CHAPITRE IX
Cité chrétienne. — Première guerre de religion en Suisse. — Conférence de Marbourg.
Les deux principales villes de la Suisse, .
unies désormais par la communauté de la foi , se hâtèrent de conclure une ligue spéciale pour la défense de la réforme , contre toute attaque, de quelque part qu'elle vint (28 novembre 1528). |ls ne faisaient en cela que suivre l'exemple donné par les six cantons catholiques Ury, Schwytz^ Unler-
wald, Lucerne, Zug et Fribourg (2). Cette ligue, appelée cité ou combourgeoisie chrétienne {civitas christianUf christliche hurgrecht\ comprit successivement, outre Berne et Zurich, Bienne (janvier 15 29) /Mulhouse (février 1529), Bâle, Saint-Gall (mars 1529); enfin sur la demande expresse de Zvnngli, Constance , Lindau , Strasbourg, et plus tard même le Landgrave de Hesse (S). En s'étendant ainsi hors de la confédération, elle perdit quelque chose de son caractère primitif; mais les événements, éômme nous le verrons bientôt, tendaient à effacer les démarcations nationales dans ce conflit où la conscience même de l'humanité était en jeu , et bientôt toute l'Europe sembla vouloir se constituer en deux grands partis : d'un côté les catholiques, de l'autre les protestants.
La conception de la cité chrétienne parait
appartenir priocipalemept à Zmfigli, et fut la base de toute sa politique. Dans sa pensée première et tapt qu'elle fut restreinte à la seule confêdératipp, la cité chré^enne posait deux principes fondftipeDtai)x : 1" la souveraineté de chaque caplon sur son territoire en matière religieuse (4) ; 2" d^ns les territoires communs , le droit pour chaque paroisse de se prononcer pour la réforme ou pour le maintien de Tancienne foi..
En effet, une question grave se posait déjà, d'où la guerre civile devait résulter presque fatalement. La confédération ,se composait de cantons souverains et de territoires sujets.
Parmi ces derniers , ^ plupart , fruits de la conquête , étaient soumis à la souveraineté collective des huit cantons primitifs : Ury, Schwytz, Unterwald, Lucerpe, Claris > Berne et Zurich. Tant que la réforme ?e ren-
fermait dans les limites des territoires cantonaux, la résistance fut obligée de s'en tenir à des colères impuissantes , à des menaces sans résultat. Car à cette époque où le lien fédératif était si relâché , vouloir imposer à la souveraineté cantonale , en matière religieuse ^ la loi de la majorité de la diète, c'était une usurpation si flagrante , que les catholiques eux-mêmes hésitaient à s'en rendre coupables. Mais la question fut tout autre quand il s'agit des territoires communs.
Dès 1528, Zurich avait demandé qu'on y put prêcher librement l'Evangile et que les communes pussent décider sans opposition si elles voulaient ou non la réforme (5). Celte demande fut repoussée avec aigreur. Nonseulement la majorité catholique des cantons souverains défendit, sous des peines sévères , aux communes des territoires communs d'où-
yrir leurs églises aux prédicateurs de la réforme , mais elle commença les persécutions.
Les réformés étaient soumis à des amendes, emprisonnés 9 battus de yerges : quelques prédicants eurent la langue coupée ; plusieurs furent décapités ou brûlés vifs (6). Ces violences n'arrêtèrent pas dans ces pays le mouvement de la réforme , mais l'exaspérèrent.
C'est la gloire et la grandeur de la conscience humaine qu'elle se raidit contre l'oppression, et que la persécution double ses forces et son ardeur* La Thurgovie presque tout entière ^ la vallée du Rhin , se prononcèrent pour la réforme. Zurich et Berne promirent de les secourir, en exécution de la ligue que ces deux villes venaient de conclure (7).
La position devenait irès-critique pour les
cantons catholiques. Us commencèrent par T. n. 17
essayer de porter la révolte dans les cantons réformés, La vallée du Hassli , les pays d'interlaken et de Brienz, sujets de Berne, mais qui out tant de rapports de OK^urs, d'intérêts, de caractères avec leurs voisin^ di;s montagnes, se soulevèrent : Underwald iparcba k leur secours ; les quatre autres waldstette^ ' se préparèrent à en faire autant. Mais Berne agit vigoureusement y réprima la révolte et reconquit son territoire , avant qu'ils n'eus* sent pu se mettre en campagne (8).
Les waldstettes firent alors une chose trèsgrave. Ils s'adressèrent au vieil ennemi de la cQnfédération 9 à celui-là même que leurs pères avaient chassé avec tant de gloire j et conclurent avec TÂutriche une ligue offen-
1. G'eai le nom .qu'oa donne aai quatie canions de Lucarne, Ury, Schwytz, Underwald : il faut y joindre iciZttg.
ôr?e et défensive ((9). I^)u^ apprécier cet acte, il importe de faire remarquer que h cité chrétienne ne comprenait encore aucune ville étrangère à la Suisse, et d'ailleurs cette ligue de villes ne pouvait faire courir aucun péril à la confédération. L'alliance avec rAutriche, au contraire, était un danger national : elle équivalait à une déclaration de guerre.
Avant de commencer les hostilités, les villes de la cité chrétienne voulurent pourtant &ire une dernière tentative. Elles envoyèrent des députés aux waldstettes pour les engager à renoncer à une alliance aussi coupable. Mais ces députés comprirent de suite que toute démarche était inutile. Ils furent accablés d^outrages et virent les armes de leurs cantons suspendues à la potence. Enfin les waldstettes , remplis d*une aveugle Confiance par leur alliance autrichienne, osèrent
arrêter un sujet de Zurich et le brûler à Schwytz comme hérétique (10). Alors Zurich ne se contint plus. Il fit occuper les territoires communs pour les défendre contre le rétablissement violent de l'ancienne religion. Les waldstettes s'armèrent de leur côté. Les deux armées se rencontrèrent à Gappel, non loin de Zug.
Zurich avait évidemment l'avantage. Son armée se composait d'hommes énergiques, qui prenaient au sérieux la réforme et s'étaient imbus des préceptes moraux que Zwingli prêchait. Toutes les filles publiques étaient exclues du camp : l'on n'y entendait ni jurements, ni propos obscènes : le jeu de dés était interdit, et les seuls délassements consistaient dans des exercices gymnastiques (11)... Zwingli lui-même était présent.
On ne l'avait pas désigné pour sortir comme
aumônier avec la bannière : mais il n'avait pas Youlu profiler de cette exception, il était monté à cheval , la^ hallebarde sur Tépaule.
Plus que les autres , il avait le sentiment de la supériorité actuelle de Zurich, et nourrissait les plus vastes espérances. Il pensait que le moment était venu de réaliser tous ses projets. Il ne voulait pas de paix, à moins que les waldstettes n'acceptassent ces trois conditions fondamentales : rupture de l'alliance avec rAutriche, suppression des capitulations et des pensions, liberté de la prédication évangélique, non-seulement dans les territoires communs, mais dans toute l'étendue de la confédération .
Dans nos idées actuelles, ceci est une chose toute simple ^ c'est la consécration de la plus juste , de la plus indispensable des garanties sociales : la liberté de conscience. Nous reven-
diquons, nous affirmons cette liberté non-seulement contre toute puissance étrangère, mais encore, et avec non moins d*énergie, contre le pouvoir même de notre pays. Mais au XVI* siècle , et dans cette première période de la réforme , la question n^en était pas encore arrivée là. L'opposition des principes religieux s'exprimait d'une manière si tranchée et si iiostile d'État à État , qu'on pensait avoir tout conquis en assurant à chaque État la souveraineté sur son territoire en matière religieuse (13). Sur ce terrain aussi, les nationalités affirmèrent leur indépendance avant que les individus ne songeassent à revendiquer la leur. Dans les idées du temps , la prétention de ZwingU de forcer les cantons catholiques à tolérer la réforme sur leur territoire, ne paraissait guère moins exorbitante que celle des cantons cathoUques d'étouffer la réforme
sur le territoire des autres cantons. Berne même trouvait ces conditions exagérées, et Toulait qu'on s'en ttnt au priticîpe de la cité chrétienne : souveraineté de chaque canton sur Son territoire ; liberté de la prédication de l'Évangile sur les territoires comtnuns. C'est tm ces bases que la paix fut faite (26 juin 4529). L'on exigea seulement que les waldstettes remissent les lettres de leur alliance avec Ferdinand , qu^elles payassent Ifes frais de la guerre , consentissent à là libre prédication de FÉvangile dans les territoires communs 5 et s'engageassent à punir toute injure contre les villes de la cité chrétienne. Qtiafit à là suppression des capitulations et à là liberté de conscience, aucuti fengagémenl né fut pris (14).
Cette paix ne pouvait satisfaire Zwingli :
il avait pris là part la plus active aux opéra-
lions militaires. II existe de lui un avis sur la guerre tout plein de détails techniques et d'indications stratégiques (15). Il aurait voulu qu'on profitât des circonstances favorables où Ton se trouvait pour assurer le triomphe de la reforme , et sentait bien que ses ennemis n'avaient demandé la paix que pour mieux se préparer à la guerre.
Aussi j quand le vieux Ébli de Glaris , un ami de Zwingli et de la réforme, vint faire les premières propositions : a Prends garde , lui dit Zwingli , tu auras à rendre compte à Dieu de ce que tu fais en ce moment. Nos ennemis se voient perdus , c'est pourquoi ils nous donnent de bonnes paroles. Quand ils seront en force, ils ne nous épargneront pas! » Ëbli répondit : « Ayons confiance en notre Seigneur , et faisons pour le mieux (16).» Zwingli dit souvent à Myconius que jamais il
n'avait tu , comme dans cette guerre , tant de perfidie , et des conseils au!si pervers (17). Et BulUnger raconte qu'il s'aperçut facilement des intelligences qui esistaient entre les pensionnaires dans les dtjui camps, et qu'on livrerait le pauvre peuple à la mort plutôt que de toucher à un seul des cheveux de ces nobles corrompus (18). C'est alors qu'il composa ce chant où s'exprime en même temps sa foi en Oieu , sa méfiance des hommes :
((Seigneur, conduis toi-même le char, autrement nous périrons, à la grande joie de nos ennemis qui te méprisent et t'insultent!
— Seigneur, élève ton nom par la punition de ces méchants houes; ranime tes brebis qui t'aiment si sincèrement. — Viens à notre aide ; fais que toute amertume s'éloigne , que l'antique loyauté revive, et que nous chantions tes louanges à jamais (19). »
Il était clair que cette paix , qui au fond ne résolvait rien , ne pouvait être qu'une trêve. Les deux partis cherchaient des alliances. La grande ligue catholique se constituait sous la direction de la maison d'Autriche , à laquelle lesprinces d'Allemagne allaient sacriGer leurs rivalités, comme les compatriotes de Guillaiime Tell lui avaient sacrifié leurs haines nationales. La réforme ne semblait pouvoir résister à cette énorme agglomération de forces qu'en reliant tous ses membres. Mais, en présence de la puissante unité du parti catholique, combien ici l'on était divisé, désuni. Outre l'opposition d'intérêts entre les
diflerents prioces protestants et entre les princes et les villes, les anabaptistes avaient séparé de la réforme, pour les jeter dans les agitations et les aventures , un grand nomlH'e de ses amis les plus ardents , les plus dévoués, et en avait effrayé un plus grand nombre encore : leur nom était devenu comme un cri de haine et d'épouvante , et, selon l'habitude des partis qui donnent à leurs adversaires les plus modérés le nom qu'ils délestent le plt)s , on l'appliquait à ceui qui voulaient pousser la réforme un peu plus loin que Luther. On l'a appliqué à Zwingli lui-même !
La querelle des luthériens et des sacramentaires avait amené de nouvelles divisions non moins profondes, non moins implacables.
Les luthériens ne voulaient aucun rapport, même pohtique , avec les sacramenlaires , et cependant, ralliance des villes de la cité
chrétienne paraissait indispensable pour soutenir une lutte armée contre la ligue catholique.
Les hommes politiques de la réforme essayèrent d'amener un rapprochement. Placés en dehors et au-dessus des querelles théologiques ^ ils sentaient très-bien que la diversité de doctrine est la conséquence forcée du principe de la liberté d'examen , et que c^était dans ce principe même que la réforme posait son unité vis-à-vis de Tunité catholique. Ds ne voyaient donc aucun inconvénient à recevoir dans une même alliance ceux qui soutenaient la présence corporelle du Christ dans le sacrement et ceux qui n'admettaient que la présence spirituelle. Cependant , comme la distance entre ces deux opinions ne leur paraissait pas infranchissable , ils ne désespérèrent pas de constituer l'union sur Vunité de
de doctrine , en rapprochant les docteurs eux-
Le landgrave Philippe de Hesse entreprit ce rapprochement. Dès le 9 mai 1520, il fit les premières ouvertures à Zwingli , et lui proposa de se réunir avec Mélanchton, Luther et leurs amis, dans un lieu convenable , pour s'entendre sur la question du sacrement. Z^ringli accepta avec empressement; Luther et Mélanchion hésitèrent d'abord , mais finirent par consentir. Le landgrave fixa le rendez-vous à son château de Marbourg, pour la Saial-Michel.
C'était le lieu convenu avec Luther, et, quoi qu'il eût bien des inconvénients pour les Suisses, le landgrave les suppliait de l'accepter, parce que, si on le changeait, les luthériens pourraient bien refuser complètement de venir. Le voyageàMarbourg n'était
pas pour ZwingU sans difficultés et sans périls. Outre la distance qui, avec les yoies de communication si imparfaites à cette époque , était un grand obstacle , il fallait traverser de Bâle à Strasbourg un pays ennemi , dépendant de l'Empereur et du roi Ferdinand d'Âu* triche (20). Le landgrave ne se dissinaul^l pas le danger , et Capiton était dans les plus grandes inquiétudes , en songeant au grand nombre d'ennemis acharnés à la perte d'un homme si nécessaire à la réforme; mais Tintérêt de se rapprocher de Luther l'emportait à leurs yeux sur toute autre considération (21). — Zwingli en jugea de même. }jd conseil ayant refusé d'autoriser son départ , il n'en partit pas moins , laissant pour le grand conseil une lettre où il exposait la nécessité de cette entrevue , et le suppliait de lui pardon ner de contrevenir % sa yolonté (22). Collin
«êul raccompagnait ^ et le secret le plus absolu lui parut si nécesssLire , qu'il se mit en route à dix heures du soir (23) , et qu'il u'atait pas confié , même à sa femme , le but de son voyage.
Quand le bruit de son départ se répandit y ce fut dans la tille et dans la confédération entière une grande agitation ; plusieurs dirent qu'il i^'était sauvé avec des voleurs , d'autres que le diable l'avait enlevé (24). Ses ennemis eèpérSiient qu'il ne reviendrait pas ; ses amis craignaient sérieusement qu'il ne tombât dans quelque ^smbûche. Le conseil qui^ ail fond, sentait très-bien l'importance de son voyage , sans oser en prendre la responsabilité , délégua un de ses membres pour raccompagner, et lui envoya quelque argent. Zwingli avait écrit de bàlé pour demander une avance de 29 coUrotines (25).
Le 6 septembre , Zwingli s'embarqua sur le Rhin avec OEcolampade , GoUin et les deux membres des conseils de Zurich et de Baie; ils arrivèrent à Strasbourg après treize heures de navigation (26). On leur fit Taccueil te plus sympathique. Zwingli prêcha plusieurs fois avec un grand succès et devant une foule nombreuse; mais il ne perdit pas de vue les affaires politiques de la réforme 9 et eut de longues et importantes déUbérations à ce sujet avec Içs magistrats de la ville. Martin Bucer, Gaspard Hédion ^ Sturm , et plusieurs autres conseillers se joignirent aux Suisses pour continuer la route. Les Strasbourgeois les conduisirent sous bonne escorte à leur château de Kochelsberg , puis à leur château d'Erstein ^ les traitant trh-amicalement y honorablmnent et gratis. A ce dernier gîte , ils furent rejoints
par les cavaliers du duc des Deux-Ponts qui , avec des précautions infinies, à travers les forêts et les montagnes , les escortèrent jusqu'aux frontières des Etats du landgrave. Là, une nouvelle escorte les attendait. Ils arrivèrent heureusement à Marbourg (27). Luther , arrivé sur les frontières de Hesse avec Mélanchton, s'était arrêté, et ne voulut pas continuer sa route avant d'avoir reçu un sauf* conduit. IHetie méfiaoce singulière, comparée à l'empressement des Suisses, indisposa fortement le landgrave (26). Jouas, Agricola, Osiander, Jean Brentz, accompagnaient Luther et Mélanchton ou les rejoignirent bientôt; François Lambert, professeur à Marbourg, assista aussi au colloque.