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tout aussi bien que Jean est le fils de Marie. Car Christ a dit du haut de la croix : voilà ton fils. Si on en appelait à d'autres textes, à des raisonnements pour expliquer ces paroles, cet insensé pourrait dire de même :
laissez-moi les paroles du Christ ! Je ne veux pas que vous m'ôtiez rien des paroles du Christ ; elles sont claires par elles-mêmes et n'ont pas besoin d'être expliquées : voilà ton fils. Christ a parlé. Que voulez-yous de plus? Laissons cela et dites-nous oui ou non : le corps du Christ est-il dans un lieu ? — Lu- {^ ther. Il n'est pas dans le sacrement localiter.
— Œcolampade ; donc il n'y est pas corporellement, comme un vrai corps : car la propriété des corps est d'être dans un lieu.
Donc vous abandonnez votre doctrine sur le sacrement. Si le corps du Christ n'y est pas localiter^ comment donc y est-il? Dites-nous-
— Mlle clairement? — Luther. Je ne me laisse pas pousser davantage : les mots du Christ me suffisent. La raison humaine ne peut ni ne doit juger la toute-puissance de Dieu. — Zwingli : Dieu ne nous propose pas d'articles de foi que la raison ne puisse aucunement comprendre. — m Parole inepte, dit Mélanchton sur ce point : combien la doctrine chrétienne n'a-t-elle pas d'articles de foi plus incompréhensibles et plus sublimes 1 » (55) La discussion était arrivée à son terme.
Dans ce cri arraché par le choc des opinions, les deux doctrines avaient révélé leur nature la plus intime, et l'expression avait certainement dépassé de beaucoup la pensée actuelle des deux illustres antagonistes. La doctrine de l'impuissance de la raison humaine à juger la toute- puissance de Dieu , a son expression
extrême dans le supernaturalisme et le mysti-
cisme, et diantre part, le principe que Dieu ne nous propose rien que notre raison ne puisse comprendre , est le fondement même du rationalisme moderne. Je sais bien que les réformés ont vivement défendu Zwingli de cette tendance qu'ils considéraient comme une tache pour sa mémoire , et il est trèscertain en effet que Zwingli était trës-éloigné de contester les mystères sur lesquels repose le christianisme. Mais d*un autre côté, il parait évident que la tendance était là et elle s* est exprimée naïvement dans un de ces moments où la pensée, excitée par la discussion , prend sa forme la plus tranchante.
Luther coupa court au colloque , en invitant ses adversaires à se ranger à son opinion, fondée sur la parole de Dieu. Zwingli^ OËcolampade et leurs amis protestèrent de
— valeur cèté que Luther n'avait pas proayé sa doctrine par TÉcriture, et qu^au contraire 6on erreur lui avait été démontrée par la parole de Dieu.
Les deux partis s^étaient donc rapprochés sans se convaincre réciproquement. Le but du colloque était manqué, et il était fort à crain* dre que la situation ne fût plus mauvaise qu'auparavant. Cette réunion des hommes les plus illustres de la réforme avait fait grand bruit, et la nouvelle de la division irréconciliable qui subsistait entre eux^ ne pouvait manquer de produire un grand abattement parmi ses amis, et parmi ses ennemis une vive joie.
Le landgrave voulait prévenir à tout prix un échec aussi complet. Malgré la suette an^ glaise qui exerçait de grands ravages à Marbourg, il pria les docteurs de rester encore,
et fil tous ses efforts pour amener au moins une concorde apparente et des ménagements extérieurs. L'union par l'unité avait échoué ; mais fallait-il renoncer aussi à l'union dans la diversité, dans la liberté des opinions? Le landgrave ne le pensait pas (36); mais il put bientôt voir jusqu'où allait, au moins dans l'un des partis, le fanatisme théologique.
«Le prince, dit Brentz, l'un des plus importants et des plus modérés amis de Luther, nous pria, nous supplia de nous unir, nous avertissant de tenir grand compte de la république chrétienne. Nous les aurions vo* lontiers reçus dans notre communion , s'ils avaient renoncé à leur erreur; mais ceci n'ayant pu être obtenu, nous avons décidé unanimement qu'ils ne faisaient point partie de la communion de l'Église chrétienne et
que nous ne pouvioas les considérer comme des frères et des membres du Christ (57). »
Zwiaglî répondit à cette dureté par le plus admirable esprit de conciliation. Dans le colloque déjà, il arait déclaré qu'il ne donneraitpas le nom d'hérétiques à ses adrersaires pour leur dissentiment sur celte question (58). Il avait fait et se déclarait encore prêt à faire toutes les concessions compatibles avec sa conscience. 11 laat entendre à cet égard le témoignage de ses adversaires. Ds lui rendent le plus bel hommage , en croyant le déshonorer : « Zwiagli , dit Luther, coasentil à reconnaître que le corps du Christ est présent dans la Cène , mais spirituellement, à condition seulement que nous daignerions les appeler frères, et simuler ainsi la concorde. Il nous supplia, les larmes aux yeux, de leur accorder ce titre, disant : « n'est personne
« au monde avec qui j^aimerais mieux être « d'accord que ceux de Wittenberg : je n'hé- (( site pas à les appeler mes frères. » Mais il n'out jamais pu obtenir de moi que ces seules paroles : « Vous avez un autre esprit que w nous (39) ! » Chaque fois que je répétais ces mots, ils étaient tout en feu... Enfin nous avons accordé, non pas qu'ils fussent nos frères, mais que nous ne les priverions pas de la charité qu'on doit même à l'ennemi.
Ainsi, ils n'ont jamais pu obtenir de nous le nom de frères, et ont été forcés de s'éloigner comme des hérétiques. » Luther ajoute : ce Us se sont conduits envers nous avec une extrême humanité et humilité; » puis il se permet cette indigne insinuation : « Quoique vaincus sur le chapitre de la. Cène, ils n'ont pas voulu se rétracter; car ils craignaient leur populace (ptebs)^ auprès de qui ils n'au-
raient plus osé retourner. » Brents et Mélanchton se font les échos complaisants des mêmes injures (40). Les luthériens ne pouvaient comprendre que Zwingli et ses amis leur demandassépt le titre de frères malgré leur dissidence d'opinion ; mais Bucer répond d'un mot : « Nous ne rougissons pas de demander le nom de frères à quiconque a en soi quelque chose de chrétien» (41}.
Cependant , pour ne pas perdre tous les fruits de la réunion, on convint de rédiger les articles sur lesquels on était d'accord , et , par une concession qui montra bien l'esprit de conciliation des sacramentaires , c'est Luther qui fut diargé de cette ^rédaction. Elle se ter-
minait par cette phrase : a Quoique nous n'ayons pu tomber d'accord sur la question de la présence réelle du corps e( du sang de Jésus-Christ dans le pain et le vin ^ nous nous
témoignerons réciproquement la charité chrétienne, et prions Dieu instamment qu'il nous confirme dans la vraie intelligence de sa parole. » L'on promit^ en outre, de ne plus s'attaquer, et les docteurs se séparèrent en se serrant la main.
Beaucoup de personnes en Allemagne se rangèrent à l'opinion des Suisses : parmi elles y il faut citer François Lambert sur lequel l'esprit lucide et logique de Zwingli semble avoir exercé une influence irrésistible. La réformation française et la réforma* tion suisse se reconnurent là comme sœurs, et scellèrent cette alliance à laquelle Calvin devait donner plus tard tant d'éclat (42). Le landgrave lui-même adhérait h, la doctrine de Zwingli sans vouloir se déclarer publiquement , à cause des intérêts qu'il avait à sauvegarder (45). Zwingli ne le quitta pas sans
avoir noué avec lui des relations politiques. Ces deux esprits si pratiques, si résolus, s'étaient compris. Ils sentaient que les révolutious ne peuvent pas se mouvoir étemeltement dans la spbère des idées pures, qu'il arrive un moment où il faut les faire pénétrer, par la force , dans les faits. Beaucoup les ont blâmés, même parmi les partisans de la réforme : mais qu'on dise quelle révolution s'est faite , sans le concours de la force , quel poavoir, quelle doctrine renversée dans les esprits, a cédé la place sans résistance ans idées Douvellesl Cette espèce de quiétisme qui attend patiemment le triomphe des idées par leur seule vertu est la pire maladie d'une société en défaillaDce ou la plus dangereuse utopie d'une religion mal entendue. L'homme n'a pas seulement à conquérir ses convictions par un travail de l'esprit sur lui-même : il T. II. 20