Voir sur Lockk ci-dessus, chup. XllI
§ n. — THÉORIE DE LA CONNAISSANCE
t . Postulat. — Toute doctrine est, qu'elle le veuille ou non, suspendue à quelque postulat, tacite ou déclaré; la doctrine de Hume n'échappe pas à cette règle. Mais ce qui est curieux, c'est que le postulat de cette philosophie tournée contre la niétaphysiijue est lui-mérae métaphysique.
Tout possible, dont le contraire est impossible, est luimême n'uîP. D'autre part, tout ce qui est l'objet d'idées claires et distinctes, tout ce qui est nettement concevable, tout ce qui enfin échappe à la contradiction, est possible. Déjà Descartes avait énoncé le même principe dans les mêmes termes; mais Tlume en renouvelle la signification. Pour Descartes, les idées a claires et distinctes » étaient les idées de l'Entendement, actes de l'intellection pure, « natures simples », qui enveloppaient une infinité de propriétés inséparables : par exemple, les grandeurs géométriques, l'àme. Dieu. Kn revanche, les images sensibles restaient à ré<art, susceptibles, au contraire, de dérober derrière leur confusion des contradictions inaperçues, et seule la résolution de leur conteim en idées déciderait de leur valeur. Il en est tout autrement avec Hume : pour lui, l'idée claire et distincte, c'est la représentation quelle qu'elle soit, concrète ou abstraite, qui, détachée de son milieu, posée à part, se soutient toute seule, reste objet de pensée possible. Dès lors (jue des groupements stables de représentations s'oiïrent à l'esprit, si l'imagination parvient à isoler les éléments de leurs séries et à les contempler à part, il n'en faut pas plus : les rapports de ces éléments ont beau être constants, ce sont des rapports de contingence, non de nécessité. « Tous les abjets dill'érents sont discernables, tous les objets discernables sont séparables*. » La nécessité n'a qu'un critérium, l'impossibilité mentale de dissocier les termes qu'elle unit.
1, Traité de la Soi. Hum., II, iv, p. 58 : « L'existence de respace et du temps, coinpos»»s de parties indivisibles, est possible; possible, elle est certaineiufnt réelle, puisque leur inliaie divisibilité est entièrement impossible et coutradictoirc. »
i. 1, Ml, p. 30, et beaucoup d'autres passages.
Ce principe est celui qui guide loutes kes recherches et qui fonde toutes les analyses auxquelles Hume procède dans sa théorie de la connaissance.
s. Éléments de la conaaissance. Imprcssloa. — Les
perceptions englobent la totalité de la vie psychique. Tanlôt simples, tantôt composées, elles se répartissent en deux classes, les impressions et les idées. Les impressions sont les états forts, sensations, passions, émotions, quand ils font leur première apparition dans Tâme; les idées sont les images que laissent les impressions dans la pensée. Elles sont do simples copies, fidèles « réflexions d des impressions originelles, mais états plus faibles. « Toute idée simple a une impression simple qui lui ressemble, et toute impression simple a une idée correspondante » (l, i, 9-12). L'impression est donc Tunique source de toutes nos idées. Ellemême se subdivise. Ou bien elle se produit à loccasion d*une excitation organique : elle est, en ce cas, une a impression de sensation ». Ou bien elle s'éveille à la suite d une idée, comme il arrive pour certaines émotions : elle est alors une « impression de réflexion ». Ou enfin elle se façonne peu a peu et constitue une tendance acquise : Thabitude est une impression d'origine interne.
L'impression peut entrer dans toutes sortes de composés et s'associer à toutes sortes d'idées, elle conserve cependant ses caractères propres, sa physionomie individuelle; en ellemême elle reste inaltérable ; elle est, pourrait-on dire, un atome psychique avec son existence distincte. Mais aussi il n'y a plus lieu de concevoir derrière elle d'autres objets qu'elle aurait mission d'annoncer. C'est là sans doute l'opinion du vulgaire, qui échelonne les choses sur trois plans : le sujet, ses représentations, les choses représentées. Ici l'impression est à elle-mômeson propre objet. Comme disait liiM'keley, elle est une « présentation )), non une a représentation ». En même temps, elle s'impose à l'adhésion de l'esprit. Celui-ci n'a pas avec elle une double besogne, de conception et d'affirmation. Un seul et même acte la perçoit et la pose comme réelle. L'impression identifie la perception do l'objet et roxistouce de l'objet.
DAYU) BUUE. SM
S. Imai^e ot Assoelatlon des Idées. — L*image est la répétition aiïaildie de Timpression, son domaine est exactement coe\tensif au domaine de celle-ci. L*iinpression est mi état premier et qui se suffit; Timage est dérivée et elle tend à évoquer d'autres images. Cette tendance est la loi dite d*associalion des idées. Elle se constate sans s'expliquer, elle est une propriété originelle de l'esprit et sa portée est capitale : c'est « une espèce d'attraction, qui, dans le monde mental, est aussi extraordinaire que celle du monde naturel » (I, iv, 2")).
Elle se présente sous trois formes : i* Contiguïté de lieu ou de temps; 2"" Ressemblance; 3<> Causalité. La troisième est la plus étendue; d'ailleurs elles ne sont ni étrangères ni indiiïérentes Tune à l'autre, et si chacune constitue une attraction d'idées, il y a pareillement entre elles-mêmes une mutuelle attraction qui les fortifie. La ressemblance se complète volontiers de contiguïté (IV, v, 311), et toutes deux tendent à accompagner la causation. Les pèlerinages en Terre Sainte consolident la foi, et le portrait d'un ami avive la joie de penser à cet ami. Inversement, là où la contiguïté se dérobe et où la ressemblance s'eft'ace, le raisonnement causal, réduit à ses seules forces, n'a plus de prise sur la conscience. Par là on comprend que, chez la plupart des hommes, la notion de vie future tombe au niveau d'un simple verbalisme (I, viii, 135; ix, 150).
4. Idée générale. — Si l'idée est la copie de l'impres* sion, ridée générale n'apparait-elle pas comme un démenti à la théorie? Et, en effet, la distance qui la sépare de la sensation et de l'image semble telle qu'au regard des intellectualistes une raison innée contribue à son élaboration. C'est pourtant une illusion, et l'idée générale dérive tout entière de rimpression. Elle est, en effet, une représentation particulière, accompagnée d'une tendance.
D'abord elle est une représentation particulière : Berkeley a fort bien établi ce point, et sa théorie constitue a une des plus grandes et des plus importantes découvertes 9 (I, vu, 20), faites en philosophie. Assurément l'idée abstraite d'iiuiuiiie ou de mouvement s'eteud à tout homme, quelle
350 riiii.osopiirs modernes.
cjup suit sa taille, à luiil iiiouvoiruMiL (|uello <|iie soit sa fornu'. l'ourlant, au iiiomcnt nu l'esprit la coiiccut, il a, présent à son re;5^•u•(l, un lioninu; déterniinê, avec une taille, un visaj:e, un teint particulier, et pareillement, il se représente un mouvement, non point que.lconrjue, mais rectiligne ou curviligne, ascendant ou descendant. Kt les raisons, ajoute IJume, de cette disposition sont faciles à dégager. « L'esprit ne peut former aucune notion de quantité ou de qualité, sans former une notion précise des degrés de quantité ou de qualité. » La longueur précise d*une ligne n'est pas diflérentc ni discernable de la ligne même. De plus, toute chose dans lu nature est individuelle, avec des propriétés individuelles; il est absurde qu'un triangle réellement existant n'ait pas une proportion précise de côtés et d'angles. Or, « si c'est absurde en fait et en réalité, ce doit être absiu'de également en idée, puisque rien de ce don», nous pouvons former une idée claire et distincte D*est absurde ni impossible. « Il n'y a donc point, en dehors' des images, une catê«;orie à part de conce[)ts abstraits, essences immu.-ildes et universelles, idées de Platon, natures simples de Descartes; il n'y a (juc des idées particulières, il n'y a que des images. Seulement, il en est, parmi celles-ci, qui jouent le même rôle (jue les essences pures de l'intellectualisme : on les appelle idées générales. Elles doivent ce caractère au second élément signalé plus haut, à savoir une tendance associée à l'image. Celle-ci, en cfl'et, n'est pas un étîlt solilaire, elle est liée ^ un mot; h» mot. à son tour, est lié à toute une série d'autres images semblables entre elles dans les ^'randes ligiK^s. Dès lors le mol se présente-t-il à l'esprit, dans la foule des images (jui lui font cortège, l'une d'elles, au hasaid des circonstances, émerge la première, l'esprit l'envisaire pour elle-même, et en même temps il considère en elle l'avant-coureur d'autres représentations toutes prêtes à se montrer. Un acte se produit d'abord, qui est l'image évo(piée, et il éveille une tendance, qui est une possibilité d'images évocables. Les objets désignés sont en quantité indéfinie. « Nous ne nous les figurons pas tous distinctement dans l'imagination ; mais nous nous tenons prêts
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à contempler quelques-uns d'entre eux, si nous y sommes poussés par un dessein et une nécessité présenlt^ Le mot suscite une idée individuelle en même temps qu'une cerlîiine habitude, et cette habitude produit telle autre idée individuelhs où nous pouvons avoir l'occasion de nous fixer » (1, VII, 54). L'idée est particulière par le contenu, générale par l'habitude. Celle-ci, qn Ta vu, est une impression d'origine interne; de son côlé, l'idée particulière est une image ou un groupement d'images, c'est-à-dire une copie d'impressions, ou un groupement de copies. L'idée générale tire donc de l'impression seule toute sa provenance, et sa nature se résout en un nominalisme, auquel collaborent l'expérience externe et l'expérience interne.
s. Crojance. — Impressions et idées comprennent tous les éléments de lar connaissance. L'École, par sa distinc-. tion de la conception et du jugement, ajoute la croyance. Cette opinion, pour traditionnelle qu'elle soit, n'en est pas moins inexacte. Suppose-t-on, en effet, que la croyance est autre chose que l'idée, c'est qu'alors elle est elle-même une idée. Kn ce cas, comme toutes les idées, elle peut, à notre gré, s'assoricr aux autres ou s'en séparer, et la croyance devient un acte pleinement volontaire. Or, nous éprouvons qu'il n'en est rien. La vérité est qu'elle ne modifie nullement le contenu de son objet. « Lorsque je pense à Dieu, lors(|ue je pense à lui comme existant, lorsque je crois qu'il existe, l'idée quej'en ai ne reçoit ni augmentation ni dimiimtion *. » La croyance n'est ni « dans la nature spéciale des idées ni tt dans leur ordre, niais uniquement dans ta manière dont fi on les conçoit et dans les sentiments dont elles nous alîeca tent* )). Ce sentiment se dérobe à toute définition précise; on [eut dire seulement qu'il est une manière plus vive, plus ferme, plus pressante de penser. L'idée avec lui acquiert plus de poids et touche plus fortement l'âme. L'impression étale en quelque sorte à nu ce caractère, et la mesure où l'idée tient à l'impression, est aussi la mesure de la croyance qui s'attache à elle. L'impression commu-
1. E/tMai* sur l' entendement , V, p. 439» S. Traité, HI, vu, 131.
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nique aux idées qui sont en relation avec elle une partie de sa force et de sa vivacité. Et c*est pourquoi la croyance est, en fm de compte, « une idée vive rapportée à une c impression préseule ou associée avec elle' ».
§ m. - THÉORIE DE LA CONNAISSANCE (suite)
i. Principe de causalité : A. Critique. — Si la croyance et l'idée générale se réduisent à l'iniprossion et à Tiinage divei^sement associées, en sera-t-il de môme avec le principe de causalité, qui semble nous transporter d'eniMée hors de nous-mêmes en pleine réalité? Son explication, au regard du vulgaire et des philosophes, est simple. La causalité est tout ensemble un principe des choses et un principe de Tesprit : tout ce qui commence d'exister a une cause, et la mémo cause produit toujours les mêmes elTets. Il y a là plus qu'une consécution invariable : une connexion nécessaire. Gela veut dire, d'abord, que des elTets diiïérents seraient impossibles; cela veut dire aussi que la connexion enveIop[)e une affuiité interne, une filiation telle qu'on voie l'edet s'ébaucher dans la cause, celle-ci, pour ainsi dire, épancher son énergie au dehors. En d'autres termes, la connexion nécessaire implique, dans Tanlécédent, pouvoir fécond, action efficace. Ce n'est pas tout : à ce principe producteur d'existences correspond l'intuition naturelle du principe. D'emblée, sans l'aide de lexpérience, sans informations préalables, l'esprit sait que le donné suif une réalité non donnée qui l'explique; dans les propriétés visibles d'un objet présent, il aperçoit ou devine les propriétés invisibles d'un objet absent. Kt cette tendance ne l'entraîne pas seulement dans une régression de cause en cause, elle le pousse aussi en avant dans une progression d'effet en ellet. A la vue, par exemple, d'une boule en mouvement, il prévciit, par une divination spontanée, que cette boule, si elle eu heurte une autre, va l'ébranler et la déplacer. C'est que,