V. - LA RÉMINISCENCE ET L'AÏODR
Reste une dernière question, qui n'est pas la moins importante : comment Tâme est-elle capable de se détourner ainsi des choses sensibles pour s'attacher uniquement aux idées? La réponse do Platon se trouve dans des mythes et des allégories. Quoique de bonne heure il eût, renoncé aux vers, toute sa vie il resla poète aussi bien que philosophe.
i. PréexUteaee dieu Amea. — Réiléchissant SUr l'Ame,
il crut découvrir qu'elle était sans commencement ni fin. IK!Jà les iMliacforicieiis avaieut soutenu cette opinion; mais Platon le premier apporta des preuves, et même une démonstration en règle *. L'âme ne reçoit point son mouvement d'ailleurs, mais se le donne à elle-même; la cause de ce mouvement ne peut donc jamais lui manquer, puisqu'elle l'a. pour ainsi dire, sous la main; donc Pâme se meut toujours, et l'immobilité ou la mort ne saurait lui survenir, •irti/f, raî« flt^âvotToc ' tÔ yip àci*tvr,TOv àfiav«Tov... tÔ atto xivovhr, ireoux airoXcTrov éotuTô, ci5 Tuott Aijvêi xivojixsvov'.
L'âme donc existait déjà avant de venir dans le corps, et elle se trouvait apparemmcut dans le monde intelligible, en compagnie des idées. Là, Platon nous la représente comme
1. Pour toute cette fin, voyez les derniers chapitres da M* livre de la ^épubliq^e, t. Cicûron, Tuxc. Q>i»xt.\ 1. xvn, parlant des Pythagoriciens, ajoale: «Rationein illi ^ententie >us non t'ei-e reddebant, niiti quid erat numeris aut de^criptionibus eiplicandum. Pliitonein ferunt, ut Pytbagoreos cognosceret, in IUliain venis^e .... ot didicifse Pytha(;orca omnia : primumque de animomm eteniitate non soluf» sensi^se idem, quod Pythagoras, sed rationem eliam aitulisMê. m Z. Platon, Phèdre, tlS C
rrATON. 4,T
un char allelé d«î deux coursiers que dirige un ooclier divin, l'inlelligence. vovç. L'un, 6'juoc, est blanc, d'une nature généreuse e\ docile, et il seconde de tout son pouvoir le cocher, pour maintenir dans le droit chemin le cheval noir iittW), vicieux et rebelle, qui entraînerait Tâme loin des idées, vers la terre. Il remporte sans doute quelquefois; car 00 ne s'expliquerait pas autrement pourquoi l'âme est tombée dans ce corps, qui devient pour elle une prison. Cette chute ou déchéance rappelait plus tard aux docteurs de l'Église la faute originelle ^
t. Béatiniseenee. — Mais Tâme ne perd jamais entièrement le souvenir de ce quVUe a yu dans son existence aotérieure. Et pour peu qu*ici-bas s'offrent à ses regards des objets qui ressemblent môme de loin aux idées, celles>ci lui reviennent aussitôt à la mémoire. La science., pour elle, ne consiste donc pas à apprendre certaines choses tout à nou Teau, mais seulement à se ressouvenir. Ainsi Platon répondait â une objection des sophistes contre la science : ou bien on la possède déjà, disaient-ils, et alors nul besoin de la chercher; ou bien on ne la possède en aucune façon, et alors comment se mettre à la recherche d'une chose dont on n'a môme pas l'idée? Mais on la possédait jadis, dit Platon, et depuis on ne l'a jamais entièrement perdue. Ainsi subsistent dans la mémoire bien des choses dont on n'a pas conscience, et qui ne laissent pas de reparaître à l'occasion. Seulement les connaissances véritables, si distinctes des souvenirs oi*dinaires, ont été acquises dans un autre monde. L'âme est donc grosse de la vérité, et ne demande qu'à la mettre au jour : il suffit pour cela que quelque habile accoucheur lui vienne en aide. Tout le monde serait donc savant de cette manière, même ceux qui n'ont rien appris, même un petit esclave, comme Ménon. KtSorrate l'appelle, l'interroge, et lui fait trouver lui-même quelque proposition relative au carré : a Vous voyez bien, dit-il, que Ménon savait la géométrie' d. A supposer que Socrate ait en effet étendu
i. PlatOD, Phidre, t46-8.
t. PUton, JMum, cf. ThééUtê, p. 149.
jusqu'aux vérités de celle sorte ce qu'on a appelé la maïeu" tique des esprits*, ne serait-ce pas P la Ion qui a montré, à Taide des doctrines pythagoriciennes sur la préexistence des âmes, comment se trouvent en elles ces vérités qu*OD en tire ensuite si faci'ement?
S. Mjche d*Éroa. — Néanmoins on ne comprendrait pas encore comment Tâme consentirait à se tourner vers les idées, si elle n*y trouvait un secret plaisir. Mais autrefois elle n*a pu les connaître sans les aimer, et quelque chose lui reste de cet amour comme de celte connaissance. L'Amour, dit Matou, "Kpwç, est né du dieu ndpo;, le Riche, et de la déesse Pauvreté, lleviot. Dénué de tout comme sa mère, il conserve cependant les goiUs paternels pour les choses nobles et belles; et tous ses efforts tendent à se remettre en possession de cet héritage. Ainsi l'âme, ruinée par sa chute en ce monde, arrive pauvre dans le corps, mais avec le sentiment qu'elle a été riche autrefois, et qu'elle doit le redevenir. « Misère de grand seigneur, dira Pascal, de roi dépossédé. » Ce désir ou plutôt cet amour de tout ce qui est beau, est cause de l'inquiétude de noire esprit. Il s'allache aux beaux corps, croyant y retrouver le bien qu'il a perdu, puis aux belles âmes, aux beaux sentiments, et n'est satisfait que lorsqu'il reprend connaissance des belles vérités. Car Platon ne sépare pas le vrai et le beau; ses idées, nous l'avons vu, ont un caractère esthétique el logique tout ensemble; et l'amour va naturellement à la beauté : la naissance d'Ëros a suivi de près celle d*Aphrodile'.
1. Ce n'es't point l'avis de M. E. Boiitroux : « Comment Socrate peut-il faire sortir de l'esprit rm^me de ses intcrloculeurs, des idées susceptibles d'être vraies et viables? Cette doctrine est l>ien «Hrange, s'il s'a<^it de vérités phyxiqueê et métaphyxiques. L'audacieuse doctrine qui identifiera l'esprit de l'bomme avec le principe des choses n'apparaît iiulleinent chez Socrate... Mats la inaîeutique est une motliode très raisonnable et très lé^'itime, s'il s'agit de faire découvrir aux hommes les véritr.t morulfs. Car ces vcrités ne sont que l'expression et la connaissance réilcchie de la nature humaine ; et tout homme porte en soi la nature humaine. I.a fiction du Ménun est une extension platonicienne et paradoxale de la moipuliquc forratique. Socrate, quant à lui, ne lire de l'esprit de ses auditeurs que des connaissances relatives à la piété, à la justic'', à la tempérance, au courage, au gouvernement des cités, à tout ce qui constitue rhouiiL'te homme. » {Sturatey fondateur de la tcieuce mor^le^ p. SO.)