‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 242 sur 285 · Lcltre k VtUt, 8 seplembre 182i · texte numérisé non relu

Lcltre k VtUt, 8 seplembre 182i

déjà informé ou mieux outillé, dégage dans une illumination décisive IMntuition souveraine qui désormais marque la voie et le but. Par exemple, Tastionomie, commencée en Chaldée et en Egypte, se constitue seulement avec Copernic. De même la physique, la chimie, la biologie, ébauchées dès lanliquité ou le moyen âge, n'ont reçu leurs principes que des Galilée, dus Lavoisicr ou des Bichat. De même enfin la sociologie. Elle aussi a eu ses précurseurs, Aristote chez les anciens, beaucoup plus prés de nous Montesquieu, qui a fait rentrer dans la famille des lois naturelles les lois des sociétés humaines; Condorcet surtout, suivant qui toute Thistoire déroule l'action indéfiniment prolongée d'une loi unique, la loi du progrès : conceplions heureuses et justes, conceptions imparfaites néanmoins ; elles mettent en jeu des facteurs secondaires ou des principes indéfinis, nullement la loi génératrice d'où les autres dérivent. Or cette loi, qui est à la sociologie ce que la chute des corps est à la physique, ce que la gravitation est à l'astronomie, Comte la découvre, la formule dès 182'i, et depuis lors en revendique infati- «nhlcnienl la paternité : c'est la loi des a Trois États ».

Klle pxpnine, va\ eflet, (ouïe l'évolution mentale de Thunianilé. Dans l'étal d'ijL^^norance où il est plongé en comuien- (;anl, l'esprit conçoit toutes choses suivant son propre' type, c'est-à-dire sous forme de volontés conscientes, mues par leurs désirs et leurs aversions, essentiellement capricieuses. Chaque agent physique a en lui-même la raison d*ôtrc de ses pi'opriétés et de son rôle; vivant et sentant, il a en soi l'explictilion de soi : chaque chose est divinité. Mais aussi touh's ensemble sont, les unes par rapport aux autres, indépendantes et en môme temps susceptibles de s'influencer sans règle et sans mesure. Dans ce monde il n'y a nulle place pour la régularité invariable ni pour la prévision; et d'autre part, aucune influence n'est impossible et aucune limite ne lui est absolument tracée : la certitude n'est nulle part, et l'espoir illimité est partout.

C(t premier état est l'élat théologique. Sous l'action lente (1(* rnh>orvation, il s'iillèit; et se tourne en un autre, qui est létal métaphysique. Lea forces de la nature, primitivement

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divinisées, conservent quelque temps leur énergie, mais perdent leur conscience et leur personnalité ; elles s*appauvrissent et tombent au rang de forces aveugles, flottantes au travers de leurs objets, incertaines d'elles-mêmes et de leurs siègefi; divinités éteintes, elles dégénèrent en entités. Puis, le travail d'élimination se poursuivant, les entités perdent tout caractère propre, et finalement elles ne représentent plus que le nom abstrait des phénomènes.

A ce moment d'abstraction évidée, l'esprit est mûr pour une nouvelle attitude, qui est l'état scientifique ou positif. Celui-ci a en vue les faits, non les forces; les phénomènes, non les essences ; les lois, non les causes. Avec iui, expliquer, ce n'est plus rechercher les principes premiers d'existence ou de production, c'est seulement établir des rapports constants de simultanéité, de succession ou de ressemblance, c'est lier et c'est classer. De plus, c'est prévoir. L'esprit théologique interdit à la connaissance toute prévision certaine, en retour reconnaît à la volonté la possibilité d'une influence indéfinie; l'esprit scientifique, tout au contraire, fonde la certitude dans la prévision, et, par la distinction du possible et de l'impossible, la relativité dans l'action. L'intervention humaine dans la marche des choses avec le premier est incertaine et absolue, avec le second est certaine et relative.

Ces trois états, on le voit tout de suite, ne se continuent point l'un l'autre. Si le second est une transformation du preniior, le troisième n'est nullement une métamorphose du second ; celui-ci est fait de critique, il est fonciôremant né- <(atif. Seuls les deux autres sont réels, vraiment positifs. L'état tliéologi(iue pose des puissances, fictives assurément, mais qu'il imagine nettement avec des propriétés distinctes ; il est la positivité spontanée de l'imagination. Naturellement celh'-ci s'efface devant la positivité rationnelle de l'observation, celle-là môme qui représente l'état scientifique. Il n'y a donc, en fin de compte, dans l'évolution intellectuelle de l'espèce, que deux états efficaces, deux âges créateurs : l'âge théologique et l'âge positif. Le contraste qui les séparément tre que l'un ne naît point de l'autre. L'expression souvent

400 PHILOSOPHES UODERNES.

employée d*âge ne doit pas faire illusion : iL ne faut pas croire que, là où riiomme est théologien, il le soit absolument et exclusivement; ni que, là oii il s'élève à Tesprit positif, il remploie en tout et pour tout. L'humanité, comme ranimai, évolue sans se transformer, et les aptitudes qu'il développe tardivement trahissaient dès l'origine leur existence. Eh plein règne de la théologie, l'esprit positif exerce déjà son action; par exemple, suivant la remarque de Smith, les hommes n'ont jamais conçu la pesanteur sous forme de divinité. Les deux esprits, théologique et positif, sont donc, non point consécutifs, mais coexistants. Seulement ils ont des tendances contraires, et ils sont en mutuelle rivalité. Ils ne peuvent pas régner ensemble : l'essor de l'un empêche l'essor de l'autre, et comme l'esprit positif s'achemine vers la conquête universelle des phénomènes, par là même il prépare l'extinction totale de l'esprit théologique.

Cette loi, qui enveloppe le passé et annonce l'avenir, est bien l'œuvre de Comte. D'autres sans doute ont eu des pressentiments. Turgol, par exemple, l'a expressément énoncée : (( Avant de connaître la liaison des effets physi(|ues entre eux, il n'y eut rien de plus naturel que de supposer qu'ils étaient produits par des êtres intelligents, invisibles et semblables à nous; car à quoi auraient-ils ressemblé ? Tout ce qui arrivait, sans que les honnnes y eussent part, eut son dieu, auquel la crainte ou l'espérance fit bientôt rendre un culte, et ce culte fut encore imaginé d'a|:)rès les égards qu'on pouvait avoir pour des hommes puissants... Quand les philosophes cuix^it reconnu l'absurdité de ces fables, sans avoir acquis néanmoins de vrais lumières sur l'histoire naturelle, ils imaginèrent d'expliquer les causes des phénomènes par des expressions abstraites, comme csacnccs et facvltes, expressions qui cependant n'expliquaient rien, et dont on raisonnait comme si elles eussent été des êtres, de nouvelles divinitr-s substituées aux anciennes. On suivit ces analogies, et on multiplia les facultés, pour rendre raison de chaque eCfet. Ce ne fut que bien tard, en observant l'action mécanique que les corps ont les uns sur les autres, qu'on tira de cette mécanique d'autres hypothèses, que les mathématiques purent

développer et rexpérieiice vérifier. Voilà pourquoi la physique* n'a cessé dp dégénérer en une mauvaise métaphysique, qu'après qu'un long progrès dans les arts et dans la chijnie eut multiplié les combinaisons des corps*, o

Le passage est remarquable. Il en est pourtant de cette intuition comme du si fallovy sMm,^de saint Augustin. La découverte d'une idée ne consiste pas seulement à la concevoir, elle consiste aussi et surtout à déterminer son rôle. Ce qui fut dans Turgol une échappée ingénieuse, devient dans Auguste Comte un principe à longue portée et que lui-même mesure. Tout dans la vie humaine se ramenant en dernière analyse à des opinions, c'est-à-dire à des pensées, l'évolution de la pensée est le fadeur souverain. De plus, Comte détermine le rôle de ce facteur, en arrêtant dans leurs grandes lignes la méthode et la doctrine de la science nouvelle.

». Méthode. — En effet, sans la loi des trois états, ni la méthode ni la doctrine ne seraient possibles. La méthode s'édifie d'abord par imitation de celle qu'emploie la biolojîie, science qui précède et supporte la sociologie. Le pro cédé qui s'offre le premier à l'esprit est l'observation. Essentielle à la physique des corps et des vivants, elle ne Test pas moins à la a physique sociale » ; elle doit porter, non seulement sur les faits notables, mais aussi sur les institutions, les coutumes, les usages môme les plus insignifiants en apparence. Seulement l'observation suppose une certaine connaissance de ce qu'on veut observer; autrement, on ne saurait sur quoi diriger l'attention. Une vue d'ensemble est nécessaire à quiconque veut ensuite entrer dans le détail. Kn d'autres termes, l'observation a en vue la théorie qui classe et explique, mais elle présuppose une théorie qui oriente et guide. La loi des trois états joue en sociologie ce rôle de théorie initiale et directrice.

Indispensable à l'observation, elle l'est tout autant à l'expérinienlalion, autre procédé emprunté à la biologie, qui ne peut pas se passer a d'une subordination fondamentale à des cuncf^ptions rationnelles ». La différence est que, direcle

1. U faut entendre ici p^r physique renscmble des sciences de la nature. S. TiBGuT. CEuvre$t Ed. Guillauniin, t.U,S* dise, sur l'Biit universelle, p. 61>C.

402 t^HILOSOPHÈS ilODËftlffiS.

en biologie, elle ne peut être qu'indirecte en sociologie. On n'agit pas sur une société comme sur un organisme, on ne peut pas isoler une institution comme on isole un organe ou un tissu. En revanche, la patliologie constitue un mode d'expérimentations toutes laites, et elle s'exerce dans la vie sociale comme dans la vie animale: certains bouleversements constituent pour l'organisme social l'analogue exact des maladies proprement dites de Forganismc individuel.

Observation et expérimentation sont communes à toutes les sciences de la nature; la méthode comparative, au contraire, est caractéristique des sciences biologiques ; elle a pareillement son application en sociologie. Elle a pour fondement, nous le savons, la solidarité, dans l'organisme, des fonctions entre elles, et la solidarité de Torganisme avec son milieu ; c'est pourquoi elle part de la considération de l'ensemble, elle substitue A l'analyse la synthèse. Avec plus de force encore elle postule en physicjue sociale le consensus qui gouverne tous les phénomènes humains; et elle découvre la solidarité partout, de chaqne science avec les aulnes, des sciences en général avec l'.Mt, de toute la vie intellectuelle avec la vie matérielle; telle doctrine, telle civilisation. Elle va plus loin encore : elle rapproche les unes dos; autres les diverses classes de chaque société, les sociétés civilisées et non civilisées, la société humaine en général et les sociétés animales. Or, comment un tel travail serait-il possible, si on ne connaissait au préalable les caraclèrt's essentiels de la nature humaine, les uns inhérents à notrf constitution, par suite, révélés par la biologie, les autres en revanche, produits de la vie sociale, par conséijuent, données premières de la sociologie, les mêmes encore unr lois que Comte a mises au jour.

La méthode comparative envisage les phénomènes dans leur simultanéité; elle correspond à la statique. La statique, dans les sciences de la nature, appelle la dynamique; lt'> conditions d'existence se complètent par les conditions du mouvement successif. De même et plus manifestenienl encore en sociologie, la considération des concomitances entraîne la considération des événements successifs, a La

pliysique sociale considère chaque phénomène sous le double point de vue élémentaire de son harmonie avec les phénomènes coexistants et de son enchaînement avec Tétat antérieur et Tétat postérieur du développement humain. » De là un quatrième procédé, nouveau cette fois, la méthode historique, qui caractérise la sociologie, de même que la comparaison caractérise la biologie, de même que Texpérinientation caractérise la physique, de même qu'enfin Tobservation caractérise l'astronomie. C'est qu'on est ici en présence d'un phénomène sans analogue dans le reste du monde: les espèces animales sont fixes, et l'hérédité est une réédition constante d'un même type*. Au contraire, dans l'humanilé chaque époque diffère des précédentes par quelque acquis et le transmet à la suivante; nous avons affaire à un phénomène de première importance, le phénomène social fondamental, à savoir l'inlluence des générations les unes sur les autres. La méthode historique apparaît ainsi comme la méthode par excellence. Pourtant, pas plus que les autres, elle ne se suffit à elle-même; c'est que, par la connexion qui relie les diverses branches de la vie sociale, l'histoire de l'une est inséparable de l'histoire de toutes. Par exemple, l'évolution de chaque science est déterminée, non seulement par ses propres résultats, mais par l'évolution parallèle des autres sciences. Qu'est-ce à dire, sinon que l'histoire d'une société, d'une époque, d'une institution, iniplicinc l'histoire entière des soei/'lés, l'évolution globale (le res|)èce7 Ainsi, à chaque pas cju'on fait dans la détermination des méthodes, à tous les détours, la même nécessité reparaît d'une vue d'ensemble, d'un principe d'évolution et d'explication; partout la loi des trois états s'impose comme condition préliminaire de toute recherche.

5. Doctrine. — Elle s'iinpose pareillement comme point d'appui de la doctrine. A vrai dire, la sociologie tout entière n'est pas autre chose que cette même loi analysée et détaillée ; c'est elle qui s'étale dans les principaux résultats

1. Comte, qui a une haute idée de L^marck néanmoiDs accepte la doctrine de CuTier.

de la statique, c*est elle encore qui se dénoule dans les découvertes de la dynamique.

A. — Statique sociale. — 1/évolution mentale de Tespcce étant le principe souverain assure à l'espèce elle-même une réalité souveraine; c*est i*csprit dans la continuité ininterrompue de son action, c'est la pensée impersonnelle et éternelle, bref, c'est riiumanitë, qui a la consistance la plus solide, la pleine existence. Dans la mesure où elle se communique à eux, les éléments sociaux s'échelonnent suivant des degrés divers de réalité et d'importance. Héduits à leurs formes essentielles, ils sont au nombre de trois : l'individu, la famille, la société.

La métaphysique du xvni* siècle envisage l'individu comme un absolu : suivant elle, il doit à sa proprenature ses tendances alToctives et intellectuelles, ses sentiments personnels et et altruistes, ses idées et son langage. L'analyse intérieure ou idéologie dégage les caractères propres à l'homme en tant qu'homme, et ainsi elle crée la psychologie; pareillement, elle restitue les états qui tiennent à la vie en commun et elle enfante la vie sociale. L'individu, en ellel, londe la société par l'intuition des avantages attendus; il en est, non l'élément, mais le principe : elle existe par lui et pour lui. — Il n'y a pas de plus lourde erreur que cette notion. L'individu isolé n'est qu'une abstraction. Le poser d'abord, c'est poser l'unité discontinue, rendre inconcevable la liaison des éléments delà vie collective. Celle-ci ne sort point d'un calcul; elle est, au contraire, une donnée naturelle, antérieure à tout calcul. Il y a plus : c'est elle, à vrai dire, qui précède l'individu; l'individu, tel qu'il s'observe autour de nous, doit ^'a structure en partie aux forces biologiques qui organisent son corps, pour le reste, aux forces sociales qui façonnent sa pensée. La prétendue psychologie qui s'imagine étudier l'homme par intrusp.xtion, n'est que la plus vaine des ciiimèros : d'abord elle repose sur une absurdité logique, puisqu'elle suppose l'impossible dédoublement de la conscience, en sujet observateur et en objet observé; de plus, elle atteint des états pleinement constitués, des résultats, nullement les antécédents oubliés <ii les éléments inaperçus. La

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science de Thomme est possible, mais â condition de voir on elle un point d'intersection des sciences de la vie et des sciences de l'humanité, la rencontre de. la biologie el de la sociologie.

Tout près de l'individu, mais déjà en ^contraste avec lui» se dresse la famille, qui est la véritable unité sociale ; elle retient de l'individu ses tendances les plus énergiques, et comme lui, elle se nourrit d'excitations affectives, bien plus que de préoccupations intellectuelles. Mais en même temps elle est une vie à plusieurs, elle intéresse fortement les uns aux autres les membres qui la composent; elle est l'identité de l'égoïsme et de l'altruisme. De plus, il y a en elle diversité dans l'union. La différence des sexes fonde la subordination de la femme au mari, et la difféi'ence des âges fonde la subordination des enfants aux parents. L'individu réduit à lui-même est réduit à une portion infime de la durée; la famille rayonne bien au delà, elle plonge par le souvenir dans l'indéfini du passé et par l'espoir de desc(Midance dans l'indéfini de l'avenir; elle donne a la première notion élémentaire de la perpétuité sociale », elle est a l'école éternelle de la vie collertive ».

Ce que la famille ébauche, la société l'^jchève.Lasociét.éest une coopération de familles, non un concert d'individus. Seulement, comme partout où il y a coopération et non plus union spontanée, la part des idées, jusque-là dominée par celle des sentiments, passe au premier plan. La société est nuiltiplicité et ensemble, soumise par conséquent à la nécessité d'un principe de liaison. A mesure qu'elle se développe, ses fonctions se multiplient et ses appareils se diversifient. C'est la division (lu travail, reconnue par Adam Smith ; seulement Smith la limitait à la vie économique, tandis qu'elle s'étend à toute la vie collective. C'est ainsi qu'elle détermine, dans l'art même et dans la science, un progrès continu de spécialisation; c'est ainsi encore qu'en matière de pouvoirs publics elle produit la séparation d'un pouvoir spirituel et d'un pouvoir matériel. Toute seule, la division du travail amènerait une dispersion des efforts et un émiettement des résultats; elle rétrécirait les sentiments et les idées» même dans le domaine

de la recherche intellectuelle. < La machine à résoudre les équations vaut la machine à fabriquer les épingles. » A cet agent de dissolution un contre-poids est nécessaire, qui constitue un principe permanent de rapprochement et de cohésion; ce principe, c'est le gouvernement. Il n*a pas seulement pour rôle, comme on le dit trop, d'assurer Tordre, ni de satisfaire aux intérêts ou aux droits particuliers ; il a aussi pour office de garantir l'organisation collective : il est, à vrai dire, la société définie, consciente de soi. En regard de la vie économique, qui développe l'esprit de détail, il représente l'esprit d'ensemble. Il est à celte vie ce que la philosophie est aux sciences, ce que le. synthèse est à l'analyse.

La société gouvernée, c'est la nation ou l'État. A ne considérer que le présent et que le passé, les nations sont multiples; néanmoins elles influent les unes sur les autres d'une action diffuse et sourde. Ces innombrables communications, transmises et accumulées pendant des siècles, composent un ensemble plus vaste encore, une société plus haute, plus compréhensive, l'humanité elle-même, a immense et éternelle unité sociale », où s'exprime, en caractères grossis par les masses et par les distances, l'évolution fondamentale, la loi des trois états. Celle-ci poursuivant son action, la société universelle remplacera l'organisation spontanée et confuse, qui a été jusqu'alors la sienne, par une organisation rationnelle et claire. Mais ceci est le passage du passé à l'avenir, de la science à l'art, de la sociologie à la politique.

B. — Dynamique sociale : Philosophie de rHistoire, — Le même passage se retrouve aussi naturellement avec la dynamique. La statique relie l'individu à la famille, la famille à la nation, la nation à Thumanité. Tous ces rapports on espace, d'ensembles à ensembles, se subordonnent aux rapporls en durée, de génération à généi'alion. Ceux-ci composent la Philosophie de l'histoire, qui est le cœur même .de la sociologie.

Cette philosophie fait songer à Bossuet et à Condorcet, dont Auguste Comte se ivclame volontiers. La loi des trois états, qui en est le principe, c'est en effet l'idée du Progrèi

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clière à Condorcet, mais fondée en raison, par suite enrichie et précisée, ^substituant à une action incertaine une action déterminée. Elle rappelle aussi le Dieu du Discours sur r Histoire iiniverselle; car elle est une sorte de Providence immanente et inconsciente, qui règle la marche des choses, indivisiblcment cause efficiente et cause finale, suprême condition d'existence. Condition suprême, elle Test si bien, que tous les autres facteurs, climat, race, grands hommes, modifient la vitesse et l'intensité de son action, non son action cllemome.

L'Age théologique est, nous le savons, le premier des trois âges qui fondent l'histoire. Lui-même se subdivise en plusieurs périodes qu'on peut ramener pareillement à trois : le fétichisme, le polythéisme, le monothéisme. Le fétichisme est l'adoration des oljjets matériels, rivière, arbre, montagne, nuage, soleil, etc. Chacun est une volonté capricieuse comme celle de l'homme, capable, sans changer elle-même, de changer ses effets : le règne du fétichisme est le règne du hasard. H n'est pourtant pas pour l'imagination un principe d'impuissance et d'inerlie. Sans doute toute volonté est en soi indépendante des autres; mais aussi elle est accessible à des influences extérieures; promesses et menaces décident souvent de ses relations, et, comme dans l'action d'une volonté sur une autre volonté il n'y a point de limite rigounnis(s la porte s'ouvre à un art tel que l'homme peut rêver d'un empire illimité sur les choses, excitateur d'action, le félirhisme est pareillement excitateur de pensée. Sans lui, toute investigation serait restée impossible, et tout progrès futur inconcevable. L'esprit, nous l'avons vu, s'adresse à Tobseivation ))Our édifier ses théories; mais l'obsej'vation elb^-ménie présuppose quebfue théorie pour i'orienter dans S(^s propres reelierclie^. C'est donc un cerch» vicieux (jui se pose au commencement de la science. Un seid moyen s'ofl'rait (te le franchir, qui était l'élaboration spontanée de la théorie initiale. Le féticliisme n'est pas autre chose que cette élaboration par la projection instinctive de notre propre rialure au sein des choses. Il fut une illusion assurément, mais une illusion inévitable et féconde.

sa

408 i'IIli.OSOPIlES 1*0Î)ËRNES.

Le inonde qu'il construit est un monde à base dlncertîtudc, un chaos de désirs; celui du polythéisme est beaucoup plus ferme dans sa marche, et fait place déjà à un commencement d\)rdre régulier. C'est que, dans la multitude des choses qui frappèrent les premiers observateurs, les astres s'olTrirent avec des caractères qu'on n*avait pas encore rencontrés, d'uniformité constante dans les mouvements et d'invariables répétitions. De là Tastrolalrie, qui se développa sur le fétichisme primitif, apportant avec elle les premiers spécimens bien constatés de lois naturelles. Les vieilles forces auparavant adorées réduisirent progressivement leur nombre; en revanche, celles qui survécurent s'agrandirent, embrassèrent un plus large champ des choses; chacune se détacha de sa première enveloppe matérielle, devint une divinité maîtresse de ses mouvements et de son empire avec un caractère défini et un rôle arrêté. L'astrolatrie marque donc la transition du fétichisme au polythéisme, par là même la vraie physionomie de celui-ci. 11 ne fut point un développement de l'esprit théologique, il fut une métamorphose, et, à vrai din», un déclin dû à une première invasion d'idées scientifiques; il fut un fétichisme pénétré déjà d'esprit positif, allailili et épuré par les premières intuitions qu'on ail eues des lois de la nature.

La même tendance se continuant amène plus tard la transformation du polythéisme en monolliéisme. Cette fois l'esprit positif se dispose à conquérir toute la nature qu'il gouverne dans le détail. L'esprit théologique se réfugie aux extrêmes limites des choses, entraînant avec lui la puissance divine, qui se réserve les origines et les ensembles. Comme les précè<]ents, le monothéisme est un état provisoire, mais qui représente la juxt.iposition, somme toute heureuse, de deux esprits conlradicloires. Et, de fait, le moyen âge, où il all.Mgnit son plus haut point de prospérité, a donné lio:::er Bacon, qui fut théologien, puisqu'il fut moine, mais ([iii eut en même temps un génie scientifique dune hardiesse et d'une pénétration incomparables.

t'onsidéré en son ensemble, l'esprit théologique est créateur, et, à mesure qu'il se transforme, organisateur. Il a

tègué dans conteste au moyen ^ge, et, par la distinction qu'on lui doit du pouvoir spirituel et du pouvoii' temporel, assuré en Europe un régime social qui s*est appelé la chrc« tienlé et est resté un chel-d'œuvre.

L*esprit métaphysique, au contraire, est foncièrement destructeur. Il commence, lui aussi, de bonne heure, dès Tantiquité; mais il prédomine à partir du moment où le monothéisme catholique décline, c cst-ù-dire à partir de la fm du xiv^ siècle. 11 se montre à nu dans la Renaissance et la Réfonne, il se continue dans la philosophie du xvni" siècle et s'achève dans la Révolution française : il est essentiellement protestation et revendication. Dans le domaine des choses extérieures, il substitue au Dieu personnel et immuable de la théologie le concept indéfini et stérile de Nature; dans le domaine des choses humaines, il déplace l'axe de la vie sociale, et, de la communauté où elle avait auparavant son siège, le transporte à l'individu. C'est, en effet, l'individu que le Prolcslanlisme exalte, en présentant la conscience comme juge suprême on matière de foi ; c'est encore l'individu que les philosophes du xviii® siècle surélèvent, en construisant riionmie naturel et en réclamant la hberlé de conscience, l'égalité, la souveraineté du peuple : autant d'aflirmations qui sont en leur fond des négations* négations du lien social, de la vie commune.

L'i\ge métaphysique a été utile néanmoins; il a travaillé à la disparition de notions devenues insuffisantes ou fausses: il a préparé l'avènement de l'esprit positif, qui est appelé ù un régne sans partage et définitif. Ce règne est déjà établi en matière de science, dans le monde de la matière et de la vie ; la sociologie, dont Auguste Comte jette les fondements, l'assure dans ce qui lui échappait encore de la *^éahté : désormais il est l'instnnncnt unique et tout-puissant de la pensée spéculative. Mais celle-ci n'est pas le tout de i'honnne, et, d'autre part, nous l'avons dit au début, le positivisme aspire à lier toutes choses en ensembles cohérents, particulièrement, en nous, nos idées les unes aux autres, ensuite à nos idées nos sentiments, enfin nos actes. L'instiument de pensée doit donc se tourner en instrument

fiOO PHILOSOPHES MODERNES.

d\nclion, la sociologie doit se compléter en morale et en politique.

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