Principes de la Nature et de la Grdce
S. « Mens non pars est, sed simulacrum divinitalis. » (Cj»w<. ad IfsjwcAtmR . de philoêophia Platpnioa,)
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lesquels la souveraine intelligence a fait tout le reste, afin de se faire connaître et aimer, se multipliant pour ainsi dire dans tous ces miroirs vivants qui la représentent. »
s. La nature et la «rAee. — Toutefois ce monde moral» ou, comme Leibniz rappelle, ce c règne de ta grâce ^ i n*est point séparé du monde physique ou de la nature. Il y a en quelque sorte sa racine, il s*y développe, tout en s*élevant au-dessus. N*en résulte-t-il pas pour lui de graves inconvénients? Les esprits, ces privilégiés de Dieu dans Tunivers, n*ont-ils pas à souffrir de leur contact incessant avec les corps? Et les lois de ceux-ci sont-elles toigours d'accord avec ce qu'exige le bon gouvernement de la cité divine ? Si la raison que Qjeu daigne accorder aux esprits, marque sa condescendance à leur égard, le mal qu'ils endurent ici-bas ne ferait-il pas douter aussi de sa providence?
4. Optimisme. — Leibniz est obligé de défendre la perfection divine, et pour cela d*atténuer, en Texpliquant, le mal qui se trouve en ce monde. Il distingue le mal métaphysique qui consiste dans la simple imperfection : les créatures ne sauraient avoir la plénitude de Tétre sans cesser d*étre telles et se confondre avec le créateur. Le mat physique consiste dans la souffrance. Leibniz l'explique par la connexion universelle de toutes choses. Si nous étions les seules créatures de Dieu, Dieu, qui veut notre bien, aurait pu nous le procurer, n'ayant pas à se préoccuper d'autres êtres. Mais il veut également le bien de ceux-ci, il veut le bien de tous Or ces biens si divers peuvent se contrarier, et cependant Dieu n'en saurait sacrifier aucun. 11 tâchera donc de tout
1. Voici un beau commentaire de ceUe expression : c Pour moi, content de la place où Dieu m'a mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur que mou espèce; el si j'avais à choisir ma place dans Tordre dos êtres, que pourrais-je choisir de plus que d'être homme T Cette réflexion m'enorgueillit moins qu'elle ne me touche ; car cet état n'est pas de mon choix, et il n'était pas dû aa mérite d'un être qui n'existait pas encore. Puis-je me voir ainsi distingué sans ma féliciter de remplir ce poste honorable, et sans bénir la main qui m'y a placé? De mon premier retour sur moi nait dans mon cœur un sentiment de reconnaissance et de bénédiction pour l'auteur de mon espèce, el de ce sentiment mon premier hommage à la Divinité bienfaisante. > (Rousseau, Emile^ lit. IV; édit. Garnier, p. 310.)
arranger pour le mieux, et sa sagesse doit nous persuader qu'il y réussit.
Reste le mal moral ou le péché. A vrai dire, c'est nous qui en sommes les auteurs. Mais on objecte que si i>ieu ne nous avait pas laissé la liberté de mal faire, nous n*en aurions pas abusé. Cependant une telle liberté n*est que la contrepartie de la liberté de bien faire, dont personne ne contestera Texcellence. Dira-t-on que Dieu aurait dû ne pas nous donner de liberté du tout? Autant dire qu*il aurait dû supprimer rhomme même. On prétend qu un père serait coupable de laisser à son enfant une arme avec laquelle il sait bien que celui-ci se blessera. En eiie', ôtez-lui cette arme, et Tenfant n*en vit pas moins heureux et sa is é(re amoindri. Mais Otez à Thomme sa liberté, c*est-à-dire son libre choix, sa raison : Thomme disparait, et vous n*avez plus qu*un animal.
5. Providence. — Mais, OÙ la sagesse et la bonté de Dieu se retrouvent, suivant Leibniz, c*est dans le soin qu'il a pris d'accorder le règne de la nature avec celui de la grâce, et de régler sur celui-ci tout le reste. Dans un État parfait, il faut que les sujets soient punis, s'ils font mal, comme il faut qu'ils reçoivent la récompense de leurs bonnes actions. Or c'est aussi ce qui arrive naturellement. Sans rien changer aux lois du monde physique, Dieu ne manque pas de faire tourner les événements au bien ou au châtiment de chacun suivant ses mérites. Le cours des choses a été disposé de la sorte une fois pour toutes dès l'origine. En vain donc le monde moral paraît ici-bas rempli de désordre et d'injustice. Ce n'est qu'une apparence et la souveraine perfection de Dieu noua est un sûr garant qu'en réalité, là comme partout dans la nature, tout est pour le mieux. Prenons seulement confiance et patience, et abandonnons-nous à la Providence divine. Leibniz voudrait qu'il n'y eût point de mécontents dans le royaume de Dieu, parce qu'en effet on n'a pas non plus sujet de l'être. Mais chacun devrait travailler avec zèle à la réalisation du règne de Dieu sur la terre. Et comme l'amour pour autrui se mesure au plaisir que l'on prend â sa perfection et à sa félicité, ces deux choses étant
infinies en Dieu, infini, par conséquent, doit être aussi notre plaisir et notre amour, quand il a Dieu pour objet : c'est là
le vrai bonheur.
§ Vm. — C02ÎCLUSI0N.
Le système de Leibniz peut se résumer d'un mot : harmonie préétablie. On la retrouve partout, en effet, d'abord entre toutes les monades, puis entre les causes efficientes et et les causes finales dans la nature, entre le monde physique et le monde moral ou régne de la grâce. C'était faire prédominer partout une souveraine sagesse, et montrer ses effets jusque dans les moindres choses. Leibniz en cela réagit à la fois contre Descartes et contre Spinoza.
1. Descartes et Spinoma. — Pour ceux-ci, l'étendue est antérieure logiquement et réellement aux corps: elle est donc leur substance même, et comme l'étoffe dans laquelle tous sont découpés. Descartes lui donne ouvertement ce nom de substance ; Spinoza fait d'elle un attribut infini de la substance divine; mais tous deux s'accordent à y voir le fondement de toute la réalité des choses matérielles.
Cependant la seule étendue n'aurait pu produire d'ellemême la diversité infinie des corps. Il faut que quelque autre chose agisse, en elle ou du dehors, pour la mettre en mouvement. Ce sera, dit Descartes, la volonté divine, absolument libre, d'ailleurs, et qui n'intervient que pour donner l'impulsion primitive, sans se préoccuper de ce qui en adviendra. C'est, dit Spinoza, la puissance infinie de Dieu, se développant avec une aveugle nécessité au sein de Tétendue ou de la matière.
Relativement au monde physique, ces deux hypothèses ont les mêmes conséquences : aucun dessein, aucun plan préconçu dans les choses, mais une succession nécessaire de toutes les formes possibles, en vertu des lois du mouvement. Le mécanisme règne seul sans la moindre finalité. « Le Dieu ou l'être parfait de Descartes, dit Leibniz, qui n'a pas de volonté ni d'entendement, puisque, selon Descartes,
il n*a pas le bien pour objet de sa volonté, ni le vrai pour objet de son entendement, est quelque chose d*approchant du Dieu de Spinoza, savoir le principe des choses et même certaine souveraine puissance, qui mettent en action et fait tout ce qui est faisable.... Mais à cela il suffisait de la seule nécessité de la matière, ou plutôt son Dieu n'est que cette nécessité ou ce principe de la nécessité agissant dans la matière comme il peut*. »
t. La matière et ses lois. — Leibniz réformera toutes ces notions. D*abord retendue n*est pas une substance, c'està-dire quelque chose qui explique tout le reste, sans avoir besoin soi-même d'explication. L'étendue n'est qu'une multiplicité infmie de parties : elle suppose donc l'unité ou le simple, en un mot la force, qui sera la véritable substance. Loin d'être un principe ou une cause, l'étendue n'est qu'un effet. Sans doute les phénomènes extérieurs ont en elle leur substratum; mais elle-même a son fondement dans des existences vraiment absolues. Ce sont celles-ci que Leibniz considère. L'étendue pouvait être une chose primitive et absolue aux yeux d'un physicien et surtout d'un mathématicien : elle est encore le relatif aux yeux de Leibniz, dont le point de vue est ici purement métaphysique '.
Le cartésianisme, disait-il, et il entendait par là surtout le mécanisme dans l'explication de la nature, n'est que « l'antichambre de la vérité». « Depuis, ayant tâché d'approfondir le!3^ principes mêmes de la mécanique, pour rendre raiion des lois do la nature que l'expérience faisait connaitre, je m'aperçus que la seule connaissance d'une masse étendue ne suffisait pas, et qu'il fallait employer encore la notion de la force. » Mais la force, n'est-ce pas la tendance â agir, à passer d'une chose à une autre sans doute en vue d'un
1, CEuvre» inédites^ Fouclicr de Caroil, p. 5-6.
2. « Il faut considérer que la matière, prise pour un être complet^... n'est qu un amas, ou ce qui eu ri^sulle, et que l<uit amas réel supi>ose des tubxi*tn' ces simples ou des unilés réelles; et quand on considère encore ce qui est de la naturo do ces uiiiti's réelles, c'est-à-dire la perception et ses suites, on est trnn>roré pour ainsi dire dans un nulro monde, c'est-à-dire dans le monde mtetlifiible des substances^ au lieu qu'auparavant on n'a été que parmi les pkênitièiiiies des sens, » {JSùuveùût Euaisi liv. IV, c. Ili, 8 6.)
but, d'une fin, commo nous i*expérimentons en nos propres tendances ou app«Hilions?
IW'fléchissanl en outre sur les lois du mouvement, Leibniz s'nporçoit qu'elles ne se démontrent pas géométriquement. .( On n'y trouve, dit-il, aucune nécessité absolue qui nous force de les admettre, comme on est forcé d'admettre les régies de la logique, de l'arithmétique et de la géométrie. » C'est leur beauté seule qui les a tait choisir, de préférence h tant d'autres qui étaient possibles. « Elles naissent du principe de la perfection et de l'ordre : elles sont un eflet du choix et de la sagesse de Dieu* ».
3. La rnison. — Ainsi, au lieu de la libellé d'indifférence, dont parlait Descartes, au lieu de l'aveugle nécessité, que proposait Spinoza, Leibniz, qui ne voyait là que deux abstractions ou fictions de notre esprit, conçoit le principe de l'univers comme notre esprit lui-même, a II y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté; mais elles sont tout entières en Dieu. » a Cette portion de raison que nous possédons est un don de Dieu ; cette portion est conforme avec le tout, et elle ne diffère de celle qui est en Dieu que comme une goutte d'eau diffère de rOcéan*. »
Tandis que Descartes parle sans cesse des bornes, des limites de notre entendement, et parce qu'il le trouve soumis aux vérités nécessaires, croirait faire injure à Dieu de l'assujettir, lui qui est infini, à ces mêmes vérités; tandis que Spinoza reconnaît aussi le caractère relatif du même entendement, et regarde comme une absurdité et un sacrilège de transporter en Dieu les attributs de l'homme; Leibniz, au contraire, affirme l'identité fondamentale de la raison partout, et ne distingue que par le degré la raison en l'homme et la raison en Dieu, ou plutôt sa philosophie n'est qu'une apothéose de la raison humaine.
4. Continuité. — (( 11 cst raisonnable, dit-il, que notre âme se trouve dans un milieu dont on puisse descendre et