Traité des sensations, I'* partie, surtout c. xi
celles de résistance ou de solidité : si je porte, par exemple, ma main chaude sur une partie de mon corps qui est froide, l'âme sent en die quelque chose de solide et de froid, qui résiste à quelque chose de solide et de chaud. L'être sentant ne se confond plus dès lors avec ses modifications ; il n'est plus la chaleur ou le froid, mais il sent ces deux choses dans les parties de son corps. 11 découvre aussi d autres corps que le sien, et il juge par là ses manières d'être tout à fait hors de lui. Comme il en a formé son corps, il en forme de même peu à peu tous les objets. Ainsi, dit Condillac, répondant à d'Alembert, o le sentiment de solidité ayant tout à la fois deux rapports, l'un à nous, et l'autre à quelque chose d'extérieur, est comme un pont jeté entre lame et les objets^ ».
Condillac revient ensuite aux autres sens, et montre tout ce qu'ils empruntent au toucher. Par lui, la vue apprend à connaître non seulement des objets, mais leur grandeur, leur figure, et môme leur distance. (Ju'un homme chez qui le toucher s'ajoute à la vue, porte la main devant ses yeux, puis la n»tire tout à coup : tout ce monde intérieur de lumière ot de couleurs qu'il (H.tit, s'évanoait, puis reparait, hn conséquence, il jugera d'abord :fue ses &ensalions ce trouvent sur l'organe que sa main touclie. Alors, promenant sa main sur une surface, en même temps qu'il voit du bleu par exemple, cette couleur se trouve en partie cachée à ses yeux par celle de sa main qui se meut. Mais ce mouvement dont il a conscience, lui fait rapporter à la main la couleur mobile, tandis que le bleu est en quelque sorle étendu sur la surface que la main parcourt. — KxphVaiion d'un autre fait : les images des objets se peignent ronvorsées au fond de nos yeux; mais comme les premières idées du haut et du bas ne nous viennent que du toucher, eelui-ri n'a pas à redresser ce (\u\ ne pouvait encore nous pnrailre reiivorsé; et nous jn^reons les apparences visibles sur les SiMiles indications du toucher, c'est-à-dire droites, comme elles sont par rapport
1. Traité des xentationB^ll* partie, et dans l'Extrait raitonné Tanalyse de celte lî* partie.
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à lui. — Ou bien encore, deux images se peignent au fond de nos yeux, et nous ne voyons qu'un objet : c'est que le loucher ne sent aussi qu'un objet, et comme il impose ses jugements à la vue, qui par elle-même ne juge pas, les deux images viennent se réunir sur l'objet solide. Condillac refîiit aiusi l'éducation de chaque sens, si longue et si pénible, dit-il. Car notre âme n'a pas eu moins de peine à mellro, par exemple, les odeurs au nombre des qualités des objets, qu'elle en a maintenant à les regarder comme ses propres modifications. Mais elle est aidée par le toucher : lui seul couuait les objets extérieurs, et par lui les autres sens deviennent capables de les connaître également. Ils oublient ensuite qu'ils ont eu nesoin de cette aide, ils confondent avec leurs sensations propres ce qu'ils doivent au toucher, et nous croyons qu'ils savent naturellement ce qu'en réalité ils ont appris. Leurs jugements sont attribués A un instinct, ou même à Dieu; mais l'habitude, dit Condillac, suffit à expli- (juer tout le mystère*. Peut-être néanmoins n'échappe-t-il pas entièrement à cette critique de Uousseau : « La philosophie moderne, qui n'admet que ce qu'elle explique, n'a garde d'admettre cette obscure faculté appelée imtimt. l/iiistinct, selon l'un de nos plus sages philosophes, n'est (ju'uue habitude privée de réflexion, mais acquise en réfléchissant; et de la manière dont il explique ce progrès, on doit conclure que les enfants réfléchissent plus que les hommes; paradoxe assez étrange pour valoir la peine d'être examiné*. »
3. ««^chode suivie. — Le plus curieux est peut-être la méthode suivie par Condillac. Il imagine une stiitue à laquelle il donne ou refuse tour à tour chacun des cinq sens, il ne lui donne d'abord que l'odorat, puis l'ouïe, puis la vue ; enfin il lui laisse seulement le loucher. L'idée de cet artifice ingénieux lui fut indiquée par M'*'' Ferraud : « Ce traité, dit-il, est à elle. Les vues les plus fines qu'il renferme sont dues à la justesse de son esprit et à la vivacité
1. Traité des sensations, toule la Ul* partie, p. 321. 8. Êmitê, liv. IV, p. 321, note (éd. Garnier).
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de 8on ima^^ination. Elle sentit la nêcessilé de considérer séparément nos sens, de distinguer avec précision les idées que nous devons à chacun d'eux, et d'observer avec quel progrès ils s^instruisent et comment ils se prêtent des se* cours mutuels*. »
Mais, presque en même temps, Diderot imagina une chose semblable, et dans sa Lettre «icr les sourds-muets^ imprimée en 175J, il parlait de décomposer, pour ginsi dire, un homme, et de considérer ce qu'il tient de chacun de ses sens. C'est ce qu'il appelait faire une espèce d'anatomie métaphysique. Bien plus, il suppose une société de cinq personnes, dont chacune n'aurait qu'un sens ; elles ne s^entendraienl, dit-il, que sur l'arithmétique. Ailleurs, il avait bien vu les secours que nos sens se prêtent mutuellement. Cela les empêche même, dit-il, de se perfectionner autant que chacun le pourrait, s'il devait s'excro^r sans les autres ; et il vante chez les aveugles la délicatesbC du toucher ou de l'ouïe, qui leur permet de suppléer en partie à la vue qui leur manque. Hais le traité de Condillac est autrement exact et méthodique que l'ébauche un peu paradoxale de Diderot. Celui-ci n'a point su reconnaître les limites de cliaquesens, lorsqu'il est réduit à lui seul, ni le rôle si important d'éducaleur que le toucher remplit à l'égard de tous.
Eu même temps que Diderot, Duilbn, dans les premiers volumes de son Histoire naturelle, on 1741), imagina aussi d'examiner les sensations que fouruU chaque sens. Mais Huffon commeK(;ait par la vue, c'esi-à-dire celui de tous dont les données sont le plus altérées peut-être en même temps que perfecliormées par le concours du toucher; et Coudiifac n'eut pas de peine à montrer que les sensations que Duffon accorde d'abord à l'honnue, t^ont loin d'être les premières que celui-ci éprouve. « M. de Duffon, dit-il, n'a pas connu par quelle suite de jugements chaque sens se développe. Il suppose tout d'un coup dans l'homme qu*il imagine, des habitudes qu'il aurait dû lui faire acquérir*. »
1. Traité des sensations, AvaiiL-piopos, ou Dessain de Mt ouvragé* S. Extrait ranjnné du TruHi da ietuations.
CONDILUC 3M
Cependant cette méthode, comme l'entendaient Gondilliic, Diderot, Buffon, est bien artificielle. Encore s'ils avaient toujours appuyé sur des observations ou des expériences réelles ce qu'ils disaient d'un homme qui n*aurait pas tous SOS sens. Gondillacle faitbien quelquefois, lorsqu'il rappelle, par exemple, les observations que fit en 1729 un médecin anglais Clieselden sur un aveugle-né, après l'avoir opéré de la cataracte. Leibniz avait fort recommandé cette méthode dans ses Nouveaux Essais. Parlant d'un homme né sourd et muet, qui était enfin parvenu à l'usage de l'ouïe, « il pourra dire, écrit-il, des choses bien curieuses sur les conceptions qu'il avait dans son état précédent, et sur le changement de ses idées lorsque le sens de l'ouïe a commencé h être exercé. Les hommes sont bien négligents de ne prendre pas une exacte connaissance des manières de penser de telles personnes ^ » Yoilà des expérimentations que la nature nous offre pour ainsi dire toutes faites, et que nous n'aurions qu'à observer. Quant à celles de Gondillac, elles n'existent que dans son imagination. Ce sont des hypothèses, et même, sous une apparence d'analyse exacte, ce sont plutôt des synthèses ou des recompositions de notre état actuel à l'aide d'éléments qui restent problématiques. Condillac lui-même a dit que (d'analyse commence toujours bien, et la synthèse toujours mal i. La première, en effet, part ordinairement de faits bien constatés ou de données précises; Tautre, quand l'analyse ne lui a pas frayé auparavant la voie, part d'hypothèses trop souvent invérifiables. Condillac, en le remarquant, ne se condamnait-il pas lui-même?
4. Examen des réaailaCs. — Quant aux résultats auxquels arrive Condillac, ils sont assez rcmarquiibles. Les ob jets extérieurs ou les corps ne sont pas connus en eux mêmes, mais seulement par les modifications que l'esprit ressent en leur présence, ou par ses sensations. Chaque objet serait donc pour l'esprit un assemblage ou un groupe de telles sensations. Une orange, par exemple, serait la col-
1. Nouveaux Essais, liv. II, c. ix> § 8. — N oublions pas que si Condillac a lu VEssai de Locke, il n'a pu lire, avant de composer son IraUéf Itt Houveayx Essais de Leibnis, qui ne furent publiés qu'en 1765*
leclîon de plusieurs qualités : couleur, forme, saveur, odeur, solidité, poids, etc. — Mais ,coniment se fait-il que ces sensations, dont chacune, prise à part, n'est qu'une manière d'être de Tespr.t, deviennent par leur réunion, des qualités d'un objet? Gondillac invoque le toucher, qui nous Cuit connaître hors de nous des surfaces et des solides, auxquels nous rapportons ensuite nos sensations. Mais doù vient au toucher ce privik^ge de nous faire sortir de nousniénies? « Lorsque l'ûme a le sentiment du toucher, qu'aperçoit-elle si ce n'est encore ses propres modifications? Le toucher n'est donc pas plus croyable que les autres sens et puisqu'on reconnaît que les sons, les saveurs, les odeurs, et les couleurs n'existent pas dans les objets, il se pourrait que l'étendue n'y fût pas davantage*. » Gondillac ici n'est guère moins idéaliste que Berkeley. « On appelle idéalisle$, disait Diderot, ces philosophes qui, n'ayant conscience que de leur existence et des sensations qui se succèdent au dedans d'eux-mêmes, n'admettent pas autre chose : système extravagant, ajoute-t-il, qui ne pouvait, ce me semble, devoir sa naissance qu'à des aveugles; système qui, à la honte de l'esprit humain et de la philosophie, est le plus difficile à combattre, quoique le plus absurde de tous. » Et parlant de Gondillac : a L'idéalisme, dit-il, mérite bien da lui être dénoncé; et cette hypothèse a de quoi le piquer, moins encore par sa singularité que par la difficulté de la réfuter dans ses principes; car ce sont précisément les mômes que ceux de Herkcley*. » Diderot écrivait ces lignes eu 1749; le Traité des setisations dut le confirmer dans son opinion. Toutefois Gondillac se tient dans une prudente réserve. « Nous ne voyons pas, dit-il, les objets extérieurs en euxmêmes; peut-être sont-ils étendus, et même savoureux, sonore?, colorés, odoriférants; peut-être ne sont-ils rien de tout c6 a. Je ne soutiens ni l'un ni l'autre, et j'attends qu'on ait prouvé qu'ils sont ce qu'ils nous paraissent, ou qu'il» sont tout autre chose*. » Fort bien, mais comment se fait-il,