CHAPITRE XVII
(1712-1778) {Contrat social^ livret l et IL]
I. Biographie. — 2. Tour d'esprit et Méthode. — 3. Origine de l'inégiililé. — 4. Contrat social. — 5 Le pacte : A) principes pioposés ; B) vrai principe. — 6. La législation : A) caractères de la puissance souveraine ; B) la loi. — 7 et 8. Gouvernement et Constitution. — 9. Conclusion.
t. Sa vie; nés onvraipes. — A la diflerence dc la vie do Montesquieu, la vie de Rousseau fut un tissu d'aventures. Sauf de brefs séjoui*s à Paris, sauf des voyages entrepris dans un intérêt de curiosité, Montesquieu vécut en grand seigneur dans son château de la Brède, invariablement appliqué à sa philosophie du Droit. Rousseau erra toujours, en Suisse, en Savoie, en Italie, à Paris, en Angleterre, faisant tous les métiers, parcourant tous les échelons de la vie sociale, tantôt laquais, tantôt familier des princes. C'est que les changements capricieux de sa destinée ont reflété les contrariétés de sa nature; avec son humeur fantasque, il oscille de la confiance aimante à damères et absurdes déflances; il a des goûts modestes et un orgueil démesuré; il aspire à la paix de la solitude et il rêve d'étonner le monde. Indolent et ardent, il écrit ensemble la Nouvelle Héloîse, le Contrat social^ ÏÉmile, trois œuvres très différentes et de premier ordre.
soi raiLOSOPHES MODERNES.
puis il s'abandonne aux flâneries à travei's champs, aux rêveries solitaires et paresseuses. Sa pensée enfin, comme son caractère, comme son tempérament, comme sa vie ellemême, est capable de tous les contrastes; avec unet égale aisance, elle se hausse aux dures invectives ou s'épanche en molles tendresses, ou bien tour à tour elle raconte en traits de feu un roman d*amour, elle édifie sa cité en style de géomètre.
Il naquit à Genève, le 28 juin ili2. Son ascendance paternelle était française, d'origine parisienne, et s'était fixée en Suisse au milieu du xvi« siècle. Il perdit sa mère en naissant. Son père, horloger, maître de danse, était un caractère faible et violent avec une imagination romanesque; il commença l'éducation de son fils; il lui communiqua de très bonne heure le goût de la lecture, et, avec l'onfant qui avait alors six ans, il passait parfois les nuits à lire les Vies de Plntarque ou des romans comme VAslvée et Clélie, A la suite d'une querelle, il dut quitter Genève. L*enfant fut placé avec un cousin en pension à Bossey chez le pasteur Lambercier. Tous les deux vécurent d'abord heureux ; mais accusés d'une faute quils n'avaient pas commise, cruellement châtiés, ils se révoltèrent contre l'injustice : on les relira.
A douze ans, Jean-Jacques entra comme grapignan chez le greffier Masseron ; celui-ci le renvoya comme incapable. On le mit en apprentissage chez le graveur Ducomnmn. Le maîti^e par ses exigences, par sa brutalité, exaspéra chez l'enfant ses mauvais penchants, le rendit menteur et fripon : a César devint Laridon. » Par bonheur, le goût de la lecture survécut et entretint un fond de noblesse dans les sentiments. Dégoûté à la longue, il quitta Genève en 1728 et se réfugia en Savoie. On l'adressa à une nouvelle convertie, Mme de Warens, (jui habitait Annecy. La jeune femme l'envoya à Turin dans un hospice de catéchumènes, où, après quehpies mois de préparation, il abjura le protestantisme. Seulement il sortit de l'hospice sans ressources, et, après plusieurs tentatives infructueuses, il devint laquais, successivement au service de deux maisons. Puis il se fit chasser et revint à Annecy chei i/nw de Warens. Aloi^s» commence une période de douze ans
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. SOft
(1729-1741) qui fui une période de stabilité relative, au début h Annecy, plus lard à Chanibéry, en dernier lieu dans le voisinage de Chambéry, aux Charmelles. D'abord on voulut faire de Rousseau un prêtre et on le mit au séminaire. Mais il fût toujours rebelle à toute règle; Télude Tintéressait, quand elle était libre; réglementée, elle lui devenait odieuse : il échoua. Très porté vers la musique, il l'apprit, et désormais vécut des leçons qu'il donna. Celle existence, en somme agréable, eut cependant ses épisodes et ses échappées de divers côtés, à Lyon, en Suisse, à Paris, à Montpellier, traversée d'aventures parfois romanesques, parfois comiques, parfois allrislanles.
Kn 1741, Rousseau quitta définilivcment la Savoie et se rendit à Paris; il y resta d'abord peu de temps; il partit pour Venise comme secrétaire de l'ambassadeur Montaigu. Celuici, ignorant et insolent, eut bientôt rendu la place intenable: Rousseau relourna à Paris. Mme Dupin le prit pour secrétaire et l'introduisit ainsi dans le monde de la haute finance, où il rencontra les célébrités littéraires du temj)s. Plusieurs deviment ses amis, notamment Diderot ; d'Alembert l'enrôla parmi les collaborateurs de VEncifclopédie, Déji apprécié, il restait néanmoins dans l'ombre; une circonstance imprévue le mil brusquement en pleine lumière. En 1749, l'Académie de Dijon rat au concours le sujet suivant :Le rétablissement (les sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? Rousseau remporta le prix par un Discours sur les lettres et les arts, où il soutenait la négative. Le succès fut éclatant, et du jour au lendemain l'auteur devint célèbre. De ce moment date une transformation dans sa vie; il se fait copiste de musique, pour avoir un gagne-pain et l'indépendance; de plus il adopte une attitude conforme aux principes du Dvicours; il se présente comme l'ennemi de la civilisation et oppose aux offres diverses qu'on lui fait une misanthropie allière. Il soutient son rôle jusqu'en 1756, époque où, sur la proposition de Mme d'Épinay, il s'installe à l'Ermitage dans un nid de verdure. Auparavant, en 1754, il s'était rendu à Genève, qui lui fit un accueil triomphal, et dont il avait profité pour revenir au protestantisme*, etv V1^^> 'A ^\>V^v\ V.
Di$cour8 sur Vorigine de Vinégaliié, L'année précédente, rAcadéinie de Dijon avait rais le sujel au cuncours, mais celte foisi avec une œuvre pourtant bien supérieure à la première, Rousseau n'obtint pas le prix.
U demeura deux ans à TErmitagc, d abord tout à la joie de la nature retrouvée et reconquise; mais à la suite d'une brouille avec &lme d'Kpinay, où il eut tous les torts, il dut partir et il s'installa à Montmorency, au commencement de 1758. Il y vécut quatre ans, dans l'intimité de la puissante ftinïille des Luxembourg. C'est de là qu'en février 1758, il al rossa à d'Alemberl sa Lettre aur les Spectacles; c'est là que, dans un prodigieux effort do méditation et de composition, il écrivit simultanément la Nouvelle lleloUe, qui provoqua à son apparition, en 1761, un enthousiasme univei*sel, le Contrat social et VÉmlle, qui parurent à quelques mois de distance, en 1702.
Jusqu'alors le pouvoir l'avait ménagé et même soutenu. Mais ]♦* Parii'ment venait de décréter l'expulsion des Jésuites; il senlait le besoin de donner à la religion des gages t;l rendit en juin un arrêt contre V Emile : Houssf^au dut quitter la France. La gloin; l'avait exalté, l'adversité le brisa. A f artir de ce moment, la manie du suupf^'on. qui déjà le travaillait, prit un nouvel essor et s(» tourna peu à peu en un véritable délire de la persécution. Il crut pouvoir se réfugier en Suisse : Genève et Berne, à limitation de Paris, rendirent un arrêt de bannissement. H se retira à Métiers, sur le territoire de ISeufcliAtel, qui appartenait alors au roi de Prusse. Il y fit un séjour de trois ans qui. d'abord agréable, se tourna en supplice à cause des vexations dont il te crut l'objet. Il dut partir et s'installa dans l'île du lac de Bienne; il y ret'la deux mois s*Hilement, mais ces deux mois furent une longue et délicieust^ rêverie, tantôt errante sous les arbrc> el dans les prés, tantôt flottante sur h^s eaux calmes du lac. I n ordre d'expulsion, parti du Sêii;it de lîerne, dissipa cet enchanicment. Désespéré, Bonsseau quitta la Suisse a la lin de 1705, et, durant les quatre années qui suivirent, il mena une vie agitée et inquiète, secouée de cauchemars, en Angl^ ievvQ d'abord, pendant quinze mois, ensuite en France, où
iËAN-JACQtlES nOUSSËAU. S97
il rentra, incapable de se fixer nulle part, passant de Trye près Gisors, à Grenoble, puis à Bourgoin et à Lyon. Enfin en 1770, il revint à Paris, s'installa à un quatrième de la rue qui a depuis porté son nom et il y resta jusqu'en 1778, (quelques semaines seulement avant sa mort. G*est alors que, Télé venu, il se fixa à Ermenonville; mais il n'eut le temps ni de savourer pleinement le charme de ce dernier asile, ni de s'en fatiguer, il mourut, le 2 juillet, à l'âge de soixanleeix ans.
Après VÉîtiile, Rousseau s'était promis de ne plus écrire. En effet, nul traité méthodique de philosophie sociale ne sortit plus de sa plume. Pourtimt il reprit celle-ci pour raconter ses Confessions et plus tard les Béveries d-un Promeneur solitaire. l»ans l'intervalle il avait, sur la demande qu'on lui en avait faite, exposé ses Considérations sur le Couver nevient de la Pologne (1772). Ce dernier écrit politi(|ue dépasse tous les autres par le vif sentiment des nécessités historicpies et sociales. Son ferme bon sens, sa rare pénétrnlion font un étrange contraste avec les visions malsaines que, dans d'autres productions contemporaines, lui dictait un orgueil soupçonneux.
Le 27 août 1791, l'Assemblée constituante décréta que les restes de Rousseau seraient transportés au .Panthéon. Le 20 vendémiaire an 111, la cérémonie s'accomplit. En 181 i, (les fanati(jues profanèrent le cercueil et dispersèrent les ossements. « Mais (ju'importe, dit M. Chuquet, que la cendre de l'écrivain soit détruite? Sa parole demeure, enflamme les âmes et vole sur les bouches. »
X. Tour d'esprit et Mi^thode. — Les idées de Rousseau expriment moins leurs objets que leur auteur; elles représentent SCS aptitudes naturelles, ses penchants intimes,elles traduisent en un systèmes lo'.nque de notions son tempérament physique et moral. On a dit que sa faculté maîtresse fut rimn<j:ination ; il est très vrai, en effet, que l'imagination s'interposa toujours entre lui et la réalité, qu'elle enveloppa celleMM de ses rêves tantôt rayonnants d'enthousiasme, tantôt lourds de tn>tesse. liais son imagination présente un caractère particulier: elle procède en quelque sorte par
S98 fnitOSOPHËS MODERNES.
révélation et par fascination. Une idée se présente-t-elle à Rousseau avec un caractère d'élrangeté et de grandeur, d'emblée elle le conquiert et Téblouit'. En lui la réfleuon travaille sans doute, mais tout autrement que chez le savant. La réflexion scientifique fait appel aux idées, mais chacune doit dire qui elle est, d*oùelle vient, ce qu'elle veut; dans le savant, il y a indépendance de la raison envers l'imagination. Chez Rousseau, la première resie subordonnée : sur Tidée qui a fait pour ainsi dire une entrée triomphale, elle opère un travail d'analyse, non pour la critiquer, mais pour la faire ressortir, pour en étaler le contenu; elle se met à son service pour lui trouver des aliments, c'est-à-dire des motifs et des preuves. Le savant se détache de ses idées et les domine, Rousseau s'identifie aux siennes et s'y absorbe.
Avec de telles tendances, il y a peu de chances que sa méthode soit une méthode ' d'expérience. L'investigation expérimentale, c'est le respect scrupuleux des faits, le règne de l'impassible raison. L'allure de Rousseau est bien différente. Sa thèse trouvée, il la pose ou plutôt il l'impose à grand renfort d'arguments. Sa méthode est déductive, parce qu'elle est dialectique; et elle est dialectique, parce qu'elle se déroule avec la ténacité de l'idée fixe, avec l'ardeur de la passion. S'agit-il de déterminer les origines de l'inégalité ? En pareille matière, l'expérience seule devrait parler, et l{ousseau le sent bien : même, dans une note curieuse qui fait suite au Discours, il expose avec force les conditions auxquelles devrait satisfaire une enquête de ce genre; il imagine dos missions scientifiques chez les sauvages, confiées à un Montesquieu, à un d'Alembert, à un Buffon, aux termes desquels, dit-il, a nous verrions nous-mêmes sortir un inonde nouveau de dessous leur plume o. Mais cette intuition d'une œuvre que le xix« siècle ébaucliera, ne le retient pas longtemps. Bien vite, il revient à son procédé favori, à l'analyse abstraite de la nature humaine, accrue de quelques observations courantes sur les hommes de son entourage,
1. Voir le récit de Tinipression produite par la lecture du si^et de coocoun donné par rAcadémie de Dijon. Confctsionê^ II, fin. Rousseau, pagei dioisiai par Kocheblave, p. 59 (édiU ▲. Colin).
iËAN-JACOnfiS HOtJSSEAt^. Sod
sur les animaux» et de quelques informalions sur les Caraïbes ou les Hottentots: pendant plusieurs jours, il s*enfonce dans la forùt de Srânt-Germain, et L^, par le travail de la méditation silencieuse, par la seule force du raisonnement, il dépouille « l'homme de Tliomme » et restitue a Thomme de la nature ». A plus forte raison, la déduction dominct-elle dans le Contrat social^ qui est, non une constatation du réel, mais une théorie du possible.
Celte tournure d'esprit ne prépare pas seulement la méthode, elle annonce aussi la doctrine. La fascination, avonsnous dit, caractérise la pensée de Rousseau ; mais elle ne va pas aux choses comnmnes, aux opinions de tous les jours; l'étonnement est à sa base, et, pour ce motif, elle rayonne [)lus volontiers des idées neuves pu rares, des conceptions étranges. De là le goût du paradoxe; Rousseau sans doute le lance pour frapper ses lecteurs, c'est que lui-même a été frappé tout le premier. Sincèrementdonc il démontrera, contre les gens du monde, que les lellres et les arts corrompent la vieliumaine, contre les politiques que la civilisation est une déchéance, contre les matérialistes de l'Encyclopédie, au milieu desquels il vit, que Dieu est juste et bon. Un tel homme croit à ce qui le transporte, mais il ne croit qu'à ce qui le transporte; toute idée qui, venue du dehors, prétend s'imposer à lui, par cette prétention même lui répugne; toute coterie qui se flatte de l'embrigader, le révolte ; esclave et apôtre de ses propres visions, il puise dans cetle docilité intérieure le principe de son indépendance extérieure ; il déteste tout ce qui est contrainte et autorité ; il a la passion de la liberté, mais la liberté n*est pas pour lui la volonté maîtresse de son action, ardente à se déployer, impatiente d'initiatives et d'entreprises, elle est seulement le droit de ne pas obéir, c'est-à-dire au fond l'assurance de n'assujettir à aucune discipline imposée sa méditation capricieuse. L'imagination qui règne, c'est l'indolence qui triomphe ; la raison qui gouverne, c'est l'eiïort qui domine. Rousseau dans les Promenades du Rêveur solitaire le reconnaît, Tamour de la liberté a été en lui TeiTroi intime de l'efTort et •le la règle.
400 f'HtLOSOPlIES MODERNHS.
On n*est pas a un voyant » sans avoir une sensibilité frémissante aux moindres chocs, vibrante à toutes les improssi(ms : aussi l'émotion incessamment traverse et secoue Tàme de Rousseau. Surtout la vue de l'émotion sincère en autrui le met à l'unisson et le transporte ; le spectacle de la joie populaire le ravit ^ le spectacle de la souffrance le bouleverse. La guerre, par ses violences et ses massacres, lui inspire une suprême horreur. La pitié est un instinct tout-puissant de sa nature; il en fera un instinct tout-puissant de la nature humaine.
Enfin, cette même impression qui par haine de la règle, c'est-à-dire par amour d'elle-même, Tincline à l'isolement, le tourne aussi vers le plus social des sentiments, vers le patriotisme. Rousseau a eu l'amour passionné, le culte ardent de la patrie*. C'est que, d'une part, dans son milieu parisien parmi les philosophes, l'idée de patrie était tombée au rebut; par là même elle retrouvait comme une saveur de paradoxe ; mais aussi, par nature, elle a le charme et le prestige, sa gloire, ses liéroïsmes, le large fleuve de pitié et d'amour qu'elle alimenle, le mystère dans lequel elle enveloppe ses origines, elle est la vision magique qui enchante la pensée, elle est la fascination par excellence.
Par une heureuse rencontre, l'éducation première a conspiré avec le génie naturel. Le goiit de l'étrange, réduite lui-même, serait capable de toutes sortes de formes. A Rousseau, devenu Parisien, il a suffi, pour étonner les hommes, de rester fidèle à ses premiers enseignements. Un calviniste "^genevois, dans le Paris de la finance et de la littérature, c'était un paradoxe vivant. Il pouvait donc, avec /assurance de frapper les esprits, s'abandonner à son penchant vers les idées graves et hautes, vers la vie intérieure, vers les granaes choses. Aussi ses extrêmes hardiesses ne dépasseront jamais les limites de la raiscm. Le paradoxe n'est pas l'absurde: il n'(*sl souvent que le b(m sens en révolte contre le préjugé, et il y a bien des révoltes de ce genre dans Rousseau. De là