LES JEUNES GENS
r i. Tempérance. — Répondant à la seconde accusa-
it: tiou, Xénophon s'étonne qu'on ait pu l'admettre un moment,
f Socrate fut toute sa vie un modèle de tempérance. 11 avait
) l'habitude de ne donner h sou cor[)S(iue L» strict nécessaiie,
' alln de toujours en rester muîlie. «etle domination exercée
sur les besoins et les pliisirs matériels lui paraissait même le fondement de toute vertu. Tar là, un homme est libre, tandis que celui qui s'abandonne aux passions n'est qu'un esclave, àvôpâuooov*. Mais la pleine possession de soi ne se .; montre pas seulement à l'égard des jouissances physiques;
j sée de Socrate. C'est le mrme esprit relijîieux qui, chez Socrate et chez Pascal,
\\ impose une horuc à la rai>oii humaine. Mais, j our l'Hellène, l'homme est son
maître, cl c'est la iialurc, avec ses iMysitùrcs et son éloigiiement, qui est le divin. Tuiir lo clirctieii et le inudiMnc, l'infini de la vie intérieure est le divin ; ! et cost la nature, nialiùro hrute et passive, qui est l'ol;ijot proposé à l'tcUviié
humaine. » (£. Buutmux, SacraUt p. lO.t 1. Mim., 1, c. 1, i-lO.
• • S. Mém., If c. 11, i'^
elle apparaît encore quand il s'agit des richesses. Socrate ne voulut jamais rien accepter de ceux qui venaient converser avec lui : le sophiste qui fait payer cher ses leçons est forcé de subir ses auditeurs; il perd ainsi toute liberté. Or Socrale prétendait causer avec qui lui plaisait et comme il voulait, sans être esclave de personne*.
Parmi ses disciples, il y en eut un au moins qui ne le suivit pas en cela, c'était Aristippe de Cyrène, dont les doctrines pouvaient être compromettantes pour la mémoire de Socrate. Aussi Xénophon rappelle habilement un de leurs entretiens'. Socrate imagine un cas où Aristippe soit tout à fait désintéressé : on lui confie deux entants à élever; oh veut faire de Tun un homme utile à son pays; comment Aristippe s'y prendra-t-il, dans l'intérêt même de l'enfant?
— Aristippe, sans défiance, propose une éducation toute Spartiate. — La tempérance serait donc une bonne chose, il le reconnaît lui-même, bonne pour autrui, sinon pour lui. Socrate amis Aristippe hors de cause pour le faire prononcer avec impartialité; puis, d'un mot, il le met lui-même en cause, à son tour, et lui applique son propre jugement. Sans le savoir, Aristippe s'est condamné. Mais celui-ci répond qu'il n'a jamais songé à la politique et qu'il ne demande qu'à vivre heureux et tranquille, loin des affaires. C'est impossible, dit Socrate; l'abstention est toujours punie; si vous u'éles point du parti des vainqueurs, ils vous traiteront en ennemi, quand même vous seriez resté neutre. — Alors, dit Aristippe, je ne veux être citoyen nulle part; qu'on me traite partout en étranger. — Sans doute dt»s lois protègent l'étranger, mais sont elles bien efficaces? Dans les ti'rnps de troubles, lorsque la cité fait appel à tous ses cnfanis, l'étranger restera-t-il seul à ne rien faire? Mais personne ne voudrait garder dans sa maison un esclave inutile, «pii refuse de travailler. Ainsi tout le monde doit se rendre utile à l'Ktat.
— Quoi donc? Et le bonheur de l'individu, ira-t-on le sacrifier delà sorte? Je veux une vie agréable, reprend Aristippe,
2. Jfém., U, e. 1. Cet entreUen eit inléresiant, parce qu'on y trouve le germe d» lépicuriime.
8 PIlirOSOPIIES ANCIENS.
— Socrale répond par uu beau mythe deProdicus: Hercule se froiive oiilre deux divinités qui lui promelleul également le bonheur : l'une, la Vuhipté, aîjsure qu'il n'a besoin de rien faire [univ cela, que de s'abandonner seulement à tous ses désirs; mais l'autre, la V<irtu, rétablit cette loi divine, dit-elle, qu'on ne saurait avoir rien pour rien : nul salaire sans travail, mil plaisir gratuit; il faut le gagner en prenant de la peine. Voulez-vous être aimé de vos amis, honoré dans voire ville, admiré par la Grèce entière : reniiez d'abord service et faites du bien à tout le monde. Telle est la vérilé. La Volupté n'amène à sa suite que misère et que honte. La Vertu seule donne le bonheur, comme une juste récompense. C'est ainsi que Socrate réfute à l'avance tous les arguments du futur épicuribme : il bh\me une éducation molle et efféminée, au nom de l'inlérêl public; il blâme Tabstenlion politique, au nom de l'inlérét même de chaque particulier, et accuse la Volupté, qui fait de si belles promesses, de n'en tenir aucune.
». Devoir** du citoyen. — Mais, si Socrate ne corrompait point les mœurs des jeunes gens, ne pouvait-i'U l'accuser de corrompre leur esprit? Avec lui, ils ajiprena eut à mépriser les lois établies, et que c'était folie de choisir par le sort ceux qui devaient gouverner la ville ^ Voilà ce qu'une démocratie jalouse et inquiète ne pouvait pardonner à Socrate. Xéuophon le délend. Ce qu'on reproche aux uovateuiti ou réformateurs dans un État, c'est qu'ils emploient la violence pour faire prévaloir leurs idées; par là tout, en effet, se trouve bouleversé. Mais les amis de Socrate étaient-ils donc des violents? Sachant qu'ils avaient pour eux le bon droit, la raison, ils auraient été bien sols de la décrédiler en recourant à la force. Leur seule arme était la persuasion, (|ui rallie paisiblement tout le monde aux mêmes idées. Lu réalité, Socrate ne voulait qu exercer leur e.sprit, ^sow.giv «oxeIv, pour en faire des citoyens capables de bien juger dans les choses publiques comme dans tout le reste.