Nouveaux Essais^ Itv. 1, c. u, S
t. noûvtaUi Eësaisi liv. 1^ c. ù, g 9.
on n'en a point la preuve, qu'on obtient pourtant lorsqu'on rend raison do cet instinct. » Et ailleurs encore : « Les vérités innées comprennent tant les instincts que la lumière naturelle (qui ne contient rien que de distinclement connaissable) d Or, s'il est quelquefois difficile d'admettre que certaines notions claires et distinctes sont innées, on a moins de peine à l'accorder de certains instincts*.
l'ourtant nous avons aussi des habitudes dont les effets sont tout semblables à ceux que l'on rapporte d'ordinaire à la nature. Qui osera discerner ce qui est véritablement naturel, et ce qui provient seulement de la tradition et de l'éducation ?
Deux dangers sont également à craindre: l'un, de faire trop grande la part de la nature, et d'y comprendre même des choses que nous avons sans doute acquises par la coutume ; l'autre, d'attribuer tout à celle-ci, même ce qui constitue sans doute le fond essentiel et immuable de notre Ame. Et Locke n'aurait pas évité ce second danger, par une cniiiite excessive de tomber dans l'autre. Leibniz voudrait qu on s'elTorçàt seulement de démêler en nous ce qui est de notre nature, et ce que l'expérience a pu y ajouter. « Je suis également persuadé, dit-il, et que bien des opinions passent pour des vérités (innées), qui ne sont que des effets de la coutume et de la crédulité, et qu'il y en a bien aussi que certains philosophes voudraient faire passer pour des préjugés, qui sont pourtant fondées dans la droite raison et dans la nature *. » '
Leibniz établit donc contre Locke qu'il y a dans l'âme des principes innés. Il invite son adversaire à observer ce qui se passe en nous, sans que nous nous en apercevions toujours; puis à réfléchir sur la différence entre les vérités de fait et celles de raisonnement; enfin ù méditer sur la distinction de ce qui est en acte et de ce qui est seulement en puissance, lui rappelant d'ailleurs que toute puissance enveloppe
1, Nouveaux EssaiSy liv. 1. c. ii, § i et 10.
if Nouveaux Essais, liv. I, c. il, §20. 21, 22, etc. Pascal avait dit d'après Monlaigne : « J'ai bien peur que la nature ne soit Hle-mérae qu'une preroiëi-e toalume, cumme la coutuiue est utat MCoiide tlalurt. » (Éd. Uavet; t. 1, p. 42.)
déjà quelque action. Ainsi Tinnéité est (l*abord possible, et il y a place pour elle dans notre âme; en outre elle y existe réellement, comme le montrent les vérités mathématiques ; enfin, elle doit nécessairement exister, si Ton veut comprendre comment Tâme est capable de science et de raison.
9. Analyse des Idées» selon Locke. — En réalité, Locke et Leibniz ne se sont pas posé le même problème. La difTérence entre eux apparaît nettement, si Ton considère la façon dont Tun et Tautre analysent nos idées. Locke les divise d*abord en idées simples et idées complexes. Les premières nous viennent soit des sens, comme celles des qualités sensibles, sons, couleurs, etc., soit de la réflexion, comme celles de tous les actes de notre esprit, apercevoir, sentir, vouloir, comprendre, raisonner, etc. Quant aux idées complexes, elles se forment naturellement des idées simples; ce sont les idées de modes, aussi bien ceux de la pensée que ceux de retendue ou de Tespace ; les idées de substances ; enfin, les idées de relations. Tout cela compose ce que Kant devait appeler une a physiologie », d^autres diront une « histoire naturelle de l*esprit humain ». Non seulement celui-ci se trouve anatomisé, mais les différentes parties qui le constituent sont rangées, pour ainsi dire, dans leur ordre de génération ou de formation. LEssai de Locke est d*aiUeui^, suivant Dugald-Stewart, o la plus vaste collection de faits, aussi bien observés que bien décrits, dont un seul individu ait jamais enrichi cette partie de la science •. Etllallamdisait :«L'ouvrage entier est peut-être la première et cependant la plus complète carte de Tesprit humain qui ail encore été tracée. »
10. Analyse des Idées, selon Leibniz. — Leibniz ne divise pas de la même façon toutes nos idées ou connaissances. D'abord il engage Locke à puiser plus qu'il ne fait à cette seconde source d'idées simples qu'il reconnaît, la réflexion. Car enfin, dit-il, « pourquoi faut-il que tout nous soit acquis par les aperceptions des choses externes, et que rien ne puiîsse être déterré en nous-mêmes? Notre âme est-elle donc seule si vide, que, sans les images empruntées du dehors, elle ne soit rien? Pourquoi ne pourrions-nous pas fournir aussi
LOCKE ET LEIBNIZ. SSt
à nous-mêmes quelque objet de pensée de notre propre fond, lorsque nous y voudrons creuser * ? » C'est de ce centre de perspective qiie Leibniz considère à son tour nos idées, n Tavait fait déjà en 1684, dans un opuscule, De cognitionCy veritate et ideiSy auquel il renvoyait Locke en 1696; lui-môme y revient dans ses Nouveaux Essais. Nos idées sont d'abord ou obscures ou claires. Les premières sont le plus bas degré de la connaissance : elles ne suffisent même pas à nous faire reconnaître un objet. Les secondes nous font distinguer les choses entre elles, une couleur ou un son, ou môme le rouge et le vert. — Mais les idées claires sont ellos-mômes ou confuses ou distinctes Tidée de la couleur verte est confuse pour les ignorants ; elle est distincte pour ceux qui savent que c'est un mélange de jaune et de bleu. — Enfin les idées distinctes sont ou inadéquates ou adéquates: ridée du vert est inadéquate même pour un savant, parce que, s'il sait que le vert est un mélange de jaune et de bleu, il ignore ce qu'est le jaune, ce qu'est le bleu en lui-même. Mais les idées adéquates sont distinctes jusque dans leurs éléments; on n'en trouve guère qu'en géométrie et en arithmétique. C'est le plus haut degré de la connaissance ; leur évidence est entière et parfaite. Leibniz range donc nos idées par ordre de clarté et d'intelligibilité croissante, et les plus simples seront celles où l'esprit discerne et démêle tout. Mais celles dont les éléments restent obscurs, ou même seulement confus pour lui, sont les plus complexes. Elles laissent le plus de place au doute, à l'incertitude, tandis que les autres sont absolument vraies. La vérité, voilà ce que Leibniz recherche dans nos connaissances.
Sa classification est donc l'inverse de celle de Locke. Les idées simples de celui-ci, les idées de sons, de couleurs, etc., sont pour Leibniz, les plus complexes, ou les plus difficiles à analyser pour le savant. D'autre part, les plus complexes dans la classification de Locke sont les plus simples pour le philosophe idéaliste. L'un juge au point de vue de l'entendement; l'autre au point de vue des sens. Or,
i. nouveaux Essaù^ Avanl-propos.
pour les sens, le plus simple est ce qu*ils saisissent immédiatement : les notions intellectuelles leur paraissent singulièrement abstraites et compliquées. G*est le contraire pour Tentendement : il ne comprend bien que ce qu'il tire de lui-même, comme les vérités mathématiques ; les choses sensibles lui paraissent insaisissables à cause deleurinfînie complexité.
II. Ordre chronoioi^qiie. — Néanmoins, dans Tordre chronologique, les idées sensibles sont bien les premières, et les connaissances plus relevées ne viennent que longtemps après, et chez quelques esprits seulement. Locke a donc eu raison de commencer par les idées sensibles. Leibniz ne reconnait-il pas lui-même que les sens nous fournissent au moins l'occasion de penser à quelque chose de supérieur? Us sont nécessaires j quoique non suffisants, dit-il, pour nous faire connaître des vérités universelles. H va jusqu'à dire que, « supposé qu'il y ait des hommes et môme des peuples qui u'aient jamais pensé à Dieu, cela prouve seulement qu'il n'y a {wiiit eu d'occasion suffisante pour • ■ îM.'.- ='M tMi\ ridiî'* fie la siihslance supivme*». Tan! celle occasion est iiocossaire l C'est la part du dehors el de l'expérieuce dans rac(juisition et la formation de nos idées, et il y a lieu certainement de l'étudier avec Locke.
tt. Ordre inétaphy»ic|ue. — Mais si l'ordre qu'il suit nous donne, pour ainsi dire, Vhistoire de nos découvertes, nous donne-t-il ce que Leibniz appelle Voriginedes notions*? Il veut dire l'origine intelligible, ou la subordination logique de celles-ci entre elles. Comment sommes-nous capables de les acquérir ainsi peu à peu? Et Leibniz étudie de son côté «la forme même ou la possibilité de nos pensées ji. Les principes innés sont inutiles, objectai! Philalêlhe. A Dieu no plaise, répond Théophile; sans eux, nous n'aurions ni sciences ni lois, et nous n'aurions même pas de la raison*. « Los principes généraux entrent dans nos pensées, dont ils fu I l'âme et la liaison. Ils y sont nécessaires, comme K'a
1. néfic.xiofut ftur le livre I" de r Essai (éd. Gerhardl, V" Bd., p. 21).