lois naturelles, et en même temps peu digne de son auteur. 11 reporté à l'origine des choses celte action surnaturelle. Dieu aurait préformé et préordonné les choses une fois