JOUFFROY
1 . Sa vie et ses ouTrages. — 2. Projets de psychologie. — 3. Problème de la destinée humaine. — 4. Incertitude théorique. Paix de la
conscience.
« . Sa vie et ses on-vrmgem, — Théodore JoufTroy naquit le 7 juillet 4796, aux Pontets, petit hameau de l'arrondisseni(Mit de Ponlarlier. Il commença ses études dans un pensionnat de village, les continua au collège de Lons-le-Saulnier et les acheva au lycée de Dijon. En 1813, il entra à l'École normale : ce fut le moment critique et décisif de sa vie. Il avait dix-sept ans; à l'École même, un soir de (iôcembre, après un sérieux examen de conscience, il constata avec épouvante que sa foi religieuse, si vive dans son enfance et sa première jeunesse, était morte à tout jamais. Mais la perte de ses croyances ne lui ôta pas le souci des problèmes dont elles lui donnaient la solution, o J'étais incrédule, dit-il, mais je détestais l'incrédulité, d A dater de ce jour, il sut quel serait l'emploi de sa vie : chercher dans la philosophie la certitude et la paix, qu'il ne trouvait plus dans la religion.
Dès 1815, au sortir de l'École normale, il enseigna la philosophie à Paris, au collège Bourbon, puis à l'École même. Cet enseignement tout nouveau lui fut d'abord une diversioa^
qui ne lui laissait guère le temps de penser à son âme. Il s*y adonna avec tant d*ardeur qu'il en devint malade, et dut prendre un congé en 4819-1820, puis en 1821-182:2. Ces deux années de repos» où il était rendu à lui-même, lui permirent de se satisfaire sur les questions vitales. Le calme rentra peu à peu dans son âme ; il se refit à lui-même, sinon des certitudes, pour remplacer les croyances disparues, au moins de hautes probabilités avec lesquelles il s*avança d un pas sûr dans la vie. Sept à huit ans lui avaient été nécessaires pour prendre un parti ; il lui restait une vingtaine d'années, de 1822 à 1842, pour agir.
De retour à Paris, il se trouva sans place, comme bon nombre de ses amis frappés par la réaction qui triomphait depuis 1820. 11 écrivit alors dans des revues et des journaux : en 1825, notamment, le Globe publia de lui deux articles demeurés célèbi'es, De la Sorbonne et des philosophes (\i) janvier), et Comment les dofjmes finiaseiit (24 mai). Puis, dîuis son petit appî»rl«'nient, îivec quinze ou vingt auditeui*s d'éli!<*, il faisait un cours privé. Kn 1828, les circonslancos red(»vinrent favorables, ol il n'prit son enseignement public à l'Kcole normale et à la Sorhonne. Il plaçait de plus en plus toutes ses espérances dans la pliilosophie seulement: il savait mieux que personne le peu qu'elle donnerait pendant lonj^^lemps encore, et an prix de (juel labeur; mais il se tenait pour sjitisfail de cela, et n'en demandait pas davantage. Le problème de la deslinée buniaine le passionnait toujours : mais il n'en était plus tourmenté, ni même troublé comme autrefois. Sa médiocre santé le força à interrompre plus d'une fois ses leçons, et finalement à les abandonner. Il passa l'hiver de 1855-187)0 à Pise. En 1841, il put fain» un dernier voyage au pays natal. Puis il rentra à I*aris : un T'cbec à la Chambre des députés, dont il était membre de[)uis \S7)7t, lui fut très sensible. 11 s'éteignit paisiblement, le l»'" mars 1842.
Sa première publicatiiui avait été une thèse, en août 1816, Sur les sentiments du beau et du sublime. En 1826, dans son cours privé, il traita encore de V Esthétique^ et ses leçons, rédigées pur un auditeur, furent publiées après sa
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mort, en 1843. A la Sorbonne, de 1833 à 1835, il professa un cours de Droit naturel, dont il publia lui-même deux volumes en \ 8ô4 ; le troisième ne parut aussi qu'après sa mort, en 1842. Ajoutons à cela un Rapport sur le concours relatif aux Écoles normales primaires, en 1840, et la môme année, un Discours à la distribution des prix du collège Charlemagne, son testament philosophique, disait-il, et nous aurons, avec une sorte d'autobiographie, dont nous parlerons plus loin, toute la partie proprement morale et religieuse de ses œuvres. Une autre partie est plutôt psychologique et scientifique. En 1826, JoufTroy publiait, avec la traduction des Esquisses de philosophie morale de Dugald Stewart, une Préface, qui devint le programme de la psychologie nouvelle. En 1851-1832, il écrivit une autre Préface, qu'il n'acheva pas, Sur l organisation des sciences philosophiques ; la deuxième partie (elle en comprend trois) est précisément cette histoire intime de sa pensée, sa confession en 1813, qu'on relira toujours. Cette préface devait servir au premier volume de sa traduction de Reid, dont les cinq suivants avaient paru en 1828 et 1829. Mais Jouffroy en refit une autre, plus courte, très importante encore, à Pise, en 1856, et la publia cette même année. Enfin, les 22 et 29 septembre 1858, il lut à l'Académie des sciences morales et politiques un mémoire, Sur la légitimité de la distinction de la psycfiologie et de la philosophie, imprimé en 1859. Ainsi, à quatre reprises, Jouffroy était revenu, sans se lasser, à ces mêmes questions de définition et de méthode, sarrétant aux abords de la psychologie (sauf en (le lait's occasions, dans quelques études sur le sommeil, les I évi\s, les signes et leur interprétation). Nous le suivrons donc dans ses tentatives pour faire de la psychologie une seierire, puis dans ses méditations sur la destinée de rhnmme, enfin dans le scrupuleux examen qu'il fait du degré de vérité aucjuel on peut atteindre et du genre de certitude dont on doit se contenter.
Z, Projels de psychologie^ — La psychologie, OU 1^
science de l'âme, lui paraît menacée de deux côtés à la fois dans son existence ou du moins dans son indépendance : par
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la physiologie ou la science du corps, et par la philosophie elle-même, qui, le plus souTent, consiste tout entière dans la métaphysique. Les physiologistes, en effet, la font rentrer dans Tétude des organes corporels et de leurs fonctions: mais les philosophes ne la séparent du corps que pour l'absorber dans une science supérieure (est-ce bien une science?), celle de la nature, de Torigine et de la fin de l'âme, indépendamment du corps. Us ont hâte d'arriver â la métaphysique, et ne font que traverser la psychologie, pour y prendre, en passant, juste de quoi résoudre, du moins ils se rimaginent, les hauts problèmes qui les attirent. Jouffroy n'est pas moins attiré que les autres par ces problèmes, et^ pendant sept ans, il doit faire sur lui-même un violent effort pour en ajourner la solution et se confiner dans l'étude préalable des faits de conscience : il ne cède ni à l'exemple de Victor Cousin, qui a bientôt laissé derrière lui la psychologie pour s'aventurer en pleine métaphysique, ni, ce qui est plus diriicile, au désir et au besoin qu'il a lui-même de résoudre ces questions pour le repos et la paix de son âme. Dans sa prêlace de i8iJ6, il recommande donc, comme une chose absolument nécessaire, de dis inguer, lorsqu'on étudie l'âme, les faits et ce qu'il appelle les questions ultérieures, de renvoyer celles-ci à l'achèvenienl de la science, ce qui serait sans doute un peu loin, et de se faire une loi, si Ton veut enfin constituer scientifiquement la psychologie, de s'y coinporler moins en philosophe qu'en savant véritable. Qu'on observe simplement les faits de conscience en eux-mêmes, sans y chercher des indications sur l'àme, sa spiritualité et son immortalité; ce sont là des questions d'un autre ordre, ([uestions morales et religieuses, qui pourraient troubler une vue claire des choses et donner à celles-ci un aspect plus ou moins trompeur. Avec sa parfaite sincérité, Jouffroy pousse le scrupule jusqu'à renoncer, lorsqu'il veut être psychologue, à ses préoccupations les plus. chères, à se dêprendre de lui-même et à devenir un autre homme, uniquement épris dt^ vérité scientifique.
Kcarler ainï^i le problème métaphysique ne lui suffit {kis encore ; il en lait autant du problème logique, lequel est, à
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vrai dire, fort voisin du premier. Sommes-nous capables de certitude dans nos connaissances en général, et en particulier dans celles qui ont pour objet Tâme? et de quelle sorte de certitude? et dans quelles limites? Là-dessus Jouffroy, dans sa préface de 1836, prend de plus en plus exemple sur les sciences, et s'efforce de réconcilier avec l'étude suspecte de l'âme tous les autres savants. Que font ceux-ci en physique, en chimie et ailleurs? S'attardent-ils à de vains préliminaires sur la nature de chaque science, et ses principes, el sa méthode? Non, certes; mais ils abordent aussitôt les difficultés qui s'y rencontrent, ils les prennent corps à corps, el cest ainsi qu'ils étendent leurs conquêtes. La vérité d*une science se prouve, non pas d'avance par une argumentation qui n'est que verbiage, maïs par des actes, c'est-à-dire des découvertes. On demandait jadis si le niouveiiient est intelligible, et parlant, s'il est possible ; el, le demandant, on en dout'ût, et on finissait par le nier; la meilleure réponse ne fut-elle pas celle de ce philosophe qui, sans moi dire, se leva et marcha? De môme toutes les sciences ont marché, mais parce qu elles ne se sont pas arrêtées d'abord à se demander si elles étaient capables de le faire, si elles en avaient le droit et le pouvoir. Seule la philosophie, pour son malheur, s'est avisée de celle question préalable, et elle* en est encore à faire son premier pas. La solution du problème logique est donc sans intérêt pour l'avancement des sciences, et sa discussion même est un obstacle. Mais voilà que Jouffroy s'attarde lui-même, non pas à étudier ce problème de la certitude, mais à expliquer qu'il ne faut pas l'étudier. Voilà qu'il passe toute sa vie à tracer des frontières à la nouvelle science, sans y pénétrer. « Oui, dira-l-on plus tard, à ce [)r()[)os, pendant que nous perdions notre temps en France à élablir que la psychologie est possible, les Anglais l'ont faite. »
Jaloux de sauvegarder l'indépendance de la psychologie, Jouffroy la sépare entièrement aussi de la physiologie, ce qui est séparer l'Ame du corps. La séparation parait même outrée à quelques-uns de ses amis. Le prudent Damiron objecte,dés 18'J^, que l'àme pendant son sommeil n'est point si indé-
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pendante de Torganisnic : Jouffroy, en effet, avait choisi de préférence le sommeil pour montrer que la conscience est continuelle en nous. Damiron se permet aussi de douter que la perception externe ne soit Tœuvre d'aucun sens, et que la volonté se trouve tellement hors de prise, qu*aucune lésion du cerveau n'y puisse porter atteinte. A plus forte raison, Pierre Leroux, dés 1833, réclame la réintégration de Fàme dans le corps, auquel elle est unie à ce point qu'elle forme avec lui, dit-il, reprenant le mot de Bossuet, a comme un tout naturel ». Kt le vieux physiologiste Broussais se ranime pour combattre là-dessus les prétentions de Juuffroy. Ajoutons que celui-ci parle de la psychologie séparée, juste au moment où elle va finir, et où il devient de plus en plus difficile de rester un pur psychologue, par suite des progrés de la physiologie, enfin à la veille du jour où des recherches nouvelles et heureuses vont être tentées précisément sur ces limites indécises des deux sciences, comme sur le terrain le plus propice aux découvertes.
En outre Joulïroy, séduit par le succès des sciences physiques, prétend d'abord ti'ansporter, sans aucun changement, leur méthode dans la psychologie. Cependant observer n'est pas tout dans ces sciences mômes, et le plus sûr instrument de découverte dont elles disposent, est l'expérimentation. Or une psychologie, bornée, comme le voulait Joufîroy, aux seuls faits de conscience, sans aucune prise matérielle sur eux, peut-elle môme les observer avec exactitude et précision, peut-elle surtout expérimenter? Kl si elle ne Ip peut, à quelle certitude prétendra-t-elle encore? Déjà, en i844, Rémusat f.jit SOS réserves au sujet de celte assimilation de la psycho- Uy^lo et de la physiologie, non, certes, pour leur objet, mais (juant à la méthode et à la certitude scientifique. Plus tard, en \Xiuu Caro lui-même, rendu plus circonspect par vingt années de débats sur les doctrines positivistes, reconnaît qu'il n'y a pour une science que deux moyens d'obtenir la certitude : le raisonnement, comme en mathématiques, et l'expérimentation, comme en physique ; hors de là, si l'on peut bien arriver à la certitude encore, c'est une certitude d'un autre ordre, extra-scientifique en quelque sorte, supra*