‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 192 sur 285 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

!. Vie ef ouvrages de Locke. —8. Objet de sa pliilosophie. — 3. Olqections contre les idées innées. — 4. Réponse de Leibmx. — 5. La conscience obscure. ^ 6. Les vérités néoessaires. — 7. La puissance et l'acte. " 8. Principes de morale. — 9. Analyse des idées, selon Locke.

— 10. Analyse des idées, selon Leibnix. --11. Ordre chronologique.

— 12. Ordre métaphysique.

i. ¥le et ouTrages de Loeke. — Locke, le philosophe classique de rAngleterre, comme Descaries est celui de la France, naquit le 29 août 1632 à Wrington, non loin de Bristol. Son père servit, comme capitaine, dans Tarraée du Parlement, lors de Tinsurrection contre Charles P'. En 1646, à quatorze ans, Locke fut admis à l'école de Westminster, où Ton restait six ans, puis, en 1652, à l'université d'Oxford, où les cours étaient de sept années; on y enseignait, comme autrefois, la grammaire, la rhétorique et Ta logique, qui composaient le trivium, l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie, qui formaient ensemble le quadrivium. Malgré Bacon, la scolastique continuait de régner. .

Locke songeait à l'état ecclésiastique, et il resta à Oxford pour s'y préparer. A vingt- sept ans, il lut Descartes, pour la première fois, et il en reçut une impression très vive. Ses goûts d'ailleurs le portaient vers les sciences d'observatio'^ et l'étude des faits. Aussi, quand vint le moment de prendre un

1, SurLorke, il convient de lire dans VHisioiredela philotophte en Arlgteterre, de Ch. de Rérausat, tout le livre lY (t. II, p. 223. Didier. 1875}, et loektt ta vie et son an4vre,de M. Henri Mtrion (Germer BailUére, 1878;.

partit il reDonça à TÉglise et résolut d*étre médecin. Robert Boyle, le savant, Tiniliait à la chimie. 11 se lia, en outre, avec Sydenham, à qui la médecine est redevable de Temploi du quinquina et du laudanum. Boyle écrivit une Histoire générale de Pair, pour laquelle Locke lui avait fourni des observations sur les variations de latmosphère ; et Sydenliara, une Méthode pour guérir les fièvres, communiquée d*abord dit-il, à Locke, à qui il trouve, pour Tesprit, le jugement, la sagacité et les vertus, à peine un supérieur et bien peu d*égaux chez les anciens et chez les modernes ^

En 1666, il fit un voyage à Clèves, comme secrétaire d'un envoyé anglais auprès de lelecleur de Brandebourç. La même année, il s attacha à la personne de lord Ashley, qui devint comte de Shaltesbury. Le roi Charles tl ayant concédé à celui-ci et à sept autres lords le territoire de la Caroline, Locke rédigea la constitution de la nouvelle colonie en 1669. L'hiver de 1670-71, dans un entretien avec des amis, discutant sur les principes de la morale et de la religion, il pensa que toule discussion de ce genre était vaine tant que l'on ignorait l'étendue et les bornes de nos connaissances : ce l'ut la première idée de V Essai sur V entendement humain.

De 1672 à 1679, Locke voyagea en France, dont le climat plus doux convenait à sa santé. Il- demeura même quelque temps à Montpellier, où il écrivit une bonne parlie de VEssai, A Paris, la recommandation de Boyle l'introduisit auprès des savants. De retour en Anglelerre, il partagea la fortune de son protecteur Shaftesbury. Celui-ci étant allé mourir en

1. David Hume, dans son HtMloire de la maison de Stuart (Jacquei II, 1689, t. m, g 2;, appt-lle Sydcnham • le restaurateur de la vraie médecine. » Quant à Ijyle, « il pcrlectiouni), dit-il, la machine pneumatique, inventée (>ar Otto de Guericke, et la fit servir à quantité de nouvelles et curieuses expériences sur l'air et sur d'autres corps. Sa chimie est admirée de ceux qui sont versés dans cet art. Son hydrostatique contient un plus grand mélange de raisonnomeitU et d'inventions cunlinnées par l'cxpëiienco, qu'aucun autre de ses ouvrages; mais, dans ses raisonnements, il est toujours éloigné do cette hardiesse et de cette témérité qui ont égaré tant de philosophes. Boyle fut gi and partisan de la philosophie mécanique ; théorie flatteuse pour la vanité et la curiosité des hommes, parce qu'en uous découvrant quelques-uns des secrets de la nature, elle nous met comme en droit d'imaginer le reste ».

Hollande, aprôs une tentative de soulèvement contre Charles il, Locke, devenu suspect, quitta à son tour TAngleterre, en 1683.

Pendant cinq ans et demi il vécut à Amsterdam, Leyde, Utrecht et d'autres villes encore. 11 y eut pour amis Limborch et Leclerc, tous deux fort occupés de théologie et de philosophie. Ce dernier fonda, en 1686, une revue appelée la Bibliothèque univenelle, à laquelle Locke collabora. Dans le numéro de janvier 1688 parut un abrégé de ï Essai sur V entendement Leclerc l'avait traduit en français.

Enfin la révolution de 1688 arriva, et Locke, bien vu de Guillaume d'Orange, fut môme chargé par lui d'accompagner la reine Marie pendant la traversée. Débarqué à Greeuwich en février 1689, il fît imprimer enfin son Essai, qui parut au commencement de 1690. Locke avait 58 ans, et il travaillait à cet ouvrage depuis une vingtaine d'années.

En 1695, il publia des Pensées sur Véducation. On lui doit aussi des écrits politiques, comme le Traité du gouvernement civily où il défend le régime libéral de Guillaume d'Orange, des écrits religieux, dont quatre lettres sur la tolérance^ et deux essais sur le christianisme raisonnable, etc. La théologie l'occupa dans ses dernières années, et c'était même, plutôt que les sciences naturelles, le sujet de ses conversations avec Newton, qui se montrait également théologien. En religion Locke était « latitudinaire », et voici comment il définissait ce mot : « Avoir des lois strictes touchant la vertu et le vice, mais élargir autant que possible les termes du credo religieux, c'est-à-dire faire en sorte que les articles de croyance spéculative soient peu nombreux et larges, les cérémonies peu nombreuses et faciles, voilà ce qui constitue le latitudinisme. » 11 trouva, pour terminer sa vie, les soins les plus affectueux dans la famille de lady Masham, fille du philosophe Cudworth, et avec qui il était lié d'une amitié sincère depuis 1682. Ce fut elle qui lui lisait la Bible, et l'assista dans ces derniers moments, m Je meurs, dit-il, dans des sentiments de parfaite charité pour tous les hommes et en sincère communion avec tous les chrétiens de quelque nom qu'ils s'appellent, u (28 octobre 1704.)

0 Sa mort, écrivait lady Masham, a été comme sa vie, vraimeut pieuse et pourtant naturelle, facile, exempte de toute affectation, i Et elle composa un éloge de lui, que Leclerc fit paraître dans sa Revue. Goste en écrivit un autre'. Locke avait lui-même résumé son œuvre en ces termes : a Tout le monde ne peut pas espérer d^étre un Boyle ou un Sydenham, et dans un siècle qui à produit d'aussi grands maîtres que rillustre Huyghens et l'incomparable H. Newton, c*est un assez grand honneur que d*étre employé en qualité de simple ouvrier à nettoyer un peu le terrain et à écarter une partie des vieilles ruines qui se rencontrent sur le chemin de la connaissance. »

». Objet de sa philosophie. — Dans Y Avant-propos de VEssaif Locke indique nettement son but. 11 a remarqué ,^^|£jje« le désir d'une connaissance universelle emporte les '"^lofflttès à susciter sans cesse de nouvelles contestations sur des sujets qui ne sont point à leur portée, et desquels ils n*ont aucune idée ». Locke voudrait les amener à « ne s'embarrasser plus dans les choses qui excèdent la capacité de notre esprit, et à vouloir bien ignorer ce qu'on ne saurait connaître ». Sa défiance est donc très grande à Tégard de la métaphysique, des problèmes qu'elle pose, et siu*tout des solutions qu'elle apporte. Mais, comme ceux qui se refusent aux plus hautes spéculations passent ordinairement pour des sceptiques, Locke a soin de déclarer qu'il ne diffère pas moins de ces derniers que des purs métaphysiciens. Tandis qu'il essaye de retenir les dogmatiques, il stimule au contraire ceux qui croient notre esprit incapable de connaissance certaine. « Recevrait-on, dit-il, les excuses d'un valet paresseux qui, obligé de travailler à la chandelle, négligerait son travail parce que le soleil n'est pas levé? > Nous ne pouvons pas tout voir ou tout connaître : tâchons au

1. Pierre Coftc (16t>8-1747), protestant français, vint en Angleterre vers 1G97, déjà recommandé à Luckc par deux traductions françaises qu'il venait de publier de ses ouvrages sur l'éducation et sur le christianisme. l\ fut précepteur des enfants de lady Masbam et fit, sous les yeux de Locke, une traduction Irançaise de Vlùssai, 1700. — En 1696, on avait fait en anglais un abrégé de VEs» «ai, pour l'introduire dans renseignement à Oxford. Cet abrégé fut égaleraenl traduit ta françaii dès 1718, par fioiMt

LOCKE ET LEIBNIZ. 3t5

moins que rien ne nous échappe de ce qui est, pour ainsi dire, dans le champ de notre vision. <( Douter de chaque chose, dit encore Locke, sous prétexte qu'on ne peut pas les connaître toutes avec certitude, c'est agir aussi déraisonnablement qu un homme qui ne voudrait pas se servir de ses jambes pour sortir d'un lieu dangereux, mais qui s'y laisserait périr, parce qu*il n'aurait pas des ailes pour s'enfuir avec plus de vitesse ^ t Locke pose ainsi, près d'un siècle avant Kant, le problème de Vétendue et des limites de nos facultés. « On a pu croire un instant, dit Kant lui-même, que dans les temps modernes le célèbre Locke, par sa physiologie de l'esprit humain, avait dû mettre fin à toutes les querelles des dogmatiques et des sceptiques, et faire à chaque prétention sa part*. »

S. Objections contre leo Idées Inaées. — Suivant Locke» la question capitale est celle de Vorigine de nos connaissances, 11 n'admet point d'idées innées, et expliquera tout ce qui se passe dans notre esprit, sans recourir à cette hypothèse, qui devient alors inutile. Mais il l'examine aussi en elle-même, pour la réfuter comme fausse.

Ou regarde généralement comme innés certains principes de spéculation et de pratique, comme: Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps, et Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas quon vous fit. Ce sont là des vérités que nos esprits apportent, pour ainsi dire, avec eux en naissant, et qui nous sont naturelles. Ce sont des noiionfi communes, qui ont pour elles le consentement de tous. Mais Locke d abord ne croit pas à ce consentement universel, et n'a point de peine à faire voir que la plupart des hommes ignorent les vérités de spéculation, et dans leur conduite méconnaissent trop souvent les vérités morales. Cependant ce qui est inné devrait être connu de tous, semble-l-il, et se montrer efficace en toute occasion. Dira-t-on qu'aussitôt ces vérités proposées à l'esprit, il les approuve? Biais ainsi fait-il des autres, une fois qu'il les a entendues.

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