‹ Etudes sur les réformateurs du xvie siècleChapitre 24 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les anabaptistes. — Guerre des paysans.

Les supplices ne pouvaient arréler la réforme. Elle était plus forte déjà que toute résistance extérieure ; mais se maintiendraitelle aussi contre l'exagération de son propre principe? Telle est la question que souleva l'anabaptisme.

Nous sommes arrivés ainsi à la grande crise, et, on peut le dire, à la grande tentative de la réforme. Lutter courageusement

contre le passé, donner sa vie pour sa foi, c'est l'héroïsme naturel et en quelque sorte I vulgaire des révolutionnaires. On ne se jetle pas dans la mêlée si l'on ne se sent le courage de regarder en face la mort. Mais fixer à la révolution ses limites, faire la loi aux passions de ses amis et maintenir le juste* dans la mesure du possible, sans exagérer, mais sans amoindrir les conquêtes immédiatement réalisables, cette œuvre du lendemain demande des âmes plus fortement trempées. L'histoire a réservé, avec raison, une place d'honneur et tout exceptionnelle au seul homme peut-être qui ait su la réaliser complètement, je vetix dire Washington.

Le plus souvent il arrive que, satisfaits trop facilement du triomphé, les chefs du mouvement l'arrêtent avant qu'il n'ait atteint son but légitime, et perdent l'occasion de

réformes qui quelquefois ne peuvent se faire, que dans ce seul moment. Mais souvent aussi, les révolutions s'exagèrent elles-mêmes et se suicident en voulant pousser leur principe jusqu'à l'absurde, ou, ce qui revient au même dans la pratique, jusqu'à des conséquences que n'acceptent pas, que ne comprennent pas les générations contemporaines.

Certes, il faut être aveugle pour ne pas voir la logique de l'histoire; mais des esprits impatients oublient trop volontiers que cette logique, qui remue des hommes, des intérêts et non de pures formules, procède avec une lenteur nécessaire. Il faut des siècles pour poser les prémisses et des siècles pour tirer les conséquences. Des siècles et l'effort incessant, lé travail infatigable et persévérant de plusieurs générations !

La réforme n'était pas l'œuvre de quel-

ques hommes. Elle était on quelque sorte l'œuvre spontanée de tous les peuples chrétiens. Comme toutes les révolutions arrivées à leur heure, elle n'avait besoin que de se proclamer pour être irrésistible. Mais ne fallait-il pas la régler ? C'était sans doute nécessaire ; mais combien c'était difficile !

Une fois la forme antique de l'autorité repoussée, où trouver la règle, la loi? Dans l'Écriture, répondent tous les réformateurs. Dieu a parlé, que cherchez-vous encore?

Mais si Dieu a parlé , c'est dans le langage des hommes, cette langue douteuse, incertaine, qui prête à l'équivoque. Si Ton n'était pas d'accord sur le sens des textes, que faire? Nous avons vu que dans la noble naïveté des premiers jours, on n'admettait pas qu'il y eût des difficultés insolubles. La parole de Dieu ne pouvait être insuffisante, et les sec-

tatears de h foi nouvelle ne pouvaient se Byrer à des erreurs volontaires. L9oo admettait l'ignorance, mais une ignoiance heureuse de s'instruire, prompte à s'avouer. De là ces colloques où Ton opposait avis à avis, argument à argument, surtout texte à texte ; car la règle absolue était que l'Écriture seule pouvait trancher les questions* Souvent le vaincu reconnaissait sa débite, comme l'avait lait Lambert à Zurich, et remerciait Dieu de l'avoir éclairé. D'autres fois, les adversaires, après avoir discuté, laissaient l'assemblée décider, bien certains que l'esprit de Dieu l' éclairerait, et prêts à accepter sa sentence.

Cela put durer ainsi pendant quelque temps. Mais bientôt, soit que des hommes plus obstinés eussent paru, soit que les questions devinssent plus graves à mesure que la critique avança dans son œuvre, des colloques

eurent lieu qù les deux partis se dirent vainqueurs, et où le vaincu ne voulut pas accep-

ter la décision de l'assemblée. Que faire alors?

Laisser chacun juge dans sa conscience :

c'était certes la solution naturelle et indiquée

par le génie même de la réforme . Elle ne

pouvait sortir de là, imposer une doctrine au

nom d'une autorité quelconque, elle, la fille du libre examen, sans démentir son pria-

cipe et se condamner elle même. Mais n'oublions pas à quelle époque nous sommes.

L'Église et l'État étaient si étroitement unis qu'une divergence d'opinion sur les questions religieuses ébranlait les institutions civiles elles-mêmes. La réforme tendait sans doute à relâcher, à supprimer cette mutuelle dépendance; mais c'était une conséquence lointaine que le temps seul pouvait réaliser complètement. De telle sorte que ceux qui

revendiquaient la liberté dans le domaine purement religieux, n'en croyaient pas moins pouvoir sévir contre des doctrines qui menaçaient le temporel.

Le problème restait donc tout entier. Problème fec|outa})le en effet : cqncjjjer Ja liberté et l'autorité, le droi| fl? l'individu e( le droit de la collectivité, qp'est-ce qije l'histoire moderne, sinoq l'élaboration de ce grand problème? Toutes les solutions ont été tenues tour à tour : la plqs piodérée est encore celle qui prévalut en comme dans les églises réformées : l'avis de la majorité, après discussion approfondie. Elje se place entre les deux solutions extrêmes des catholiques e\ des anabaptistes : l'aptorité sans examen, l'individualité sans contrôle et sans responsabilité.

Les anabaptistes avaient pris à la réforme l'un de ses principes fondamentaux : la lettre tue et l'esprit vivifie. L'esprit souffle où il lui plaît. Sur ce principe, ils avaient construit leur dogmatique. Plus d'instruction : le plus ignorant peut être choisi par l'esprit, et, par une conséquence nécessaire, ils arrivaient à supprimer la règle même uniformément acceptée par la réforme : Y Écriture. L'esprit, toujours vivant dans les prophètes, ne pouvait se soumettre à la lettre morte. Les conséquences pratiques de cette glorification de l'individu, proclamée sans le frein moral de la responsabilité, ne tardèrent pas

à se produire. Ce sont celles qui se sont montrées partout où a régné la doctrine de l'inspiration, de l'extase, formes mystiques du plus monstrueux individualisme. Je ne yeux pas parler .des folies sanglantes de Jean de Le y de. Je me contente de citer rapidement ce qui arriva à Saint-Gall. Dans une fête donnée [par un riche paysan, le mardi gras, le fils de l'hôte tombe en extase. Il ordonne qu'on lui apporte du fiel de bœuf et le bit boire à son fils en disant : Songe que la mort que tu vas souffrir est amèrel En même temps, il lui ordonne, au nom de Dieu, de se mettre à genoux, et lui plongé son couteau dans le cœur. Une doctrine qui produit de tels actes est jugée. L'inspiration ou l'extase est la négation même de la morale : appliquée à la direction de l'individu,

c'est une folie quelquefois poétique; érigée t. n. 5

en principe social, elle engendre fatalement le crime.

Outre cette exagération de la valeur de l'indiyidu, les anabaptistes avaient un autre principe qui, plus tard, pré y al u^ dans la réforme, mais qui à ce rp ornent lui était complètement étranger $t même antipathique.

Us voulaient faire se jssion avec la niasse des chrétiens, se constituer ep Pgjjse séparée. Il semble au premier abord qi^9ils nq faisaient en cela que suivre l'exeiqple 40î*n® paf Luther, par Zwingli. IHaiç la yérité est (et nous y reviendrons) que ces cfôpx gHpds réformateurs étaient très-opposés à tqute division, à toute séparation. Ils voulaient que l'épuration de l'Église se fit dans l'Eglise même par l'instruction progressive et la régénération morale de ses membres : si plus tard Luther manqua à ce principe, Zwjpgli y

fut toujours fidèle. Les anabaptistes furent les premiers qui se séparèrent de là communauté chrétienne et se constituèrent en secte. Pour se distinguer, ils choisirent un signe extérieur, le baptême (1). Prenant pour point de départ le principe catholique de lé nécessité du baptême pour le salut, mais pensant que le baptértie était inefficace sans là foi, ils soutinrent que le baptême donné aux enfants, qui ne pouvaient avoir ld foi, était une céréihonie complètement illusoire. Èta conséqtietice, ils établirent que les adultes seuls, qui pouvaient confesser leur foi eux-mêmes, pouvaient être baptisés, et ils renouvelèrent le baptértlè pour ceux qui entraient dans leur Église. De là leur nom.

Mdis ilâ se séparaient de la plupart des réformateurs par un auire point, pour nous î>hls important. Tandis que les autres réfor-

mateurs se refusaient à compliquer la révolution religieuse d'une révolution politique et sociale, eux, ils voulaient faire pénétrer profondément la réforme dans le monde temporel. Par là, ils devinrent bientôt très-populaires, et méritent d'occuper une place dans l'histoire.

L'union entre les réformés avait été à peu près complète tant que la question était restée sur le terrain purement religieux. Contents d'êtrç délivrés de l'autorité étouffante de la cour de Rome, les bourgeois des villes, les nobles et les princes ne songeaient guère à aller au delà. Ils se souciaient fort peu du droit d'interprétation individuelle. La longue durée de la hiérarchie romaine avait crée comme une habitude de soumission, dont on ne s'affranchit pas immédiatement dans ces classes modérées par nature et conservatrices

par position. Elles acceptaient volontiers l'interprétation du prêtre, surtout depuis qu'elles le choisissaient elles-mêmes.

Ces classes avaient de plus une répugnance extrême à toucher à Tordre temporel. Et cela se conçoit facilement. Dans l'histoire de la transformation sociale qui amena la chute de la féodalité, Ton n'a pas assez tenu compte de la communauté d'intérêts qui, au fond, reliait les princes, les nobles et les villes. De même que dans l'antiquité la liberté de quelques-uns supposait l'esclavage de populations tout entières, de même on peut dire sans exagération que, dans le monde féodal, tout ce qui était libre avait des serfs. 11 en résultait entre les possesseurs une communauté d'intérêts et comme une ligue tacite dont nous allons voir les suites.

La réforme devait-elle se borner à la des-

traction de la hiérarchie religieuse? N'iraitelle pas aussi examiner les fondements de Tordre temporel et les redresser s'ils se trou-

vaient contraires à la parole de Dieu? Celte question était d'une portée immense; car enfin , l'Écriture , règle commune, loi suprême acceptée par tous les réformateurs, n'était pas muette sur les questions de cet ordre. Sans parler des lois si démocratiques de l'Ancien Testament sur la période septennale, sur le jubilé, l'Evangile lui-même n'a-t-il pas interdit le prêt à intérêt, et le& Actes des apôtres ne parlent-ils pas d'une communauté de biens établie entre les premiers fidèles? On comprend que cette question ne préoccupait pas beaucoup les possesseurs. On peut même se demander s'ils savaient qu'il y eût là une question, Du moins on les voit défendre leur possession avec une confiance

naïve qui ne permet pas de douter de leur sincérité. Une si longue possession leur semblait un titre incontestable. Possideo quia possideo.

Mais le paysan n'était pas du même avis. C'était sûr lui eh définitive que pesait tout ce monde si content de Tordre existant : les abbés, les évéques, les princes, les nobles, les villes — les villes souvent plus durement que les autres. Il payait pour sa vie, il payait pour sa mort : trois, quatre impôts, sans compter les tailles extraordinaires que le seigneur lui imposait à volonté, sans parler d'une foule de droits vexatoires : corvées, interdiction de la cbasse, de la pêche, etc. bans les choses de la foi elle-même, la liberté reconquise ne profitait guère aux pauvres paysans. Leurs seigneurs, réformés ou non, leur nommaient comme

avant leurs pasteurs. Il était impossible que cette situation n'aboutît pas à une explosion. Les paysans, pleins du sentiment religieux de l'époque , disaient gravement : a Le Christ nous a tous sauvés et rachetés de son précieux sang , le pâtre comme le prince , tous sans exception (2). » Et au milieu de la fermentation universelle , ils furent facilement amenés à revendiquer par la force les conséquences temporelles de la rédemption.

Les anabaptistes donnèrent une nouvelle impulsion à ce mouvement en s'y associant; mais il est clair qu'ils n'en furent pas les promoteurs , car les révoltes de paysans avaient plus dune fois, depuis un siècle, effrayé l'Allemagne et provoqué de sauvages répressions. L'on a accusé les anabaptistes d'avoir prêché les doctrines les plus extrêmes , la communauté des biens, le refus d'obéissance

aux magistrats ; mais ils ont toujours protesté contre ces accusations, et, dans tous les cas, il est certain que ces doctrines restèrent étrangères à la grande révolte des paysans. Ils déclarent eux-mêmes danç leurs douze articles : a II est prouvé par l'Évangile que nous devons être libres : mais la volonté de Dieu n'est pas que nous n'obéissions pas aux magistrats. Nous devons vivre dans la loi et non dans la liberté charnelle ! » Et leurs réclamations se bornent à demander le droit pour les communes de nommer et révoquer leurs pasteurs, l'emploi de la dlme à l'entretien des pasteurs et des pauvres, le rachat des dîmes aliénées y la suppression du servage et des droits qui eu résultent, la restitution des biens usurpés sur les communes, le droit de chasse et de pêche, le droit d'affouage dans les forêts , la réduction des corvées à ce qu'elles

étaient précédemment, la justice criminelle réglée par des lois écrites, l'égalité des poids et mesures, l'unité de monnaie. En terminant, les paysans déclarent qu'ils renonceront à toutes celles de ces réclamations qu'on leur démontrera n'être pas conformes à la parole de Dieu.

Certes, si l'on songe à toute cette oppression qui pesait sur les paysans, on n'est pas disposé à considérer comme exagérées ces réclamations. Elles ne sont que la revendication des droits les plus élémentaires de l'humanité. Revendication légitime, non-seulement à notre point de vue rationaliste, mais aussi au point de vue religieux du xvr siècle. Car s'il est un principe que le christianisme ait fait entrer dans le monde ^ c'est celui de l'égalité des hommes fondée sur la communauté d'origine et sur la communauté de la

rédemption. Et au moment même où Ton invoquait la loi de l'Evangile contre l'institution humaine de la hiérarchie religieuse, les paysans étaient bien fondés, ce semble, à l'invoquer contre l'institution humaine du servage.

C'est un triste spectacle de voiries hommes qui remuaient si profondément les idées, s'associer avec une sorte de fureur à l'épouvantable violence de la répression. Plusieurs réformateurs , Luther en tête , dépassent en dureté tout ce qu'on peut imaginer. Ils avaient comme une lâche passion de sauver leurs idées d'une solidarité , pourtant certaine , avec ce mouvement. Les docteurs du protestantisme reprochaient aux paysans de soulever ces tempêtes pour des biens temporels; mais qu'était-ce donc qu'ils soutenaient de leur parole et de leur épée, sinon les intérêts temporels les plus odieux ?

(Test en Souabe que commença l'insurrection. De .là elle 8e répandit avec la rapidité et la violence d'un incendie dans l'évéché de Salzbourg, en Autriche, dans la Franconie, la Thuringe, le Brisgau, l'Alsace. Elle coûta plus de cent mille hommes aux paysans.

Toute la vieille société se leva pour les combattre : les villes libres donnèrent la main aux nobles, les nobles aux princes, les protestants aux catholiques. Quand la boucherie fut terminée , le bourreau continua l'œuvre, et, par une juste punition d'un lâche abandon, les prolestants furent souvent confondus par les juges catholiques avec lés paysans qu'ils avaient combattus.

A Zurich, l'influence modératrice de Zwingli empêcha d'aussi grands malheurs; et si , là aussi, la révolution ne porta pas tous ses fruits, elle fut du moins main-

tenue dans ses voies et aboutit immédiate' ment à quelques améliorations împorfenif»* Nous croyons utile d'exposer ee* fait» *v*9» quelque détail : rie* se donne mw»nx ui* idée du caractère spécial de Zwmu.'i >i te *vt œuvre.

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