‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 244 sur 285 · I. — BIOGRAPHIE. TRAVAUX PRINCIPAUX · texte numérisé non relu

I. — BIOGRAPHIE. TRAVAUX PRINCIPAUX

Claude Bernard naquit à Saint-Julien (Rhône), le i2 juillet 1 813. Filsde petits propritHaires campagnards, ilcommença ses éludes chez le curé de Saint-Julien, les continua au collégede VihelVanche, les acheva à Lyon. A Lyon il fit son stage de pharniacien; mais la htlérature l'attirait. Le voilà parti pour Paris, muni d'une lettre de recommandation pour Saint-Marc (iirardin, h qui il présente un essai de tragédie. Saint-Marr Girardin lui fait comprendre qu'il doit chercher ailleurs sa voie; il se tourne vers la médecine. En 1859, il devient interne, attaché au service de Magendie à l'Ilôtel-Dieu. Magendie le prend pour préparateur de son cours au Collège de Frann; imi 1841, et il l'initie à l'expérimentation.

Va) décembre 18-i3, Claude Bernard passe son doctorat sur le suc gastrique. L'année suivante, il échoue à l'agrégation. En i847, il su|)plée Magendie au (Collège de France; en 1855, il lui succède définitivement, et il occupe à la Sorbonne la

chaire de physiologie expérimenlale créée pour lui. En 1854, il entre à rAcadémic des Sciences. En 1868, il abandonne la Sorbonne, où Paul Bert le remplace, et il passe au Muséum d'histoire naturelle pour y enseigner la physiologie générale. La même année, il est élu à l'Académie française à la place de Flourens, et en 1869 il est nommé sénateur de l'Kmpire. Enfin il devient président perpétuel de la Société de biologie.

Son prestige de savant était soutenu par l'aspect de sa personne, sa haute st;ilure, un air de dignité imposante, et par un caraclére simple, bienveillant et noble, uni à un esprit profond et juste (Dastre).

Il mourut à Paris, le 10 février 1878, et le gouvernement, sur la proposition de Gambetta, lui fit des funérailles nationales.

Ses découvertes intéressent presque tout le champ de la physiologie. Ses deux travaux tout à fait hors de pair sont relatifs à la fonction glycogénique du foie et aux nerfs vasomoteurs-, là son œuvre reste définitive. Il faut signaler aussi les recherches sur la sensibilité récurrente, sur les fonctions du pancréas, sur la chaleur animale, sur le curare, sur l'oxyde de carbone.

Claude Bernard n'appartient pas à l'histoire de la philosophie; avant tout, il est un savant de premier ordre: il a créé la physiologie. Mais il ne s'est pas contenté de faire de grandes découvertes, il a réfléchi sur celles-ci, sur les règles employées à leur recherche : il a ainsi édifié une logique de l'investigation expérimentale. De plus, il a ùxé ses idées sur les rapports de la vie avec la matière brute; il s'est constitué une philosophie biologique. L Introduction à la médecine CI jtérimentale (1865), et le Rapport sur les progrès de la l'hffsiolofjie générale en France (1867) restent des monuments (le philosophie scientifique.

Dans l'un et l'autre une altitude constante se retrouve, véritable caractéristique intellectuelle de l'auteur : son œuvre, \\\i\ d'ensemble, est une synthèse méthodique de tendances contraires. Sa logique, gouvernée par la notion du déterminisme naturel, est une composition réfléchie et définie d'empirisme et de théorie. Pareillement sa philosophie biologi-

MO MiiLoisot^HÉs iloi)ER(<ËS.

que, dominée par la notion d*idée créatrice, est une ôompô-* sition réfléchie et définie de vitalisme et de mécanisme. Nous allons le suivre sur ce double terrain.

§ IL >- MÉTHODE EXPÉRQIENTALB

1. Raisonnement expérimentaL — La logique de Claude Bernard comprend deux parties : Tune, plus générale, qui s'étend à Tensemble des sciences expérimentales, l'autre, plus particulière, qui s'applique spécialement à la physiologie. La première commence par une distinction préliminaire: les sciences expérimentales ne doivent pas se confondre avec les sciences naturelles. Celles-ci observent et classent; elles se bornent à prévoir: c'est le cas de la zoologie, de la botanique, de la minéralogie. Celles-là interviennent dans les choses, modifient leur allure et leur structure, déterminent leurs causes; elles sont explicatives, par là même efficaces; avec elles la puissance, et non plus seulement la prévision, augmente: telles la physique, la chimie, la physiologie. Les unes sont des sciences contemplatives, les autres sont des sciences conquérantes*. Seules» les sciences conquérantes appliquent la méthode expérimentale.

La méthode expérimentale n'est pas une révélation du xix« siècle; dès le xvi« Galilée et Torricelli en firent d'admirables applications'. Toutefois la plupart des savants et des philosophes s'en sont fait une idée incomplète. Pour les uns, qui se réclament de Bacon, elle est un empirisme brut; elle accumule les données du dehors, et le savant se borne à enregistrer les faits. Avec elle, l'expérience est tout, l'esprit n'est rien. — Une telle opinion d'abord est irrationnelle : un fait pnr lui-même ne dit rien, il ne vaut que par l'idée qu'on y attache. La science n'est point un recueil de faits, mais une comparaison entre les faits; elle dégage, non pas des choses, mais des rapports entre les choses. Or idée, comparaison, rapport, tout cela est affaire de jugement, do

1. Rapport sur les Progrès de la Physiologie, II* i>artie, p. 131. t. Introduction à la m^ecine expérimentile, I, ii, p. 90.

dktbË BÈKNAtlD. tit

pensée, non pas de sensation. Une science d'observation est une science faite avec des observations, une science d'expérience est une science faite avec des expériences*. D'autre part, l'acceptation servile des impressions livre l'esprit sans défense à toutes les surprises des apparences ; ses conclusions ne sont jamais que des généralisations incertaines, rongées d'exceptions. C'est ce qui s'observe si souvent dans la médecine. Le pur empirisme aboutit au scepticisme et il est stérile.

L'esprit de système, ou, comme dit Claude Bernard, la scolastique ne l'est pas moins. La scolastique, semblable en cela à la métaphysique, prétend tirer de l'esprit les principes des choses, et les arrangements des idées deviennent les arrangements des êtres. La théorie, qui avec l'empirisme n'avait aucun rôle, maintenant occupe, toute la place et s'impose impérieusement; Texpérience n'intervient qu'à titre d'éclaircissement; les faits sont, non point des preuves, mais des arguments, ou mieux des illustrations. La variété de tels exercices ressort assez de l'histoire, et elle s'aggrave de l'intolérance et de l'orgueil *.

La vraie méthode est une synthèse définie de l'empirisme et de la théorie, elle s'appelle le raisonnement expérimental. Le raisonnement expérimental a des éléments multiples, mêlés dans la réalité, et qu'on peut séparer par abstraction :

'2. Contenu du raisonnement expénmental, — A. Le doute méthodique. — Il suppose d'abord une altitude bien arrêtée de doute méthodique. Celui-ci n'est pas le doute du sceptique. Le sceptique refuse de croire à la science, mais il croit en lui-môme'. Au contraire, le savant croit à la science. Cela veut dire qu'il pose à titre d'axiome expérimental le déterminisme naturel; cela veut dire encore que rien dans la nature n'est indéterminé, qu'il n'y a en elle nulle place pour les forces insaisissables ou les puissances occultes, mais (juau contraire tout se réduit à des phénomènes constatabics, gouvernés par des lois nécessaires» enserrés dans un

Page 1