IV. - CRITIQUE DU JUGEMENT
f . Son objet. — La Critique de la raison ;7tfr^ avait établi le déterminisme de tous les phénomènes : la nature, unique objet de la science, est le régne de la nécessité. La Critique de la raison pratique, au contraire, prétendait fonder le règne de la liberté. Mais ces deux règnes ont entre eux d'étroits rapports : ils se pénétrent, pour ainsi dire, l'un l'autre, et composent un seul et même monde; car l'homme l'ait partie de la nature, et c'est dans la nature que se développe son activité intellectuelle et morale. Néanmoins, la libeité et la nécessité semblent incompatibles, à moins qu'on ne nioiitie déjà dans la nature, et encore plus dans riiomme, (les Ir.iees de liberté, au milieu d(^ l'universel enchaînement des phénomènes. Kant essaye de le faire dans la Critique du jugement,
11 y étudie surtout la finalité, qui sans doute ne saurait se pnsser de moyens nécessaires, niais en elle-même reste libre. Klle apfiaraît dans les sentiments esthétiques, dont riiuniine îe montre capable, et dans ce miracle permanent de lorgaflisalion ou do la vie, qui est comme l'art de la nature.
z, Nentiinent» vHthétIqucii. — Kaut explique le sentiment du beau par un accord qui se produit spontanément entre la partie sensible de notre être, qui d'ordinaire est soumise à une sorte de fatalité physique, et la partie intelligente, qui n'est pas moins assujettie à une nécessité logi(|ue ou morale. Ce sont là nos deux maîtres, pourrait-on dire.
et d'ordinaire nous ne servons Tun qu*au détriment de Tautre. Le moyen, en effet, de les servir tous les deux à^la fois? La chose est possible cependant. Qu'une idée descende dos hauteurs de l'abstraction, qu'elle se mêle à la foule des images, qu'elle prenne corps en lune d'elles, et l'image de son' côté cesse d'être une sensation brute, aux éléments plus ou moins ordonnés ; d'elle-même elle s'ajuste et s'accommode à certaines règles, comme le lont d'ordinaire les seules idées, et l'ordre se trouve réalisé sans effort ni contrainte, mais comme par une heureuse rencontre. Toutes les puissances de l'âme reçoivent alors satisfaction, et semblent chercher mutuellement à se complaire. Elles agissent en vue l'une de l'autre, ou plutôt s'unissent en une action commune, qui atteint ainsi son maximum d'effet ou de plaisir, et ne peut manquer de contenter pleinement l'âme.
Le sentiment du sublime résulte, au contraire, d'une rupture d'équilibre, si l'on peut dire, entre les sens et la raison. Les sens, après de vains efforts pour embrasser ou du moins atteindre l'objet de la raison, qui est l'infini en tout genre, relombent en quelque sorte épuisés, avec le sentiment pénible de leur impuissance. Mais en même temps l'homme prend conscience de quoique chose qui le dépasse, et où il tend néanmoins; et même cette faiblesse et petitesse en lui, il ne la connaît que parce qu'il entrevoit au-dessus de lui un idéal suprême. Le monde supra-sensible, dont Kant nous interdit la connaissance, soulève au moins un sentiment profond qui dans notre âme témoigne de Dieu. Deux choses, disait-il, nous remplissent d'une admiration sans cesse r<^naissante, la loi morale au dedans de nos cœurs, lo ciel étoile au-dessus de nos têtes.
3. Coniingence dans la nature. — Revenant à la nature, Kant s'aperçoit que les conditions qu'il lui imposait au nom de l'esprit, pour qu'elle puisse être scientifiquement connue, ne suffisent pas à la déterminer entièrement. Déjà Descartes, après avoir admis comme principes du monde physique la matière et le mouvement, avait reconnu qu'une infinité de choses pouvaient sortir de là, et semblait croire par moments que la volonté divine était intervenue pour réaliser celles
qui existent. Mais ce fut surtout Leibniz qui distingua nettement, entre une infinité de mondes possibles, le mondo rôol, objet d'un choix sage et bon, parce qu'il est le plus parfait et le meillour. Dans le système de Kant, Tespace et le temps avec la causalité ne font que préparer, si Ton peut dire, le cadre ni'cessaire où un monde doit se développer : ce sont les conditions de notre connaissance à l'égard de vv, monde, ce ne sont pas encore toutes les conditions de son existence. Nous concevons qu'une infinité de choses sont possibles, qui seraient réalisées en séries régulières de causes et d'effets, autres que celles que nous voyons : celles-ci supposeraient donc en outre un dessoin, un plan particulier, en un mot une fin. La finalité reparait pour suppléer à l'insuffisance des causes efficientes. Seulement, comme il suffit à la science de connaître les rapports nécessaires d'un phénomène avec un autre dans l'espace et dans le temps, la causalité seule sera son grand principe, le principe constitutif de notre entendement et de la nature. Quant à la finalité, elle ne saurait être admise que comme principe directeuvy qui peut nous aider, en effet, à découvrir les conditions d'existence d'un phénomène, mais dont la science n'a plus que faire ensuite, puisqu'elle serait incapable de le vérifier expérimentalement.
4. Finalité externe et interne. — Kant d'ailleurs a soumis à une critique sévère ce concept de finalité. Trop souvent on entend par là qu'un être existe pour un autre, et surtout pour l'homme. Mais ce n'est là que la finalité extérieure, qui se réduit à la simple utilité, sans qu'on doive nécessairement supposer aucune intention bienveillante à l'égard de l'homme. Celui-ci, par son intelligence, a su tirer parti d'une multitude de choses dans la nature, uiôine des plus nuisibles. Dira-t-on qu'elles étaient faites tout exprès pour lui? — Mais Kant reconnaît une finalité intérieure dans les plantes et les animaux. Tout organisme se forme en effet, sous nos yeux, comme s'il était le développement d'un germe oii il serait contenu par avance; comme si une idée, celle de l'animal ou de la plante qu'il doit être un jour, dirigeait son évolution. Le tout produit
ainsi l'existence de ses propres parties, ou plutôt Tidée du tout détermine les parties qui doivent former par leur assemblage le tout réel et vivant. C'est, comme dira plus tai-d Claude Bernard, une idée directrice ou organique. Mais l'action d'une idée est celle d'une intelligence. Voilà pourquoi un être organisé ne se comprend que comme l'effet d'une cause qui agit en vue de certaines fins, c'est-à-dire, comme l'effet d'une intelligence créatrice. Hais le propre d'une intelligence est d'avoir toujours une intention quand elle agit, de ne rien créer pour rien, mais de faire servir tous ses ouvrages les uns aux autres. Aussi se demande ton naturellement pourquoi ce qui apparaît comme l'œuvre dune intelligence existe, et pourquoi celle-ci s'est décidée h le produire? La finalité extérieure reprend ainsi sa place, dans l'esprit humain, mais introduite en quelque sorte et autorisée par la finalité intérieure. Notre esprit est entraîné, dès qu'il considère l'organisation des plantes et des animaux, à leur supposer une cause iiileiligtMite, puis, conune la nature paraît une dans son eiiseinhle. à faire agir ceW^ cause intelligente partout, euliu à la f;iire agir ronune nous agirions nous-mêmes à sa place, c'csl-à-dire, en raKachaîit toules ses œuvres les unes aux auln?s par des liens de convenance ou d'utilité réciproque. *0n chercherait en vain ici la rigueur logique : on ne trouv(^ que des conjectures qui se fondent sur une analogie supposée avec nos propres façons d'agir.
5. Incertitude théoriqae. — D'ailleurs les différentes tlîéories des philosophes sur la finalité, montrent bien par leur contradiction qu'il ne faut pas voir en elle cpielque chose d'absolu, en dehors de notre espiit, et qu'il laut cependant la reconnaître comme une conception nécessaire de notre esprit. D'un côté, on trouve des philosophes qui suppriment toute finalité dans la nature : l'existence des différents êtres est due au hasard, disaient Dérnocrite et K[»icure; à la nécessité ou plutôt à la fatalité, disait Spinoza. Mais c'est nier la finalité, sans expliquer au moins que nous en ayons l'illusion; pourquoi croyons-nous à cette influence de l'idée du tout sur la formatior et la production des parties?
D*un autre côté, certains phîlosoplies pensent que la finalité est réelle dans la nature ; mais suivant les uns, la matière réalisorail d'elle-même difTérentes lins dans les êtres qu'elle produit, ce serait une matière vivante et presque intelligente; suivant les autres, la cause de ces êtres serait une intellipmce séparée, un Dieu. Tels sont Thylozoïsme et le théisme. Mais d'abord, l'idée d'une matière vivante implique contradiction. En vain on invoque l'expérience; c'est tourner dans un cercle vicieux: on explique, en effet, les êtres organisés par la vie universelle de la matière, puis on donne comme preuve de cette vie universelle précisément l'organisation de certains êtres. Quant au théisme, pour être forcé d'y re- (îourir, il faudrait prouver que le simple mécanisme de la nature ne pourrait produire par lui-même la moindre plante, le moindre animal. Notre esprit ne comprend pas qu'il puisse le faire, mais notre esprit est loin de connaître à fond ce mécanisme, et Kant nous ouvre un moment des perspectives à riijfiiii sur la première origine des êtres organisés, par suite dos combinaisons de la matière. Toutefois il lui semble impoiisible d'établir dogmatiquement : ou que le mécanisme peut produire par lui-même des êtres organisés, ou (|ue le mécanisme ne le peut pas. C'est pourquoi la finalité conserve sa valeur par rapport à notre esprit, pour l'aider à connaître les phénomènes de la nature.
6. (:onciii!i«ion. — Kant aurait pu pousser plus loin ses recherches sur la finalité; mais, sans discuter si son œuvre ici est complète ou non, remarquons seulement qu'il a parcouru jiar la pensée les trois grands domaines de notre activité, science, morale et art, pour y tout renouveler. Le rôle principal que tant de philosophes, en désespoir de cause, avaient fait jouer à la Divinité, c'est l'esprit humain qui le remplit dans son système; les lois physiques et la loi morale olleinéme ont leur fondement solide dans la pensée telle que riiornme la trouve en lui et peut Tanalyser ; pour la première fois, leur universalité est prouvée par une hypothèse où le surnaturel n'intervient pas. Si le progrès de la philosophie aussi bien que de la science consiste à ne recourir à Dieu, c'est-à-dire au miracle, qu'après avoir essayé vainement
PHILOSOPHES MODEailKS.
toute explication natarelle» on peut dire que la tentative de Kant mérite au moins qu'on la suive avec attention et in-, térèt; car c*est le plus vigoureux effort pour assurera la science et à la morale une certitude absolue» sans que Dieu en soit le garant. Aussi Kant avait un juste sentiment de rimportance de son œuvre» quand il disait que, soit qu*on admette les conclusions des trois Critiques, soit qu'on les rejette, nul désormais ne devra philosopher aans en tenir compte.