‹ Etudes sur les réformateurs du xvie siècleChapitre 25 sur 60 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les anabaptistes à Zurich.

« Nous ayons enfin apaisé le tumulte que les anabaptistes avaient excité parmi nous. Mais au prix de quelles sueurs 1 Tu m'as vu lutter avec constance contre les ennemis de F Évangile : mais tous les combats antérieurs n'étaient que des jeux au prix de celui-ci. » C'est en ces termes que Zwingli parle à son ami Vadian (1) de sa grande lutte contre les anabaptistes. L'on conçoit ,

en effet, les angoisses qui ont dû troubler et attrister ce rare et ferme esprit, si droit dans sa conscience , si modéré dans sa conduite, en même temps que si logique dans ses déductions, en présence d'une doctrine qui menaçait la réforme par son principe même,

qui ameutait contre elle, dès son début, tous les intérêts puissants et provoquait de la part des possesseurs menacés, des représailles violentes. « L'audace incorrigible de ces hommes, écrit-il encore dans la franchise d'une correspondance privée, m'irrite et m'afflige. Quel malheur que la renaissance de l'Évangile soit inaugurée par des supplices (2) ! » Et plusieurs fois il proteste qu'il est resté étranger à toutes les mesures de rigueur prison contre les anabaptistes, et qu'il a fait do constants efforts pour les prévenir. Enfin il s'élève dans une autre lettre à Vadian (S)

contre cette intempestive et furieuse invective, par laquelle Luther « poursuit et écrase des hommes deux fois malheureux (les paysans) ou plutôt les livre aux bêles féroces. »

Outre leurs doctrines , Zwingli avait une sorte de répugnance contre les hommes qui furent à la tête de l'anabaptisme suisse. Plusieurs parmi eux , Grebel , Mantz , Hubmeyer étaient des hommes très-instruits, trèséloquents , et Zwingli avait eu avec eux de bonnes relations (4). Mais à mesure qu'ils avancèrent en âge, leur caractère prit une physionomie plus tranchée : ils se montrèrent emportés, violents, sans ménagements, voulant enlever tout de haute lutte. « J'affirme, dit Zwingli dans son style pittoresque, que je n'ai trouvé chez les chefs des anabaptistes qu'un esprit mélancholique ou une soif immodérée des honneurs (5). A les enten-

dre , quoi qu*Ds lassent, ik font bien : où ils posent le pied naît une violette ou une rose ;6; ï •

De plus, Os attachaient aux choses extérieures une importance qui choquait F ho m ï no de la contemplation intérieure, de la rénovation morale par un travail tout spirituel. Nous Terrons tout à l'heure que c'est le grand reproche que Zwingli adresse à leur théorie sur le baptême. Mais je remarque ce trait en mille choses. Ainsi , dans le deuxième colloque de Zurich, Grebel avait fait une grande affaire de savoir si pour la cène il faut employer du pain sans levain, s'il est permis de mettre de l'eau dans le vin et de célébrer la cène le matin, Christ l'ayant faite le soir (7). Les églises anabaptistes adoptèrent ces scrupules et célébrèrent la cène qu'elles

appelaient fraction du pain, après le repas

du soir (8). Us prenaient dans leur sens littéral jusqu'aux expressions de F Évangile les plus évidemment figurées. Ainsi, en se fondant sur le précepte : « vous n'entrerez pas au royaume des cieux, si vous ne devenez semblables aux petits enfants » , ils se mirent à imiter les jeux, les gestes et jusqu'au langage de l'enfance (9). Singulier attachement à la lettre de la part des hommes du libre esprit (10)!

La plupart des chefs du mouvement anabaptiste en Suisse, Roubli, Conrad Grebel, Mantz s'étaient signalés dans les premiers mouvements de l'esprit nouveau. Us avaient devancé les magistrats, l'Eglise, et s indignaient de la circonspection de Zwingli, de sa modération et de sa lenteur. Plusieurs fois, ils lui firent des représentations et des instances : e Pourquoi tarder davantage?

Les apôtres nous ont donné l'exemple : faisons comme eux, séparons-nous des impies. Appelle à toi tous ceux qui veulent suivre le Christ. Le conseil et la ville sont remplis d'infidèles : constituons à part l'Église des saints. » Mais Zwingli leur répondait tou-

• jours : « Non 1 je n'aime pas ces scissions et ces sectes. Quiconque n'est pas contre moi

. est pour moi. Christ a ordonné de laisser croître l'ivraie avec le froment jusqu'au jour

j de la moisson. D'ailleurs ne voyons-nous pas augmenter incessamment le nombre des

, fidèles? C'est par l'action assidue de la parole que nous animerons les tièdes, convertirons les infidèles. Rappelez-vous que parm . les dix vierges qui attendaient l'époux, cinq seulement furent sages. Chers frères, n'aye pas trop bonne opinion de vous-mêmes. Soyez patients avec les faibles : n'abandonnez pa*

ces pauvres brebis malades qui appartiens nerit aussi au bercail du Seigneur (il), b Belles et touchantes paroles, qu'on ne saurait trop méditer ! Que de révolutions se sont perdues par l'esprit de secte et par cet orgueil indomptable qui se complatt dans les petites églises!

Zwingli, par sa résistance, ne leur apparaissait déjà plus comme un des saints. La haine de Mantz et de Grebel lui fut dès ce moment acquise. Il semble qu'un sentiment plus personnel s'ajoutait à leur dépit de sectaires et l'augmentait. J'ai déjà dit qu'ils étaient tous deux fort instruits : en outre, ils étaient enfants de bourgeois de la ville (12) : double titre qu'ils jugeaient suffisant pour obtenir des chaires dans la nouvelle école fondée à Zurich. Zwingli ne faisait pas d'objection à leur nomination :

mais fidèle à son système de ménagements pour les personnes, il ne voulait point, pour faire place à ces deux jeunes gens, priver de leurs moyens d'existence de vieux membres du chapitre. 11 promit de faire son possible pour que des chaires d'hébreu et de grec fussent conférées à Mantz et à Grebel, quand la mort de quelques prébendiers laisserait des revenus vacants. Ils prirent cela pour une défaite. Pourtant Ton avait vu deux des plus savants hommes qui illustrèrent l'école de Zurich à cette époque, Ceporinus et Collin, attendre plusieurs années qu'on pût leur donner des honoraires. Pendant ce temps, Collin, tout en expliquant Homère gratuitement, faisait des cordes pour vivre (13).

Repoussés par Zwingli et excités, ce semble, par Thomas Munzer qui , vers cette époque, (1525) se rapprocha de la Suisse. Mantz,

Grebel , Roubli , Hubmeyer, Blaurock commencèrent à prêcher et à pratiquer l'anabaptisme. Jusque-là il était resté à l'état de doctrine. Munzer lui-même semble avoir combattu seulement le baptême des enfants , sans prêcher la nécessité d'un second baptême. Selon tousles témoignages, c'est Grebel qui le premier baptisa des adultes (14). « Us se mirent, dit Zwingli , h proclamer que le baptême des enfants était une invention du pape , une abomination diabolique. Je cherchai à les convaincre de leur erreur, mais sans succès. Ils s'engagèrent cependant à ne rien entreprendre: quatre jours après, j'appris qu'ils avaient rebaptisé quinze personnes. » Zwingli essaya de ramener les sectaires : il fut convenu qu'on se réunirait tous les mardis pour discuter la question du baptême; mais à la seconde fois, ils rompirent les conférences. Alors «j'avertis

F Église que celle œuvre ne pouvait Tenir d'un bon esprit, n'étant qu'une tentative de division : j'insistai sur la nécessité de conserver à l'Eglise le droit de fixer sa doctrine. Apprenant cela , ils arrivèrent en foule dans la Tille, couverts de sacs et de cendres , prophétisant à tous les carrefours , dénonçant le vieux dragon (c'était moi) et ses trois têtes (mes collègues) : « Voyez , disaient-ils , nous ne toulons que l'innocence et la justice : nous avons mis nos biens en commun ! » quelques-uns prophétisaient : « Malheur à toi , Zurich , malheur! » et comme Jouas, ils ne nous donnaient que quelques jours pour nous convertir (15). » Sur les instances de Zwingli, un colloque public fut convoqué.

Avant de poursuivre ce récit, il ne sen pas inutile de préciser lès reproches que Zwingli adresse aux anabaptistes dans cette première phrase de leur histoire* : plus tard la question se compliquera d'un grand nombre de passions et d'intérêts, et échappera par là à la discussion purement dogmatique.

Deux choses surtout répugnaient à Zwingli dès le principe : l'importance donnée par les anabaptistes à une simple cérémonie, leur séparation de l'Église.

L'opinion de Zwingli sur le baptême ne s'était pas formée d'un seul jet : nous pouvons suivre ici, comme dans la théorie plus grave encore de l'Eucharistie, toutes les

phases du travail qui s'accomplit dans son esprit pour passer du dogme catholique à sa réforme si radicale. Dans le premier moment de son émancipation intellectuelle, retenu encore par l'opinion commune sur la nécessité du baptême pour le salut, mais sentant déjà qu'il ne pouvait opérer sans la foi , il avait incliné à conclure, comme b* auttlrtp» listes , qu'il vaudrait mieux ne le wmU'tw qu'aux adultes, à ceux qui pouvais! *v</û U foi et la confesser (lOj, Mais k w;»ijf * 'j>; A se détacha de la tradition et qu il t* v/uUww dans l'interprétation purent* %^»flw ï* +v dogme, il en arriva à réfuter hm S^y* «** , * une cérémonie extérieure, V 4v« âi *//#w une action spirituelle, 1>? t#yUi*M v*v** i+ lui apparut plu» v*uu& uh*\*<>** *{> *> I-'1 Il admettait bien d'utM <*iUjm U+/H4 U \fi chc originel, Far la Unir 4 KA»m , U w»»'

humain a été roué à la mort : cette faute ait comme une maladie transmise avec le sang, une servitude héréditaire. L'esclave ne peut engendrer que des esclaves. Mais la rédemption par le Christ a une efficacité égale : comme tons ont été perdus par Adam, tous sont sauvés par le second Adam. Et par une générosité de pensée vraiment héroïque à cette époque, il étendait le bénéfice de la rédemption jusqu'aux infidèles. « J'affirme, dîtil plusieurs fois, que les enfants des chrétien? non baptisés sont sautés, et je crois ferme* ment qu'il en est de même des enfants des gentils. Ceux qui, à cause de leur âge, ne peuvent entendre la parole de Dieu ne saH' raient être condamnés pour n'atoir pas ta foi (17). Le péché originel est effacé par le sang du Christ : le baptême n'y peut rien (18). Christ ayant été la malédiction de la loi s

aboli toute justification extérieure. Rien d'extérieur ne peut nous rendre justes et purs. Ceet pourquoi Christ a supprimé toute espèce 4e cérémonies. Seulement, par concession •ans doute pour notre faiblesse, il a een#erv4 deux choses extérieures, deux signes, deux cérémonies : le baptême et la commémoration (la Cène) . I* baptême est le signe auquel se reconnaissent les membres du peuple île Dieu. De même qu'en te faisant coudre eur l'épaule une croix blanche, ta te reconnais membre de la confédération, de même celui qui reçoit le baptême se signe comme chrétien, s'engage à écouter la parole de Dieu, i étudier ses prescriptions, et à y conformer sa vie (1 9). » Pourquoi donc faire tout ce bruit pour une chose purement extérieure, indifférente pour le salut î Le baptême n'étant que le signe du peuple de Dieu, toute la

question se réduit à ceci : Lies enfants sontils du peuple de Dieu? a Hubmeyer m'appelle laveur d'enfant*. Je ne m'offense pas de ce nom. Christ a ordonné de laisser venir à lai les petits enfants : il les a embrassés et donnés pour modèles à ses disciples. Pourquoi insulter à ces aimables cérémonies, comme si c'était une honte pour un homme de laver des enfants! Sans doute, cela ne sied pas à des hommes aussi magnifiques; mais cela sied bien au Christ et à nous autres, pauvres prédicants de Zurich (20). »

Quant au deuxième point, la scission d'avec l'Église , la constitution d'une église séparée, l'opposition de Zwingli n'était pas moins absolue. Nous avons vu que son principe était : pas de juge en matière de foi. H revendiquait pour tous le droit d'exprimer leur opinion, de la publier (21) ; mais comme

règle pratique, il voulait que chaque église eût le droit de fixer son culte : « Chaque église doit agir et juger dans les choses extérieures (22)... Sans la permission du pasteur et des fidèles, ils prêchent, disant qu'ils sont envoyés de Dieu. Ceux-là sont des perturbateurs, qui se séparent de leur église, qui agissent sans la consulter. Quant à nous, nous ne faisons rien sans le jugement de notre église... Ils prêchent sans être autorisés par les églises , quand toute l'Ecriture nous enseigne que nul ne peut s'emparer de sa propre autorité d'aucune fonction dans l'Église (23). Ils disent qu'ils excellent par leur sainteté, qu'ils reçoivent les inspirations de l'Esprit. Mais quel esprit leur enseigne à s'élever au-dessus des autres , à se séparer de l'Église du peuple chrétien, sous prétexte qu'ils valent mieux que ce peuple. Les moi-

nés l'ont fait ; mais pour avoir eu tant d'orgueil, en ont-ils été meilleurs (24)?»

Le colloque eut lieu le 17 janvier 1525. Les chefs des anabaptistes soutinrent la discussion avec beaucoup de chaleur contre Zwingli. Le conseil jugea qu'ils n'avaient pas démontré la conformité de leurs doctrines avec l'Ecriture, En conséquence, il statua que les enfants continueraient d'être baptisés, que ceux qui ne l'étaient pas, le seraient dans les huit jours, sous peine, pour les parents, d'amende ou d'expulsion. La guerre des paysans en Allemagne , et les troubles qui commençaient sur son propre territoire,

portèrent sans dente U conseil à faire ce premier pas daps une voie diamétralement opposée an principe de la Referme : il devait la poursuivre jusqu'au bout , eetie voie fuoeete; car on np eert pas impunément du droit , et le premier châtiment d*s pouvoirs oppresseurs , s'est d'être «enduits par la fatalité de la logique, à exagérer de plus en plus l'oppression.

I^es anabaptistes répondirent : « II vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes! » On considéra leur persévérance «somme une résistance à l'autorité : plusieurs furent jetés en prison , quelques étrangers expulsés : mais la persécution n'a jamais étouffé l'enthousiasme! L'on peut voir dans les interrogatoires qui ont été conservés (25) , les instances avec lesquelles les âmes simples ou exaltées, surtout les femmes, se pressent autour

de Grebel , de Mantz , de Blaurock pour obtenir d'eux le signe de Vamour fraternel (le baptême). Plusieurs déclarent qu'ils y ont été poussés par une inspiration irrésistible de Dieu. La cérémonie s'accomplit au milieu des prières les plus ferventes : la confession publique des fautes amène des scènes dont la sincérité de l'enthousiasme courre mal le scandale, et les sanglots des assistants et du néophyte interrompent souvent les mystiques exhortations de l'apôtre.

Les campagnes surtout furent gagnées.

Réclamant l'application littérale de tous les préceptes de l'Écriture, les anabaptistes, nous l'avons déjà dit, soulevaient des questions que la Réforme n'avait pas encore abordées et qui intéressaient surtout les paysans. Partout, les dîmes, détournées de leur destination première, ne servaient plus à l'entretien

des pasteurs et des pauvres : elles faisaient partie, comme d'autres revenus, du domaine nonseulement des corporations religieuses, mais encore de riches particuliers qui les avaient achetées. Les prêts à intérêt , mal déguisés sous la forme de rentes foncières , pesaient aussi très-lourdement, dès lors, sur les campagnes, et semblaient difficilement conciliables avec le texte célèbre de l'Evangile : « Vous prêterez sans rien espérer en retour. » (Luc, vi. 35.) Mais, outre l'appât de l'intérêt qu'on ne saurait nier, il est juste de reconnaître que les apôtres de l'anabaptisme exerçaient une grande influence par l' ardeur de leurs prédications et par la sainteté de leur vie. a Ils n'enseignaient , dit un ancien historien, que l'amour, la foi, la croix : ils se montraient patients dans les souffrances; ils se soutenaient et se secouraient de toute manière par

des prêts et des dons (26). » Leurs ennemis eux-mêmes rendent témoignage à leur vertu; mais, selon l'ordinaire tactique de l'esprit de parti, ils la mettent sur le compte de l'hypocrisie. « Ils criaient, dit Bullinger, contre le luxe, contre tout excès de boire et de manger, contre les blasphèmes et tous les vices : ils avaient l'apparence d'une vie pieuse, soupiraient souvent, ne riaient jamais, blâmaient rudement, parlaient d'or. Par là, ils se faisaient admirer des hommes simples; les paysans se disaient : « Qu'on dise des baptiseurs « ce qu'on voudra : je ne vois en eux que « sainteté et n'entends de leur bouche que « paroles pieuses, qu'on doit ne pas jurer, « ne faire tort à personne, faire du bien à « tous. Que peut-on leur reprocher? » C'est ainsi qu'ils aveuglaient bien des pauvres gens dans le pays (27). »

- L'agitation gagnait de proche en proche : plusieurs villages, des contrées entières se déclaraient pour l'anabaptisme. L'on fit conférence sur conférence pour ramener les principaux chefs. Enfin le conseil se décida à convoquer pour le 0 novembre 1 525 un grand colloque, où furent intitées les députationsdes territoires les plus attachés aux doctrines redoutées.

La foule se trouva immense- On commença dans la maison commune j mais tout n coup arriva une nouvelle troupe d'anabaptistes, criant: «Sion, Sion, réjouis-toi.» Quand le calme fut rétabli , la salle étant trop petite, on se transporta dans l'église collégiale. Là s'ouvrit une discussion vire, animée. J'en citerai deux incidents pour donner une idée de la manière de Zwingli. Les anabaptistes disaient qu'ils ignoraient s'ils avaient

été baptisés ou non dans leur enfance : «Je les pressais leur demandant : a Comment vous appelez-vous? » Ils ne manquaient pas de dire leurs noms. — «D'où vous viennentils? » — Quelques-uns eurent le front de dire : Nous ne savons pas. — «N'avez-vous pas un parrain et une marraine?» — Oui, mais nous ignorons s'ils ont réellement assisté à notre baptême. — « Savez-vous au moins de quelle mère vous êtes nés? » — Oui, sans doute. — « Mais comment ! si vous ne pouvez affirmer que les faits dont vous ayez conscience , vous ne pouvez pas plus dire l'un que l'autre. Vous ne savez l'un et l'autre que par témoignage (28). »

Le colloque dura trois jours : « A la fin , dit Bullinger, un des paysans anabaptistes, plus emporté que les autres, demanda qu'on le laissât parler, qu'il terminerait la chose

d'un mot. Ses frères voulaient le retenir ; mais il perça la foule , et , se posant devant Zwingli, il cria : « Au nom du Dieu vivant , je t'en adjure , dis-moi une fois la vérité. « Zwingli , sans se troubler : « Je le veux bien ! Je te « dis donc que tu es un paysan méchant et « factieux. » Cette réponse inattendue coupa la parole à l'anabaptiste, et tout l'auditoire rit de bon cœur. »

L'impression générale fut contraire aux anabaptistes : les députations rapportèrent dans leurs communes la conviction que leur doctrine ne s'appuyait pas sur l'Écriture. Le conseil , comptant sur l'influence morale delà défaite des chefs les plus accrédités , se relâcha de sa rigueur. Mantz et Grebel, arrêtés d'abord pour leur refus persévérant de promettre de ne plus conférer le baptême aux adultes , furent remis en liberté au bout de

quelques jours; mais la secte faisant de nouveaux progrès, la répression fut reprise et devint chaque jour plus rigoureuse. Cette circonstance permet d'expliquer, sinon de justifier la sévérité du conseil. Il parait certain qu'il poursuivait moins dans les anabaptistes des opinions religieuses que des opinions politiques et sociales. Voici les considérants d'un des nombreux arrêtés du conseil : h Le dernier colloque a démontré que les anabaptistes ne peuvent prouver leurs doctrines par l'Écriture ; de plus , il est facile de prévoir que leur entreprise aura pour conséquence de diviser l'Église , d'entraver l'œuvre commencée de la réforme f d'ouvrir la porte à des doctrines étranges et non fondées et d'en* traîner beaucoup de mal (29). »

Il est difficile de se faire une idée exacte de l'ensemble d'une doctrine que les deux partis

avaient intérêt à exagérer ou à amoindrir. Je trouve pourtant les principaux articles de foi de l'anabaptisme suisse, résumés dans une sorte de catéchisme que Zwingli réfute article par article, et qui mérite d'autant plus de confiance qu'il circulait manuscrit entre les mains des adeptes (50). Je crois utile d'en donner l'analyse :

Le premier article porte sur le baptême. Il doit être donné & ceux-là seulement qui peuvent affirmer en personne « qu'ils croient leurs péchés rachetés par le Christ, et qu'ils veulent marcher sur les traces du Christ , être ensevelis avec lui pour ressusciter avec lui. » Vient ensuite la séparation absolue d'avec les impies : « Rien de commun entre le bien et le mal , les fidèles et les infidèles , la lumière et les ténèbres, les mondains et les extramondains ; le temple de Dieu et les idoles ,

Christ et Bélial. » Leurs ennemis prétendent que cette exclusion qu'ils poussaient jusqu'à refuser la cène (la fraction de pain) à ceux qui n'avaient pas reçu leur baptême, avait pour but d'enchaîner les âmes simples à leurs doctrines , en les empêchant d'entendre les raisons de leurs adversaires. Dans tous les cas, c'était un principe sectaire.

Us voulaient , en outre, que le pasteur fut choisi par le troupeau , parmi ses membres . sans institution sacerdotale et sans condition d'instruction. Quant au glaive (au pouvoir temporel), ils le considéraient comme institué hors de la perfection chrétienne. « Dans la perfection du Christ , nous n'usons que de l'avertissement au pécheur, et, s'il refuse de se corriger, nous l'excluons de notre communauté. Christ n'a pas voulu qu'on lapidât la femme adultère; il lui a dit: Va, ne pèche plus. Il

n'a pas voulu juger entre les frères qui se disputaient l'héritage : il les a rejetés loin de lui. Nous devons faire de même ; car nous devons suivre les exemples que Christ nous a donnés. Un chrétien ne peut être magistrat; car Christ n'a pas voulu être roi. 11 a dit aussi : les rois des nations dominent, mais non pas vous. Pierre dit de même que Christ a souffert, non régné, et que nous devons suivre sa trace. L'office du magistrat est selon la chair; la vie du chrétien, selon l'esprit. La demeure du magistrat est de ce monde , celle du chrétien est au ciel. Ses armes sont charnelles et contre la chair ; celles du chrétien , spirituelles et pour l'esprit. Les magistrats du monde sont armés de fer et d airain : les chrétiens sont revêtus d'armes spirituelles, la vérité, la justice , la foi , la parole de Dieu. »

Ils déclarent repousser le serment, l'em-

ploi des armes pour quelque usage que ce soit , même pour la défense de la patrie : car le Christ a dit : « tous ne devez pas résister au méchant. »

Les écrivains et les actes de l'autorité leur reprochent encore de nier l'Écriture quand elle les gêne, en se disant inspirés par l'Esprit, et d'enseigner que les morts dorment jusqu'au jour du jugement, et qu'en ce jour solennel, le ciel s'ouvrira à tous, même au démon. Us voulaient que les prêtres gagnassent leur vie par le travail de leurs mains et appelaient ceux qui vivaient d'un salaire ou d'un bénéfice des ventrus (Bauchprediger). Ils repoussaient le principe de la justification par la foi seule et prêchaient la nécessité des bonnes œuvres pour le salut. Ils posaient en principe que le magistrat n'a pas à s'occuper des matières religieuses et que nul ne doit être

contraint par des châtiments à un acte de foi (51).

C'est une sorte de Heu commun historique de prétendre que les anabaptistes ont prêche la polygamie et un communisme violent et spoliateur; mais cette accusation qui généralise le fait tout exceptionnel de Munster, est nue calomnie réfutée par les faits les plus positifs. La polygamie n'a jamais été ni enseignée ni pratiquée par les anabaptistes (52). Quant à la communauté des biens, il parait en effet que, dans le principe, les anabaptistes essayèrent de pratiquer la communauté volontaire, pour se conformer à l'exemple des apôtres; mais ils y renoncèrent bientôt, sans doute à cause des répugnances insurmonlables qu'ils rencontrèrent (35). Aucun témoignage digne de foi n'accuse la seele dans son ensemble , d'avoir professé ni prati-

que le communisme imposé d'autorité (54).

Mais une autre accusation, bien plus grave moralement, et historiquement mieux fondée, se rattache au principe même de l'anabaptisme. Sous le prétexte menteur d'un faux spiritualisme, il donnait aux passions humaines une liberté effrénée. « Quand on les surprenait dans quelque crime manifeste, ils disaient bravement : Je n'ai pas péché : je ne vis plus de la chair ; je suis mort à la chair; je vis de l'esprit. L'acte qu'on me reproche est de la chair, il n'est pas de moi (35). » L'on revit ainsi le spectacle donné par les mystiques à toutes les époques : la négation de la chair aboutissant, en réalité, à la licence la plus absolue.

Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la doctrine de l'inspiration ne pouvait pas poser une confession fixe et immuable. Pour juger l'a-

nabaptisme dans son ensemble , il serait né* cessaire de faire des distinctions infinies de lieu, de temps; mais s'il est équitable de laisser à Jean de Leyde la responsabilité de ses folies sanglantes , l'on ne peut en laver complètement une doctrine qui renversait toutes les barrières légales et morales devant les aberrations de l'individualité surexcitée. Même dans ses écoles les plus modérées, l'anabaptisme me semble avoir ce vice radical. J'y remarque aussi, avec un sentiment élevé de quelques-uns des droits essentiels de l'humanité, une absence complète d'idées pratiques. Au milieu d'une société cuirassée et de nationalités qui ne pouvaient s'affirmer et se maintenir que par la guerre , poser en loi absolue qu'il est défendu de se servir du glaive, et vouloir reconstituer la petite communauté pacifique que les premiers chrétiens

avaient établie au milieu de la grande paix intérieure du monde romain, c'était commettre plus qu'un anachronisme. C'était se séparer de la patrie, comme on s'était séparé de l'Église et se constituer en secte dans la société civile , comme dans la société religieuse.

Le même esprit se cache, au fond , sous l'apparente humanité de la loi pénale de l'excommunication ou du bannissement. Cette loi se rattachait étroitement à leur principe sectaire de la constitution d'une église des saints. Us repoussaient tout pécheur de leur église, de leur communauté, et par là même ils renonçaient à amener à eux la société tout entière. Faut-il ajouter que ce principe, trop libéral au point de vue social , est trèsrigoureux au point de vue religieux? Zwingli rejetait l'excommunication ; il ne voulait pas

qu'on désespérât jamais d'aucun pécheur.

Quant à la substitution d'une peine purement religieuse à tout autre système de répression, elle n'avait pas grand inconvénient tant que la secte se perdait au milieu d'une société qui croyait à son droit, à son devoir de punir : mais il est clair que , appliquée à un peuple tout entier, elle eût été incompatible avec Tordre social.

Le troisième point, la théorie du magistrat, provoque les mêmes réflexions. Je ne crois pas que les anabaptistes aient directement , positivement prêché la désobéissance au magistrat. Cela n'a été prouvé que de Munzer; ceux de Suisse ont toujours affirmé qu'ifs repoussaient cette doctrine (36). Mais en disant qu'un chrétien ne peut être magistrat, ils posaient évidemment un idéal pour leur société de saints, et cet idéal est en dehors (non

pas au-dessus) de l'humanité. Nier le mal, pour se dispenser de le réprimer, c est de tous les procédés le plus commode , mais le plus puéril. L'on peut comparer cette théorie à celle de Zwingli (37). Le point de départ semble le même. Zwingli admet aussi que, dans un état de perfection , l'office du magistrat serait inutile , mais il ne cherche pas cette perfection autour de lui. L'esprit pratique ne perd jamais de vue le monde dans lequel il vit et sur lequel il veut agir : il s arrête à la limite du raisonnable, tandis que l'utopie se précipite aveuglément dans l'absurde.

Avant même que la doctrine de l'inspiration n'eût porté ses conséquences extrêmes , elle avait donc de quoi effrayer les puissances établies. Le seul fait de se constituer en église séparée entraînait des perturbations très-

97 — graves, à une époque où l'Église et l'État étaient-si étroitement unis. Ainsi le mariage. Les anabaptistes soutenaient que l'époux fidèle, c'est-à-dire appartenant à leur secte, avait le droit et lu devoir de quitter l'époux infidèle ( 38). D'un autre côté le droit de nommer aux cures était un droit seigneurial très-prise. Enfin l'anabaptismc touchait de bien des côtés au temporel et soulevait les populations écrasées (59}.

Entraînés soit par l'exemple des paysans d'Allemagne , soit par la prcilication des anabaptistes, ou par le sentiment d'une longue oppression devenue plus intolérable depuis

— Saque le mot de liberté avait retenti dans les chaires , les paysans sujets de Zurich se soulevèrent sur plusieurs points. On ne leur répondit pas , comme en Allemagne , par la violence et par le massacre. On leur demanda de déposer leurs griefs.

Ces griefs sont en grande partie ceux qui sont énumérés dans les fameux douze article*. Ils demandaient la suppression du servage , des petites dîmes, des cor fées, de certain» péages et droits de douane, la liberté de la chasse et de la pêche , le rachat des rentes foncières, l'abaissement du taux de l'intérêt, la remise des biens des couvents supprimés aux communes, la suppression des basses justices, de la prison pour dettes, et , en cas de poursuite criminelle, la liberté provisoire sous caution*

Ces réclamations furent loin d'être accueillies ; mais il faut noter que la majeure partie

du territoire ne s'associa pas au mouvement, de telle sorte que les concessions , bien insuffisantes d'ailleurs , que fit le conseil , furent à peu près volontaires. On accorda une grande chose : la suppression du servage I Le conseil supprima aussi les petites dîmes et autorisa le rachat des grandes dîmes (40) et des rentes. Mais il conserva les basses justices , le droit exclusif de pèche (il vous serait plus nuisible qu'utile), les douanes , même sur le fer des instruments aratoires , la prison pour dettes (c'est pour votre bien , autrement on ne vous vendrait qu'au comptant ) , le droit de chasse (il ne vous servirait à rien et vous empêcherait de travailler), le droit de nommer et destituer les curés (41).

Quelque insuffisantes que fussent ces concession* et quelque dérisoires ou blessantes que fassent quelques-unes des raisons allé-

guées, elles suffirent cependant pour calmer ce noble peuple et pour le maintenir dans la sujétion pendant des siècles. Le plus grand opprobre du moins avait disparu : le servage. Et le rachat des dîmes et rentes promettait quelque soulagement à une situation vraiment intolérable.

La question des dîmes et des rentes était la grande difficulté , la grande angoisse pour Zwingli. L'Évangile interdit positivement de prêter à intérêt : a Vous prêterez , sans rien espérer en retour » (Luc. vi. 35). Zwingli ne méconnaissait pas la portée de ce précepte ; « mais, dit-il, les hommes riches n'ayant pas voulu prêter aux pauvres sans compensation les choses qu'ils s'étaient appropriées , l'impuissante justice humaine a dû permettre que le prêteur se fit payer une partie des fruits de la terre sur laquelle il a prêté. C'est bien

dur ; mais le magistrat ne peut forcer personne à prêter sans intérêt. Ce serait une nouvelle servitude. Ainsi quoique celui qui prête à intérêt agisse contre la parole de Dieu et contre la loi de nature , celui qui a accepté le prêt sous cette condition doit payer selon le commandement de Dieu : rendez à chacun ce qui lui est dû (42 ) , car il a donné sa parole , des gages, des cautions, des promesses au magistrat. Quiconque veut les fausser n'est pas un chrétien, puisqu'il refuse de tenir à son prochain la foi qu'il lui a jurée. Si Dieu défend de prêter à intérêt , il ne défend pas de payer l'intérêt promis; il l'ordonne, au contraire. Et ne dis pas : « en offrant à mon créancier ce qu'il ne peut accepter sans péché , je l'induis à pécher. » Songe d'abord à ne pas pécher toi-même en manquant à ta foi. Fausse et misérable ex-

cuse de chercha une bonne affaire sous prétexte de venir en aide à l'âme de ton prochain! Que si tu dis : « 11 est écrit : vous devez prêter sans rien espérer en retour ; donc je ne dois rien payer pour le prêt , » je réponds : va donc et demande-leur de te prêter sous cette condition ; s'ils y consentent , tu ne leur dois assurément aucun intérêt; mais s'ils stipulent un intérêt et que tu le leur promettes, tu dois le payer. Tu ne peux les forcer à faire selon ta volonté. Mais , ajoute Zwingli en se tournant vers les créanciers, ne croyez pas que je vous donne ici un point d'appui. Ceux qui savent que l'intérêt est contre Dieu et qui l'exigent néanmoins ne sont pas des chrétiens : entendre la parole de Dieu et ne pas la suivre, c'est mépriser Dieu. Sodome et Gomorrhe seront jugées moins sévèrement au jour du jugement (43).»

J'ai voulu citer ce passage comme une nouvelle preuve de la rectitude du jugement de Zwingli. Ge n'est pas ici le lieu de discuter ni ap point de vue moral, ni bien moins encore au point de vue économique , la question du prêt à intérêt; mais, en se plaçant sur le terrain de Zwingli, il me semble qu'on n'a jamais plue nettement défini la mesure des droits et des devoirs. Tout ce qui est devoir pour un citoyen n'engendre pas pour les autres un droit corrélatif : il est des devoirs pour lesquels le seul juge est la conscience, et à lf accomplissement desquels la société ne peut * contraindre sans porter atteinte à la liberté. Sous cette réserve , c'est au magistrat , au pouvoir social , de concilier tous les droits et tous les devoirs , de manière à foire porter à l'association tous ses fruits moraux et matériels. Zwingli propose au ma-

*"" «"S dus »«

veines. Car établir une rente sur son champ, qu'est-ce autre chose que vendre son travail et ses sueurs? Le pauvre cultivateur endetté laboure , travaille , et un autre prend la moisson. Mieux vaut quitter le sol et chercher sur une terre moins inhospitalière une autre habitation. En empruntant , d'ailleurs, l'exil n'est qu'ajourné; il faudra néanmoins partir, tôt ou tard , et alors ce sera la rage et le désespoir dans le cœur. Si Ton continue de permettre aux riches de constituer des rentes, toutes les terres seront bientôt grevées , et quel peuple aurons-nous alors? Rien que des pau- « vres affamés et écœurés , plus mal nourris et plus méprisés par les usuriers que le bétail : ils seront à ceux qui les exploiteront le mieux. » La troisième mesure recommandée par Zwingli avec une grande insistance, c'était de rendre rachetables les rentes per-

pétuelles : « Faites cela , dit-il , et dans dix ans tous serez étonnés des résultats obtenus : le nombre des rentes sera énormément diminué , le sol affranchi produira davantage , le travail sera plus actif, et la culture plus perfectionnée. » Zwingli réclame des magistrats une intervention énergique : « Si tous ne le faites pas , vous êtes contre Dieu , car tous n'auriez jamais dû permettre que cette lourde charge des rentes s'établit sur votre peuple (45). »

La question des dîmes n'était pas moins compliquée. « Il y règne , dit Zwingli , un tel abus, qu'il semble presque impossible d'y porter remède; mais Dieu nous assistera. Le grand obstacle au redressement des dîmes, c'est qu'elles ont été acquises par titre valable, de telle sorte qu'on ne saurait eu dépouiller leurs possesseurs actuels , sans mettre

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en péril tout Tordre social. Comment faire donc? D'abord, en ce qui touche les dimes qui appartiennent aux établissements religieux , il faut procéder comme on Ta fait à Zurich. Supprimez les prébendes et couvents, et laissez mourir , sans les dépouiller , mais sans les remplacer , les moines , les nonnes et les prébendiers. Quand il n'y aura plus personne pour réclamer les dimes qui leur appartiennent en vertu de contrats valablement passés , elles seront ramenées à leur destination première , qui est de servir à l'entretien des prêtres et des pauvres de chaque paroisse. Mais le malheur est que la plupart des dîmes appartiennent à des personnes étrangères à la paroisse, et souvent même à des sujets d'autres États , de sorte qu'on n'y saurait toucher sans s'exposer à de grands troubles, et même à la guerre. C'est le résultat d'une

longue connivence des papes, des prêtres, des couvents , des particuliers , des communes et des seigneurs. Tout cela pèse sur nous maintenant. Toutefois ne nous décourageons point. Nous n'avons pas veillé à la conservation de la maison de Dieu; c'est pourquoi il faut maintenant, avec tant de travail et de difiiculté , apporter le bois , la pierre , la chaui et le sable pour la reconstruire. Ce qu'il y a à faire de suite , c'est de veiller à ce que les possesseurs des dîmes entretiennent les curés, d'interdire aux prêtres de recevoir des offrandes , et d'en consacrer le produit aux pauvres. Enfin il faut ordonner que les dimes soient rachetables. Et ne dis pas : ils ont perçu la dlme assez longtemps, on ne leur doit plus rien! — C'est ton opinion, mais le juge en décide autrement. Ne te plains pas non plus qu'il faille attendre jusqu'à la mort de tous

les prêtres, moines , prébendiers qui possèdent des dîmes ; nous le devons par amour pour la paix. Ne regrettons pas le temps : sans lui, rien né peut se faire pacifiquement. Les moines, nonnes et prêtres, pauvres égarés , ne sont pas cause de ces abus. Hélas ! ils sont nés au milieu d'eux. Christ a toléré pendant trente-trois ans les scribes et les Pharisiens ! Soyons donc contents que la parole de Dieu soit en bon chemin , et consolons-nous de ne pouvoir contempler de nos yeux le soulagement qui en résultera pour les pauvres. Mais il faut agir énergiquement , sans relâche, dans ce sens : si l'on ne remédie pas régulièrement et charitablement à tous ces abus , le temps approche où cela se fera par la violence et par le désordre (46). »

Je dois ajouter, au très-grand honneur de Zwingli, qu'en présence de la guerre des t. n. 10

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paysans et de l'agitation dij ^r^oire de fc» rçch, il u'oublia jamais que l'oppression engendre e( excuse Ja vic^eoce. Il adresse ces foftp^ paroles au* grands de la terre : « Prenez garde ! si le peuple se détache 4e tous, qpp devient yotre puiggaqçe? ^e peqple yeut garder V Évangile; pi yous tentes de le toi enlever par la force , \\ r^ponçlra avec les apôtres : il faut ot*fy ? pieu plutôt qu'aux hpjqwnes! ^es croyants perdraient plutôt la vie (j^e leur foi. Ils se isoleraient par la pai^ de leur conscience et par la cerlitude d'être les enfapts de Dieu. Les incrédules riçnt de cette Cprmeté dans la foi; mais, commç Pharaon, fionwe Jérob^w» et Acbak, ils n'échapperont pas au châtiment de Dieu (47).»

En attendant le résultat des mesures qu'il proposait t ZwingU voyait un grand soulage-

■ ment actuel à la misère des populations, dans

■ la suppression des offrandes et des couvents. H y revient à cette occasion : « Veillez à ce

que les prêtres aient de quoi vivre, et vous verrez comme le purgatoire va s'éteindre tout de suite. Quand on n'y jettera plus toutes ces offrandes, il ti'cri restera pas un tison. Ne souffrez pas qu'aucune puissance reste aux prêtres; mais laisser mourir en paix les titulaires actuels. Quant aux nonnes, ne les laissez pas sortir de leurs couvents , â moins qu'elles n'aient une retraite honorable ; mais faites de leurs couvents des hôpitaux pour les pauvres. De même pour les moines; il faut les laisser s'éteindre tranquillement, mais ne pas permettre de les remplacer. Cest casser une jambe an pape. Leurs biens serviront aux pauvres (48)».

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Qu'ajouter encore? Zwingli continua de combattre les anabaptistes, sans se livrer, dit-il, à toute sa fougue, pour ne pas augmenter la colère du conseil contre eux. Le conseil sévit avec une violence toujours croissante , et la délation , qui fait cortège à toutes les persécutions , lui fournit de nombreuses victimes (49). Plusieurs furent enfermés au pain et à l'eau. Ayant réussi à s'échapper , ils prétendirent qu'un ange les avait délivrés comme saint Pierre. Beaucoup furent bannis, et allèrent mourir misérablement loin de leur patrie (50). Quelques-uns revinrent disant : La terre est au Seigneur! et, chose horrible!

ils furent noyés. La constance de leur mort leur fit de nouveaux prosélytes : « Plus on les persécutait , dit un ancien historien , plus leur nombre augmentait. Peut-être Dieu a-t-il voulu se moquer de la tyrannie en faisant

que, voulant extirper l'hérésie parla violence, elle n'a jamais réussi qu'à multiplier le nombre des hérétiques (51). »

Parmi ces supplices, celui de Manlz fut l'un des plus tragiques. En marchant à la mort , il louait Dieu qu'il lui fût permis de mourir pour la vérité de sa parole, et priait pour ceux qui l'avaient condamné. Le vicaire qui l'accompagnait eut le triste courage d'en* trer en discussion avec lui. Tout à coup on vit paraître son frère et sa pauvre vieille mère. On croyait qu'elle allait l'engager à faire une rétractation qui l'eût sauvé , mais elle l'exhorta, au contraire, à rester ferme

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dans sa foi; On lai lia les bras et les jambes, et on le jeta dans le Dente (52).

Il faut dire Cependant, à l'hôniletit an conseil de Zurich, qti'il refusa de livret* aui Autrichiens, qui le réclamaient pbur lefarÛler, Balthazai» Hiibmejër (33). Swingli intercéda pour lui et pobr tond ces malheureux. Y mit-il toute l'insistance, totite l'énergie désirables? Je né saurais l'affirmer; mais, à une époque où là foi était si intolérante , on doit lui savoir gré d'avoir modéré la répression.

Toute l'Europe catholique et protestante fut complice des mêmes barbaries. Si Mante fut noyé à Zurich, Hubmeyer fut brûlé à Vienne , Blaurock dans le Tyrol autrichien , et Hetzer décapité à Constance. Des milliers de victimes périrent avec le courage de l'enthousiasme. On assure que dans la seule ville

d'Einsisheim , plus de six cents furent exécutés (54). La plupart des réformateurs , il faut le dire ; approuvèrent ces horreurs, où dtt moins les couvrirent de teût silence; Cepefadànt l'on a tecttèilli dé i'titi à' eut ces belles et hiiW aines paroles : <t L'on ne petit punir pour tihe doctrine, Quelque errortêë qu'elle Soit : il faut la redresseh Qu'on ne dise pas que de leur doctrine (ded anabaptistes) il peut résulter dès troubles : attendez pour les punir que les troubles aient eu lieu. Autrement il faudrait tuer les enfants au berceau pour les empêcher de devenir des assassins ou des brigands. Ne condamnez pas avant que l'acte soit commis, fussiez-vous certains qu'il se commettra. C'est Sataii, ce meurtrier avide de sang, qui nous tend ce piège: pourvu qu'on tue, il gagne toujours et doublement; car le martyre engendre de

nouveaux partisans à Terreur, et la parole de Dieu est rendue complice de l'œuvre de sang... Qu'on laisse les hérétiques enseigner ce qu'ils veulent; nul n'est forcé d'adopter leurs erreurs. Si pour une erreur, on mérite la mort, qui donc restera en vie (55)? » Je voudrais terminer ici : ces paroles de l'un des premiers réformateurs sont en quelque sorte un engagement contracté envers l'avenir , et malheureusement , il n'est pas encore tenu. Voici deux siècles que ce mot a été dit : « Il ne faut pas punir les doctrines, il faut les redresser N Ne semble-t-il pas qu'il soit d'aujourd'hui, et combien de temps faudra-t-il pour qu'il soit plus que le vœu d'un esprit généreux?

U me reste à dérouler encore une page de cette histoire de sang. Après le crime de Saint- Gall (56), les poursuites contre les anabaptistes furent poussées avec une nouvelle ri-

gueur. Zurich convoqua (1527) les députés des cantons où ils étaient répandus : Berne, Schaflbuse, Coire et Saint-Gall, pour arrêter en commun les mesures a prendre contre cette hérésie « qui trouble non-seulement la vraie foi , mais l'ordre et la constitution des choses humaines , le gouvernement et la morale publique. » L'on n'eut pas de peine à s'entendre sur la rédaction d'un décret. L'exposé des motifs raconte les crimes attribués aux anabaptistes : ils détournent les populations des sermons des hommes justes et instruits, injurient les prédicateurs publics, pérorent dans tous les coins, les forêts et les champs, célèbrent des mariages spirituels qui ne sont que des occasions d'adultère, commettent des assassinats au nom de Dieu , se vantent d'avoir des révélations divines et le don des miracles, disent que le diable sera

sauvé, ne Veulent jtaâ porter l'épêé, âéckreW que les rentes et intérêts sont infâmes et que toutes choses dbivëHt êtte Communes'; ëhfiii ils interdisent dut chrétiens de t>rétéb serment et de revêtir une rtiàgtèttaturfe. Puië vient uti décret terrible, qui prononcé le bàiinissemeht, la noyade, ëtb. (97).

Ceux des anabaptistes qui échappèrent à la persécution se iréjjandirent dàhs TEùrop^ entière , surtout dans la Moravie , la Bohême » la Silésie, la Hollaiidë. Peu à peu l*fltt«M produite par leur àp^âritiorl se calma , laissant à l'avëni* plus d'ûhe (Juestiori à hiéditér, plus d'un problème à résôudté.

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