CHAPITRE VIII
La Cène à Zurich. — Colloque de Baden. — Colloque
de Berne.
La doctrine de Zwingli avait quelque chose de net et de tranché qui devait plaire à des populations habituées aux luttes delà liberté^ et plus accessibles à rinûuence des démonstrations logiques qu'aux entraînements de la passion ou aux séductions poétiques du mystère. Aussi fut-elle accueillie avec un en-
Ihousiasme qui dépassa même l'espérance de Zwii^li et d'Œlcolampade, dans les républiques réformées de la Suisse, daus plusieurs TÏlles libres d'Allemagne , et plus tard en France, en Ecosse, en Hollande; à Zurich, elle triompha des 1525.
Nous avons vu qu'à plusieurs reprises Zwingli , Léon Jud et leurs amis avaient demandé la suppression de la messe. Le conseil avait toujours ajourné , soit qu'il craignit d'irriter les confédérés et de les pousser aux résolutions esirêmes par une démarche aussi grave, soit que la doctrine ne lui parût pas encore assez élaborée ni les esprits préparés suffisamment. Zwingli lui-même n'était pas opposé à ces retards. Il lui semblait intolérable que dans la même Église la cène fût célébrée selon deux rites dilîérents, et pour que l'union ne fût pas rompue, il préfé-
rait contiouer d'agir par la prédicatiûi^ et S^ttendrq qu'elle ei^t convaincu tous les fidèles (1). Cette modération réussit complètement : le conseil ayant décidé , comme nous l'avons vu , que personne nQ §ewt plus contraint ni h dire la messie ni à y assister, il î^rriva qu'elle ne fut plus célébrée que rarement et devant un petit nonibre ^e personnes (2). Pendant ce temps, Zwingli élaborait sa doctrine et l'exposait au peuple avec bec^uçoqp do force et de succès (5).
En 1525 (mars), maître enfin de sa pensée , il publia spn commentaire sur la vraie et la fausse religion et sa lettre h Mathieu Àlber, Ces publications produisirent une impression immense : le moment parut venu de faire le pas décisif. Le 1 1 avril (mardi de la semaine sainte), les trois pasteurs , Zwin- ^ y Léon Jud ^ Engelhard y, 3e réunirent avec
Grossman(Megancler), curé de Thôpital, et Myconius qui , chassé de Lucerne par le fanatisme de ses concitoyens , était revenu auprès de son ami et faisait un cours trèsadmiré à l'école du chapitre (4). Tous les cinq se rendirent au conseil, et demandèrent solennellement que la messe fût abolie et la cène célébrée dans la forme décrite par les évangélistes et par saint Paul. Le conseil nomma une commission qui fit son rapport le lendemain : après une courte , mais vive discussion 9 la proposition des pasteurs fut adoptée.
Il est probable que cette importante mesure avait été préparée par des délibérations antérieures (5). Car le jour même où fut rendue l'ordonnance du conseil , Zwingli publia Je nouveau rituel. On lit dans la préface : a En ce qui concerne les cérémonies, quelques-uns
pourront trouver que nous faisons trop , d'autres, trop peu. En ces choses, chaque église a son opinion et nous ne voulons avoir aucune discussion avec personne à ce sujet.
Nous avons cru devoir ne conserver que le moins possible de cérémonies et de pompe dans l'usage de la cène, pour éviter tant de préjudices qui sont résultés de l'abus des cérémonies. Cependant pour que la cène ne fût pas traitée trop grossièrement et pour faire quelque concession à la faiblesse humaine, nous avons établi les cérémonies qui nous ont paru utiles pour la commémoration spirituelle de la mort du Christ , pour l'augmentation de la foi et de la charité et l'amélioration morale des fidèles. En cela d ailleurs nous n'avons aucunement entendu condamner les cérémonies plus nom.breusesdesautreséglises, qui les ont sans doute jugées utiles et profitables. »
— le* —
Gê rituel fut sam pour la première fois le jeudi saint (13 arril 152S) pour les jeunes gens y le vendredi saint pour les personnes d'un âge mùr, et le dimanehe de Pâques pour les rieillards {&). Il s'est toujours maintenu depuis. 11 est d'une simplicité extrême, mais non pas sans grandeur, a Une table re*^ couverte d^un linge blanc , des pains sans levain et des oeupes de bois remplies de vin retraçaient le souvenir du dernier repas de notre Rédempteur avec ses disciples. Le premier pasteur, ZwingH, se plaçant devant cette table ^ annonça aux fidèles que Tacte religieux qu'ils allaient célébrer deviendrait le gage de leur salut ou le motif de leur condamnation , selon les dispositions qu'ils y apporteraient/ et par une prière fervente il tâeha de foire naître dans leurs cœurs le repentir de leurs fautes passées et ta résolution
de vivre d'une vie nouvelle. Après cette prière^ et la lecture des textes des Évangiles et de ceux de saint Paul relatifs à la cène, Zwîngli et les deux n)inistj:es qui Tass^stâient se pré^ sentèreut mutuellemeut le pain et la coupe , eu prononçant les paroles que Jé^ua^hrist proféra au monaent de rinsiitution. Puis ^ib distribuèrent les symboles du e^ps et Au sang du Rédempteur à tous les cbfétieus présents qui, profondément recueillis ^ écoutaient U kcture des derniers discours de Noire«Sei« gneur, tels que sion disciple chéri nous les a transmis. Une seconde prière et des cl^nts d'actions de grâces terminèrent cette cérémonie solennelle et touchante (7) « »
La même forme fut adoptée par tout le territoire de Zurich (8). Cependant il y eut quelques résistances qu'on ne ménagea pas» comme on V^ur^^it dû* H çat trop c^tain quQ
— Iftl —
celte réforme qui louchait au fond même des croyances, fui imposée à plusieurs. Voici en effel ce que raconte Bullinger: n Un cerlain nombre de boui^eois de Zurich qui tenaient encore à la messe et généralement au papisme, demaRdèrenl, puisqu'on ne voulait contraindre personne en matière de foi, qu'oD leur abandonnât l'une des églises pour y célébrer et pour y entendre la 'messe. Mais cela leur fut refusé pourbeaucoup de raisons; cependant, par amour de la paix, il leur fut permis d'aller entendre la messe dans les lieux où on la disait encore. Plusieurs coururent dans ce but à Schlieren , Dielikon, à Raden etjusqu'àEinsiedeln.u Plus lard, après le colloque de Berne, il fut absolument défen du à tous les babitanls d'aller à la messe même en pays élranger(9] sous peine d'une amende d'un marc d'argent (10) (17 jan\ier 1529).
La rupture avec la hiérarchie était depuis longtemps consommée. La commune de Zurich j en s' attribuant l'autonomie religieuse, avait destitué par cela même le pouvoir épiscopal : cependant il n'existait encore aucune autorité pour décider les nombreuses questions qui ressortissaient des tribunaux ecclésiastiques, particulièrement les matières matrimoniales. Ce ne fut qu'en 1525 qu'on institua, pour ces affaires, un tribunal composé de deux ministres , deux membres du petit conseil et deux membres du grand conseil. En même temps on rédigea quelques articles de loi sur le mariage : ces articles, empruntés en général au droit canonique, conservaient l'empreinte de son principe de l'indissolubilité du lien créé par le sacrement. Ils ne furent pas peut-être \i
assez rigoureux en ce qui concerne l'âge où l'on pouvait se marier, les consentements
— IM — raquM, etc. Le divorce aiiasi fat admis, en partie poor des eatiseï qui ne latisfool pas le aentimeBt monl ( ponr les maladies penistanteg, la folie de l'un des époux, etc.) (il).
La marobe progresaiTe, mus résolue, de la referme à Zurich, dans la tille qui , arec Berne et Bâie, était la plut eonndéraUe, la plus éclairée et la plus floriesante de la codfôdération , eierçail une extrême iafluence de propagaude et d'exemple. Les vieux cantons eux-mêmes avaient peine à se préserver derrière les montagnes qui semblaient les rendre ioacceieibles aux Idées nouvelles. Dans ce smgalier pauple àe pitoee, la vie ta plus
rude, les mœurs les pks simples et lés institutions les plus démocratiques se combinaient avec Tesprit oobiliaii^ le plus entiché de ses titres , et avec le plus orgueilleux et le plus intolérable despotisme exercé sur les sujets. La principale ressource de la no« blesse du pays et des jeunes gens était la solde qu'ils recevaient des souverains étran* gers. La réforme, qui supprimait partout les capitulations, répugnait donc à leurs intérêts non moins qu*à leur conscience.
Les che& surtout lui furent toujours très^ opposés I mais le simple paysan n'avait pas au ménae degré ces répugnances. Des 1523, l'assemblée populaire de Schwyts avait renoncé an service étranger dans une délibé-> ratioâ solennelle, sur laquelle Zwingli avait eu une grande influence: il est vrai que Tari»* toerAtie, un moment vainene, ayait rejHris
bientôt cette positioa; mais combien de temps encore pourraitelle s'y maintenir? L'on eatendait parmi les paysans des paroles dangereuses : « Ceux de Zurich ont toujours déclaré qu'ils renonceront à leurs noureautés, si on lear prouve qu'elles ne sont pas conformes à l'Écriture : pourquoi ne leur répondon pas (12)?»
Les nobles et les prêtres sentirent qu'il était nécessaire de donner une satisfaction au moins apparente à l'opinion; mais comment faire? Les cantons catholiques avaient toujours posé en principe qu'il ne leur appartenait pas4e décider les questions religieuses, (|ue c'était l'affaire du pape, des conciles. C'était le motif avoué pour lequel ils avaient refusé d'assister aux colloques de Zurich et défendu à leurs sujets de s'y rendre. Ils ne pouvaient maintenant ordonner eux-mêmes
un colloque sans se mettre en contradiction avec leurs actes antérieurs : d'aillpurs (et ceci les touchait davantage) qui pouvait répondre des conséquences ?
Tout changea de face en 1524, quand le docteur Eck y le fameux adversaire de Luther, s'offrit de convaincre Zv^ingli d'erreur et d'hérésie. La réputation de ce personnage ne suffisait pas complètement pour dissiper les craintes des confédérés; mais il débuta par un coup de maître qui leur rendit toute confiance en leur assurant la victoire. Eck posait au colloque une seule condition : c'est qu'après l'avoir entendu, ainsi que Zv^ringli^ la diète, ou les membres par elle désignés, porterait un jugement obligatoire pour tous (1 5). L'on savait bien quel pourrait être ce jugement. En même temps, pour mieux en assurer l'exécution , Eck demandait que le col-
loque eût lieu k Lnceine ou & Baden , dans Inforleremmème des ennemis de la rëforoie.
Z'wingli répondit immédiatement, en invo- (|iinnt son principe : » Pas de juge en matière de religion : la parole de Heu doit seule nous juger, moi, toi, leuf les hommest » II se déclarait d'ailleura prêt h défendre ses opinions à Znrich, devant ceux qu'il était :iccusé d'aroir séduits et eatratoés. Zurich^ il<ï son eôté, essaya de parer le coup, en le }irévenant : le eonseil se hâta d'envoyer un siiuf-condait à Eck, en l'inTÎtant à venir démontrer^ dans la ville même où Zwingli |H(îchail, les hérésies dont il l'accusait (14). Kck répondit qu'il se mettait à la disposition ilfs confédérés, qu'il discuterait au lieu qui serait fixé par la diète , et qu'il se soumettrait '1 sa décision , quelle qu'elle fût , à condition <Iiie Zwingli en ftl astaot.
Les GdntoBfi çatbaliques saisirent cette ou- Terture avec empressement. La diète décida en principe que le colloque aurait lieu^ et proposa Baden. De toutes les yiltes de la confédération, Baden était eellç qui offrait le moins de sûreté à Zwingli. Le sang des martyrs de Stammheim y fumait encote, et sa situation politique mettait complètement cette ville à la disposition des catholiques. Baden, en effet, appartenait en commun à huit cantons : Zurich, Berne, Glaris, Liicerne, Uri, Schwytz, Underwald et Zug. Ces cinq der^* niers, unis dans une haine implacable contre la réforme, y étaient donc maîtres absolus.
Berne et Glaris, qui auraient pu leur faire contre-poids psq: leur importance sans leur faire perdre la majorité, étaient encore en ce moment hostiles ^ k réforme^ et tout à la dévotion des peasionpaires» Zurich ne pou-
Tait donc accepter une proposition qui couvrait mal un piège ; mais le conseil était trèsembarrassé.
Envoyer Zwingli à Baden, c'était l'exposer à une mort presque certaine : se soumettre à la décision d'une majorité catholique, c'était souscrire d'avance à la défaite. Mais, d'un autre côté, refuser le colloque, c'était se donner l'apparence de reculer et perdre une immense puissance d'opinion. Le conseil, dans l'embairas, demanda l'avis de Zwingli : quant à lui, son opinion était faite depuis le premier moment : il ne voyait dans tout ceci qu'une intrigue, et il était résolu à la déjouer. « J'ai toujours offert à Eck de discuter à Zurich, dil-il dans sa réponse au conseil. C'est où j'ai enseigné qu'il doit me réfuter, s'il le peut. Eck s'y est refusé, et par là il nous a clairement montré quel est le
but de ce colloque. Vous savez que j'ai con • stamment refusé de remettre la décision des questions religieuses à aucun juge, même à mes seigneurs de Zurich. Je l'ai déclaré publiquement à Faber, vous vous en souvenez.
D'ailleurs, si Eck dit : Zurich ne me convient pas ; je réponds avec le même droit :
Je ne puis accepter Lucerne, Uri, Schwytz, Underwald, Zug, ni aucune ville où ces cantons dominent. Les uns ont défendu mes livres, les autres les ont brûlés, et moi-même en efflgie. C'est pourquoi Baden ne peut me convenir. Si l'on veut un colloque, qu'on le fasse en un lieu sûr, tel que Schaffouse, Baie, Berne, Saint-Gall, je suis prêt à m'y rendre. » Puis il ajoutait : et Si les confédérés ont à se plaindre de moi et veulent me punir, qu'i/s me poursuivent j aux termes des alliances^ dans le lieu dont je suis citoyen (15). »
Par ces derniers mots, Zwingli foarnissul au conseil rargument évideol, irréfutabk, dont il avait besoin pour se dégager d'une trame aussi habilement tissue. Les ôuahms avaient aaooiicé la volontâ de juger Eck el Zwingli (16) : c'était la condition même sous laquelle Eck s'ofErait à venir au colloque, et elle seule r^ondait au but qu'on s'était proposé en l'ordoDuaut. Ainsi, à côté de la question religieuse, se posait la question de la souveraineté cantonale (17). Le conseil se h&ta de prendre position sur ce terrain et de s'y aïEennir. Il ordonna à Zwingli de retirer l'offre qu'il avait faite de comparaître à Schaffouse, Bâle, Berne ou SainMjîall, et lui défendit de répondre en un autre lieu que Zurich en se ondaat sur cet article des alliances : « Nul ne peut être distrait de ses juges naturels ni cité devant un tribunal étranger (18). «
Zurich reprenait aia^ tout Fayautage de la position. Ceux qui avaient ourdi la trame se trouvèrent fort emliarrassés : ils, ne pouyaient maintenir le^r prétention de se consti* tuer en tribunal san$ blesser le «entiment de beaucoup da confédérés, qui tenaient à la stricte ohservatipn des alliances, ni y renoncer sans perdre le fruit principal du collo* que. Toute Tanpée l^îâ s^ passa dans des négociations et des délibératioBS sans résultat. Enfin, sur les instances d'Eck^ de Faber et de» ambassadeurs d^Autriobe, la diète se décida à passer outre (15 janvier 1526).
Elle ordonna que le colloque aurait lieu à tl^
Badea, et que Zurich serait invité à y en-^ voyer Zwîngli et ses députés» Le conseil persista dan9 sa première résolution, et Zwingli e« exposa les motifs dans une adresse aux
confédérés. Ce sont ceux que nous venons de résumer.
Des circonstances nouvelles s'y ajoutaient.
Les menaces les plus violentes étaient dirigées contre Zwîngli. Un des principaux citoyens de Liicerne à qui l'on demandait s'il n'observerait pas le sauf-conduit donné à Zwingli, répondit : « Oh ! si nous le tenions seulement, je lui donnerais volontiers, pour deux sols , tout ce qu'il pourrait manger sa vie durant. » Un autre, dans une de ces fureurs de haine que les passions religieuses engendrent si souvent, s'était écrié : « Je ne demande au ciel qu'une grâce : que je puisse de mes mams suspendre Zwingli au gibet (1 9). » Plusieurs cantons avalent décidé (]u'ils arrêteraient Zwingli s'ils le trouvaient sur leur territoire, et de toutes parts on l'a-
vertissait qu'on Détiendrait pas le sauf-conduit donné à un hérétique. En ce moment même arrivait à Zurich un bref du pape où se trouvait, dans son expression la plus naïve, la fameuse thèse du concile de Constance « qu'on n'est pas tenu de garder sa foi à un hérétique (20). » Faber, l'un de ceux qui avaient poussé le plus vivement au colloque, donnait un avertissement plus significatif encore. Quelques jours avant l'ouverture du colloque, un prêtre réformé fut noyé à Fribourg en Brisgau, un autre brûlé à Lindau. C'était rappeler bien maladroitement le souvenir de Jean Huss. Enfin , le sauf-conduit lui-même prêtait à l'équivoque. On y avait glissé une réserve qui pouvait devenir menaçante entre les mains d'une majorité passionnée. L'on promettait de laisser Zwingli s'éloigner en sûreté, à condition que lui
et les siens se seraient comportés conwnor bhment{U).
Toutes ces circonstances ne pouvaient qiie confirmer davantage Zwingli dans la résolution de ne pas se rendre au colloque.
Il s'ouvrit néanmoins le 21 mai 1526. En l'absence du chef le plus illustre et le plus éloquent de la réforme en Suisse, Œcolampade et Haller de Berne soutinrent la discussion contre Eck. Tous les jours , malgré la défense qui avait été faite de communiquer avec le dehors, Zwingli était informé par des amis dévoues des incidents qui se produisaient , et dirigeait le débat. Mais le récit 4& ce colloque n'appartient pas à la biographie de Zwingli. Je dirai seulement que la diète le termina par un décret aux termes duquel « tous les prédicateurs qui s'écarteraient des doctrines de l'Église de-
vaient être repousses de toutes les chaires. » Les douze cantons s'engageaient de plus à maintenir la doctrine telle qu'elle ayait été fixée par les Pères et par k tradition , et à punir sévèremeut tous ceux cpii contreviendraient à cette doctrine et aux pratiques ordonnées par l'Eglise. Enfin, ils établissaient la censure sur tous les imprimés et édicbdent des peines contre ceux qui posséderaient les livres de Luther ou de Zwingli (22)^
Ce qui, mieux que toute autre chose, peut donner une idée de l'impression réelle produite par le colloque de Baden et de ses résultats vrais, c'est l'influence qu'il exerça sur la marche de la réforme en Suisse. Si les cinq cantons les plus engagés dans la résis* tance forent de plus en plus confirmés dans leur haine, les villes qui s'étaient maintenues dans une situation plus indécise, Sehaffouse^ }
Saint-Gall, Glaris, Bâle, Berne, se rapprochèrent chaque jour davantage des idées nou- Yelles. A Bâle, Œcolampade fut reçu avec acclamation, et son retour prépara le triomphe de la réforme dans cette ville, où elle avait à combattre non-seulement le catholicisme fanatique de l'évêque, mais encore la modération corruptrice et énervante d'Erasme. A Berne, sa victoire fut complète et immédiate.
Dès 1525, le conseil de Berne avait inauguré la réforme par trois actes importants :
il avait interdit à Vévêque de Lausanne l'inspection des églises bernoises, sécularisé l'illustre abbaye de Kœnîgsfelden, et décidé que les prédicateurs ne devaient rien prêcher qu'ils ne pussent prouver par l'Écriture (25). Mais la même année une réaction avait eu lieu. Dans cette ville guerrière et aristocra-
tique, les pensionnaires avaient depuis longtemps une grande influence. Menacés dans letirs intérêts par une réforme dont le premier acte était de rompre les alliances avec les souverains étrangers, ils firent un suprême effort et l'emportèrent. Un des leurs avait dit en pleine diète : « Ghers confédérés, faites que la cause luthérienne ne triomphe pas. Veillez-y bien. A Zurich, les prédicants sont maîtres de la ville. Le conseil y est sans pouvoir. Les choses en sont venues à ce point que nul n'est plus en sûreté dans sa propre maison. Les paysans ne veulent plus payer ni dîmes ni rentes, et il y a une telle division dans ce malheureux pays qu'on n'a jamais rien vu de pareil (24). » Les intérêts menacés exploitèrent habilement la terreur que les prédications des anabaptistes inspiraient aux possesseurs des dîmes et des
rente» (25); et cette fois encore la cause de la liberté fut sacrifiée sur l'autel de la peur. Le conseil adhéra à la décision des cantons qu'on devait arrêter Zwingli partout où on le trouYerait. En 1524, il convint solennellement avec onze autres cantons ' « ^'ils resteraient dans l'ancienne foi et tradition, » et il s'associa aux réclamations fis^te^ à Zuridu pour rarrétov dans la voie de la réforme^ ainsi qu'au supplice des martyrs de Stamm^ hein. Le député de Berne signa encore k résolution prise par la di^ à la si^M^ du colloque de Baden.
Mais ce fut le dernier succès du parti catholique. Quimà U9ii»K reviat à Berne, k peti^ conseil où dominaient les nobles lui or-
1. La confédération renfermait alors treize cantons : Bftte, Berne, Soleare, Scbaff^ooie» GUria^ FribMng, Appenzel, Zurich, Zug; et les waldstettes : Luceme, Ury, âcbwytz, Underwaldea.
donna de (Ure la messe sous peine d'expnliion. Haller en appela an grand conseil. L'an^ nonce de Texpnlâon, dont il était menacé, produisit nne agitation extrême dans le grand conseil et dans la bourgemsie. Le conseil ordonna qu'il referait comme prédicateur.
Pinceurs nobles donnèrent leur démission et Citèrent la yille*
Le parti de la réforme ne s'arrêta pas à ce premier ayantage. Le conseil refusa de signer lés actes du colloque de Baden, rédigés à Lucerne ; car les yieux cantons ne s'étaient pas contentés de dominer le colloque , ils s'étaient encore réservé le droit d'en rédiger seuls et sans contrêle le procès-Tcrbal. Irrités de ce refus et espérant retenir Berne par la terreur avant qu'elle n'eût fait une démarche décisive, ils menacent de faire appel aux sujets de ce canton. La vÛle répond à
cette menace en reprenant son premier mandat de 1523 : l'on ne prêchera que ce qu'on pourra prouver par l'Écriture* En même temps plusieurs cantons (Bâle, Schaiïhouse, Appenzell^ Saint-Gall) posent en principe que les alliances ne concernent que les choses temporelles : c'était déclarer en d'autres termes que la diète était incompétente pour toutes les questions religieuses. Enfin Berne pose elle-même la question à ses sujets : la majorité se prononce en faveur du mandat de 1523.
Les élections de 1527 assurent la victoire de la réforme. La messe est supprimée en plusieurs endroits, les couvents niis sous le séquestre, et, le 1 7 novembre, le conseil convoque un colloque (26).
Haller s'adressa immédiatement à Zwingli, le suppliant de venir l'assister de son élor
quence et de son érudition. Zwingli ne manqua pas à cet appel. Les cinq cantons ayant interdit le passage sur leur territoire , tous ceux qui venaient de Saint-Gall, de Constance, d'Appenzell ou d'Ulm , de Lindau, d'Augsbourg, se réunirent à Zurich.
Ils en partirent au nombre de plus de cent prêtres ou savants, sous une escorte de trois cents hommes. Le voyage se fit sans accident, mais non pas sans alerte..
Zwingli régla Tordre de la discussion : il y prit aussi une part considérable, surtout sur l'article de la Cène. Pour la première fois , les deux partis qui s'étaient formés dans la réforme se trouvèrent en présence. La victoire des sacramentaires fut complète, de l'aveu même de leurs adversaires (27). Les principaux chefs de la réforme en Suisse s'étaient donné rendez-vous, pour cette renie.
contre solennelle : Œcolampade, Bucer, Capiton, iHaller, s*y faisaient remarquer à coté de Zwingli. Farel aussi y parut et discuta en latin pourceux qui ne sayaient pas rallemand. Eck avait été convoqué et instamment prié de venir : il réhiSâ y disant que les hérétiques cherchaient des cavernes pour y disputer dans les tëhëbres.
Z^nugli prêcha deux fois dans la bathédrale. L'un de ses l^rmons portait âui* là Cène. On raconte qu'au moment où il mbntait en chaire, un prêtre se présentait i Tautel pour dire la messe. Le prêtre s^arrêla j)our entendre l'hérétique ; bientôt il fui entraîné, convaincu; il jeta ses ornements sacerdotaux sur Taulel, eh s* écriant: «Non, je ne dirai plus jamais la messe, TÉcritùre n'en veut point (28) ! »
A la suite du colloque, les (conseils décré-
— Ï87 — lèrenl (25 janyier 1528) ia suppresâon de la messe, des autels, des imagesi, dans la ville et dans toutes les localités de sou territoire où la majorité serait de cet avis : ils changèrent en écoles les couvents et publièrent une réformation complète calquée sur celle de Zurich. Je trouve dans un contemporain un détail touchant : « Le colloque étant heureusement terminé , les conseils firent grâce de la vie à deux coupahles, condamnés pour rébellion. En même temps, ils amnistièrent tous les proscrits et leur ouvrirent de nouveau les portes de la patrie ; car, disaient-ils, si un roi ou un prince notre aUié entrait dans notre ville, nous ferions grâce aux condamnés, et mfdnteoant que nous recevons le Roi des rois, le prince des âmes, le fils de Dieu, et en même temps notre frère , pourquoi n'ho-
norerions-nous point par le pardon des cri* mes commis envers nous, l'ayénement de
celui qui apporte leur grâce aux hommes
Toués à un exil étemel (29)? »