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scientifique, si Ton veut, mais une certitude que ne connaît pas la science. Caro s*en console en disant que, sur ces hautes questions de Tâme et de Dieu, si la certitude qu'on obtient ne se prouve ni ne se démontre comme celle des savants, Tâme entière toutefois s'y trouve engagt'ie, c'est-àdire tout l'esprit et encore mieux tout le cœur. N*imporle, il refuse pour la psychologie le titre et le caractère de science positive que Joufîroy veut lui conférer.
Mais Jouffroy ne renonce-t-il pas lui-même h ce parallélisme spécieux entre la méthode de la psychologie et relie des sciences physiques? Dans son mémoire sur la légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie^ en 1858, il soutient que, s'agit-il des phénomènes physiques, nous ne connaissons qu'eux et leurs rapports, mais nullement leurs causes, que nous nous contentons de supposer, et que nous désignons d'un mot, comme gravitation, force végtHative, force vitale ou animale ; mais, quant aux faits psychologiques, nous les connaissons en même temps que leur cause, qui est nous-mêmes, notre moi. Et cette cause lui parait un fait positif comme les phénomènes, saisie comme eux par l'observation intérieure ou la conscience, nullement déduite ou induite par le raisonnement, mais constatée dans son acte même et dans sa puissance d'agir. Cependant Joufîroy n'invoque cetlo constatation que pour distinguer encore mieux de la physiologie sa science favorite, la psychologie, pour mettre celle-ci tout à fait hors de pair, et non point pour fonder sur elle une métaphysique. La preuve, c'est que cette cause, qui est le moi, n'est peutêtre pas, selon lui, la substance même et le principe de notre être, bien que ce soit le dernier terme auquel puisse remonter notre connaissance. Joufîroy imagine comme une cascade de termes, descendant de la substance, d'ailleurs inconnue, de 1 Ame, à la cause qui découle immédiatement de cette substance, puis à l'action ou à la modification de celte cause, enfin aux phénomènes psychologiques qui en sont la conséquence. Quant à lui, s'arrélant à la cause, il ne va pas jusqu'à la substance, et se demande même si elle existe et s'il faut la maintenir. D'autres philosophes, plus
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hardis, la supprimeroi t résolument, et 8*en tfendront à k cause, comme à Tabsolu de l'âme ; mais Jouffroy osa-i-il jamais croire qu'on puisse ainsi dans l'Ame atteindre l'absolu?
3. Problème de la destinée humaine. — Ces CSSais réitérés de méthode scientifique en psychologie n*empèchent point Jouiïroy de méditer sur le problème de la destinée humaine. Ici l'homme qu'il est réellement nous apparaît bien supérieur au savant qu'il veut être, et longtemps on relira surtout les deux leçons de décembre 1830, écrites au bîndemain de ces journées de juillet qui furent pour la nation une crise morale et sociale encore plus que politique. La méthode de Jouffroy est nouvelle : il raisonne maintenant, il va des principes aux conséquences, au lieu d'observer ol d'induire. La raison Inssure, dit-il, que dans le monde chaque chose a sa fin, of que l'ensemble des choses ou l'univers a aussi sa fin. C'est un principe qu'il étend h tout, qu'il appliquer aux moindres objets: le caillou qui roule sous ses pieds n'a pas ôté crôé en vain, et tout minéral a son rôle dans la nature ; de même et plus encore tout végétal, tout animal, enfin et surtout la créature bumaine. Ce prinripe n'est pns seuleinoni ralionnei pour Jouffroy : il est religieux. Le philosophe dit imlilféreniinent la fiji d'un éliv ou sa destina Ijon, et, parlani de Diomme, il emploie les termes consacrés de destinée, et même de vocation et de mission, comme si l'homme était envoyé de Dieu en ce monde et appelé ensuite à une autre vie par Dieu encore. Jouffroy donne enfin le nom de création à l'ensemble de l'univei's et nomme volontiers le Créateur.
Si l'homme est prédestiné par Dieu à une certaine fin, il doit en avoir conscience, et il n'est pas une personne humaine, en effet, à qui il n'arrive, au moins une fois en sa vie, de se demander quelle est cette fin. Cette question est renouvelée avec instance dans une sorte de méditation en prose, où Jouffroy égale Lamailine lui-môme : elle revient <inq à six fois pour terminer autant de strophes, comme un grave et mélancolique refrain. C'est d'abord la question qu'adresse au ciel le malheureux qui souffre des misères de la vie; mais c'est aussi, chose plus significative, celle que se
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fait à lui-môme Thomme heureux, si souvent rassasié de son bonheur. C'est la question du poète qui contemple, chëtif, la grande, la puissante nature; comme celle de Thislorion qui rênêchit sur les ruines des empires, et celle du naturalisie qui se représente les révolutions du globe, et ressuscile par la pensée tant de formes disparues. C'est enfin celle que jette aux vents et aux nuages le simple pâtre, semblable on cela à Télite de l'humanité, lorsque, dans la solitude et le silence, il garde son troupeau sur la montagne. Pourquoi l'homme a-t-il été mis en ce monde, et que signifie le rôle qu'il joue ici-bas ? Celte inquiétante question ne recevrat-elle donc jamais une réponse?
Elle renferme cependant et résume toutes les autres; avec elle on est au cœur même de la philosophie, on tient connne le tronc de l'arbre dont tout le reste n'est que racines ou rameaux. Quels sont, par exemple, les vrais rapports des nalions entre elles? La guerre ou la paix? c'est la question du droit des gens. Mais comment la résoudre, si l'on n'a pas étudié auparavant les rapports des hommes enire eux au sein decha(jue nation ? et c'est la question du droii polUique ou social. Mais, pour résoudre celle-ci, n'a-t-on pas besoin de coiuiaîlre les rapports qui dérivent, de la nature des honiuies, <îonsi(lérés en eux-mêmes? el c'est la (juestion du droit naturel. Ou est donc ramené de proithe en proche à la quc^slion de la nature humaine, ou, ce (pii es! tout un, (i(» la destinée humaine. Mais cette dernière, à son tour, n'a-t-«'lbî pas des racines (pii plon^^enl jusiju'à la source (le tout»' oxislenc(^? l/honuihe existe aujouni'liui; mais que sera-(-il après cette vie, et qu'étail-il avant ? Par le [iroblème moral on louche ainsi au })roblèuie reli»,neux. Chacun, en s'inlerrogeaiit sur sa destinée, se trouve placé au centre de toutes les questions : c'est le viai point de vue pour considérer, autour de nous, la conduite de nos semblables, le gouvernement des sociétés, les rapports des nations entre elles el, derrière nous et au-dessus de nous, l'humanité entière, toute la nature et Dieu lui-même.
Or la religion prétend avoir résolu ce problème ; la poésie et la philosophie essaient aussi de le résoudre. Et, en dépit
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de la diversité de leurs solutions, les âmes religieuses, poètiqu('s et philosophiques se complaisent dans les mêmes recIxTches, et devraient se reconnaître comme sœurs. Mais Joulîroy pense, en sa qualité de philosophe, que la solution chrétienne ne suffit plus à bien des esprits, et, sans oser dire encore au christianisme que sa tâche est finie en ce inonde et qu'il peut se retirer pour faire place à un autre système de c<M'tiludes ou de croyances, il le considère néanmoins comme la plus parfaite et la dernière des religions: elle doit, selon lui, disparaître, dans un avenir plus ou moins proche, devant une philosophie appelée à recueillir son héritage. Kn attendant, la poésie console les âmes et maintient haut et ferme en elles un idéal de la vie humaine suf»érieur aux choses qui passent, jusqu'à ce que la philosophie soit prête h les diriger et à les satisfaire à son tour. Mais de long temps elle nt» jKiurra faire pour elles ce que fai:>ail la religion, donner, comme le catéchisnie, des réponses courtes, faeilCs et décisives à toutes les questions, surtout si, selon h^s cons(»ils de Joufl'roy, au lieu de consulter la raison seule, toujours disposée à rendre des oracles, elle interroge d'abord longueiucnt et patiemment les faits. Peutêtre aussi n'est-ce point son alTaire d'apporter une doctrine qui soit la vérité définitive, absolue, celle que prétend révéler la religion? Peut-éln» faut-il ajjprendre à nous contenter de peu désormais, connue font b's savants, et ne plus demander d'un seul coup et à la fois toute la vérité ?
4. IncMïrCltade théorique, paix d« la «onsHm^^. — Le problème de notre destinée, problème philosophique par excellence, est, en effet, dominé par un autre: le problème logique, qui met en question la certitude de la connaissance humaine. Tous les philosophes modernes s'y sont ariétés un te?iips plus ou moins long, avant d'aller plus avant, tous jusqu'aux Krossais et aux Allemands, |)rédéc(*sseui»s ou contemporains de JoulTroy. Mais les Écossais, faisant cette réflexion judicieuse que douter de la raison serait une folie, puisque celb'-ci ne peut discuter ses propres principes et les vérifier qu'en se servant de sesprincipi^s mêmes, ont mieux aimécroire en elle tout bonnement» et cette croyance si naturelle les a
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sauvés: car ils se sont mis sans retard à leur psychologie, et ils ont commencé une œuvre utile et solide. On accepte franchement la vie, on vit d'abord,, et on ne se demande pas au préalable si on peut ni si on doit vivre : de même on prouve qu*on est capable de raisonner, en raisonnant. Les Allemands, après Kant, ont aussi passé outre à ce problème logique, et, sans douter du pouvoir qu'a l'homme d'être certain, ils ont demandé la certitude, non pas à une humble science comme la psychologie des Écossais, mais à la plus transcendante métaphysique. C'est Tabsolu qu'il leur faut; l'ambition de Fichle, de Schelling et de Hegel ne se déclare pas satisfaile à moins, ni, après eux, celle de Victor Cousin. Jouffroy n'a pas d'aussi hautes visées, mais il ne s'en lient pas non plus cependant à la sagesse des Écossais. 11 prend une position intermédiaire, assez voisine de Kant. Les Écossais ont tort de ne pas même poser le problème de la certitude, sous prétexte qu'il est insoluble : démontrer précisément qu'il est insoluble est encore une solution, et cela suffit pour qu'il soit posé. On peut toujours, en elTet, se demander si l'hommct avec sa raison, atteint autre chose qu'une vérité humaine ; on peut distinguer deux vérités : Tune relative à l'homme, l'autre qui serait absolue ou divine; peut-être que les deux n'en font qu'une seule et même, mais nous n'en savons rien; et, si elles sont deux, nous voilà forcés de convenir que nous ne pouvons mettre la main que sur l'une ^des deux seulement, et que l'autre, dans les conditions où nous sommes, échappe tout à fait à nos prises et nous demeure inconnaissable. Mais, si cette dernière, qui est la vérité vraie, se trouve Jiors de notre portée, celle que nous tenons n'est pas la vérité vraie, nous sommes environnés d'un monde d'apparences et d'images vaines, et la prétendue science que nous en avons n'est qu'illusion pure. Joufîroy, avec sa parfaite sincérité, n'est pas homme à reculer devant une telle conséquence; il l'avoue en plusieurs endroits de sa préface de iHôij ; mais tout au moins ce monde d'illusions n'a rien de capricieux ni d'arbitraire, et, de plus en plus, — l'expérience en témoigne, — il offre un assez vaste champ à l'esprit humain, qui, par la science,y étend de plus en plus son empire.
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Nous n'avons donc aucune raison de nous laisser aller fltl découragement. En philosophie, Jouffroy distingue d*abord )a science psychologique, et né veut pas plus y renoncer qu'on ne ri'uonce aux autres sciences. Le problème logique l<s domine toutes également ; mais, pour n'avoir pas été résohi ni le [)lus souvent même posé par elles, en sont-elles moins dt'venues pour cela des sciences? Or la psychologie n'est pas dans une autre condition à cet égard que la physique ou les mathématiques; et ce qui n'a pas empêché celles-ci de faire dos progrès, ne l'empêchera pas davantage. Mais le doulc planera toujours sur les vérités qu'elle prétendra établir? Ln doute métaphysique, peut-être, mais scientifique, non pas. Vm elFet la môme raison de douter subsiste pour les résullals de la géométrie ou de la chimie : s'avise-t-on pour cela de les meUre en doute? La certitude à laquelle on arrive dans ces sciences n'est pas la certitude parfaite, et ntnis n'oserions assurer que Dieu voit ainsi les choses dans l'ahsidu; mais c'est une certitude relative à l'honmie, et. sons cette léserve, elle est incontestable. Aussi les sciences s't^n contentent fort bien, et n'en demandent pas davantage: pourquoi la psychologie serail-elle plus exigeante?
Voilà donc l'existence de la psychologie assurée, et sans doute aussi celle des autres sciences philosophiques, telle que l'esthétique, la logi<jue, la morale ; ce sont des sciences humaines, faites par l'homme, faites pour l'homme, suivant lesljisdeson intellig<Mice, et qui doivent lui suffire. Resle.il est vrai, la niélai)hysii|uc. Joulfioy va-l-il abandonner cellt^ ci aux incerliludes des piiiloso[»lies ou plutôt aux rêverii*s dos poêles, et, satisfait d'avoir. sauvé la science, sacrifier la niét;jphysi(jiio, pour faire au septicisme sa jiart? Royer-Collanl av;iil décliiré (pi'il fallait être, ou bien entièrement sceptique, et dans la philo>ophie et dans la science, ou certain éj^alt»nu'nl dos deux côtos, et de la niêine certitude, en vertu d'uru» croyance naluroMe : c'était la doctrine du tout ou rien. Mais (lit' ré[)ULrn<' au bon sens de Joulfroy. Uoyer-CoUard n'avait pas fait la dislinclion des d<'U\ vérités, absolue et relative, luinî qui seule est accessible à l'hounne, et qui doit lui suffire; l'autre à laquelle il est inutile de prétendre, puisqu'elle
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est inaccessible. Or cette distinction fait présumer que, si Tune des deux vérités nous est refusée en cette vie, c'est ({u'olle nous sera donnée après la mort. Quant à la connaître en attendant, Jouffroy ne Tespère plus et s'en console par le sentiment d'une impossibilité bien avérée. Rien n'apporte le calme à l'esprit, disait-il en décembre 1830, et à l'âme la tranquillité et la paix, comme de savoir, mais de science certaine, que tels et tels problème^ sont insolubles: on ne s'en tourmente plus, on ne s'en met plus en peine. On ne reste pas cependant sans règle pour la conduite de la vie; et, dans une leçon du 12 mars 1834, Jouiïroy évoque l'exemple de ces stoïciens de l'antiquité qui vécurent à l'époque la plus souillée (le l'histoire et la traversèrent sans tache, « s'enveloppant de leur vertu ». Chacun peut toujours se faire à lui-même sa refile et sa loi, sauvegarder en lui la raison et la liberté; et si on le peut, ou le doit. Quant à demander aux philosopJies un système complet de croyances qui du jour au lendemain remplace celles qui se sont écroulées dans l'àme, Jouflroy sourit maintenant de cette hâte et de celte impatience, qu'il trouve puériles. Lui qui expliquait jadis a comment les dogmes finissent », n'est pas pressé de forger à la place un autre dogmatisme. Des siècles sont nécessaires pour construire un nouvel édifice, et, quoique plus large et plus élevé que l'ancien, et mieux approprié aux nouvelles aspirations de rànie humaine, sans doute ce ne sera pas encore le dernier et le plus parfait en ce monde. Mais pourquoi chaque siècle ne vivrait-il pas avec un certain degré de morale et de iiiêtapJiysique, comme de science, une morale et une mélapliysique d'une certitude semblable, c'est-à-dire toute relative aux progrès accomplis jusqu'alors?
Pas plus qu'û la vérité absolue, Jouiïroy ne croit en ce monde à l'absolue félicité ; mais il ne va pas non plus pour cela tomber dans le désespoir. C'est toujours, selon lui, une illusion dangereuse que d'attendre pour soi-même et de promettre aux autres plus que la vie ne peut donner. En 1840, s'adressant aux élèves du collège Charlemagne, dans une distribution des prix, il n'hésitait pas, au risque d'assombrir cette fête, à leur parler de la vie en homme et conune à des
hommes : qu'ils n*y cherchent point une suite inioterrompue de jouissances, ils ne Ty trouveraient pas; non que la vie soit mauvaise, elle est parfaitement bonne» au contraire, à qui en connaît le but ; mais ce but n*cst pas une félicité et une perfection également impossibles, c'est seulement refforl vers la perfection morale, c*est le perfectionnement de soi-même et, en retour, ce qui est bien quelque chose déjà, le contentement de soi. Tout au plus, lorsqui^, après avoir dépassé le point culminant de la vie, on redescend [sous un pâle soleil l'autre pente, qui n'offre aux regards que des as|(Sects mélancoliques et se termine par un rivage glacé, Jouffroy fait entrevoir, par delà les ombres de ce dernier rivage, comme Taurore d'une vie immortelle. Encore, pour rassurer l'âme inquiète aux approches de la On, ce n'est pas une certitude philosophique qu'il] lui donne, à défaut de la foi religieuse, mais seulement, comme faisaient déjà Socrate etl^laton, une belle espérance