III. — CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE
t. Objet et méthode. — La CrUufiie de la raison pure traitait de la théorie ou de la spéculation. La Critûfue de la roiaon pratique traite de la morale. Kant admettait connue un fait certain qu'il y a des vérités universelles et néces' saires dans les sciences, et cherchait seulement par quelle hypothèse ce fait pourrait le mieux s'expliquer. En morale, il re(H>nnaît, avec la conscience humaine, qu'il y a quelque chose de bon absolument, et recherche encore à quelles comiitions cela peut et doit être ainsi. Le problème est donc posé d(» la même façon dans les dou\ cas.
La méthode suivie est la même ép^alement. Jusqu'alors. selon Kant, les ï)hilosophes pensaient que notre esprit a reçu ses lois du dehors, soit des choses extérieures qui les impriment en lui à la loni^aie, soit d'un Dieu qui les aunul |j[j'avées primitivement en lui. Kant suppose, au contrair.*. que notre esprit se donne à lui-même les lois qu'il impose ensuite tantôt aux phénomènes de la nature, qui prenneni alois un raraelère de nèeessité physicjue ou mathématique, tantôt à nos proj)res actions, qui en deviennent moralement bornes et ohliiraloires. A riiypollièse de Vliétéronomie, il snhstilue (!«»lle de Vautonf)7iiie <le l'esprit humain.
«. MornicM nntérieurew. — Tojites h»s morales avant lui avaient eu pour objet le sonverain bien. Kl les prétendaient Je déterminer en lui-même, iudépendanunenl de notre es-
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prif, cl néanmoins c était toujours avec des éléments empninlés îi l'esprit qu'elles le délorminaient. Les unes considéraient souhnnent notre plaisir, d'autres nos sentiments plus ou moins désinlére.ssjs, ou môme nos idées de la perleclion et du bonheur; mais aucune de ces choses n'a le caractère absolu qu'elles cherchaient; peut-être même aucune n a l'universalité et la nécessité requises par la loi morale, comme par toute autre loi.
Le plaisir et l'intérêt sont trop particuliers à chacun, et il faut reconnaître que c'est ce qui divise le plus les hommes enire eux. Quant aux bons sentiments, Kant ne s'y fie pas; il est convaincu que la nature humaine est radicalement mauvaise, au moins dans ses instincts, appétits ou penchants. Puis cette partie sensible n'est pas la même chez tous les hommes : rien de plus divers, et on peut dire de plus capricieux, que la sensibilité. Knfin elle ne dépend pas assez de nous ; ceux qui n'ont pas de bons instincis i. peuvent s'en donner, et ceux qui en ont n'ont aucun mérite à les avoir. Malebranche déjà s'était montré sévère à l'égard des mouvements de l'âme réputés les meilleurs : « Celui qui donne son bien aux pauvres ou par vanité, ou par une compassion naturelle, n'est point libéral, parce que ce n'est pas la raison qui le conduit, ni l'ordre qui le dirige : ce n'est qu'orgueil, ou que disposition de machine, h Kant dir^a que <'/est quelque chose de pathologique. En vain Schiller se récrie et proleste spirituellement : « J'ai du plaisir à obliger un ami; cela m'inquiète; : je ne suis pas encore tout à îait v(»rlueux. » Déjà les philosophes sloï(|ues avaient |)roscrit le sentiment : combien celui-ci ne devait-il pas être plus suspect encore à des moralistes convaincus par les dogmes chréiirns que le péché originel a corrompu notre nature?
Mais les idées de la perfection, du bonheur, ne sauraiton les prendre pour règles de conduite? Kant s'y refuse, car ces idées réveillent encore notre amour-propre, c'est à l'égoïsme qu'elles l'ont appel, un noble égoïsme sans doute, et que l'on excuse volontiers; néanmoins l'âme, en l'écoulant, reste l'esclave de sa nature sensible. Eu outre, chacun conçoit la perfection un peu à sa manière, et tous d'ailleurs ne
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ïseraicut pas capables de réaliser en eux la môme. Et qui déterminera notre choix, sinon nos inclinations encore? « Chacun, disait Malebranche, aura .sa morale particulière, sa vertu favorite. Mais d où peut venir celte diversité, si la raison de Thomme est toujours la même? G est sans doute qu'on cesse de la consulter. On se forme des idées de vertu conformes du moins en quelque chose à ses inclinations. Car il y a des vertus ou plutôt des devoirs qui oui rapport à nos humeurs. » Enfin à la perfection on ajoute le bonheur : mais qui osera prétendre que le bonheur doit être le but de tous nos elTorts? C'est se moquer de dii*e aux hommes qu'eu conscience ils sont obligés d'être heureux. Chacun sait trop bien que cela ne dépend pas de lui. 3. Le devoir. — Qu'est-ce dpnc qui dépend de tous, sans conteste? Une seule chose, la bonne volonté. C'est, dit Kanl, la volonté de faire son devoir. Agir par devoir, et non plus par intérêt ni par inclination, ni niomo en vue d'un liien supérieur qui flatle toujours en secret notre amourpropre, toile sera donc la régie ou la loi morale. Après l'avoir cherchée vainement dans les actions mêmes, et, pour ainsi dire, dans leur partie matérielle, Kant pense la trouver dans une certaine forme que oes actions peuvent recevoir, ou dans la seule inlention dirigée par le devoir. On ne saurait nier, en eft'et, que cela ne soit pour beaucoup dans le t!aractère d'un acte accompli. L'acte peut avoir en luimême une bonté relative, qui n'est que son utilité pour m»us et |)our autrui; mais ce n'est point là sa valeur morale. Une fondation de bitMifaisance t»st lonjours bonne, en ce sens ({u'clle est utile et [u'oiitc ;iu\ nialli<Mireux; mais si son autour ne l'a laite que par ostentation, ou ijuelquefois même pour frustrer injustemont dos héritiers légitimes, ira-t-on dire encore que son action est bonne moralement ? Vav contre une action mauvaise, je veux dire qui a des ciuiles funestes pour autrui et môme pour son auteur, est-elle véritablement un crime, si celui-ci, en l'accomplissant, avait les meilleures intentions? Ainsi, de bonnes actions en apparence peuvent être mauvaises, et des mauvaises deviendraient sinon bonnes^ du moins excusables et presque pardonnables
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fieiit-ôtre, si Ton sondait le fond des cœurs. Une seule chose est toujours mauvaise, c'est la volonté de mal faire; une seule chose est toujoui's bonne, c'est la volonté de faire son devoir*.
Kant donne le nom à' impératif catégorique au devoir, et il l'oppose aux suggestions du sentiment et aux conseils de l'intérêt, qu'il appelle des impératifs hypothétiques. Ceux-ci sont des nécessités qu'il faut subir, mais à de certaines conditions seulement. Si l'on veut faire rapidement fortune, il faut risquer, par exemple, telle et telle chose; mais on peut fort bien ne pas tenir à faire une fortune rapide. En outre, plusieurs moyens d'ordinaire mènent à un but, et on peut discuter lequel est le meilleur. Mais le devoir ne souffre pas la discussion; quand il parle, on n'a qu'une chose à faire: obéii'. Il commande sans réplique. De plus, ce n'est pas une obligation à laquelle on puisse se soustraire; y songer même est déjà une révolte et un crime. L'opposition qu'il rencontre parfois dans un sourd désir de jouissance et d'indépendance fait éclater davantage son caractère d'impérieuse iullexibilité*.
1. Lire sur ceUo intércssanle question,^ Francisque BouiUier, Morale et Progrès, 1875.
*i. Scliiller explique et apprécie ainsi la morale de Kant : « Quelle était la iiioralc de son temps, soit en Uiéorie, soit dans l'application? D'une part un trrossier matôrialismc, dont les maximes éhontées devaient révolter sou àiiie : oreiller im[)ur oflerl aux caractères abâtardis de ce siècle par l'indigne coin- |)lai>ance des ])hiIoso|»hes. De l'autre côté, un prétendu système de perfecti' hililè, non iiitiins suspect, qui, pour réaliser la chimèn.' d'une perleetion ^'♦'•- II) i.ilo, coriiinuiio à tout l'iuiivors, no s'iMnh.uTassait pas beaucoup du chuix des nioy.'iis. Voilà «e (|ui dut atliroi si»n alt<Milion. 11 porta donc, là où le dan;:»M* ♦ lui l«' plus sij;iuilé pI la réforme la plus ur>;cn te. toutes les forces de >»^!» pi iiioi])Cs et s'iiiipusa la loi de poursuivre sans pitié et partout le sensualisme^ suit (]iril marche le Iront haut et qu'il insulte impudemment au sens moral, s(Ht qu'on le di>simule sous le voile imposant de la moralité du but, voile sous h .|iiel on certain esprit tanalique, un esprit d'ordre et de corporation, s'enteiil surloot a le do;:ui<or. 11 n avait point à instruire ïifjnorancef mais i réformer la ]nrnrfiion. Pour une telle cure, il fallait frapï>er fort, et non user de persua^^iou ni de nattciio. et plus le contraste serait violent entre les vrais principc> et les maximes dominantes, plus il pouvait espérer de provoquer sur ce point la rcllcxion. 11 fut le Ihacon de son temps, parce que son temps ne lui paraissait pas dijnic *»ncore d'avoir un Solon, ni capable de le recevoir. » (De ta grâce el delà ditjnité, œuvres de Schiller, trad. Régnier, Eithétiquey p. 88-8^; Udoiieltd, 1873 ) Et ailleurs : « Sur les idées qui dtminent dans la parte!
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4. Les (rolM régies de Kant. — AllSSÎ est-il bicD Une loi universelle. « Agis toujours, dit Kant, de telle sorte que la maxime de ton action puisse être prise pour une règle par tous. » Or, quand un homme agit par devoir, il peut, en effet, se rendre à lui-même le témoignage que le motif de son aciion est celui qui doit inspirer et diriger tout homme en toute circonstance. Sa façon d'agir peut servir à chacun d'exemple et de modèle.
Si l'on demande cependant en quoi consiste ce devoir, et quelles sont les choses ou les actions qu'il nous ordonne d'accomplir, Kant s'est interdit, ce semble, toute réponse. Car les motifs de préférer une action à une autre seraient emi)runtés sans doute à l'utilité, quelquefois peut-être à la beauté de cette aciion, c'est-à-dire à quelque chose qui répond à nos besoins sensibles ou autres, à notre plaisir, et non plus au seul devoir. Néanmoins Kant propose cette règle : « Agis toujours de façon à traiter l'humanité en toi cl en autrui, conune une lin, jamais comme un moyen. » One veut-il dire par \hl Ne fais point servir ton intelligence, ta raison, ni celle des autres, à des fins indignes d'elle, comme les jouissances matérielles; ne la dégrade pas à ce point qu'elle devienne l'instrument et l'esclave du corps? Mais ce serait reconnaître dans les choses elles-mêmes, plusieurs degrés de bonté intrinsèque, sur lesquels se règltM^ut nt)tnî préfénmce. Ne |)eul-on pas entendre au.<si j).u' ce mot d'humanité ce qu'il y a de meilleur en nous, à savoir la bonne volonté, ou même la volonté pure, susceptible d'être bonne ou mauvaise, à son choix? Dtjâ dans la scolasticiue on vantait comme le plus grand bienfait de Dieu d'avoir conmiuniqué à ses créatures la dignité d'être causes. Descartes insistera : la principale perfection de riiomme, dit-il, est d'avoir un libre arbitre, et c'est ce qui le rond digne de louange ou de blâme. Voilà donc ce qu'il y a d'éminemment res[)ectahle; el, conune la seule maxime qui convienne à la volonté est d'agir toujours par devoir,
pratique du syslôme do Kant, les philosophes seuls sont divisés, mais les hommes, je me fais fort de le prouver, ont toujours été d*accord. 9 {LeitrtM esthétiques, ib.,p. 1SC-1S7.) Cofraginci:tcst de l'année 1795, Tautrueblde 1791»
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respecter ta voloDté en nous sera ne jamais lui imposer d'autre maxime que celle-là; quant à la volonté de nos semblables, faisons-lui au moins Thonneur de la croire toujours capable d'agir ainsi, encore que cette trop bonne opinion de la nature humaine ne soit pas toujours justifiée.
Eiifm Kant pose comme troisième principe Yautonomie de la volonté. L'homme n'a réellement toute sa dignité que s'il n'obt'ût qu'à lui-môme, c'est-à-dire aux lois de sa conscience. Dos lois imposées par un être extérieur à lui, par un Dieu tout-puissant, peuvent bien obtenir de son esprit soumission, obéissance ; mais n'est-ce pas la crainte qui en est cause, c'est-à-dire encore l'intérêt? Et que devient la moralité des actes dictés par un tel motif? Au contraire, si l'homme n'obéit qu'à sa propre loi, qui est celle du devoir, il a du moins le mérite du désintéressement, et il se respecte d'autant plus lui-môme. Le danger est, à vrai dire, qu'une loi venue de nous, soit aussi changeante que nos opinions. Mais Kant entend par notre esprit celui qui est commun à tous les hommes. Déjà, dans son hypothèse, les lois de la nature ne font qu'un avec celles de l'esprit humain : en sont-ellcb moins universelles et moins nécessaires? Elles tiennent à la partie fixe et immuable de notre ôtre, elles sont les conditions mômes de la pensée. Aussi peut-on dire que tant qu'il y aura un esprit humain, il connaîtra les mômes lois dans les phénomènes, et, d'autre part, en morale, le devoir s'imposera toujours à lui comme principe de ses actions.
S. Postulats de la raison pratique. — Kant déduit ensuite les conséquences de ce principe. D'abord le devoir suppose qu'on a le pouvoir de l'accomplir. Je dois, dira Scliillor, donc je puis; c'est-à-dire, donc je suis libn». La liberté est la première chose requise par cette morale fondée tout entière sur le devoir. D'autres philosophes commenceraient par établir que les hommes sont libres, pour leur prescrire ensuite l'usage qu'ils ont à faire de leur liberté. Mais cette voie paraît peu sûre : on s'attarde à chercher en faveur de la liberté des preuve qui semblent toujours douteuses, et, en attendant, le problème du devoir ne reçoit point de solution. Kant résout ce problème d'abord, comme
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plus facile et plus urgent : la liberté n'en est qu*un corollaire. Elle est réclamée impérieusement par le devoir, qui existe, on n*en saurait douter : donc elle existe aussi. C'est le premier postulai de la raison pratique.
Hais rcDchainement des phénomènes, en nous aussi bien que hors de nous, parait exclure la liberté de ce monde. Kant n'essayera pas de rompre un tel enchaînement : ce serait détruire ce que lui-même a si laborieusement établi dans sa Critique de la raison pure. Mais il pense avoir prouvé que la nécessité universelle ne se conçoit que si les phénomènes n*ont qu'une existence relative à Tesprit humain qui les connaît. Ils ne sont donc pas toute la réalité, et dans Vau delà qui e\kb\ sans être soumis h la même condition, qui empêche la liberté de trouver place? La voilà donc ainsi on dt'liors du temps; mais qu'importe, si le temps ne semble bioii être avec l'espace (jue la f(»rme sous laquelle se déroule et se dépluie en séries de phénomènes ce qui a sans doute ailleurs une existence toute différente?
Kant considère ensuite l'accomplissement du devoir, qui devient possible, puisque nous sommes libres. Que pouvons-nous cependant au milieu de tant d'obstacles qui nous entourent, et dans cette vie si courte? C'est pour- ((uoi les mêmes raisons qui avaient (ait admettre à Kant lexistenee de la liberté, l'obligent h croire que notre vie se prolonge au delà de ce (|ue nous voyons, et que la volonté y coutinuiî ses progrès dans hî bien. Ce n'est pas assez pour Kant que le devoir puisse se réaliser par la liberté, s'il ne se réalise en effet; et comme la vie actuelle ne |)araît pas fournir une carrière suffisante, Kant, plutôt que de renoncer à celte réalisation, admet une vie future. L'immortalité de Jïnne est un second postulat de la raison pratique."
l'jifin Kant ne sépare pas à jamais la vertu et le bonheur. S'il a essayé de le faire, c'était d'abord par crainte que la prêoccu|)ation du bonheur personnel n'enlevât à la vertu en eliarun de nous son caractère de désintéressement; ensuite, être heureux ne dé[)cnd pas de nous, connue d'être vertueux. Mais, reprenant plus tard l'idée antique du souverain bien, où perfection et bonheur se trouvent réunis» Kaut reconnaît
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que la yertu, sans prétendre aux récompenses, ne laisse pas den mériter. Sans doute le juste ne demande rien pour luimôme : sa vertu lui suffît. Toutefois la conscience humaine en général s'indigne de la condition misérable qui est faite trop souvent en ce monde aux gens de bien. Qui réalisera cependant cette harmonie si nécessaire de la vertu et du bonheur? 11 faudrait que les lois physiques fissent se succéder les événements comme Texige la loi moralt, ne laissant, avait dit Leibniz, point de bonne action sans récompense, point de mauvaise sans chàlinient. Mais les choses ne vont pas toujours ainsi, et d'ailleurs est-ce bien à souhaiter? Kant craindrait que si les sanctions ici-bas étaient toujours promptes et infaillibles, on n'eût aucun mérite à faire le l)itni et à éviter le mal : l'intérêt personnel serait trop évident, et c'est lui qu'on suivrait, en ayant l'air de suivre le devoir. Mais les lois pliysiques n'ont nul égard, dans leur couis aveugle et nécessaire, au mérite de chacun de nous. C'est pourquoi Kant espère que, dans un autre monde, Tordre, si souvent troublé dans celui-ci, sera enfin rétabli. Mais par qui, sinon par >un être assez puissant, assez juste, ajoutons même assez bon, pour connaître ce dont chacun est (ligne et le lui accorder? L'existence de Dieu est donc affirmée comme un troisième po9tulat de la raison pratique.
6. roncinsion. — Si l'on compare maintenant les résultats des deux Critiques, celle de la raison pure et celle de la raison pratique, on trouve qu'ils se complètent mutuelleinent. C'est parce que le monde où nous sommes est seulement un monde de phénomènes, que nous pouvons affirmer (jiiplque chose au delà: la liberté, l'immortalité de l'âme, It'Kistence de Dieu. Et c'est parce que beaucoup le regardent, an contraire, comme toute la réalité, qu'ils sont inca^pables (l\'lahlir ensuite ces trois grandes vérités. La plupart des autres philosophies attribuent une existence absolue à la n.ituro, et la divinisent; Kant lui ôte tout caractère de ce ^«Mire, et ne croit possible la certitude scientifique que si co monde est relatif à la pensée.
Cependant res[>rit n'est pas pleinement satisfait. Ne pourrait ou admettre deux réalitéSi toutes deux indépendantes
ibâ l>lllLOSOfUËS llODfiRNE&
de la pensée humaine, et toutes deux connaissables, cette du monde sensible et/ celle d*un monde supérieur et intelligible? Non, car si une existence est indépendante de notre pensée, c'est-à-dire absolue, nous ne pouvons la connaître; et si nous la connaissons néanmoins, c'est qu'elle est relative à nous, et se trouve soumise aux lois de notre esprit.
Dira-t-on que notre connaissance a pour ainsi dire deux sortes d'instruments, les uns pour le monde sensible, les autres pour un monde intelligible? Mais qu'on le prouve, et qu'on ne se serve pas, comme on fait, des mômes principes, qu'il s'agisse d'un monde ou de l'autre, du principe de causalité, par exemple, pour établir les conditions d'existence d'un phénomène dans l'espace et dans le temps, puis pour prouver ensuite l'existence de Dieu. La métaphysique emprunte ici les instruments de la science; mais ceux-ci, dit Kîiiit, excellents pour fendre du bois, ne sauraient graver sur le cuivre.
Kant est-il donc un sceptique, comme on l'a dit tant de fois? Mais personne n'a été plus convaincu que lui de la certitude et dans la science et dans la morale. 11 se donna même pour tAche de l'établir, et son hypothèse n'a pas d'autre ol)j<'t. A l'égard de la métaphysique, à vrai dire, il n'a que déliance et incertitude. Mais cette incertitude elle-même a des fondements certains, et il ne s'y arrête que comme au corollaire d'une démoostnjtion qui établit la certitude partout ailleurs. Kncore admet-il des postulats de la raison prali([U(i? Ce mot veut dire une vérité (iu'on ne saurait logiquenuMit démontrer, mais qui peut aussi se passer d'une telle démonstration, soit paice (ju'olle éclate aux yeux de resjirit. suit parce qu«î le cceur a, pour l'admettre, « des raisons que la raison ne connaît pjis ». (lelle-ci se déclare seulement incompétente; et u'osant porter un jujj^ement décisif ni sur raffirmative, encore moins sur la néf^alive, elle laisse par là même le champ libre à la conscience morale et à ses sublimes croyances. La do<'.lrine de Kant est dirigée contre le matérialisme, non moins que contre toute métaphysique. Ceux qui se hasardent à dogmatiser au sujet des choses suprasensibles invitent leurs adversaires ù les suivre sur ce ter-
raÎD, et de tant de luttes sans issue possible ne résulte pour le spectateur que défiance à Tégard de la raison humaine, e(, à regard des vérités morales ou religieuses, indifférence et scepticisme. C*est pour ne pas être sceptique que Kant imagine son idéalisme transcendantal ou critique^ comme il rappelle : toute existence en ce monde est relative à Tesprit, et l(*s lois de la nature, qui en sont les conditions transceiidantales, se confondent avec les conditions mêmes de la pensée.