Dans l'un de ces couvents fui établie une imprimerie
et les attribua à une institution spéciale , appelée Y office des pauvres (25). Celte organisation de la charité publique s'est maintenue jusqu'à nos jours, et si, dans les conditions actuelles de la société, elle est insuffisante et même à certains égards nuisible, elle n'en est pas moins remarquable pour l'époque, et prouve que les préoccupations des misères sociales n'étaient pas étrangères à la réforme. Je trouve un tableau animé de cette révolution dans une lettre adressée par Léon Jud à ses frères et sœurs, à Ribeauvillé ( Haut- Rhin ) : « Nous n'avons plus dans nos temples aucune image , ni peinte ni sculptée : car Dieu a sévèrement défendu d'en faire et de les honorer. La messe n'est plus un objet de trafic, bien qu'on la dise encore quelquefois pour les simples. On laisse mourir en paix les prébendiers, maison ne confère plus
les prébendes. Quant aux couvents; voici comment on procède. On réunit tous les moines dans un seul couvent; de même toutes les religieuses. Ceux qui veulent y rester (on ne force personne) sont pourvus de vêtements et de nourriture , leur vie durant. Ceux qui ne sont pas du pays sont renvoyés chez eux avec une bonne somme d'argent pour la route. Les jeunes , hommes et femmes, sortent ordinairement. Un très-grand nombre de nonnes épousent des ecclésiastiques : c'est à eux qu'elles conviennent le mieux. Beaucoup de jeunes moines apprennent des métiers : on les y aide de toutes manières. C'est ainsi qu'on emploie les biens des couvents : le surplus est consacré aux pauvres. C'est une odieuse calomnie de dire que le gouvernement en garde quoi que ce soit (26). »
Au même moment se place un autre fait grave, la publication d'une traduction du Nouveau Testament par Zwingli et Léon Jud. Les populations accueillirent avec un empressement extrêipe cette publication qui était en quelque sorte le sceau de la révolution accomplie (27).
Mais à mesure que la réforme avançait dans son œuvre, elle devait naturellement provoquer des oppositions de plus en plus vives. Le 21 mai 1524, les douze cantons encore catholiques envoyèrent à Zurich une députation pour l'engager à s'abstenir de toutes ces nouveautés, offrant d'ailleurs de corriger d'un commun accord les griefs qui pouvaient exister contre le pape, les évêques les abbés. Le conseil répondit : a Nous voulons rester vos fidèles confédérés ; mais en ce qui touche la parole de Dieu et le salut de
nos âmes, nous ne pouvons rien céder. » Et il continua tranquillement l'œuvre commencée. D supprima les processions , la fête du Saint-Sacrement, fit enterrer les reliques. Zwingli et Léon Jud demandèrent qu'il allât plus loin et qu'il fit enfin le pas décisif de l'abolition de la messe. Mais le conseil crut devoir encore ajourner.
En même temps, pour s'assurer en cas d attaque le concours actif et dévoué des habitants de son territoire, le conseil les réunit par communes et leur fit lire un rapport sur tout ce qui s'était passé relativement à la réforme, ne leur dissimulant ni les réclamations des confédérés, ni leurs menaces. Il terminait ainsi : « Chers et fidèles, nous n'avons pas voulu, dans des circonstances aussi graves, vous rien celer ; car nous sommes persuadés que vous êtes résolus, comme nous, à soute-
tenir l'honneur de notre seigneur Jésus-Christ, à croire uniquement sa parole, et à ne songer qu'au salut de vos âmes. Beaucoup de vos enfants vous ont été conservés par notre refus d'entrer dans cette alliance française qui a amené tant de désastres sur nos confédérés. Combien plus devons-nous être unis étroitement pour conserver et défendre la parole divine! Dieu sera avec nous. » Le conseil demandait aux communes s'il pouvait compter sur leur concours. Lia réponse fut unanime (28).
Soit que cette déclaration énergique effrayât les confédérés, soit que toutes leurs mesures ne fussent pas encore prises, ils
ajournprent leur veugeappe coptre Zurjpb, Mais ils s'en dédommagèrent p$ livrant à }a mort de nouvelles vjctipies.
Une nuit, Je b^i))i de Frauenfpjd en Thurr govie fyit enlever le curé <fc Stpin, Qpchsjjn, dévoué à la réforme, cpiï)H)e h plupart des curés des frords du ftbin. Le gardien de la tour soupe }e }pc*jn; la foule g'wsemble, )çç habitants de Stejn, ceux des villages voisins accpurent , pt parmi epi , peux de Stamœheinj, bailliage du c&ptpp de Zurich. Us & mettent à la poursuite des ravisseurs, mqis sans pouvoir les rejoindre. Alors la foule pénètre dans le couvent d'Ittiogen , et après s'y être livrée à des excès de boisson , elle y met le feu. Le bailli Wirth de Stammheim et ses deux fils avaient été vus dans ce couvent : ils y allaient pour epipécher le pillage, pour ramener leurs subordonnés. C'est sur eux que
tomba la colère des confédérés. Ceux-ci les détestaient particulièrement parce que le bailli Wirth avajt procédé à l'eplèvement des images h Stammbeim, où se trouvait un pèlerinage très-fréquenté en l'honneur de sainte Anne, et que ses fils, tous deux prédicateurs évangéliques, faisaient beaucoup de prosélytes dans ces contrées.
J^es cantons souverains du bailliage de Frauenfeld réclamèrent vivement leur juge-
ment, comme coupables de l'incendie d'Ittingen l. Des amis avertirent les malheureux et leur donnèrent le conseil de s'enfuir; mais Wirtfr, fort de son innocence, répondit qu'il comptait que ses seigneurs de Zurich ne permettraient pas qu'on le fit souf-
1. La haute justice appartenait dans le bailliage de Frauenfeld a dix cantons : Berne, Lucerne, Ury, Schwitz, Underwald, Zug, Glaris, Fribourg, Soleure, Zurich.
frir injustement. Le conseil envoya une troupe pour les arrêter, ainsi que Rûttimann, bailli à Nussbaum. Quand Wirth vit les soldats, il dit avec une noble assurance : « Mes seigneurs auraient bien pu s'épargner ces frais et ce dérangement. Qu'ils m'eussent envoyé un enfant pour m' appeler devant eux, je me serais empressé d'accourir (29). »
Les prisonniers furent conduits à Zurich; mais les cantons les réclamèrent pour être jugés par eux. Aux termes des alliances, Zurich seul , possédant la basse justice, pouvait prononcer la mise en accusation, et dans ce cas le jugement appartenait au bailli de Frauenfeld : l'intervention des dix cantons réunis en diète était irrégulière, sinon illégale (50). Le conseil de Zurich fit ces observations, et ajouta que, n'ayant trouvé contre les accusés aucune charge, il ne pouvait les livrer ni au
,ll
ni-
bailli, ni bien moins encore à la diète. Alors les cantons firent entendre des menaces : ils déclarèrent que si Zurich ne leur remettait pas les prisonniers, ils viendraient les chercher eux-mêmes les armes à la main (31). Le conseil, intimidé, céda et promit de les livrer, à la seule condition que l'instruction
ne porterait que sur l'incendie d'Ittingen, et qu'aucune poursuite ne serait basée sur des faits de religion. Zwingli avait inutilement invoqué le courage, le patriotisme, l'humanité du conseil. En vain il avait montré que la réserve proposée et consentie était illusoire, et que les confédérés ne poursuivaient dans les Wirth que les destructeurs des idoles et les confesseurs de la foi nouvelle, H *<*{ des heures où les assemblées sont inow*«oi. blés à tout autre sentiment <\n* U t^^t, f,* décision du conseil fut whn&A. hn+4 w -
malheurpu* traversèrent 1» vpl*, lef Mitants consternés éclatèrent pi} sanglots. Chacun comprenait qu'ils marchaient au martyre (32),
Ils furent conduits à Badei*. La foule était nombreuse, mais, dans ce pays catholique, plu 16 1 çurieijse qu'émue. Le bftilli se tournant vers ses fils, leijr dit : ff Yoypz, cbers enfants, il nous arrive ce qu'a dit le saint apôtre Paul : nous sommes un spectacle pour le monde, pour les anges et poqr les hommes. »
Lie lendemain les commissaires yinreol pour les interroger, et de suite on put voir ce que vaudrait la réserve faite p^r Zijripl). Malgré l'opposition 4es Réputés do cptfP vl!leJ l'interrogatoire porta principalement sur ('enlèvement des images. Après l'interrogatoire une tflrture enfile ; c'était la procédure du
temps. Ce qui H'est d'aucub temps et ee que la férocité des haines religieuses peut seule expliquer, mais flou pas excuser, les commissaires insultèrent par d'odieuses plaisanteries aux tourments qu'ils infligeaient à leurs i victimes. Le plus jetine des Wlrth récla- ; j mant un peu de compassion, l'un d'eux lui
,,.< dit : a Mon petit monsieur, imitez donc les
j ; v apôtres : ils acceptaient la mort avec joie 1 Recevez mieux le présent de noces que nous tous donnons. » Car le jeune prêtre s'était marié depuis peu.
. ^ 11 était clair qu'on ne pouvait rien attendre
£, de la justice de pareils juges. L'on essaya de
. • j les émouvoir. La femme du bailli, la mère des deux jeunes gens, accompagnée de son troisième fils et d'un député de Zurich, Escher, alla frapper à la porte de tous les membres de la diète, et, se jetant à leurs pieds,
les supplia d'avoir pitié d'elle et de sa nom* breuse famille, « Ils arrivèrent, dit le chroniqueur que nous suivons dans ce récit, chez le député de Zug, l'amman Jérôme Stocker. Ayant été bailli à Frauenfeld, Stocker connaissait Wirth. 11 savait combien c'était un honnête homme, aimé et considéré. Luimême se plaisait à lui rendre ce témoignage : « C'est vrai, dit-il, je l'ai toujours connu honnête et bienveillant : il m'a toujours bien reçu ; sa maison était ouverte à tous; il n'a jamais refusé l'hospitalité à personne. Je vous le jure : s'il avait volé ou assassiné, je lui pardonnerais volontiers; mais il a brûlé la mère de la mère de Dieu ! H faut qu'il meure (33).»
Le jugement porta que, par grâce spéciale, le bailli Wirth, son fils aîné Jean et le bailli Ruttiman seraient décapités. Le second
fils de Wirth, Adrien, devait être rendu à sa malheureuse mère.
Quand ce jugement fut lu aux accusés, le bailli dit à Adrien : a Cher fils , puisque Dieu te laisse la vie, aie soin que ni toi ni personne des nôtres ne songe à venger notre mort imméritée. La vengeance n'appartient qu'à Dieu qui est dans le ciel. Qu'il nous donne sa grâce et nous maintienne jusqu'à la fin dans la vraie foi ! * Adrien fondait en larmes; son frère lui dit pour le consoler : « Quand nous prêchions l'Évangile, nous n'avons jamais ouhlié la croix. Cesse donc de l'affliger. Je remercie Dieu qu'il m'accorde de souffrir et de mourir pour sa parole. » Us recommandèrent ensuite à Adrien de consoler les leurs, et se séparèrent de lui en pleurant.
« L'emprisonnement de ces martyrs avait
duré si longtemps que leur misère était t. ir. 4
extrême : leurs vêtements , qu'il ne leur avait pas été permis de changer, étaient en lambeaux ; leurs corps étaient épuisés par la faim , meurtris et déchirés par la torture. Ils remerciaient Dieu que leurs souffrances fussent bientôt à leur terme (34). »
Quand le jour de J' exécution fut arrivé, on les conduisit d'abord devant l'hôtel de ville pour recevoir lecture de leurs prétendus aveux et 4u jugement. Plusieurs choses étant contraires à leurs déclarations, le bailli ne put se contenir : « £e p'est pas cela l Je n'aj jamais dit cela ! Je ne l'ai jamais pensé ! » Mais 3çn Gis : « Ne parle pas ainsi , mon père* Laisse- }es faire. Lp Çeigpeiir, dans les deux, saitbjejp 491 nous sommes et comment les choses $ç ^ont passées. Le jour du grand jugement viendrai où tçut ce qui est encore caché sera révélé devant le monde entier ! »
L'élévation morale de ces hommes est si grande qu'il faut faire un pas encore et les suivre jusqu'à l'échafâud. Rarement martyrs ont su mieux mourir, d'une morl à la fois si religieusse et si humaine.
Après la lecture dû jugement, le bourreau lia les prisonniers et les conduisit au lieu du supplice. Arrivés là, Jean fît ses adieux à son père et lui dit : « Cher et bien-aimé père, désormais tu n'es plus mon père ni moi ton fils : nous sommes frères en Jésus-Christ, pour qui nous allons mourir. Et, s'il plait à Dieu, nous monterons aujourd'hui même vers celui qui est notre père à tous pour jouir auprès de lui du repos éternel. C'est pourquoi, mon frère bien-aimé, sois heureux, remets-toi entre les mains du Seigneur, et que sa volonté soit faite ! » Le père répondit : « Que Dieu, le tout-puissant, te bénisse, mon
bien-aimé fils et frère en Jésus-Christ. » La foule, attendrie, versait des larmes et murmurait. Lie bourreau mit fin à leurs adieux. 11 trancha d'abord la tète de Jean Wirth, puis celle de son père, enfin celle du bailli Ruttiman. L'on eut la barbarie de faire payer à la pauvre veuve le salaire du bourreau qui avait décapité son mari et son fils (35)*