Ib., UI, iT
Suivant Montesquieu, toutes se rapportent pareillement à la nature. Sans doute elles ne se ressemblent pas en lout, elU*s ont des caractères distincts, elles sont dos espèces multiples, mais elles sont les espèces d'un même genre. Toutes sont fondées en rahon\ toutes représentent ce principe d'ordre et d'intolligibilitê, qui veut que, parmi les êtres, chacun agisse suivant sa nature propre. l)ira-t-on que, parmi ces lois, il en est qui sont le produit de la volonté? (Ju'importel ou la volonté agit sans motif, elle est arbitraire pur, pur caprice, négation même de toute loi; ou elle u un motif, c'est-à-dir* une raison, tirée, non d'elle-même, mais de la nature des choses sur lesquelles elle s'exerce, et alors nous revenons à notre principe.
Ce n'est pas à dire que les diverses sortes de lois perdent leurs attributs propres, qu^ toutes expriment avec une égale unilV)rniilê un même fond également immuable, qu'en un mot les êtres se réduisent à des modes d'une seule substance. La nature des choses, selon Montesquieu, ce sont^les choses avec leurs natures. C'est pourquoi Dieu a ses lois, le monde matériel a ses lois, l'homme a «es lois. La distinction de leurs ohjrtsassure leur distinction propre. Leslois des corps aveugles l)t'uvent être aveugles, mais les lois des êtres intelligents sont elles-mêmes intelligentes. De plus, toutes, puisque le monde est un, conmmniquent ensemble, se rapportent à un seul et siiiuênie principe; ce principe aura donc assez de richesse, assi'z (le perftîction, pour fonder en raison les natuies animées 011 inanimées, intelligentes ou ininteUigentes; il sera un principe d'i'xistenee et de pensée, une (( raison primitive )), il st la Dieu. « Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle a pi'oduit tous les effets que nous voyons dans le monde, ont dit une grande absurdité; car quelle plus grande absurdité qu'une latalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents? »
Le Dieu de Montesquieu n'est donc pas le Dieu de Spinoza {Lettres persanes, LXIX). Il n'est pas davantage celui de Descaries. Sans doute l'un et l'autre font de la conservation du inonde une création continuée. « Dieu a du rapport avec l'univers, connue crt';ilei:r et comme conservuleur; les
376 PHILOSOPHES MODEREES.
lois selon lesquelles il a créé, sont celles selon lesquelles il conserve. » Mais la doctrine de la création continuée était courante parmi les théologiens du temps de Descartcs. Ensuite la volonté divine n'estpas Tarbitraire absolu; une sagesse infinie la gouverne, a 11 (Dieu) agit selon ces règles parce qu*il les connaît, il les connaît parce qu'il les a faites, il les a faites parce qu'elles ont du rapport ayec sa sagesse et sa puissance. » En revanche, il ressemble beaucoup plus au Dieu de Leibniz, surtout, comme l'a observé JoufBroy, au Dieu de Clarke, « tout autant obligé d'agir conformément aux règles de sa sagesse et de sa bonté, qu'un être purement nécessaire est obligé de subir la loi de nécessité qui Tentr.iine^ d. Tous ses actes sont dignes de cette sagesse. La nature des choses a sa première raison dans la nature de Dieu, el les lois de Tune représentent en quelque façon les lois de l'autre; les plus graves divergences ne masquent pas entièrement Tair de famille par où toutes se tiennent. La création elle-mèine, qui semble la pi us complète expression du caprice absolu, au contraire, identique en i^oi à la conservation, est p«''[iétrèe de la même sagesse que celle-ci, tout aussi fondée. K La création, qui parait être un ac^fe arl)itrair\ suppose des ro;^^los aussi invariables quelafalalilé des athées, d En réalité, le contraste avecllubbes reparait. Celui-ci rapportait les lois sociales à .la vulonlé humaine, et les lois de la nature à la volonté divine^ Suivant Montesquieu, les unes et les autres se rapj»oi'l(Mit à la liaison, tantôt raison imparfaite et finie dans riiomin»', tantôt raison infinie et j)arfaite en Dieu. Raison et Naluiv, c'est tout un.
\L° Il y a trois sortes d'êtres créés : deux qui forment contra-té, les êtres corporels el les êtres intelligents; une troisiérnc» inlermédiaiie, les êtres vivants, surtout les animaux. l'iiisque la nîitine d'une chose décide des lois de cette chose, il y aura donc trois espèces de lois : les lois des corps, les lois dt\s inlelligcMices, iVs lois dos animaux.
a; Les lois des corps ne sont autres que celles de laphy-
1. r.Ur\o. Traité dr Irxitt'nre fie Diru, eh. XIII. i. iiuijLua. uLuirtSt liud. Suibièro, 1.
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sique cartésienne, c'est-à-dire du .mécanisme géométrique. « Entre un corps mu et un autre corps mu, c'est suivant l(>s rapports de la masse et de la vitesse que tous les mouv(; mcnls sont reçus, augmentés, diminués, perdus. » La Lettre persane XCYll donne les deux plus importantes de ces lois. a La première est que tout corps tend à décrire une ligne droite, à moins qu'il ne rencontre quelque obstacle qui l'en détourne; et la seconde, qui n'en est qu'une suite, c'est que tout corps qui tourne autour d'un centre, tend à s'en éloigner, parce que, plus il en est loin, plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne droite. » De même que les deux premières, toutes les autres représentent ce même type de a rapport constamment établi 2), ramènent la diversité et le changement à l'uniformité et à la constance, les apparences de désordre à l'ordre. Par là elles touchent aux lois, par ailleurs bien différentes, des êtres intelligents.
b) Celles-ci, en effet, sont de deux sortes : les unes que l'homme a faites, les autres qu'il n'a pas faites ; les premières postérieures à la société et à ses conventions, les autres antérieures. « Avant qu'il y eût des êtres intelligents, ils étaient possibles; ils avaient donc des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles. Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux.f » C'est que la justice repose directement sur la nature môme de l'intelligence. Ci'lle-ci a la raison, et la raison c'est la recherche de l'accord, de la convenance; justice, c'est au fond justesse. « La Justice, dit Montesquieu dans les Lettres permnes (LXXXIII), est un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses; ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou enfin que ce soit un homme, d U fait partie de la définition même de l'intelligence, et comme celle-ci, avantson apparition, il existait déjà sous forme de possibilité; il dépasse la volonté même de Dieu, et si Dieu n'existait pas, il conserverait encore sa consistance, a Quand il n'y aurait pas de Dieu.
5)8 PflitOSOPilES MODERNES.
nous devrions toujours aimer la justice.... Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pjis TtHre de celui de l'équité. » (Ib,) On voit la position de Montesquieu : d'une part, suivant Spinoza, les lois humaines, comme les lois des corps, sont naturelles et nécessaires ; d'autre part, suivant llobbes, les lois de la nature relèvent de la seule volonté divine, et les lois sociales de la seule volonté humaine. Suivant Montesquieu, les lois sociales en un sens relèvent de la volonté humaine, mais en un autre elles la dépassent, elles dépassent môme la volonté divine; comme les lois des corps, elles tiennent à la sagesse de Dieu et à la nature de leurs objets. En d'autres termes, sous les lois sociales il y a leurs raisons d'être, leur fondement, il y a en quelque sorte les lois des lois. Par exemple, quiconque vit dans une société d'hommes, doit se conformer aux règles de celle-ci; l'obligé doit de la reconnaissance à son bienfaiteur; la créature doit rester sous la dépendance de son créateur; le coupable doit subir une peine équivalente au mal qu'il a fuit. ^
Ces lois ne tiennent pas seulement par rinmmtabilité de leur nature à la nature de l'intelligence, elles y tiennent encore par la capacité qu'elles ont, contrairement aux lois physiques, d'être violées; elles le doivent à un double caractère de l'esprit humain, à une impuissance et à un pouvoir D'une part, noire esprit est borné, par là condamné à Tignorance, sujet à l'erreur; et pour ce motif, « les hommes ne suivent pas constamment leurs lois primitives d ; d'autre part, il agit de lui-même, il est libre, et, par suite, a les lois mêmes qu'ils se donnent, les honmies ne les suivent pas toujours. »
La liberté, «pie les philosophes ap|)ellent le libre arbitre, apparaît ainsi comme le contraire de la raison : celle-ci vise à l'ordre, et l'ordre est la loi fondamentale de la société comme de la nature ; la raison est donc l'àme de la vie sociale; en revanche, la liberté, puissance des contraires, est luie puissance de caprice, un principe de perturbation. Elle est précieuse à l'individu, elle l'élève vers le bien ou elle l'abaisse vers le mal, et elle décide de sa desliuce ; elle est
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redoutable à la société, où elle dépose un principe p^rnianent d'inquiétude ; à vrai dire, ell(\ ne vi»»nt pas de la naturo, elle vient de plus haut: surnatuivlle, elle est eu mènif temps extra-sociale. Là où elle se dê()!oie sans obstacle, elU; (^sl une source de maux sans nombre. Pure volonté, elli* fonde le despotisme, le meilleur des régimes selon llobbes, le pire selon Montesquieu.
c) L'animal occupe le milieu entre la matière et l'esprit. Privé de tout sentiment, il devrait, tout aussi rigoureusement que les corps, obéir à ses lois ; or, il ne les suit pas invariablement, il y a en lui une ébauche de spontanéité, (l'est le sentiment qui la lui procure : il ûxe les rapports de la bêle avec les choses et par là assure sa conservation ; il fixe les rapports des bétes entre elles, et par là assure la conservalionderespece.il laisse l'animal dans l'ignorance de Dieu et du bien, il le laiî^se aussi dans l'ignorance du mal et de la mort; il le garantit de l'espérance et de la crainte, lui évite les égarements de la passion; il reste la rè^He d'ordinaire respectée, qui suffit à son rôle de préservation.
o"* L'ordre, absolu dans le monde de la matière, prédominant dans le monde de la vie, violé dans le monde de la pensée, rend inutiles des lois spéciales dans les deux premiers cas, mais nécessaires dans le troisième. L'ignorance, l'erreur, l'oubli, la passion défont l'œuvre d'une nature raisonnable; il faut que cette œuvre se refasse. La liberté bouleverse,l'ordtmnance des choses; il faut que cette ordonnance se rétablisse. C'est la loi positive qui assunn; ce rôU» ; clîi^ est le contrepoids de la volonté, elle balance et neutralise les elîorls de celle-ci; elle est, dans la société, un équivalent artificiel, un substitut de la nécessité « physique ». De là ses principales divisions. « Un tel élre (l'homme) pouvait à tous les instants oublier son créateur: Dieu l'a rappelé à lui par les lois de la relijLiion )■; mais de la religion révélée*. « Ln tel être pouvait à tous les instants s'oublier lui-même : les philosophes l'ont averti par les lois de la morale», c'est-