Lucrèce, V, il60-iilQ
ment de tout (e reste, avant que riiumanitè pût reprendre sa marche en avant. Mais, une fois la famille, la société, la religion même fortement établies, les arts ont été peu à peu inventés. Ce ne sont pas des dieux, comme le disent les poètes, qui en ont fait présent aux hommes ; mais plutôt les hommes qui les inventèrent ont été pour cela divinisés^.
Lucrèce rappelle d'abord la guerre et ses inventions meurtrières. On se servit des différents métaux, for et Targent, avant tous les antres, parce que les premiers ils attirèrent par leur éclat les regards des hommes; puis le bronze fut bientôt préféré comme plus solide, enfin le fer qui résiste encore mieux. Quant à Tart de fondre et de couler ces métaux, il fut suggéré aux hommes par la nature même après rincendie d*une forêt, ils trouvèrent des ruisseaux d'or ou d'argent, de bronze ou de plomb, qui, refroidis, avaient exactement la forme des crevasses où ils s'étaient répandus Le bronze, qui est un alliage, ne fut employé qu'après Tor ou Targent pur ; quant au fer, qui doit d'abord être extrait du minerai, on ne songea que plus tard à le travailler •.
Non contents des armes ainsi forgées, les hommes tentèrent d'utiliser les animaux eux-mêmes. Là encore on procéda par tâtonnements, et Lucrèce nous parle des essais divers pour dresser aux combats des lions, des taureaux, des sangliers, aussi bien que des chevaux et des éléphants. Ceux-ci seulement furent conservés, et on dut renoncer à employer les autres. Mais, remarquons-le, ce ne fut pas du premier coup, comme par une révélation divine, que les hommes trouvèrent ce qui leur convenait; ils firent auparavant de nombreuses tentatives, cherchant
1. Cette idée, toutefois, n'est pas d'Épicure, qui croyait fermement aui dieux. Ce fut Técole cyrénafque (celle d'Aiistippej qui attaqua la croynnce aui dieux : Théodore de Cyrène en avait reçu le nom d'athée. Évhéinèie, son disciple, et contemporain d'Épicure, cherchait â prouver que les dieux prétendiii de la Grèce n'étaient que des héros ou des rois divinisés par l'admiration dei peuples. {Essai sur la Métaphysique , t. Il, 95.)
S. Ucrèce,V, 1240-1299.
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au hasard, et sans avoir toujours à s'applaudir de leurs expériences*.
' Afrès les arts de la guerre, Lucrèce passe rapidement en revue ceux de la paix. Les hommes apprirent toul seuls à tisser des vêlements, mais laissèrent bientôt aux femmes ce soin indigne d'eux. Ils apprirent à semer, à planter, à grefTer même ; la nature leur fournissait le modèle de toutes ces chose?, et ils n'eurent qu'à regarder et à imiter, sans avoir besoin d'un dieu révélateur ou initiateur. Puis ils apprirent la musique en écoutant le chant des oiseaux ou le siinoîiienl du vent dans dos roseaux creux. Ils apprirent la danse, par un besoin de mouvement joyeux après le repas, avec quohjue idée de la mesure ; en môme temps ils commencèrent à se parer. Aux arts utiles succède l'art proprement dit , sorte de jeu, qui a ses règles et ses lois, et dont riiomme seul est capable. Le superflu vint ainsi s'ajouter au nécessaire, pour compléter noire bonheur'.
En résumé, qu'il s'agisse du monde physique ou du monde moral, de la nature ou de l'homme, Lucrèce s'efforce d'éliminer partout le surnaturel ou le divin. Les dieux n'ont pas à intervenir dans la formation des choses : les atomes avec leurs mouvements suffisent à cela. Les dieux ne contribuent pas davantage au progrès des sociétés: le besoin, l'intérêt suffit également à tout expliquer. Avec Épicure et Lucrèce, la connaissance des phénomènes naturels ou des choses humaines passe, suivant les expressions d'Auguste Comte, de l'état théologique ou plutôt mythologique à lélat positif ou scientifique. Le mystérieux ou rin*e.i.gible en
1 Lurri^cp, V, 1296-13i9. — Pour bien comprendre ici toute la nouveauté des théories épicuriennes, il suffit de i-appeler ces vers de Virgile :
Jhiphniset Armenias curru subjungere liRi-es insliluit, Daphois thiasos iudiicere Bacchi.
(EgL, V. 30.)
Rappelons encore la légende de Neptune, qui fit présent du cheral aux Athéniens, et de Minerve, qui leur donna l'olivier. U convient d'ajouter que Virgile exprime ailleurs, en de beaux vers, les mêmes idées que Lucrèce : Egloguc»^ VI, et Géorgiques, 11, 490.
a. Lucrûco, V, 1319-1456.
ÉPICimiSME. «0
ost prtrtout bnnnî. Reste à savoir cependant sîlesÉpienrions, qui ont vu mieux qu on n^avait jamais fait peut-être avant eux les conditions matérielles et certainement nécessaires de tout ce qui arrive, n*ontpaseutortdeles croire incompatibles avec quelque causalité supérieure. Tout se fait sans doute dans la nature par des mouvements: n*y a-t-il pas cependant une intelligence qui les dirige*^ Dans le monde moral également, le besoin, le désir aveugle, commencent en nous beaucoup de choses. Est-ce à dire qge ce n'est pas rintelligence qui les achève ? La nature nous fournit l'exemple de nombreuses inventions; mais encore faut-il que notre inlelligence le remarque, pour en faire son profit.