IV. — RELIGION DE L'HUMANITÉ
t. morale. — Nulle part le positivisme ne s^affirme aussi manifestement comme un principe de coordination. L'opinion traditionnelle, dans le vulgaire comme parmi les philosophes, dispose ici les choses par contrastes : elle oppose la politique à la morale souvent, la morale à la science toujours: elle conçoit le devoir sous forme de lutte, lui te contre la nature extérieure des choses, lutte contre la nature intérieure des instincts; elle détache la conscience de tout ce qui n'est pas intention morale, et celle-ci est TefTort pur, le suprême isolement. Auguste Comte renverse la pers[)ective; il replace la volonté morale au soin des scntinienls, et les soutiments au sein des forces naturelles. La loi morale est le prolongement des lois scientifiques; l'effort n'est plus le signe exclusif de la vertu, inquiet de tout ce qui le diminue comme d'une menace; il travaille, au contraire, à se rendre inutile, il vise à une forme supérieure d'activité spontanée : le devoir redevient, comme pour les anciens, une fonction.
C'est que la morale est, non pas la condamnation, mais le classement et l'organisation des sentiments. L'homme étant un être affectif bien plus qu'un èlre intellectuel, les sentiments constituent le principal ressort d'action, et non pas les idées. Ils se classent en deux calégories, les uns qui sont éi^oïstes, les autres altruistes. Tous doivent être maintenus, puisque tous sont naturels ; les penrlianls égoïstes ont leur pl.ice dans la vie morale, ils sont indispensables à la volonté ])our la porter à l'action ; au besoin, ils viennent en aide aux inclinations désintéressés ; l'amour-propre, par exemple, peut à l'occasion exalter les puissances de dévouement. l]|j:oïstes ou altruistes, les sentiments sont égaux en tant que pliénomènes naturels, ils ne le sont pas en tant que principes d'action : les sentiments altruistes l'emportent en valeur, Les autres, en général, les contrarient et se contrarient mu-
luellement ; par exemple, l'avarice, rebelle à tout élan de générosilé, en outre, gêne Tambition. Sans contrepoids et sans règle, ils introduiraient dans la conscience individuelle le désordre, ils compromettraient la cohérence mentale qui est un des traits essentiels de la positivité. Au contraire, les instincts altruistes s'entr*aident et se fortifient naturellement; |)ar exemple, Tamour de la famille prépare lamour de la patrie ; en outre, ils assurent aux instincts personnels un libre essor; ils permettent donc une vie plus ample et mieux ordonnée. Ils lui donnent aussi une réalité plus pleine; c'est qu'ils ont pour objet, non pas l'individu, simple abstraction, nous l'avons vu, quand on le pose à part, mais la collectivité. Celle-ci, à son tour, se répartit en formes inégalement étendues, et par là prépare parmi les inclinations désintéressées une hiérarchie. Les affections domestiques ont une profondeur sans pareille, mais une étendue moindre que les senments nationaux, et ceux-ci sont de simples modes, mieux définis, en revanche plus étroits, delà bienveillance proprement dite, de {humanité.
L'organisation des tendances affectives ne se fait pas toute seule : le concours des idées est nécessaire. La formule morale du Positivisme est : agir par affection etpens&rpour agir. Il faut donc à cette organisation la stabilité, et celle-ci suppose un pouvoir constitué à l'effet d'en pénétrer les esprits, d'en répandre et d'en assurer l'enseignement. A son tour, cet enseignement puise ses inspirations dans la philosophie positive, dans la considération attentive des principales données de la science. Si la société pèse sur l'individu pour le modeler, le monde pèse sur la société pour la façonner. Ces lois de la nature sont les conditions universelles et permanentes de notre structu re physique et mentale ; leur connaissance ne peut qu'aider à notre développement. L'ordre indépendant de nous tend doublement à régler nos instincts, « soit par l'excitation des notions qu'il procure, soit par l'exercice correspondant aux efforts qu'il exige ». Il est à la fois un aliment etun régulateur.
Ainsi envisagée, la science apparaît comme une condition \ de la vie morale. C'est là une notion qui, comme on l'a re-
SOS PHILOSOPUES MODERNES.
marqué» ressuscite un aspect de la doctrine stoïcienne» suivant qui la raison du sage s*appuîe à la raison des choses. « La morale de Comte peut être présentée comme la forme positive de la morale de Tordre universel*. » La vertu n*est plus un sacrifice» elle est un arrangement ; son effort est analogue à celui du savant ou de l'artiste ; à mesure qu*il se prolonge, il diminue de tous les succès qu'il recueille chemin faisant; il sollicite la volonté en vue d'habitudes, où elle fipit par se complaire. Et ainsi, pour Comte comme pour toute l'antiquité, la vie morale se r*,sout dans l'identité du devoir et du bonheur.
t, Poiiiiqae — Si la science concourt à la morale, la morale concourt encore plus étroitement à la politique. Elle organise dans l'individu ses idées, ses sentiments et ses actes, c'est-à-dire la vie mentale en son ensemble, et, comme elle le fait partout suivant un plan uniforme, l'organisation de chacun garantit l'organisation de tous. « L'aptitude spontanée de la philosophie positive à établir une exacte harmonie dans le système total de chaque entendement isolé se développe par une application plus vaste et plus décisive, afin de déterminer une indispensable convergence chez les diverses intelligences.... Une fois accomplie, cette convergence spéculative constitue à son tour la première condition élémentaire de toute véritable association. » 11 y a de ce concert deux sortes de raisons; d'une part, la prépondérance reconnue aux sentiments sociaux fait que la morale est naturellement sociale. Bien vivre, c'est vivre par autrui et pour auti'ui ; c'est par là même assurer le fondement de la vie collective. D'autre part, les sentiments font appel aux idées, s'aident des insf)irations que suggère, dans l'observation qu'on en fait, l'ensemble des lois de la nature. Or, cet ensemble est le même pour tous les esprits, il exerce donc sur tous la môme action, et ainsi les intelligences individuelles, réilétaut le mémo tableau, conspirent dans les mêmes opinions qui les inclinent aux mêmes actes.
La politique a pour objet d'organiser les institutions
|. UvT-BniuL, PhiiQi. d'A, CçmU, p. 361.
d*après les principes de la morale positive. D*abord, elle se défiera des doctrines qui sont pour les liens sociaux dos menaces; à ce titre, elle écartera la métaphysique révolutionnaire et son idée essentielle, qui est l'idée du droit. Le droit est une notion métaphysique, aussi fausse que dans la spéculation Tidée de cause. Les philosophes ont prétendu le rattacher au devoir ; ce sont, au contraire, deux notions antagonistes. Le devoir est relatif et il est tourrté vers la communauté; l'esprit d'ensemble Tanime. Au contraire, le droit est absolu, il se rapporte à la personne, replie celle-ci sur elle-même, l'isole de son milieu ; il représente l'esprit de détail. Le devoir est un principe de-cohésion, le droit est un principe de dissolution ; il est aussi absurde qu'immoraP. On on peut dire autant do ses apf)lications immédiates ; la liberté d'abord, en particulier la liberté de conscience» qui a sa raison d'être, mais qui n'en aura plus avec le règne de l'esprit positif et de la certitude scientifique; ensuite l'égalité et sa conséquence inévitable, la souveraineté du peuple. La politique positive se détourne des doctrines à base de négation vers les doctrines à base d'organisation. Le meilleur spécimen de celles-ci est, comme l'a établi Joseph de Maislre, le catholicisme. Aussi le positivisme lui empruntet-il une bonne partie de ses conceptions sociales. Conmiele catholicisme, il veut la famille maintenue, la femme subordonnée au mari et retenue au foyer, le mariage indisso-r lubie. Comme le catholicisme encore, il veut dans l'Klat deux pouvoirs séparés, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel; le premier, organisé en sacerdoce et chargé de Têducation nationale, de l'instruction tout ensemble scientifique, esthétique, philosophique, à répartir entre tous les (citoyens; destiné, d'autre part, au rôle d'arbitre dans les conllits économiques de patrons à ouvriers, ou politiques, d'État à État. Le sacerdoce suppose un recrutement sévère, où seuls ont accès des hommes pourvus d'une haute valeur morale et d'un savoir encyclopédique^ Le pouvoir temporel pareillement répartit les classes sociales en une hiérarchie,
1. Cours et PoHL potitiv, pasiim. — Catéeh, poêit., 11* Entretien, p. S97.
504 PIIILOSOIMIES MODERNES.
que caractérise la dislinctioii du patriciat et du prolêlarîat. Le patriciat n'est plus, comme dans lïige Ihéaiogique, celui des guerriers, ni, comme dans Tage métaphysique, celui des légistes, mais celui des industriels, banquiers, entrepreneurs, agriculteurs. l*atriciat et prolétariat ne composent pas des castes fermées; autrement, on retomberait dans les principes absolus; leur distinction, réelle, est cependant relative, le passage de la seconde à la première, moyennant certaines aptitudes, reste toujours ouvert. En outre, un échange perpétuel de sentiments les maintient d'accord : au dévoûment des Torts pour les faibles répond la vénération des faibles pour les forts. Comme le cathohcisme enfin, le positivisme dépasse TÉtat. L'Kglise du moyen âge avait, audessus des nations, édifié une vaste république, la chrétienté. Pareillement, la politique positive conçoit une confédération volontaire des nations positives et une liépublique occidentale. Cette République serait soumise à la haute discipline d'un sacerdoce qui aurait son chef suprême à Paris, et qui réaliserait le rêve de la paix européenne. L'Kurope, orgaiii ée suivant les principes du positivisme, à son tour s'appliquerait, par un travail de missions et da conquêtes morales, à convertir toutes les nations non positives, d'abord les populations musulmanes déjà arrivées au.monothéisme, puis, de proche en proche, les autres peuplades arrêtées au polythéisme, ou enlin immobilisées dans le fétichisme. Le positivisme, parti avec la sociologie de la notion d'humanité, avec la politiijue y retourne et s'y absorbe. L'humanité est le « (irand Élre », principe souverain de toute vie individuelle, lin dernière de toutes les aspirations. Llle assure aux disparus une sorte de survivance dans la mémoire de leurs descendants; elle attribue ainsi à chaque homme une double existence, l'une maférielle et objective, l'autre spirilu^'lle et subjective, la première constituée par la sj'iisalion ; la seconde par le souvenir. Elle fait enfin que « l(*s vivants sont de j)lus en plus gouvernés par les morts* ». Le rcsp<»ct de ceux-ci devient mie pièce essentielle du sys-
(. Funiiulo côl<'l*re, qui nviml M>uvciit buiis la plume de GomU.
t^mo; de 15 un « vaste appareil de commémoration », un raltndrier, des fêfos, bref avec le clergé tout un culte. La politique positive s'achève en Religion de rhuinanité.
« Le positivisme, a-t-on dit, c'est le catholicisnir. moins le christianisme*», formule vraie, mais formule incompIMc. On en pourrait conclure à une obsession du moyen iiixo, et à une hostilité irréductible envers les idées philosof)hiques du temps. En ce cas, Comte,'qui veut Joui relier, aurait été infidèle à lui-même. NVt-il pas dit, au coitraire, que l'église, merveilleux instrument d'ordre, s'était peu à peu abandonnée à des conceptions rétrogrades, et que la vérité est dans la liaison de l'Ordre et du Progrès? Si donc on reprend l'édifice féodal, c'est pour le meubler d'usages neufs et d'idées neuves. Par exemple, Comte déclare I)icn haut n»jeler la notion du Droit. Mais, d'autre part, il reconnaît que la première règle est d'assurer à chacun le plein diHeloppement de ses facultés : or cette règle est-elle aut!(i chose que le Droit lui-même, conçu sous sa forme la plus haute? L'instruction garantie à tous en est une application, et (lomte a travaillé à la réalisation de ce programme par son cours d'astronomie populaire. La liberté de conscience, a-t-ii dit encore, n'est que provisoire. Est-ce à dire que le règne de l'esprit positif sera le règne d'une orthodoxie décidée à proscrire ses adversaires? En aucune façon. Le sacerdoce n'aura le droit d'opprimer aucune doctrine et le règne positif exigera toujours une pleine liberté d'exposilion et même de discussion. L'opinion publique seule aura la mission de marquer les limites. N'a-t-il pas déclaré enfin ({ ({u'un prolétaire quelconque doit posséder tous les matériaux d'un usage exclusif et continu, soit à lui-même soit à sa famille ». La vérité est que la Révolution en son fond lut organique; la métaphysique, qui la commença, l'a arrêlèe dans son élan. 11 s'agit de reprendre l'œuvre interrompue et (!«' la compléter : le positivisme est l'achèvement de la Révolu lion.
Par là il affirme une fois de plus son caractère dominateur, qui est de relier et de synthétiser les contraires ;
i, Huxley, d'après Lévy-Bruhl, op. cit.^ p. 33Q.
Tordre et le progrès semblaient 8*exclure, il les réconcilie; rËglise et la Révolution paraissent se repousser, il les réunit. Il y a, dans rÉglisc et dans la Révolution comme en toutes choses, la lettre et Tesprit, le cadre et le contenu du cadre. De l'Ëglise il retient la lettre, c*est-à-dire la strjcture, et rejette Tesprit, c esl-à-dire le dogme. Inversement, de la Révolution il retient Fesprit et écarte la lettre : il introduit dans le cadre de la première les principes de la seconde. D'autres opposent violemment l'avenir au passé; il les relie, en faisant de l'un le développement contenu et perfectionné de Tautre. Au reste, lui-même a donné sa propre formule, qui exprime bien cet esprit d'éclectisme rationnel et compréhcnsif : l'amour pour principe. Tordre pour base, le progrés pour but.
s. ConciasioD. — Deux caractères résument tout le comiisme, une idée et une tendance. L'idée, c'est la sociologie. Celle-ci occupe le centre de la doctrine, elle est le point où tout converge et d'où tout rayonne. Elle est une science, puisqu'elle soumet tout un ordre de phénomènes au déterminisme naturel. Cette science achève dans le domaine de la spéculation Tœuvre de positivité, puisqu'elle embrasse le dernier ensemble de faits restés jusque-là rebelles à l'esprit positif. Préparée par les autres sciences, elle se retourne vers elles pour les englober; chacune, en effet, est un phénomène social el à ce titre devient un chapitre de la sociologie. La sociologie n'est plus seulement une science^ elle est la science une. Les autres, avant elle, étaient des modes épars du développement de l'esprit; elle les relie en un faisceau unique, dont elle fait l'évolution intellectuelle. Par là elle devient pour toutes un principe de progrès; c'esf qu'elle dégage entre les unes et les autres des rapproche ments historiques, qui sont presque toujours des rapprochements logiques: elle retrouve la liliation des vérités établies, par là, précise la direction des recherches à poursuivre, et ainsi elle découvre tout un horizon de vérités futures. A la limite elle devient la science souveraine, qui enveloppe dans ses prévisions la totalité des événements à venir, par suite, toutes les sciences comme de simples applications d'elle-
même, comme des déductions de ses propres lois. D*autre part, grâce à la sociologie, la coupure jusqu*alors persistante entre la pensée et Taction disparaît : la spéculation s'épanouit en pratique, la science en morale et en politique.
La tendance maîtresse, c'est la tendance à envisager le relatif comme un principe universel d'organisation. Organiser, c'est lier d'abord. Avec l'absolu, les choses ou bien se dispersent en classes irréductibles, ou bien s'évanouissent dans ridentité; c'est la multiplicité pure ou la pure unité. Le relatif évite l'une et l'autre; il a son unité, qui est une unité de classement, car il garantit aux choses leur nature propre et en même temps leur mutuelle dépendance; par lui les contrastes s'émoussent; même l'opposition par excelhînco de la vérité et de Terreur s'atténue. Pour Leibniz, toutes los doctrines sont vraies par ce qu'elles affirment; pour Comte, toutes sont vraies à l'heure où elles l'afTirment. Le comtisme n'est pas autre chose qu'un vaste système, qui résout en accords logiques les contrastes traditionnels : dans la nature, de la constance des choses avec Tinconstance des hommes; dans la science, de l'induction avec la déduction, de Bacon avec Descartes; en sociologie, de l'esprit tliêologique avec l'esprit scientifique, de Joseph de Maîstre avec Condorcet; en politique, de la Féodalité avec la Révolution, de l'ordre avec le progrès; en morale, de l'égoïsme avec l'altruisme, du rationalisme enfin avec la religion. — Organiser, ce n'est pas lier seulement, c'est encore coordonner, c'est concevoir les choses par ensembles. Et par là Comte, qui déjà tout à l'heure faisait songer à Leibniz, maintenant rappelle celui qui, plus que tous les autres, semble placé à l'autre pôle de la pensée, Platon. Platon voyait dans les choses les genres; c'est aussi dans le genre et dans l'ensemble que Comte trouve la pleine réalité. L'Humanité assurément n'est pas l'Idée de l'homme en soi; les doux notions pourtant coïncident par leur commun caractère d'universalité d'où l'individu tire son existence. Comte a fait la critique constante des métaphysiciens, et il révèle avec eux un certain air de famille ; il est, par la doctrine, leur adversaire, par le tour d'esprit, leur continuateur.