I. Gh. Vni, i 7S, p. 19S
Le troisième corollaire est la direction da mouTement, qui s*opère soit suivant la plus grande traction, soit suivant la moindre résistance. Il règne dans le monde astronomique, où il décide des courbes que tous les astres suivent; il rèp^ I aussi sur la lerre et dans Tatmosphère, où les courants hi obéissent; il règne encore sur les êtres vivants, dont les mouvements s'opèrent presque tous en spirale, forme biologique de la plus faible résistance; il règne enfin sur les états psychiques, dont l'expression complète, c'est-à-diw Tact ion volontaire, se dirige suivant le moindre effort; sur les sociétés qui, dans leur croissance, leurs déplacements, leurs échanges, s'orientent suivant la plus petite dépense d'énergie.
Un quatrième et dernier corollaire est la forme universelle du mouvement, à savoir le rythme. Le? mouvements astronomiques en fournissent de beaux exemples ; ceux de la terre, avec ses alternatives du jour et de la nuit, des saisons et des années ; ceux de la vie, avec la circulation ou la respiration, av(»c la périodicité dos fonctions; ceux de l'esprit, avec ses sentiments qui paraissent, passent et reviennent; ceux enfin des sociétés, avec les émigrations, les courants commerciaux, avec les hausses et les baisses des prix, avec les naissances et les morts, les maladies et les crimes, les grandes poussées de religion, de philosophie ou de science, tous enfin procèdeiit par larges et perpétuelles ondulations. Le rythme est universel, parce qu'il est le mode nécessaire du mouvement; le mouvement en ligne droite, pour se prolonger toujours, suppose un milieu infini, ce qui est inadmissible; ou bien tout s'immobiliserait dans un universel équilibre, dû à l'antagonisme de forces universellement équivalentes, autre supposition non moins inacceptable. Le mouvement, suite nécessaire du mouvement, est donc réserve à des retours inévitables, et le retour est le rythme même. Le rythme apparaît ainsi, de môme que la direction du mouvement, de même que l'équivalence des transformations, de même que runiformité des lois, comme un aspect spécial du principe, seul primitif et suprême, de la persistance de la Foreei
S. li'Évolation (Ch. xii-xvii). — En fait, ces divers corollaires sont des lois diverses, parce quelles gouvernent des aspects divei*s de la réalité. Aussi la philosophie, qui veut Tunification, ne se contente pas de les déterminer; elle recherche aussi comment elles concourent, quelle formule les combine en une action commune. C'est celte formule qui est le cœur même de la philosophie spenccrienne et qui s'appelh^ rËvolution.
Théoriquement, TÉvoIution compose la première partie d'un double processus qui couvre l'histoire entière d'une chose donnée, depuis sa sortie de l'imperceptible jusqu'à sm rentrée dans l'imperceptible. Elle est un travail d'intégration, qui ramasse des particules d'abord éparses et les concentre en un tout perceptible. Les particules, à mesure que les intervalles diminuent, perdent peu h peu des mouvements qui les animaient, et dans le corps qui se constitue les éléments tendent vers un état de repos. L'évolution est donc une intégration de matière, accompagnée d'une dissipation de mouvement. La dissolution suit une marche inverse; les liens qui retenaient ensemble les éléments se relAclient, les intervalles s'élargissent et le mouvement interne gagne en ampleur; c'est une absorption de mouvement qui accompagne une désintégration de matière.
Envisage-t-on seulement le premier processus, c'est-à-diri» l'Ëvolution proprement dite; celle-ci, telle qu'un vient de la définir, est la forme simple. Mais il y a aussi une forn.e complexe. On a supposé jusqu'à présent que tout élément, éloigné ou rapproché des autres, se comportait comme s'il était seul. Dans ces conditions toute impulsion extérieure et nouvelle se traduirait par un changement de direction ou de iritesse; en d'autres termes, tout mouvement reçu serait un mouvement communiqué. Il n'en est plus de même, quand les particules d'un corps ou les pièces d'un système sont liées ensemble par la cohésion ou la gr;ivitation. Désormais une impulsion étrangère, à moins d'être très forte, ou bion glisse à la surface et est rejolèe au dehors, ou bien pènètn» i l'intérieur pour se métamorphoser en un mouvement moléculaire i^ensible. Il y a dissipation^ non plus communi-'
cation; il y a aussi complication. En d'autres termes, l'évolution simple est une redistribution primaire, et révolution composée une redistribution secondaire de matière et de mouvement.
La loi d'Évolution ainsi déterminée dans ses éléments essentiels, il devient facile de la voir à Tœuvre, déroulant ses propriétés qui sont les formes successives des choses. En premier lieu, elle est, avons-nous dit, intégration. La matière cosmique, primitivement éparse en nébuleuse tourbillonnante, se condense par places en masses déjà plus compactes et moins tumultueuses. Puis chacune de ces masses, continuant le même travail de condensation, se répartit en sphéroïdes multiples qui gravitent autour les uns des autres et composent des systèmes stellaires. A son tour, chaque sphéroïde, d'abord gazeux, se resserre ensuite en sphéroïde liquide, finalement en sphéroïde solide. Dans le règne de la vie, tout développement de germes est un appel de matériaux empruntés à Tair ou au sol, accumulés et condensés. Les appareils sont d*abord, comme le système osseux, des agglomérations isolées de cellules, qui plus tard se rapprochent et forment des touts continus. Pareillement, révolution sociale ou supororganique débute par des tribus éparpillées, crnintes, indépendantes les unes des autres, mais qui peu à peu se concentrent en sociétés plus amples, plus stables et |)Iiis cohérentes. De rares sons articulés, avec de rares liaisons, composent la première forme du langage ; ils se multiplient par agglutination et produisent les mots interminables de certaines peuplades sauvages; puis les mots se contractent, leurs rapports se consolident, et la phrase se forme avec ses propositions simples, principales, subordonnées, mutuellement dépendantes. L'évolution scientifique est une coordination progressive des représentations en idées générales, des idées en principes; l'évolution esthétique commence par des œuvres faites de motifs simplement juxtaposés et s'achève par des compositions dont les détails (•(divergent vers un centre commun. De là une première définition : « L'Évolution est le passage d'une forme moins cohérente à une forme plus cohérente, par suite de la
dissipation du mouvement et de l'intégration de la matière ^ » Elle est, en second lieu, un passage de Thomogëne à rhétérogène. La redistribution primaire s*accompa^ne d'une redistribution secondaire, ce qui veut dire que l'unifornie fait place au multiforme. La nébuleuse primitive se conçoit comme un immense amas de particules toutes analogues de composition et d*aspect. Elle fait place au système sidéral, où les étoiles diffèrent entre elles de masses, de couleurs, de vitesses, de groupements. Le même travail de différenciation se poursuit au sein du système solaire, avec ses planètes distinctes par les dimensions, les orbites et les aspects, toutes ensemble distinctes du soleil. A la surface de notre globe Técorce terrestre, avec ses roches d'âges diflTérents, de structures différentes, avec l'infinie variété de ses archipels et de ses continents, remplace la sphère uniformément incandescente et gazeuse des origines. La loi s'affirme avec éclat dans le règne delà vie, où Milne-Edwards l'avait reconnue et appelée « Division du travail physiologique ». Les plus anciens organismes se réduisent à des cellules, ou à des groupes de cellules, qui se répètent uniformément et font toutes les mêmes besognes. D'autres peu à peu s'édifient plus complexes, où les appareils se multiplient et se diversifient, systèmes nerveux, osseux, circulatoire, respiratoire, locomoteur, et où, à l'intérieur de chaque appareil, la diversité s'introduit de l'intérieur avec rextérieur, du contre avec les extrémités. La même loi, empruntée dans sa formule à l'économie politique, à plus forte raison gouverne l'évolution sociale. Par elle la société s'offre d'abord comme un amas de tribus similaires de volume et de structure; dans chacune les hommes se livrent aux mêmes occupations : par exemple, le chef, comme les autres, bâtit sa hutte, fabrique ses armes, tue son gibier; mais par elle^aussi les tribus, à la longue fondues en sociétés plus amples, se répartissent en provinces, en villes, en bourgades, qui ont chacune leur physionomie propre. Les individus, de leur côté, se rangent en classes toujours plus nombreuses et plus distinctes :
I ch. xiv, 1 115, p. ssa
c*cst d*abord la séparation de ceux qui commandent et de. ceux qui obéissent. Plus tard les pouvoirs dirigeants se subdivisent en pouvoirs militaire, religieux, politique : parmi les particuliers apparaissent, avec ses dilTérences tranchées, les agriculteurs, les commerçants et les industriels. La constitution des castes semble l'expression définitive de cette tendance. Elles disparaissent cependant; mais c*est que le rilgime militaire auquel elles sont liées disparait également, et que le régime industriel vient ensuite, et avec lui, portée à sa perfection, la division du travail, telle quelle fonctionne à Tatelier conune à lusine, comme au prétoire, dans toutes les zones de la vie collective. L'évolution intellectuelle est tout aussi significative: c'est le langage, qui invente peu à peu les diverses parties du discours; c'est la connaissance, qui est d'abord science unique ou philosophie, et d'où, d'âge en âge, se détachent des sciences nouvelles avec des méthodes nouvelles; c'est l'art qui, tout entier présent dans la poésie chantée et dansée des vieilles religions, se ramifie en arts indépendants, s'exprime en formes sans cesse plus nombreuses et plus variées, musique, peinture, sculpture, poésie enfin avec ses genres, épopée, Jragédie, comédie, lyrisme. Si Ton se rappelle que le passage à l'hétérogénéité est en même temps un passage à la cohésion, c'est toute une perspective sur les destinées de la race qui se déroule, depuis les peuplades errantes, où tous se livrent en vue de fins isolées aux mêmes besognes, jusqu'à une société idéale et unique où, au contraire, les hommes travailleraient à des tâches difl'érentes en vue d'une fin commune. Nous avons donc une deuxième définition qui complète la première : « l'évolution est un changement d'une homogénéité incohérente en une hétérogénéité cohérente, accompagnant la dissipation du mouvement et l'intégration de la matière*, d
Ln troisième aspect s'ajoute aux deux premiers : l'évolution est un passage de l'indéfini au défini; hypothèse hautement vraisemblable dans le monde de la matière inorganique, où les masses gazeuses avec leurs contours flottants