‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 219 sur 285 · Esprit des LoU. Le eoateau. — Ce qui frappe au · texte numérisé non relu

Esprit des LoU. Le eoateau. — Ce qui frappe au

premier abord dans VEsprit des Lois, c'est Textréme richesse (lu contenu. Avant Monlesquieu, les philosophes, comme Machiavel, Ilobbes, Bossuet, envisageaient uniquement le problème du gouvernement, et ils lui subordonnaient, à titre de condilions ou de résultats, tout le reste. Leur œuvre ét^it une politique, ou plus exactement une a police ». Au contj*aii'e, Montesquieu s'attache avec le même intérêt à tout ce qui est matière à législation, c'est-à-dire à tout ce qui parait offrir le caractère d'un phénomène social. Rapports de^ citoyens entre eux, rapports des citoyens avec FÉtat, rappor;s des Ktats entre eux, climats et terrains, commerce et monnai<», population, religion, tout est retenu, étudié, pesé. Le di'oit civil, le droit criminel, le droit international, l'économie [)olili({ue, la géographie physicjue, l'anthropologie, l'histoire des instilutions, la science même des religions, tout au moins amorcée, toutes onl là, dans celte œuvre puissanle, liMir source e.onimime. L'Esprit des Lo/sestun traité complet de sociohn^ie.

4. .virihode. — L'ii secoiid caractère, plus imj)orlanl encore, c'est le vif siMiliinent d'un déterminisme applicable aux phénomènes sociaux ; par là surtout iMontesquieu est novateur, et de ce qui était un art, il a fait une science Avant lui, en clfet, surtout sous rinilueucc, alors domina*

S6Ô t»HILOSOPUES IIODËRMËS.

trice, de la philosophie cartésienne, un dualisme radical séparait les faits physiques et les faits psychiques. Un mécanisme géométrique gouvernait les premiers, mais les premiers seulement; les autres y échappaient. Suivant Descartes, le jugement est un actelibre; dès lors on ne peut, entre les états de lesprit, démêler nul rapport ferme. La substance pensante est en elle-même immuable, la contingence règne parmi ses modes. Déplus, la nature des hommes en société ne diffère pas de la nature de Thomme individuel. Lesévénemenis collectifs, les usages, les mœurs, peuvent être matière à observation ; avec eux, on composera des recueils de remarques curieuses ou fines, on fera œuvre de moraliste, on n'ira pas plus loin. On le pourrait avec la doctrine spiiioziste : seulement, suivant cette philosophie, les sociétés, comme les corps, sont simplement les modes d*une seule substance, et la science qui les étudierait, devrait être un empirisme suivi d une déduction gôoniétriquo. Enfin la déduction devient l'unique procédé de ceux qui, d'emblée, dessinent et imposent aux hommes leur idéal propre, par suite blâment tout ce qui s'en éloigne, approuvent tout ce qui s'en rapproche. Montesquieu repousse également ces trois altitudes : contre Descaries, il pose la dêtcnninalion scienlique des états sociaux; contre Spinoza, il maintient la multiplicité et l'indépendance des principes de l'action collective; contre les théoriciens d'une politique unique, il affirme la possibilité d'une explication rationnelle de tout le réel.

A l'égard de ces derniers il reste très ferme. Sans doute l'impartialité scientifique est plus difficile en histoire qu'en biologie ou en physique ; pourtant on peut et on doit la pratiquer. Les institutions les plus étranges, les plus repoussantes même, sont des faits; par conséquent, elles ont leurs conditions d'existence, leurs raisons. Le despotisme est monstrueux, mais il existe; il a ses principes d'apparition et ses principes de conservation, qu'il faut chercher et déterminer (V, xiv). La polygamie avec ses vices, l'esclavage avec ses horreurs sontdes faits, ils ont donc leurs causes; comme tout ce qui apparaît et qui dure, ils sont fondés a sur la nature des choses » (XY, iv). « Datt« tout ceci, déclare Mon-

ttONtESQtllEtl. M

tesquieu, je ne justifie pas les usages, mais j*en rends les raisons » (XVI, iv). En d'autres termes, le philosophe considère les institutions et les événements, comme le naturaliste fait des organes et des appareils, comme le physicien fait des corps en mouvement; il étudie leur mécanisme, leurs ressorts, leurs eiîets; il ne juge ni ne choisit, il constate et il explique.

a Je n^écris point pour censurer ce qui est établi dans quelque pays que ce soit. Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes » (Préface).

D'autre part, la science des sociétés est possible en dehors tout aussi bien de la doctrine de Descartes que de la doctrine de Spinoza. Nous rencontrons ici un point obscur dans la pensée de Montesquieu, parce qu'il est obscur en soi. Une allernative, semble-t-il, très nette se pose : ou bien Thomme est libre, il constitue un règne à j^art, a un empire dans un empire » ; en ce cas, ses actes, individuels ou collectifs, ont dans la liberté leur première et unique cause, et dès lors toute possibilité de science s'évanouit; ou bien il y a une science de la vie sociale, et alors l'homme n'est plus qu'une partie dans un tout, une pièce d'un système. Pourtant Montesquieu prétend éviter tout ensemble le dualisme pur et le pur panthéisme. D'une part, en effet, l'homme est libre. <( Il est de la nature des êtres particuliers intelligents qui agissent par eux-mêmes (I, i) » ; et si cette liberté est inconciliable avec la prescience divine, l'une cependant n'empêche pas l'autre; elles coexistent par la toute-puissance de Dieu, qui « volontairement limite sa prescience pour créer des êtres libres ». (Lettres persanes^ lxix.) D'autre part, les événements sont conditionnés par un enchaînement logique de raisons. Dans l'infinie diversité des lois et des mœurs, les hommes ne sont pas a uniquement conduits par leurs fantaisies » (Préface), ni par le hasard. Il y a plus : le caprice des hommes et le caprice des choses interviennent sans doute, mais eux-mêmes tirent leur signification d^s circonstances qui les encadrent, a Ce n'est pas la fortune qui mène le monde,... et si le hasard d'une bataille, c'est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause

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gi'DéFaîc qui faisait que cet État devait périr par celle seule bataille. » (Grandeur et décadence, xviii.)

En d'autres ternies, la liberté et le hasard peuvent être réels, ils ne ruinent pas néanmoins la suite rationnelle des événements, ou, comme on dit maintenant, leur déterminisme; ils se jouent à sa superficie, mais sans Tentamer ni l'ébranler; c'est lui, au contraire, qui les domine, qui lûuile le cercle de leur action, qui en fixe la portée. Le déterminisme social, c'est la mer infinie des événements, le hasard c'est l'écume qui flotte à la surface.

De là une conséquence capitale. L'Iiomme est libre, c'est-à-dire spirituel, et il vit dans une nature matérielle; contrairement au cartésianisme courant, sa conduite obéit à des raisons profondes, physiques et psychiques. D'autre part, contrairement à la doctrine spinoziste, ces raisons, tantôt matérielles, tantôt spirituelles, n'émanent pas d'une seule source; elles sont multiples et indépendantes. Mais, agissant en commun, par là même elles se tempèrent mutuellement; aucune d'elles n'exerce jamais une action exclusive ; toutes ensemble, elles concourent et se contre-balancenl pour faire de la vie sociale une œuvre infiniment complexe et variée, a On ne trouvera point ici ces traits saillants qui semblent caractériser les ouvrages d'aujourd'hui. Pour peu qu'on voie les choses avec une certaine étendue, les saillies s'évanouissent; elles ne naissent d'ordinaire que parce que Tesprit se jette tout d'un côté, et abandonne tous les autres. » (Préface,) Cela veut dire que, dans les alTaires humaines, rien n'est absolu; chaque facteur a son rôhs aucun n'est unique ni irrésistible; par exemple, le climat incline en un S(Mis, la religion ou la volonté peut incliner en un autre (XV, viii). Chaque principe, envisagé en soi, est une force indépendante, en langage métapli\>i(|ue, une essence; tous ensemble ils se limitent, et leur concours produit un écpiivalent du princijie de relalisité. Transporté dans le domaine de l'action, il se tourne en règle, et la loi du relatif devient la loi de modération. « Je le dis, et il me semble que je n'ai fait cet ouvrage cjue pour le prouver : l'esprit de modération doit être celui du législateur; le bien politique.

comme le bien moral, se trouve entre deux limites » fXIX, i), c/est-à-dire entre deux absolus. Et ainsi, avec des habitudes d'esprit dogmatistes, inspirées des métaphysiciens, Montesquieu se tient à égale distance de ceux-ci, de Descartes comme de Spinoza ; sans sVn douter, il prépare et ébauche une direction de pensée qui, après lui, au siècle suivant, s'épanouira et se systématisera dans le Positivisme.

Avec de telles tendances. la méthode ne peut être, elle aussi, qu'un concours de procédés, inductifs et déduclifs. Au premier abord, on pourrait, d'après la Préface, croii»» que la déduction est Tunique règle appliquée, a J'ai posé les principes, dit Montesquieu, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes, les histoires de toutes les nations n'en être que les suites, et chaque loi parliculièn» liée avec une autre loi, ou dépendre d'une autre loi plus générale. » Un code, une société, seraient un édifice d'idées et d'habitudes appuyées les unes aux autres, toutes reposant sur un très petit nombre de principes que l'esprit, comnje en géométrie, découvre et pose d'emblée par intuition immédiate. Mais ce serait \h une illusion, et la même P/vface au besoin la redresserait : « J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage; j'ai mille fois envoyé aux vents les feuilles que j'avais écrites;... je suivais mon objet sans former de dessein; je ne connaissais ni les règles ni les exceptions; je ne trouvais la vérité que pour la perdre. Mais quand j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu A moi ; et, dans le cours de vingt années, j'ai vu mon ouvrage commencer, rroîti»», s'avancer et finir. » La prétendue déduction apparaît ainsi comme une véritable induction, et les « Princi[)es )) posés l'ont été au prix d'uno lonirne investiirMion préliminaire, de tiUonnements prolongés : ils sont en eu.î-iïiénies (l«»s géinT.jlisations, c'esl à-dire. [)oiir l'esprit, non (!("; (•i«niMien«'(»menls, mais des poinls d'arrivée. Mnllifil(»s ot in(lép«»iulaiils, ils définissent en onfi'o la forme i>ropre de c«Mle niéthodo. Klle n'est pas, comme l'induction pure, un ensemble d'obs.-!»valions qui convergent directement ou à travers plusieurs généralisations pro\isoii"es vers une conclusion unique, for-

mule souveraine d'où, à leur tour, se dégageraient déductivenient les applications cl les suites. Son allure est plus variée: d'abord elle cherche, puis elle pose ses principes; ensuite elle rapporte tour à tour à chacun d'eux les cas (pi'il explique; enfin elle détermine, par les rapports des principes* eut rev-ux, les rapports entre eux des divers ordres de faits qu'ils gouvernent^ Kn d'autres termes, au lieu de dérouler une série unilinonire de causes et d'eflets, elle dis- [)ose et ordonne des groupes de principes et de consé- (jn<înces. La méthode maîtresse de VlJsprit des Lois est une classification de déduciions.

5. Plan. — V Esprit dcii Lois comprend trente et un livTes. Leur disposition a provoqué de nombreuses critiques : on a rt'Ievé et blâmé l'absence de plan, le désordre de l'ouvrage. . Puis on a prétendu, sous ce désordre, retrouver une ordonnance d'une logique sévère, calquée sur la marche de la pensée de Descartes'. En revanche, M. Faguet, avec toute raison, dit de son côté : « IjKsprit des Lois n'est pas un livre, c'est une existence, » où il y a, non pas un plan arrêté, mais une direction générale*. Un plan peut être voulu, il tend alors à l'unité, h" Esprit des Lois^ dont les principes sont indépendants et irréductibles, ne s'y prèle pas. lin plan peut aussi être spontané, à demi inconscient; n\ ce cas, il traduit les tendances mentales de son auteur. dr, une tendance essentielle de Montesquieu, déjà renrontrér» dans les Lettres persanes et les Considérations y est relie qui le pousse à dis[)oser toutes choses sous forme de rapports à deux termes et de contrastes; par là il accuse lortemenl leurs caractères propres et il atteint plus siirtv lîient son l)iit, qui est de distin^nier et de classer, (lela étant, \«»iei un»* division que Moiilosr|uieu lui-même a indi(pjêe dans liHlilion (]e ITôO, la plus antoiisée au témoignage même de r.inifur''.

■ D'abord le titre complet : De l Esprit des lois^ ou du rap* port que les lois doivent avoir avec la constitution de cliaque

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