‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 227 sur 285 · Chuquct : J.-J. Rousseau, p · texte numérisé non relu

Chuquct : J.-J. Rousseau, p

2. Janet : Histoire dfs Sciences politiques^ IV, ▼. S. Fayuct : XVIIf Siêctey J.-J. Iluu^bcau.

I. — L'état de nature est le règne de la sensation, et Tétai de société est le règne du sentiment. Lliomme, dans Tétat de nature, a pour règle unique l'impression du moment. Vigoureux et agile, il a la santé robuste et il se contente de peu. « Je le vois se rassasiant sous un cliéne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, et voilà ses besoins satisfaits. » Dans l'intervalle il dort d'un sommeil léger, comme les animaux, prêt à la jjnîmière alerte, insouriaiit au milieu des dangers que l'entourent. 11 n'est ni le sauvage intrépide de Ilobbes, ni le sauvage tremblant de Montesquieu ; il se trouble à la vue de tout ce qui est nouveau, mais le nouveau est rare et il appnmd à se mesurer avec les animaux, à ne plus les craindre. Vivant au milieu d'un(» nature cpii ramène toujours les mêmes spectacles, il la voit d'un regard indilîérent, sans curiosité, tout entier au présent, sans nul souci de l'avenir. 11 ne nourrit pas à l'égard des autres bonmies les sentiments que lui attribue Hobbes; vivant solitaire, se suffisant à lui-même, il les rencontre rarem»Mit et rarement un même désir les métaux prises. Il n'a ni vertu ni viee, il est hucmclie plutôt que méchant, plus alfenlifà se préserver duinal qu'A en faire à autrui. Il faudrait, pour le jelei sur celui -ei, qu'un instinct tle\iolence, qu'un l»esoin (le cruauté l'aniniasM'nt; toutau contiaire, il a la pitié (pii, sans l'êllexion, sponlanénienl le met en communion d'impressions avec les autres hommes, le fait se réjouir de leur joie, souifrir de leur tristesse. La loi de leurs fugitifs rapports est, non pas. Comme l'a prétendu Ilobbes, l'état de guerre, mais un état pacifique, avec des violences isolées et accidentelles. Instinct de conservation et pitié, composant ensemble leur action, produisent l'équivalent de cette maxime : a Fais ton bien avec le moindre nud d'autrui qu'il est possible. » Dans un tel milieu un uniforme genre de vie garantit une santé, elle aussi uniforme; la réflexion, état rentre nature, sommeille encore; toutes les facultés qui par elle s'épanouiront d'un essor variable, restent engourdies, et l'inégalité naturelle est réduite an minimum. Keprenant dans VÈmile la même pensée, Rousseau la résume ainsi : « Il y a, dans l'étal de nature, une égîriité de fait réelle et indestructible, parce qu'il

ost impossible, dans cet élat, que la clifférence d'homme à homme soit assez grande pour rendre Tun dépendant de l'autre. » Suivant Hobbes, Tégalité est la loi de nature, parce que tout homme peut en tuer un autre; elle Test aussi suivant Rousseau, mais parce que nul homme ne peut asservir un autre homme.

11. — Après l'état de nature, Vétat social. Deux faits le caractérisent : l'un matériel, la propriété, l'autre moral, l'aniour-propns celui-ci n'est d'ailleui^ que la conséquence de c»'lui-h'i. Avant Rousseau, la société passait pour fonder la propriété : Housseau renverse le rapport. C'est lout au contraire, la propriété qui fonde la vie sociale, a Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire Ceci est à moi^ et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » On a souvent rapproché ce passage célèbre d'un autre non moins célèbre de Pascal. «Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil; voilà \k\ commcnccnieîit et l'image de l'usurpation lie toute la terre. » Cet événement décisif ne s'est [kis produit tout d'un coup, il a eu des causes, et l'ensemble d«»s causes avec l'ensemble de leurs ellets compose l'âge social, uù l'on peut (lislini»u»*r trois périoiles :

1" Aux avantages primitifs de l'état de nature succédèriMit des diflicultés de jour ru jour plus pressantes; l'honune y pare par la création des instruments, la massue, la fronde, l'arc et les flèches, l'hanieron; ses chasses plus archontes le mettent plus souvent en rapport avec les autres honnnes; des associations passagères et de hasard se forment pour la poursuite en comnum, et, la pouisuite terminée, se dispersent; mais déjà des converili(»ns se sont pri)duit('s. D'autre part, l'homme construit une hutte, et là, comme ailleurs, l'organe crée la fonrlioii : la hutte crée la famille et avi'c celle-ci tous les sj'nlinients ([ui la constituent. Des circonstances fortuites rapprochent plusieurs lamilles, et voilà les hommes désormais gi'oiipés en « nations particulières )), (pie seule la connnunaut»» du genre de vi<'etdes nneurs gouverne. Dès lors, aux senlinifiils (lornf^li(pies s'ajoutent d'autres siMitiments sociaux et d'autres goûts, principalement celui de

Tart. « On s*accoutuma à s'assembler devant les cabanes et autour d'un gnmci arbre : le cbant et la danse, vrais enfants de l'amour et du loisir, devinrent l'amusement ou plutôt l'occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. » Dans l'état de nature, l'amour de soi était l'unique instinct; désormais un autre penchant se superpose à celui-là, Tamour-propre, destiné à le dominer un jour. Pour le moment, il ne fait qu'éclore, et déjà avec la vanité et le mépris, ce sont les violences qui commencent. Pourtant celle période reste au total la plus heureuse qu'ait connue l'humanité. Auparavant, dans l'état d<i nature; l'homme n'était qu'un animal; maintenant il est né à une vie nouvelle, avec de hautes facultés, encore en possession de la liberté cl de la paix des vieux temps.

2*» Si le premier Age social avait été le plus heureux, le second devait être le pire. 11 se caractérise par le développement simultané de deux arts nouveaux : l'agriculture et la métallurgie. Une dilTérence profonde les sépare des aris plus anciens; à ceux-ci un seul homme suffisait; au contraire, l'airriculture, comme la métallurgie, appellent le concoui's de plusieurs, et coinine elles-mêmes ont besoin l'une de l'autre, par là elles reiuienl plus nécessaire encore la coopération des efforts. Dès lors, adieu l'indépendance! riiomine ne peut plus se passer de l'homine. La Division du Travail, en qui l'Économie politique verra plus tard un mode d'affranchissement, inaugure pour Rousseau une ère de servitude La diversité des aptitudes dans le travail et la diversité des besoins entraînent la diversité, même à mérites égaux, des n'»sullats et des protits, et ainsi « l'inégalité naturelle se déploie ijisensihlenient avec celle de combinaison. » Dans l'exaltation des elforls les facultés se développent et l'amour-propre s't^xaspère. « Être et fwiraître devinrent d«'ux choses tout à fait dilïèrenles, et de cette distinction sortir«'nt le faste imposant, la ruse trompeus»' et tous les vices (|ui en sont le cortège, b Par l'habilelé et la chance des uns, par l'indolence ou la malchance des autres, les hommes se répartissent en deux catégories, composées l'une de ceux qui possèdent, l'autre de ceux qui n'ont rien, les riches et les pauvres» ceux-ci

réduits à vivre des dépouilles de ceux-là. a II s'élevait, entre

10 droit du plus fort et le droit du premier occupant, un coa-

11 it perpétuel qui <ie se terminait que par des combats et des meurtres. La société naissante fit place au plus horrible état de guerre. »

T)** La nécessité de porter remède à une situation devenue intolérable détermina l'apparition d'uQe troisième forme de vie sociale. Jusqu'à présent la société a eu pour conditions d'existence et pour principes directeui's les circonstances; le premier et le second âgé la représentent en quel(|ue sorle à l'élat de nature. Désormais une intention expresse, une idée définie interviennent pour la régler. De naturelle qu'elle était, la société devient civile. « Le riche, pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l'esprit humain : ce fut d'employer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui l'alta- (|uaient, de faire ses défenseurs de ses adversaires. » La société civile a ainsi son origine dans une convention inlervenue entre ses membres, dans un contrat arrêté en commun pijr les riches et les pauvres; mais ce contrat est à base de rnst; pour les premiers, dont il consacie les privilèges, et (le duperie pour les seconds, dont il consacre l'inlériorilé. Les pauvres, en effet, deviennent les faibles, et les riches deviennent les puissants.

La société civile n'a d'ailleurs pas conservé une structure innnuahle : elle se charge d'abord elle-même de fixer les lois et de les exécuter; elle est donc tout ensemble État et Gouvernement. Puis l'expérience trahit l'insuffisance des sanctions, elle transporte le pouvoir à des particuliers qui en reçoivent le dépôt : c'est le gouvernement qui se détache de l'État. Endn les charges du pouvoir, primitivement électives, deviennent héréditaires et par là amènent à son d«'rnier terme l'inégalité. On voit enfin les grandes étapes d(» celle-ci : rétablissement de la loi et du droit de propriété mnr(|ue la première, en faisant le riche et le pauvre; l'instilulion de la magistrature représente la deuxième, en fondant le puissant et le faible; le pouvoir héréditaire représente la dernière, en créant le maître et l'esclave.

La société civile voulait corriger les abus de celle qui la précédait; en un sens, elle les a a^^gravés. En organisant les peuples, elle les a mis face à face, et ainsi elle n rcUibli, de nation à nation, par la guerre, un état de nature d*autant plus lamentable que la vanité s'en est emparé et en a fait un sujet de gloire. D'autre pari, la vie sociale sans cesse développée, a, par son action accumulée, pétri l'Iiomme suivant ses exigences, elle a enraciné en lui des sentiments cl des biisoins toujours plus pressants; et ainsi, peu à peu, elle a façonné un nouveau type humain, en complète opposition av(*c l'ancien, mené par l'aniour-propre et non plus par l'amour de soi, uniquement avide de réputation et d'in- x iliience. Tandis (jue a le sauviige vil on lui-même, Ihonjuie sociable, toujours hors de lui, ne sait vivre que dans lopinion des autres ». Dans ces conditions, la prétention de corriger ses vices par un retour à l'état de nature n'est qu'un vain rêve. Il ne s'ensuit pas (ju'on doive accepter telle (juelle la société. 1/liouune n'est jias réduit à l'alternative de subir la réalité présent»; qui Toppi-iiiie ou de rêver d'un Age d'or disparu sans n'icmr. La sociélé a des raisons d'être (juc les inslilulioiis eu cours inas(|iirnt. La recherche de ces raisons fst le sujet du Confiât social.

4. Contrai Noeiul. — PI US t'xaclenient le Conlral fiocial t'sl une partie de ce sujet. Rousseau le dit dans son Avertissement en tête de l'ouvrai^^'. Il l'a répété dans les Con f entions, où il raconte (jue, dès le commencement de son séjour à rilermilage, il s'applique à son grand ouvrage sur les Institutions politiques, au(|uel il songeait depuis treize ou (juah^rze ans*. Il abandonna plus tard ce dessein, devenu (léeidênienl Iroj» vasio; ponrl.nil il en avait commencé l'exêcnlion : il écrivit ainsi lont un Iraité. (ielte première in-*piralion ne le salisiit point; il reprit son sujet et lui donna une nouvelle forme, qui est devenue le texte définitif du Contrat social"^.

1. Confessions. H, ix. Voir Hon>>eaii : Pages choisies, par Rocbeblave. p. 71» i. Voir Cnntrul èocial, par br«jyni«.-l!riï,ai*, le texte primiUf, Ap. I, p. 2i5. —

Voir auïsiNVindcnhoijTor: Essai sur le êysièmede politique étrangère de i

êêuu ExtraiU, p. Hl et iuIt.

Dans une nation constituée, on peut distinguer la Société, l'État, le Gouvernement. Hobbes avait identifié les trois termes. Montesquieu identifia le Gouvernement et l'État, mais sépara TÉtat de la Société. Rousseau 8*attacha à identiiier la Société et TÉtat, et à séparer TÉtat du Gouvernement. C'est là l'idée directrice du livre. H y en a une autre: comme on l'a vu dans le Discom^s sur l Inégalité^ la société civile a eu son point de départ dans un pacte conclu entre riches et pauvres; mais ce pacte fut à base de mensonge et de duperie. Il s'agit de lui opposer un pacte de vérité et de bonne foi; non pas qu*en fait on l'ait jamais signé : ce qui importe, c'est l'ensemble des motifs secrets qui expliquent la vie sociale, l'aspiration intime qui la soutient; ce qu'il faut définir, c'est, non le pacte, mais Vidée du pacte, non le Contrat social, mais V Esprit du Contrat social.

L'ouvrage est divisé en quatre parties : la première traite du Pacte social^ la seconde de la Législation, la troisième du Gouvernement, la quatrième de la Constitution.

5. Le pacte. — A. Principes proposés, — « L'homme est né libre et partout il est dans les fers, o Qu'y a-t-il, dans ce clianp:(»ment, de légitime? Tout d'abord l'ordre social, qui es! un droit sacré, la base de tous les autres. Mais à son tour l'ordre social a un fondement. On a cherché celui-ci dans la nature : c'est nalurt?llement que la famille existe et que le père commande à ses enfants; de la même manière, a-t-ondil, les chefs commandent à leurs sujets, les maîtres à leurs esclaves. Ce sont là autant de confusions. Sans doute, le besoin retient d'abord les enfants auprès du père: mais plus lard, c'est librement qu'ils continuent de vivre avec lui (ît de lui obéir. La nature commence peut-être la famille, seule une convention la maintient. A plus forte raison est-ce quelque convention qui explitjue les rapports des hommes entre eux; autrement, il faudiail dire, avec Caligula, ou que les rois sont des dieux, ou que les honnnes sont des bètes. Aristote prétend que, parmi les hommes, les uns naissent jMMir l'esclavage et les autres pour la domination : il prend l'elfet pour la cause. « Tout homme né dans l'esclavage naît pour l'esclavage. » Il perd tout dans les fers jusqu*au désir

d*cn sortir, o S*il y a dt^s esclaves par nature, c*est parce qu'il y a eu des esclaves contre nature. »

Invoquera-t-on ia force? Mais alors son droit suit sa fortune, a Sitôt qu*on peut désobéir impunément, oa le peut légitimement, et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort, » La vérité est que céder à la force est un acte de nécessité, non un acte de volonté, encore moins un devoir. Le devoir ne nous lie h une puissance que si celle-ci est légitime.

Hecourl-on à une convention entre deux parties, d*un homme à un homme, d'un groupe à un gioupe? « Si un particulier, dit Grotius, peut aliéner sa liberté et se rendre esclave d'un maître, pourquoi tout un peuple ne pourrait-il [)as aliéner la sienne et se rendre sujet d'un roi ? ». Hais on ne se donne pas gratuitement, on se donne en échange de quelque chose. Est-ce en échange de la subsistance qu'un peuple se donne à son roi? Mais, au contraire, le roi tire la sienne de son peuple. Est-ce pour avoir en compensation la tranquillité? Quelle traiiquilli(é que celle qu'on possède au milieu des ambitions, des guerres, des vexations? « Les Grecs, enfermés dans l'île du Cyclope, y vivaient tranquilles, en attendant que leur tour vînt d'ôlre dévorés. » De plus, en admettant qu'on puisse s'aliéner soi-même, on ne peut point aliéner ses enfants. Enfin ce droit, on ne l'a pas même pour soi; car « renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualilé d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs ». « C'est ôter toute moralité à ses actions, que d'oler toute liberté à sa volonté. » Dira-t-on enfin que le droit d'esclavaf,^, pour le particulier comme pour la colleclivilê, se l'onde sur le droit qu'à la guerre le vaincu a de racheter sa vie au prix de sa liberté? Ce serait oublier d'abord qu'il n'y a pas d'état de guerre entre particuliers, a La i^uerre est une relation d'État à État, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu'accidentellement, non peint connue hommes, ni même connue citoyens, mais comme soldats, non point connue membres de la patrie, mais comme ses défenseurs. » D'autre part, le droit de conquête, uniquement fondé sur la loi du plus fort, ne donne pas au

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vainqueur le droit de massacrer les peuples vaincus. Dès lors, d'où lirerait-il celui de les asservir? A vrai dire, le droit d'esclavage est uue absurdité d'idées et de mots. Cette absurdité peut s'énoncer ainsi: a Je fais avec toi une conventioti toute à ta charge et toute à mon profit, que j'observerai tant qu'il me plaira, et que tu observeras tant qu'il me plaira. »

Au reste, l'argumentation de G rôti us pèche par la base. Un peuple, selon lui, peut se donner à un roi. Cesl donc qu'un peuple existe déjà avant de se donner, a Avant donc d'examiner l'acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d'examiner l'acte par lequel un peuple est un peuple; car cet acte étant nécessairement antérieur à l'autre, est le vrai fondement (Je la société. »

B. Vrai principe. — Le même acte est une réponse à luic question : d'une part, le pur état de nature, c'est la liberfé; mais la liberté sans garantie, c'est l'imprévu maître de la vie ; d'autre part, la société en fonction, c'est l'obéissance à un maître, c'est donc l'ordre, mais l'ordre dans la servi lude. Comment toul ensemble assurer l'ordre et conser- V(îr la liberté ? Comment constituer o une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associ*^, et par laquelle chacun s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant? » Sera-ce par un mélange ou un compromis de l'état de nature et de l'état de société ? Mais un tel régime, nous le savons par le Discours sur Vlnégalilé, ne retiendrait que les inconvénients de l'un et de l'autre. Sera-ce par une convention du peuple avec un homme, avec une famille, ou avec une classe? Mais, l'un des contractants une fois en possession du pouvoir, que deviendra la libeité de l'autre? et qui sera juge des différends? Un moyen reste de supprimer à la fois tout état de nature et tout gouvernement contrarluel, et de créer, par la mise en commun des pei'sonnes et de leurs forces, un Êtie nouveau, la communauté ou l'État : l'aliénation totale, au profit de celui-ci, de chafine assorié et de tous ses droits est la condition fondamentale. Conunent en serait-il autrement? Parl';ra-t-on

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de droits inaliénables et réservés ? Ou bien celte réserve csl faite d*un accord unanime, et ainsi elle s'appuie au pacte social; ou bien chacun prétend fixer à sa fantaisie sa part de droits inaliénés, et on revient par un détour à Fétat de nature. La création du pacte s'exprime sous un double aspect, le corps politique et le citoyen. Le corps est tout le contraire d'un amas d'individus étrangers les uns aux autres, il se compose d'éléments qui conspirent ensemble, il a son unité et son moi. De plus, il est souverain. Édictet-il une loi, il s'engage avec lui-même, et il n'y a pas d'engagement avec soi irrévocable. Con tracte- t-il avec un étranger, il redevient le particulier qui, dans Tétat de nature, ignore de même les engagements délinilifs. De son côté, le «citoyen est tout le contraire de l'individu. Celui-ci jouit de la liberté naturelle, qui est l'identité du droit et de la force; il possède la liberlé civile, qui est l'identité du droit et de la loi. Le citoyen, en effet, est libre, d'abord parce que la loi le protège contre les caprices et les oniravcs des autres hommes; il est libre aussi, parce que, obéissant à tous, il n'obéit à personne, et que, là où il n'y a (\\u\ des égaux, il n'y a plus ni maîtres ni serviteurs; il est lihre encore, parci» (|ue l'oblif^ation de la loi est s(ui œuvre Il lui eomme à tous les autres; il es! libre enfin, parce que ïïAi\[ avec loule sa soiiverainelé ne s'avisera jamais de léser SCS membres, c'est-à-dire de se léser lui-même, et que, pour l'Klaf, inlérct et justice se conft)ndent. D'un seul mot, la liberté, c'est la volonté conforme aux lois; leur «icvient-elle contraire, les lois réagissent, la communauté intervient pour les faire respecter, et ainsi « force à être libre » celui (|ui leur a désobéi. Le pacte social annonce dans riiomme une vie nouvelle : auparavant son indépendance était sans limites et sans garanties; maintenant elle a des garanties et des limites; elle se ramasse sur une zone plus restreinte, mais dans cette zone, elle icgni,'ne en for»'o et en consistance; sa transformation est la transformation de l'appétit en justice, de la possession IVa^'ile en propriété inviolable; elle marque aussi le passage d'une existence absorbée par le souci d'elle-même à uo6

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existence capable de sortir de soi, d'une vie liesliale à une vie humaine. L'étal de nature, c'est le règne fatal do l'InstiiK'l ; le contrat social, c'est le règne assuré de la Pensée et (le la Conscience.

«. La léf^lsiation. — A. Caractères de la pvissayice sonvcrnhie. — iNon pas que le contrat doive être pris à la lettre : il n'est pas un fait, mais une idée. Les résolutions collectives ne sont point des conséquences 4<>nt il serait le principe : elles représentent une préoccupation commune et un eiïort en vue de le réaliser; lui-môme est, plutôt qu'un coinniencernent, une fin entrevue. Aussi les attributions de ri']tal sont-elles les attributions de l'État non tel qu'il est, mais tel qu'il voudrait être, conformes à sa définition ou à son essence. Ainsi entendu, l'État a la souveraineté, et cette souveraineté est inaliénable et indivisible. Le souverain, qui n'est qu'un être collectif, « ne peut iHre représenté que par lui-nième; le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté ». De plus, la puissance souveraine est une. On a tenté de la répartir «»n dillérenls pouvoirs; vains arran- ^'enieiits! on ne peut la disperser sans l'anéantir : « Les cii'irljilans du Japon dépècent, dit-on, un enfant aux yiuix des spectateurs; puis, jetant en l'air ses membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout rassemblé. Tels sont à peu prés les tours de gobelet de nos pol»ti(|ues ; après avoir démembré le corps social par un prestige digne de la folie, ils rassemblent les pièces on ne sait conmient. » Inaliénable, indivisible, la volonté générale est toujours droite : non {)as qu'elle possède l'infaillibilité, elle a ses eneurs et ses défaillances ; mais elle les a à son insu. Klle fait le mal croyant faire le bien; ses actes peuvent être funestes, ses intentions restent droites. C'est que, si on ne corrompt jamais le peuple, on peut le tromper. C'est pounjuoi ({ il y a souvent bien de la différence entre la V(>lnnté de tous et la volonté générale; celle-ci ne regarde (ju'à rinlérèt commun, l'autre regarde à Tintérôt privé. » 11 y a ainsi dans Kousseau un formalisme social qui, en une certaine mesure, annonce le formalisme moral de Kant. Dans les actes de la communauté, la matière ne répond pas nécea-

M ^HtLOSOPHES MODËRNË&.

sairemenl à la forme, le résultat obtenu à l'intention. Enfin la volonté <,^énérale a une puissance souveraine. « Comme la nature donne à clia()ue homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens. » Dira-t-on que, dans cette autorité sans limites, les libertés individuelles s'évanouissent et que le despolisme reste seul? Ce serait se méprendre sur le despotisme qui enveloppe nécessairement une part d'inégalité. Sujets soumis aux caprices d'un roi, républiques asservies à des aristocraties toute-puissantes, rainojités des démocraties exploitées par les majorités, ce sont toujours des hommes à la merci d'autres hommes, c'est toujours l'oppression par l'inégalité. Au contraire, « le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité, qu'ils s'engagent tous y soîis les mêmes conditions et doivent jouir tous des mêmes droits ».

Il y a plus : le souverain veut ces droits aussi étendus que possible. En principe, nous l'avons vu, l'aliénation consentie par chacun est sîms réserves; en fait, elle se restreint et se limite le plus qu'elle peut. « Un convient que tout ce que chacun aliène, par le pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c'est seulement la partie de tout cela dont l'usage importe ù la communauté; mais il faut convenir aussi que le souverain seul est juge de cette importance. » l)ira-t-on qu'il aura la tentation de l'exagérer? Comment le pourrait-il, puisqu'il est lui-même la totalité des citoyens, et que, contrariant les intérêts de ceux-ci, il contrarierait les siens propres? Loin qu'il attire à lui toutes les volontés pour les absorber, il incline plutôt à les respecter, à leur abandoimer le plus possible d'initiative. Ce que le souverain revendique et retient des droits individuels, ne peut être, dans un Ktat fidèle à son rôle, qu'un minimum.

1>. La loi. — La détermination des droits appelle la détermination des devoirs conformément aux indications de la Justice. C«'lle-ci est l'œuvre, non des conventions humaines, mais de la nature des choses. Principe de devoirs el de droits, quand elle se traduit en formule, elle s'appelle la Loi, A défaut de Dieu qui la fonde, mais oe la ré\è[e point, le

poupîe seul, a qui est la voix de Di(Mi sur la terre », a qua- \'\U' pour rédicter. La Loi est l'acte par lequel tout le peuple stahie sur tout le peuple; générale dans son. origine, elle est i^énérale dans son objet. « Klie peut bien statuer qu'il y aura des privilèges, mais elle n'en peut donner noinniénu»nt à personne;... elle peut établir un gouvernement royal et une succession héréditaire, mais elle ne peut élire un roi ni nommer une famille royale. » Œuvre delà volonté générale,' elle retient les caractères de celle-ci. On ne doit donc demander, « ni si la loi peut être injuste, puisque nul n'est injuste envers lui-même ; ni comment on est libre et soumis aux lois, puisqu'elles ne sont que des registres de noîre volonté )>. La loi marque une dépendance, mais une dépendance impersonnelle, comme celle où nous sommes à l'égaid des choses. La liberté, c*est surtout Hiomme à Tabri des caprices des autres hommes; nulle institution mieux que la Loi n'assure cet abri. Aussi apparaît-elle comme la plus haute institution humaine, celle où se résolvent les contradictions, partout ailleurs irréductibles, de la nécessité naturelle, de l'autorité et de la liberté.

La plus haute, elle est aussi la plus rare. C'est (|ue, dune part, elle doit être l'expression de la volonté générale, et (jue, de l'autre, la volonté générale est inapte à s'exprimer. (!elle-ci vise A garantir les droits de chacun et les intérêts <le tous; mais, pour les garantir, il faut les connaître, savoir les trouver. Or le peuple, nous l'avons vu, a des intentions justes et des lumières courtes. « De lui-même, il veut toujours le bien ; mais, de lui-même, il ne le voit pas toujours. » Les passions individuelles le travaillent et l'égarcnt. « Les particuliers voient le bien qu'ils rejettent, le public veut le bien ipiil ne voit pîis. » S'adressera-t-on au pouvoir en fonction'.' C/csl le péril inverse : ceux-là ont les connaissances désirables, non l'impartialité nécessaire; ils verront l'intérêt «général à travers leur intérêt de classe ou de parti, et ils le (icnatureront. Le choix d'un législateur nous réduit ainsi i*i une grave alternative : ou la rectitude sans les capacités, ou les capacités sans la rectitude. « Une intelligence supérieure qui vît toutes les passions des hommes et qui n'en

éprouvât aucune ; qui n'eût aucun rapport avec notre nature, el qui la connut à fond; dont le bonheur fût indt^pendant de nous, el qui pourtant voulût bien s'occuper du nôtre », tel serait le modèle auquel le législateur devrait satisfaire, a II faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes. » A défaut de dieux, des étrangers renommés par leur sagesse peuvent, imparfaitement encore, pourtant mieux que d'au- *tres hommes, satisfaire à ces conditions. Quelques années après la publication du Contrat social, deux peUples de l'Europe, la Corse et la Pologne» devaient inviter Rousseau à exercer lui-même avec eux roflice du sage étranger.

La difficuté de cet office se tire des innombrables facteur* que le législateur doit rechercher el [)eser. Son onivrc n'est pas de raisonnement pur, de pure divinaiion ; elle n est point une construction logique, uniformément applicable aux différents peuples. Au contraire, elle doit compter et conq)ler doublement avec les faits : elle doit d'abord observer à quel^ hommes elle a alTaire, quelles moMUs les mènent, si leurs coutumes sont lïouvelles ou anciennes, si le territoire est plat i)\\ montaicneux, terrestre ou marilime, si la populaliuii est denst» ou rare, riche ou pauvre, agricole ou connuiTçanle. Llle doit aussi choisir son lu'un», el pour cela con>i- (lérer l'état des opinions ^t (lt»s parlis, la nature des relations

avec h's penpl<»s voisins, les forces (hnil on dispose, vU\

lJn(» législation, en cllet, est nue crise, t't le moment où on l'élabore est pour une nation le luonitMil de la plus grande faiblesse.

Lu géométrie du Contrat social a fait croire, bien à tort, que Rousseau recommandait également en f)olilique la méthode géométrique. Celle-ci est à sa place dans la détinition de l'Klat et de ses conditions essentielles; en revanche, dés qu'il a conscience de son rôle, l'Ktat diMl faire appel à l'expérience et consulltM' les faits.

9 et 8. f^oiiiernciiient et Conntltution. — Moutesquieu

avait identifié l'Klat et le Couvernement; celui-ci était, selon lui. l'ensemble des pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, et l'idé.'il était que tous les trois, mis sur le même pied, se fissent équilibre. Tout autre est l'opinion de Rousseau : l'Étal

JEAN4ACQUES ROUSSEAU. 4i5

constitue la société et choisit son gouvernement, qui dès lors osi a un corps intermédiaire, établi entre les sujets et leur souverain pour leur mutuelle correspondance ». Parla il se distingue du pouvoir législatif, conservé au peuple, et s(» réduit au pouvoir exécutif, c'est-à-dire au rôle de minisire «kl premier. L'homme ou le corps chargé de cet emploi s'appelle le Prince. Le Gouvernement est lui aussi une personne morale; seulement, tandis que l'État existe par lui-même, le fiouvernement n'existe que par le souverain. 11 revf^l des formes diverses, démotTatie, aristocratie, monarchie, avec des formes mixtes inlinimeut variables. Chacune est la meilleure en certains cas, la pire en d'autres. La démocratie, c'est le corps polili(|ue qui arrête lui-même ses lois ; le danger est que, maître des lois, il a la tentation de les exécuter, d'être tout ensemble souverain et prince. Or « il n'est pas bon que le peu[)le détourne son attention des vues générales pour la donner aux objets particuliers. » Deplus.rélaboration en commun des lois suppose un concours rare de circonstances : il faut unKlal très petit, une grande simplicité dp niOHirs, l'égaillé des rangs ou des fortunes, peu ou point de luxe. A vrai dire, « il n'a jamais existé de véritable démocratie, il n'en existera jamais ». L'aristocratie est expesée à un autn» dan^^er, (pii est de prendriî pour rintérél ii;ili<inal l'intérêt de classe. « On se fait i^loir»» de soutenir, à (juelquc prix que ce soit, les droits et les prétentions du cor|)S dont on est membre... et à force d'être bon sénateur, on devient enfin mauvais citoyen. » Il n'y a pas de régime où Taction du gouvernement soit aussi forte, aussi rapide et aussi sûre que dans la monarchie ; en revanche, il n'y en a pas qui soit aussi corrupteur. « Les meilleurs rois veulent pouvoir être méchants s'il leur plaît, sans cesser d'être les maîtres ». Il n'y en a pas enfin (jui, par l'hérédité, fasse aussi grande la part du hasard ; celui-ci peut amener snr le trêiie im vieillard ou un enfant, un sage ou un monstre, un génie ou un inil)écile. Une forme mixte, qu'on prétend favorable à la lil)erlé, est l'institution des Députés ou représentants, telle qu'elle se pratique en Angleterre. C'«st une illusion. « Le peuple anglais pense être libre : il se trompe fort; il ne

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Test que durant Télection des membres du Parlement. » De plus les députés sont accessibles aux offres et aux tentations que le GouverniMniMit ne leur ménage pas. La même idée reparaît, forlemiMît rendue, dans les Considérations sur le Gouvernement de Pologne : « Le législateur en corps est iînpossible à corrompre, mais facile à tromper. Les représenUints sont difficiles à tromper, mais aisément corrompus, et il arrive rarement qu'ils ne le soient pas ».

Quel que soit le régime en vigueur, il ne faut pas perdre de vue que Tinslitution du Gouvernement est un acte de la volonté générale; dés lors les gouvernants restent à rentière disposition du souverain. « L'État nVst pas plus tenu de laisser l'autorité civile à ses chefs, que Tautorité militaire à ses généraux. » Qu'on soit sobre de changements, qu'on ne touche qu'avec circonspection au gouvernement établi, ct^ peut être d'une méthode irrépn)chnble. Mais alors, cVst a une maxime de politique, non une régie de droit ».

Il y a des moyens d'aflVrmir la consliUilion de TKtat : un d<'s principaux est le snlTrage. Le pricte social suppose l'unanimité: d'onlinnire, on se contente, pour les aritres W\<, do la majorité. Mais roWo règle n'est [)as un principe; elle esl la (conséquence d'un principe, l'application du pacte Ininiérne. In accord unamine est, en t'ITet, nécessaire pour (ïécidtM' (jue toute mesure adoptée par le plus grand nombre aura par cela seul force de loi. Un autre moyen de gouverner, (pie Housseau expose après l(»s autres, mais qui, -dans :ia pensée, les dépasse peiit-étre tous en importance, est la Religion civile. La Religion civile n'a ni culte ni dogmes; eih» comprend les croyances universelles, comtne la distinction du bien et du mal, l'existence de Dieu, l'immortalité, la sainteté du (Contrat social et d(»s lois, les uni»s et les autres concilions [)remiéres de la vie morabî et sociale Le S(niurain l'impose, parce qu'elle est un piineipe d'unité collective et (prelle (^st comme Tàme méun» du pacte. Les prescriptions de la Religion civile sont les lois par excellence, et leur violation est le plus grave des attentats : un citoyen refuse-t-il de les reconnaître, le souverain (( peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable... Que si quel-

qu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort : il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. » En revanche, tout autre culte, en tant qu'il respecte l'État, doit être lui-môme respecté, tout au moins toléré. La Religion civile n'a qu'un dogme négatif, rinlolérance. L'État se l'interdit à lui-même et l'interdit aux autres.

9. Cuncinsion. — A observer les choses telles qu'elles se passent, la société réunit des aspirations contradictoires et par là perd de vue son véritable objet. Dans l'état de nature, l'homme vit pour lui-môme, il n'attend rien des autres et les autres n'attendent rien de lui ; au contraire, un groupement social devrait être par définition un concert de volontés qui s'enlr'aident. Dans la réalité, l'homme prétend tout ensemble faire appel à l'aide d'autrui et vivre pour luiniènie; échoue-t-il, c'est un vaincu qui descend au rang d'esclave ou de sujet; réussit-il, ildevient maître, seigneur ou roi. Inégalité et despotisme dérivent ainsi d'une incohérence première. Il faut taire disparaître celle-ci, et, pour cela, il faut, ou bien restituer dans son intégrité l'état de nature, ou l'extirper radicalement. La premier» solution est une pure chimère ; reste la seconde. Envisagée dans sa vérité, la vie selon la société est tout l'opposé de la vie selon la nature; celle-ci est le règne de l'instinct, celle-là est le règne de la raison : l'État est un produit de la pensée. De là en nous une transformation complète : sur l'homme que la nature avait fa(;onné, l'État greiïe le citoyen avec ses penchanls et ses sentiments contraires des sentiments et penflinnls primilifs. « Celui (jui ose entreprendre d'instituer un peuple, doit se sentir en élat de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer chaque individu, (|ui par lui-nièine est un tout parfait et solitaire, en [>arlie d'un plus f^nand tout, dont cet individu reçoive en quehpie sorte sa vitî et son èln».... 11 faut qu'il Ate à l'homme ses forces pio[)res pour lui en donner (pii lui soient étrangères et dont il ne puiss(» faire usage sans le secours d'autrui. Fins ces forces naturelles sont mortes et anéanties, plus

418 PHILOSOPHES MODEREES.

les acquises sont grandes et durables, plus aussi Tinslitution est solide et parfaite'. » On dira que cette niétamorpliose ne va pas sans des révolles de nos instincts cl sans des déchirements intérieurs, que le sens social se développe par un effort toujours pénible, "par une pression incessante du corps politique, bref par la plus constîfhle et la plus lourde contrainte. L'objection serait fondée et la contrainte réelle, si dans la conscience de chacun persistait la séparalion de rindividu et de la cité, et c'est précisément le cas avec les sociétés présentes. Mais, dans un État conscient de son rôle, il y a un sentiment en qui l'individu et le corps social se réconcilient, de même que dans l'idée de loi se réconcilient la liberté et la nécessité : ce sentiment est le patriotisme. Nulle part dans le Contrat socialy il n'est question expressément du patriotisme; c'est qu'il est en réalité partout, et qu'il anime toutes les pensées du livre. L'amour de la patrie est, en effet, l'instrunient inagiqrie qui triomphe de toutes les difficultés. L'honinie (jii'il remplit s'oublie dans son culte pour la nation : que deviennent dès lors les tiraillements douloureux de l'éj^oisnie? Le [latriotisnie est l'identité vécue de l'individu et du pays, de Taniour de soi et du dévouement. Sup[)ose-t-on maintenant qu'il anime d'une égale ardeur tous les citoyens, ce concert d'âmes qui communient en un même enthousiasme assure en retour à chacun la bienveillance de la patrie, le souci en elle scnipuleux de ne faire soulfrir, de ne léser aucun de ses enfants: le patriotisme réunit et préserve ensemble fraternité et liberté. C'est pourquoi il est la plus haute, la plus héroïque d»;s passions, il remplit toute l'âme des héros de Plutarque. (( La vertu de Socrate est celle du plus sage des hoihmes; mais, l'iitre César et Pompée, Caton semble un dieu parmi les mortels. » Ce sentiment merveilleux ne naît pas en un jour, ne traverse point l'àme comme une révélation. 11 est au contraire, le fruit d'un travail long et patient, de l'éducation, surtout de l'éducation en commun. Objectera-l-on

1. C'est »in p int sur lequel Rouleau in*:iste dans l'Économie politique (èdW Diitot, p. o'.'.i) «t dans les Considérations sur le gouvernement é9 Pologne ^ch. IV, p. 707 711).

que V Emile est, tout au contraire, l'histoire de l'éducation privôo? |,e contraste des doux méthodes s'explique par le contraste des deux points de vue. Dans la société réelle, celle où vivait Rousseau, oublieuse de sa mission, l'éducateur autant que possible doit dérober son élève à l'influence du milieu, aussi ne saurait-il trop l'isoler. Qu'on imagine, au 'contraire, la sociélé revenue au sentiment de son rôle, ses membres tous pénétrés de l'esprit civique, alors on devra rapprocher d'elle les enfants et réunir ensemble ceux-ci. !.e corps polilitjue est-il corrompu, le devoir pour chacun est de relâcher les liens sociaux et de ressusciter pour son compte l'état de nature ; le corps politique, en revanche, est-il sain, le devoir est de resserrer les mômes liens et de nourrir en son cœur comme dans le cœur d'autnii l'amour du pays. A travers toutes les variations apparentes de sa pensée, Rousseau reste ferme dans ses préférences intimes. Le Contrat social n'est nullement, comme on l'a prétendu, l'antithèse qui détruit la thèse des autres ouvrages. \\ varie les méthodes, parce qu'il varie les perspectives et qu'il envisage tantôt le réel, tantôt le possible; mais toujours dans le Contrat, comme dans VÉmile, comme dans le Discours, la ménïe voix se fait entendre, de révolte contre les iniquités du présent, d'appel anxieux au droit et â la justice.

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