‹ Etudes sur les réformateurs du xvie siècleChapitre 6 sur 60 · Cette préface, sous forme de lettre à Crotus Rubia · texte numérisé non relu

Cette préface, sous forme de lettre à Crotus Rubia

bartholistes qui sont venus, avec leurs innombrables volumes , prendre la place des bonnes coutumes de nos aïeux I Quelles cités mieux gouvernées que celles qui leur ferment leurs portes ! Voyez les Saxons des bords de la Baltique ; combien chez eux la justice est rapide et juste : ils ne consultent que leurs coutumes, tandis que nous, nous traînons nos procès pendant vingt ans à travers les avis contradictoires de trente-six docteurs. Quelle idée se faire de leur science , quand tous leurs livres ne leur apprennent pas à dire le droit d'une manière uniforme.»

Mais surtout il vit sur place, à Rome même, la corruption de l'Église. Tous ceux qui ont

dus, défend la cause des humanités contre les tbéologistes et les bartholistes. Elle est l'un des documents les plus importants pour l'histoire de la renaissance. Quant au poème auquel elle sert d'introduction, c'est un long jeu de mots, quelquefois spirituel, mais sans grand intérêt.

vu la Rome papale au temps de sa grandeur, en rapportent au fond la même impression. Boccace, Hutten, Luther, Montaigne, Rabelais, ne diffèrent que dans l'expression de leur dégoût. La papauté , qui croyait avoir brûlé dans Huss le dernier hérétique, et qui, après les tentatives infructueuses de Baie et de Constance, ne redoutait plus un concile général, qu'elle était d'ailleurs résolue à ne jamais convoquer, se livrait sans retenue et sans crainte à tous les débordements. Après le règne sanglant et scandaleux des Borgîa, le règne belliqueux de Jules II , où Ton vit un Italien combattre les Italiens, un pape canoaner des chrétiens , pour réaliser les desseins d'une détestable ambition. Les assassinats, la débauche, les vices les plus honteux, le luxe le plus effréné , les courtisanes,

un cortège d'hommes infâmes autour des

princes de l'Église, la paresse, l'ignorance, la mauvaise foi , le parjure dans les relations publiques et privées , voilà le tableau que les historiens et les voyageurs ont fait de la cour

de Rome. Et pour couvrir des dépenses sans

mesure , l'argent soutiré, extorqué à la chrétienté sous le prétexte de la guerre, toujours ajournée, contre les Turcs , ou de l'église, toujours inachevée , de Saint-Pierre , la vente presque publique des dignités ecclésiastiques , les annates rendues plus fréquentes par la nomination systématique de vieillards aux bénéfices , le prix du pal Hum , et cet infâme trafic des indulgences, où l'on vendait le ciel, où tout pardon s'achetait, même celui des crimes sans nom 1 L'Allemagne , qui a toujours eu , à un très-haut degré, le sentiment religieux, était de tous les pays le plus maltraité, le plus épuisé.

Hutten s'indignait de yoir le mépris dans

lequel était tombée en Italie la patrie des Othon et des Frédéric. 11 revint, jurant dans son cœur une haine éternelle et une guerre sans

relâche à la tyrannie , à la corruption papale.

Son séjour en Italie fut marqué par deux

incidents qui lui firent grand honneur en

Allemagne. Un jour , sur le chemin de Viterbe, il entendit cinq Français qui se moqu aient de l'empereur Maximilien. Il intervint pour défendre son empereur. La discussion s'échauffa : on en vint aux injures , puis aux coups. Les épées furent tirées. Les cinq Français attaquent à la fois Hutten : lui, appuyé contre un mur, soutient le choc, tue l'un des agresseurs, et met les autres en fuite. Forcé de quitter Rome pour échapper à leur vengeance , il se rend à Bologne. Là ,

une querelle s'engage çntre les étudiants allemands et les Italiens. La cause est portée devant le podestat, et Hutten chargé de parler pour ses compatriotes; il le fait avec une telle hauteur, que le podestat veut le jeter en prison.

Il fut obligé de quitter l'Italie sans avoir obtenu le titre de docteur. En revanche, l'empereur Maximilien , à .qui ces aventures étaient faites pour plaire , lui donna l'accolade de chevalier et le titre de poëte et d'orateur impérial ' . La couronne de lauriers avait été tressée , et fut posée sur la tête du poëte .

1. L'on a conservé le diplôme qui lui confère celte dignité avec tous les privilèges y attachés : dès ce moment, Hutien prend le titre de Poëta et orator. 11 est représenté au frontispice de ses écrits, armé de toutes pièces le front ceint de lauriers; plus lard, quand la guerre contre Rome fut commencée, il a, dans ses portraits, la main sur la garde de son épée, tirée à moitié du fourreau.

parla perle d'Augsbourg, la belle Constance, fille de Peulinger (avril 1517 ).

En voyant son fils couronné poëte et orateur impérial , le père de Hutten pensa qu'il était enfin quelque chose , et se consola de ne pas le voir docteur. Il le reçut fort bien à son château de Steckelberg, où Hutten séjourna quelque temps , incertain sur ce qu'il allait entreprendre , et s'il devait se fixer auprès de l'Empereur ou de son ancien protecteur l'archevêque de Mayence.

Ses loisirs ne furent pas perdus pour la cause à laquelle il avait voué sa vie. En décembre 1517, il lança sa déclaration de

guerre au pape , et commença la campagne par la publication du livre de Laurent Valla, sur la donation de Constantin. Ce livre, comme plusieurs des écrits de Hutten, fut imprimé au château de Steckelberg; car ces champions de la liberté ne se séparaient pas de l'arme puissante d'affranchissement que leur avait fournie le génie de Guttenberg!

La donation de Constantin, cette audacieuse imposture sur laquelle se fondent la sou-

veraineté temporelle du pape et ses prétenlions séculaires à la domination de tout l'Occident, est maintenant jugée. Les auteurs catholiques eux-mêmes ne la défendent plus : comme pour les fausses décrétâtes, ils ont

été forcés de reconnaître qu'elle est apo-

cryphe, et de se rejeter sur une tradition

qui ne serait légitime que si les monuments d'où elle découle l'étaient eux-mêmes. Mais,

an xv* siècle , la critique n'avait pas encore fait son œuvre , et la papauté n'a jamais rien abandonné de ce qu'elle croyait pouvoir encore défendre. Laurent Valla démontre avec an luxe d'érudition qui maintenant nous fait sourire, que Constantin n'a pas donné un monde au Saint-Siège; que l'eût-il donné, la donation serait nulle , l'empereur n'ayant pas eu le droit de démembrer l'empire , et le pape , le vicaire de celui dont le royaume n'est pas de ce monde , ayant bien moins encore eu qualité pour recevoir des royaumes; qu'enfin , en supposant la donation faite et valable , elle serait caduque , les papes s'étant rendus indignes de leurs droits par leur exécrable tyrannie, «Je le dirai, car, fort de l'appui de Dieu , je ne crains pas les hommes. Non , je n'ai pas vu un pape qui ait songé au bonheur du peuple , ou qui seu-

lement ait bien administré. Qui est-ce , sinon le pape, qui sème la guerre entre les peuples pacifiés? 11 a soif des richesses d'autrui, et dissipe les siennes. Il trafique non-seulement

de l'Etat, mais de l'Eglise elle-même et du Saint-Esprit. Il veut reprendre, dit-il, sur d'injustes détenteurs , les biens donnés par Constantin ! Eh ! qu'importe à l'Eglise? Quand le pape posséderait tous ces territoires, l'Eglise en serait-elle moins déshonorée et ébranlée par tant de crimes, par celte luxure, ces passions furieuses 1 Le pape donne l'excuse et l'exemple de toutes les infamies. Nous pouvons lui dire avec saint Paul et Isaïe : « Vous blasphémez le nom de Dieu parmi les nations ; vous prêchez contre le vol et vous volez ; vous dites anathème aux idoles et vous êtes sacrilège; vous ordonnez d'obéir aux lois et vous prévariquez contre les lois. »

Puissé-je voir le jour où le pape ne sera plus le vicaire de César, mais celui de Jésus-Christ, où Ton n'entendra plus cette chose horrible que les chrétiens font la guerre à l'Église , que l'Église combat Pérouse et Bologne. Non! ce n'est pas l'Église qui combat les fidèles , c'est le pape ! Alors le pape sera en vérité le Père sacré de tous les peuples : loin de souffler la guerre entre les chrétiens, du haut de sa majesté pontificale, il apaisera les discordes que d'autres auront excitées ! » Voilà, dans un vœu généreux, le rôle que les ultramontains de notre temps ont assigné à la papauté du moyen âge , mais que l'histoire ne l'a jamais vue accomplir. Le courageux écrivain qui a prononcé ces nobles paroles fut condamné , il est presque puéril de le dire. Son livre brûlé , poursuivi par*

tout, était complètement oublié, quand Hutt. i. 1

ten le retrouva dans la bibliothèque de Fulda. Le moment était, bien choisi pour lui faire porter tous ses fruits : Luther, après avoir commencé la guerre contre les indulgences se troublait dans sa conscience et hésitait à s'attaquer au pape. Tous les esprits étaient dans l'attente de ce qui allait arriver : car je ne sais quel instinct les avertissait que l'heure était venue.

Par un coup d'audace qui lui assura l'impunité , Hutten dédia le livre au pape luimême , à Léon X :

« Quoique tous tes prédécesseurs aient condamné le discours de Laurent Valla, parce qu'il infirme la donation de Constantin, je te le dédie avec confiance. Je ne crains pas, comme quelques-uns le pensent, que tu V offenses de mon hommage. Depuis ton élévation au saint-siége, tu es l'espoir et l'amour

du monde, le restaurateur de la paix, le protecteur des sciences et des arts. Tu as fait taire la trompette belliqueuse de Jules II ; tu as promis la paix , par conséquent aussi la justice, la sécurité et ces vertus vraiment royales, la douceur et la clémence. Ma dédicace témoignera devant les siècles que , sous ton pontificat, on a pu penser librement, parler librement , dire et écrire la vérité. »

«Le discours de Valla accuse sans doute tes prédécesseurs; mais c'est là même ce qui le rend si utile ; car il poursuit les ennemis du genre humain. Quel autre nom en effet, donner à ces papes qui sucèrent les trésors de tous les pays , et imposèrent à tous les peuples le joug le plus écrasant ; qui dépouillèrent les rois de leurs trônes et les particuliers de leurs propriétés? Peut- on les appeler vicaires du Christ eux qui n'ont rien (ait de

ce que le Christ a fait et ordonné ? Non ! ils méritent plutôt le nom de voleurs et de tyrans ! Ils ont trafiqué des grâces , des dispenses temporelles et spirituelles. Des péchés des autres hommes , et du châtiment même après la mort , ils se sont fait un revenu , et tous les ans , ils ont extorqué aux chrétiens leurs dernières ressources sous le prétexte menteur d'une guerre qu'ils n'ont jamais faite aux Turcs, d'un temple qu'ils n'ont jamais achevé à saint Pierre ! Et malgré tout , ils voulaient qu'on les appelât trèssaints pères 1 Et quand quelqu'un se permettait la moindre critique de leurs actes ou de leurs mœurs , ils s'irritaient soudain , et condamnaient non-seulement son corps, mais son âme même. Te comparer à de tels hommes serait donc te faire une grossière injure. C'est pourquoi je me persuade que

tu recevras avec plaisir mon offrande. Si tu daignes me faire savoir ta satisfaction, je m'efforcerai de t'offrir à F avenir quelque présent du même genre. »

Tous les contemporains parlent de l'impression produite par cette publication si hardie et si opportune. Mais quel témoignage vaudrait celui de Luther? « J'ai dans les mains, écrit-il à un ami, la donation de Constantin, réfutée par Laurent Valla, éditée par Hutten. Dieu bon! quelle ignorance ou quelle perversité à cette cour de Rome ! Et combien il faut admirer les desseins de Dieu qui a permis que des mensonges aussi impurs, aussi grossiers, aussi impudents prévalussent pendant des siècles, et fussent même reçus dans les décrétâtes et parmi les articles de foi, pour que rien ne manquât à la plus

monstrueuse des monstruosités. Je suis telle-

ment troublé que je ne doute presque plus que le pape soit proprement l'antechrist. Tout concorde : ce qu'il fait, ce qu'il dit et ce qu'il statue. »

Après ce coup d'éclat, l'archevêque de Mayence se hâta de s'attacher Hutten. L'on sait que ce prince n'était pas favorable au pape : il avait vu de près, lui aussi, la corruption de Rome : il avait été victime de sa rapacité. Son pallium ne lui avait pas coûté moins de vingt mille florins. Aussi ne lui déplaisait-il pas qu'on attaquât de ce côté la papauté. 11 changea d'avis quand il vit que la lutte n'allait à rien moins qu'à l'aflran-

chissement complet de la société laïque, à la sécularisation des principautés ecclésiastiques, et qu'après le pape, c'était le tour des évêques de trembler pour leur pouvoir temporel. Hutten ne lui épargna pas cette surprise ; mais alors on ne prévoyait pas encore jusqu'où irait le mouvement. Quant à Luther, l'archevêque de Mayence fut toujours son ennemi ; car le premier coup frappé par Luther l'avait atteint dans ses intérêts. L'on sait , en effet, que pour le dédommager des extorsions dont il avait été victime à Rome, le pape avait autorisé l'archevêque à percevoir le produit de la vente des indulgences dans son archevêché.

Hutten fit un voyage à Paris pour quelque affaire de l'archevêque. Il s'y rencontra avec les libres penseurs Lefebvre d'E tapies, Budée, Gopp et Rueil, et emporta leur amitié. 11 les

engagea dans la guerre qu'il avait entreprise contre la barbarie scolastique, ou plutôt il les y raffermit ; car depuis longtemps ces nobles esprits étaient acquis à cette cause.

La constante préoccupation de Hutten à cette époque, c'est de former une sainte ligue des libres penseurs contre les oppresseurs de l'esprit humain. « Plût à Dieu, écrit-il au comte de Nuenar (1517), que tous ceux-là fussent confondus qui s'opposent à la renaissance des lettres et qui veulent fouler aux pieds la jeune pépinière de toutes les vertus. Quant à toi, reste fidèle à toi-même et à ton dessein. Je partagerai, sois-en sûr, tous tes labeurs, tous tes périls : je n'épargnerai rien pour gagner à notre cause tous ceux qui pourront lui être utiles. Déjà beaucoup d'hommes importants sont avec nous... Les querelles même qui s'élèvent entre les eune-

mis de la vérité et de la vraie religion hâteront leur ruine. Peut-être ne sais-tu pas encore que dernièrement, à Wittemberg, un parti s'est élevé contre les indulgences, tandis qu'un autre les défend avec acharnement. Les chefs des deux partis sont des moines : ils crient, ils hurlent de leur mieux. Ils impriment des propositions, des conclusions, des articles. J'espère bien qu'ils vont se détruire les uns les autres. Ces jours-ci je dis à un moine qui me racontait ces querelles : « Allez, détruisez toujours, pour que vous aussi soyez détruits ! » Si l'Allemagne voulait m'en croire, elle se délivrerait de cette plaie rongeante avant de songer à attaquer les Turcs, quoique cela soit aussi bien nécessaire; car aux Turcs, après tout, nous ne disputons que l'Empire, tandis que nous souffrons parmi nous les destructeurs des

griefs, non-seulement l'esprit, mais les expressions mêmes de Hutten. Et ainsi, à côté de la question de dogme qui le touchait moins, Hutten poursuivait la guerre sur [le terrain pratique de l'affranchissement de l'esprit, de la ruine de la tyrannie rapace et corrompue de la cour de Rome.

Hutten accompagna l'archevêque de Mayence à la diète d'Âugsbourg (1518). Les dernières conquêtes desOthomans donnaient, cette fois, une importance toute particulière à l'éternelle question d'un impôt à établir pour faire la guerre aux Infidèles. Cet impôt, consenti tant de fois, n'avait jamais servi

qu'à payer la corruption romaine, et maintenant qu'il était nécessaire, que la guerre était inévitable et frappait déjà, pour ainsi dire, aux portes de l'Allemagne, les États ne voulurent rien accorder. Hutten avait insisté, dans un discours énergique, éloquent, sur la nécessité de défendre la chrétienté, plus sérieusement menacée que jamais. Et en même temps il avait donné le vrai moyen : que l'Église, que le clergé donne l'argent, et l'Allemagne donnera ses soldats et son sang. A cette occasion, il avait éclaté, avec sa vigueur ordinaire, contre les exactions des papes. Ses amis le supplièrent de supprimer cette partie de sa harangue : il s'y résigna à contrecœur. « L'Allemagne n'est plus l'Allemagne, écrit-il à Pirckheimer. La liberté d'écrire n'existe plus. Celui qui cherche la vérité et

qui la dit est honni ! Il n'est plus permis de t. i. 8

remplir son office d'honnête homme ! » Cette concession aux terreurs de ses amis lui pesait comme un remords, et dès l'année suivante, il imprima dans son château de Steckelberg son discours non mutilé, « Qui donc, s'é* crie-t-il dans sa dédicace A tous les hommes libres <FA llemagne, voudrait étouffer à ce point notre liberté que nous ne pussions plus nous élever contre aucune injustice, aucune exaction ? Que celui-là prenne garde : la liberté comprimée pourra bien quelque jour faire explosion et anéantir ses oppresseurs. Je le leur dis dans leur intérêt : qu'ils laissent un peu d'air et d'espace à la liberté allemande. Elle n'est pas exigeante et se contente de peu ; mais elle ne se laissera pas enchaîner complètement et emmener comme une esclave! Plutôt que de subir cet excès d'ignominie; elle pourrait bien s'indigner à la fia,

et, pour sauver quelque chose, prendre tout. * La vie de cour ne pouvait convenir à l'esprit indépendant de Hutten. Au bout de quelques mois, il en avait pénétré toutes les misères, et fait la critique dans un dialogue charmant. 11 y restait cependant, parce qu'il pensait qu'il pourrait y être plus utile qu'ailleurs;

« Celait une nécessité pour moi , écrit-il a son ami Pirckeimer, de me jeter au moins pour un temps dans la vie active. Je le devais à ma famille, à moi-même, surtout à nos études bien-aimées. J'ai mon plan ; je ne vais pas au hasard. J'ai un but bien arrêté vers lequel je dirige ma vie, que je veux résolument atteindre ; mais je ne le pourrais point par mes seules forces, sans appui. Comment j'espère trouver cet appui dans cette cour , je te le dirai quelque jour , tête à

tête : il serait imprudent de le confier à une lettre. Qu'il te suffise de savoir que c'est par devoir que j'accepte tous les ennuis de cette vie. Si ma condition te paraît changée , sois persuadé que mon âme ne l'est pas : je serai toujours le même Hutten ; je ne trahirai pas ma jeunesse , et je marcherai , toujours semblable à moi-même , dans des voies diverses. Pour les desseins que je nourris , la fortune à laquelle je puis prétendre , quoique assez considérable , ne suffît pas. 11 faut que j'essaie de faire mon chemin à la cour. Et puis, ne dois-je pas tenter de détruire le préjugé des nobles contre les sciences? S'ils me voyaient m'enfermer dans de doctes loisirs , ils ne seraient que trop confirmés dans leur pensée que les sciences amollissent les âmes, et les rendent lâches et efféminées. Le temps du repos n'est pas venu. Notre parti gagne

chaque jour du terrain. Les conseillers de l'Empereur, ceux des princes, sont des nôtres ; c'est pourquoi nous appelons les princes Mécènes et Augustes, non pas qu'ils méritent déjà ces beaux noms , mais pour faire natlre en eux une généreuse émulation. Nous n'avons pas mal réussi jusqu'à présent : j'en connais plus d'un qui s'est déclaré pour nous par crainte du déshonneur. Je suis donc d'avis que nous fassions tout pour gagner leur bienveillance : les bartholistes et les théologistes nous ont donné l'exemple ; c'est par ce moyen qu'ils sont devenus si puissants.

Je vois ici beaucoup d'hommes illustres

Eck combat Carlstadt , mon concitoyen , un vertueux théologien ; il fait la guerre à Luther, à Érasme. Érasme continue de produire. Guillaume Budéc , le plus savant des nobles

français, le plus noble des savants, achève

ses annotations sur les Pandectes ; j'ai sauté de joie à cette nouvelle. Voilà donc, au même moment, deux Hercules exterminateurs de monstres : Érasme et Budée. L'un détruit la postérité d'Accurse, et extirpe la malfaisante engeance des bartholistes ; l'autre s'en prend aux barbares qui se cachent derrière la fumée de la théologie , et rend à la lumière les Saintes-Écritures. Ajoute Le febvre , qui travaille si bien la philosophie, et Copp et Rueil ; à l'un Dioscoride , à l'autre Galien. 0 siècle, ô lettres! qu'il est doux de vivre maintenant , quoiqu'il ne soit pas encore temps de se reposer. Ton heure a sonné» barbarie : ceins-toi les flânes , et pars pour un éternel exil ! »

1. Il y a ici un jeu de mots intraduisible sur le nom latin deLefebvre (Faber).

Je ne veux pas donner le détail de toutes les œuvres de'Hutten. Je cherche celles qui ont eu le plus d'influence , ou qui peignent le mieux son caractère et ses desseins. Cette année (1519) fut Tune des plus occupées de sa vie. En même temps qu'il publie ses terribles harangues contre le tyran de Wurtemberg , et qu'il est à son rang dans l'armée qui le chassa , il édite Tïte-Live, et lance contre la cour de Rome et contre les légats trois dialogues pleins de verve, d'éclat, d'ironie. 11 publie et dédie à Ferdinand , frère de Charles-Quint, un écrit contre Grégoire VII, qu'il a trouvé, comme le discours de Valla,

dans la poussière de la bibliothèque de Fulda. 11 entretient une correspondance immense avec tous les hommes illustres de son temps. « Plus de deux mille lettres, dit un contemporain, de rois, de princes, de seigneurs, d'évêques, de tous les hommes qui ont un nom, lui arrivent d'Italie, de France, de Bohème, d'Allemagne, de tous pays; tous le félicitent d'avoir commencé la guerre contre les romanistes, et rengagent à la continuer.»

Le moment paraissait favorable. L'archevêque de Mayence traitait Hutten comme un ami; Érasme rassurait que Ferdinand, frère de Charles-Quint, faisait de lui le plus grand cas, et Sickingen, pour mieux s'assurer le concours de ce prince , allait lui offrir ses services que se disputaient les rois. Enfin Charles-Quint, lui-même, devait être hostile au pape qui avait favorisé de toute son in-

fluence François Ier, son compétiteur à l'empire, son rival détesté. Hutten jugea que c'était un devoir de s'attaquer directement à la papauté. Il n'hésita plus, et se jeta en avant, poussant son cri de guerre : Aleajacta est ! 11 annonça sa résolution à tous ses amis , et se prépara à frapper un grand coup.

Son âme semble s'être fortifiée encore dans la méditation religieuse. Il montre une ardeur de foi qu'on ne remarque pas dans ses' précédents écrits : a Quand je serais certain , dit-il dans la préface du livre contre Grégoire VII, que le pape dirigera contre moi ses foudres, je n'en dirais pas moins la vérité telle que je la connais, pour que je n'aie pas à m'écrier avec le prophète repentant : « Malheur à moi, qui « me suis tu , parce que mes lèvres étaient « corrompues t » Certes , il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes , et Dieu nous ordonne

de dire la vérité : il s'appelle lui-même la Vérité. Paul écrit à son disciple : «Prêche la « parole de Dieu à toute heure , et même « avec violence , car il vient un temps où ils « ne pourront supporter la vraie doctrine. » Le Christ aussi , veut que l'on annonce la vérité avec courage, et sans craindre les hommes qui peuvent perdre le corps, mais non pas l'âme. « Je suis venu , dit Notre a Sauveur , porter le feu sur la terre » et que peut-il vouloir autre chose , sinon que ce feu soit allumé? C'est donc certainement une action méritoire d'apporter au jour la vérité cachée, et j'en aurai ma récompense sinon sur cette terre , du moins dans cette patrie céleste où chacun sera jugé selon ses œuvres. »

À la même époque , Hutten recommanda à ses parents de ne lui envoyer aucun argent,

et même de ne pas lui écrire , pour qu'ils ne fussent pas compromis avec lui et mêlés aux périls qu'il se disposait à courir. Cette touchante sollicitude ne l'abandonna jamais. Son père étant mort; il abandonna son héritage , et continua seul et sans ressources la lutte terrible où il s'était engagé. Cette seseconde moitié de sa rie est toute d'abnégation.

Cependant, il semble qu'au dernier moment son grand cœur ait hésité. Le sentiment de la famille s'était réveillé en lui , plus vivace que jamais , et il avait entrevu dans quelque rêve une paisible existence d'intérieur. « J'ai un grand désir de repos , écrit-il à son ami Piscator, et quelque jour je le satisferai. Mais pour cela il me faut une femme. Tu connais mon caractère ; je ne puis vivre seul. Il me faut quelqu'un auprès de qui je puisse me délas-

ser de mes soucis et de mes travaux , avec qui je puisse rire, jouer, deviser gaiement, et détendre mon esprit aigri , mon cœur chagrin. Donne-moi une femme , cher Frédéric, et, pour que tu saches "Comment je la désire, qu'elle soit jeune, belle, bien élevée et pudique; qu'elle ait un peu de bien , pas beaucoup : je ne tiens pas à la fortune. Quant à sa naissance, celle que Hutten épousera sera toujours assez noble. » Mais il ne devait jamais goûter ce bonheur qu'il rêvait, le repos près d'une femme aimée. Il était né pour la lutte ; il accomplit sa destinée , et ne se reposa que dans la tombe.

« Je prépare un livre , écrit-il à son ami Eoban Hess , qui contient ce qu'on a dit de

plus fort et de plus libre sur les sangsues romaines. » Ce livre est le Vadiscus ou la Triade romaine, publié d'abord en latin, traduit en allemand peu après. Dans sa dédicace au chevalier de Rotenhan , on lit : « Je ne te dirai pas que ce livre est bon , car il traite d'un sujet détestable. Et pourtalt je suis peut-être en droit de le louer à cause de la vérité qu'il contient, et de la liberté avec laquelle il l'exprime. Je ne me suis jamais autant plu que dans cet ouvrage : notre liberté était enchaînée par les papes , je l'affranchis. La liberté était bannie de notre patrie , je l'y ramène. »

11 faudrait traduire en entier ce formidable pamphlet, a Jamais , comme le dit un biographe4, on n'a représenté en traits plus vifs

1. C Mtiners, LebensBeschieibongen (Biographie des Hommes célèbres de la Renaissance), U III. Zurich, 1797.

et plus Trais les abus bouts et la corruption de l'Eglise, les infamies de la cour de Rome , les vices qui de là descendaient sur le monde entier , les exactions intolérables exercées surtout en Allemagne , les insultes qui les rendaient plus intolérables encore , la patience excessive des princes et des peuples , et l'inévitable nécessité d'une révolution violente. Quiconque veut savoir ce que la papauté a osé, ce que nos aïeux ont toléré, doit lire ce livre. Personne ne le déposera sans bénir son auteur, sans être animé des sentiments qui l'ont inspiré, sans reconnaître qu'un tel état de choses ne pouvait se supporter plus longtemps , et qu'il fallait le changer à tout prix. »

La Triade romaine est un dialogue dont les interlocuteurs sont Hutten et l'un de ses amis, Ehrenhold. Hutten raconte à celui-ci

ce que lui a dit de la cour de Rome un voyageur nommé Vadiscus. Ces récits sont faite sous la forme de triades, souvent interrompues par les exclamations d'Ebrenhold et par

les réflexions que se communiquent les deux amis.

« Si tout ne me trompe, dit Hutten, notre nation aspire à la liberté. Les plus nobles et les plus sages supportent avec le plus de peine les exactions des ignorants et corrompus romanistes, et les injures qu'ils ajoutent à leur violence. Les choses en sont arrivées à ce point qu'elles ne peuvent plus être tolérées. Nos princes, réunis à Francfort, ont ressenti très -profondément l'injure quand Cajetan, un de ces romanistes à latere s'est écrié à la vue d'une longue procession de prêtres magnifiquement parés : « Quels beaux palefreniers nous avons là. » Non moins insolent

était ce Romain à qui je parlais de l'oppression de notre patrie, ajoutant que, dans leur intérêt, les romanistes feraient bien de mettre un peu plus de modération et d'adresse dans leurs brigandages : « Les barbares, me ditil, ne sont pas dignes d'avoir de l'argent; ils ne méritent pas même qu'on se donne la peine de leur extorquer avec finesse celui qu'ils ont encore I » Aucun peuple n'est méprisé à Rome aussi généralement et aussi visiblement que les Allemands : et pourquoi cela? Parce que, par une piété excessive et mal entendue, nous nous laissons escroquer par ces indignes Romains ce que leurs fiers ancêtres n'ont pu nous enlever par les armes. Jeunes et vieux, hommes et femmes, marchands et artisans, prêtresetcourtisans, et, pour tout dire, les juifs eux-mêmes, ces captifs de toutes les nations, se moquent de notre sottise.

« Mais l'impudence des vendeurs d'indulgences et des légats a fini par ouvrir les yeux, même au peuple, dans plusieurs contrées de l'Allemagne. Combien, par exemple, ne s'est-on pas indigné à Francfort contre ces légats qui vendaient à des milliers de personnes la permission de manger du lait et du beurre les jours d'abstinence, et ne rougissaient pas de se faire servir toute espèce de viandes, sous prétexte que le poisson d'Allemagne leur faisait mal! Cependant il en est encore beaucoup qui ne veulent pas voir les crimes des romanistes et leur impudence. II faut donc crier, avertir, accuser et frapper jusqu'à ce que tous comprennent. Je sais bien que cela ne peut se faire sans péril; mais quelle grande chose s'est jamais faite sans péril? Il faut écrire et dire la vérité avec une

confiance chrétienne ; sachant combien notre

Sauveur l'a pratiquée rigoureusement et sans merci quand il s'élevait contre les prêtres et les scribes! En marchant dans cette voie, nous prévaudrons contre ceux qui abusent du nom de Dieu pour leurs fins , terrestres, qui ont mis leurs commandements humains à la place de ceux du Christ, et qui ne savent plus ni enseigner le bien ni le faire. Ils ont fait de la parole de Dieu une fable ; ils adorent la créature au lieu du créateur ; ils sont entrés dans le bercail du Seigneur, non pas comme des pasteurs, mais comme des voleurs et des ravisseurs. Ne cessons donc pas de les démasquer. Si nous ne pouvons accomplir nous-mêmes cette grande entreprise, nous éveillerons peut-être des esprits plus heureux qui parviendront à tirer la chrétienté de sa léthargie et à la soulever contre ses oppresseurs. L'Allemagne ne saurait mieux mériter

de l'Église tout entière et du Christ lui-même qu'en coupant court une bonne fois à toutes ees exactions et en laissant mourir de faim tous ces copistes, tous ces protonotaires. Plus dangereux que les Turcs, ils trafiquent du Christ, de ses autels, de ses sacrements et du ciel lui-même. Mais écoute ce que dit Vadiscus :

« Trois choses maintiennent le renom de Rome : la puissance du pape, les reliques et les indulgences. Trois choses sont rapportées de Rome par ceux qui y vont : une mauvaise conscience, un estomac gâté, une bourse vide. Trois choses ne se trouvent pas à Rome : la conscience, la religion, la foi au serment. Les Romains se rient de trois choses : la vertu des ancêtres, la papauté de saint Pierre, le jugement dernier. Trois choses sont en abondance à Rome ; le poison, les antiquités, les

places vides. Trois choses y manquent complètement : la simplicité, la modération et la loyauté. Les Romains vendent publiquement trois choses : le Christ, les dignités ecclésiastiques et les femmes. Ils ont horreur de trois choses : le concile général, la réforme de l'Eglise et le progrès des lumières. Trois choses peuvent guérir Rome de tous ses vices : la disparition de la superstition, la suppression des offices romains et le renversement de toute l'organisation de la curie. Trois choses sont très-prisées à Rome : les jolies femmes, les beaux chevaux et les bulles du pape. Trois choses sont communes à Rome : la volupté, le luxe et l'orgueil. Les pauvres mangent trois choses : les choux, les oignons et les aulx. Et les riches? La sueur des pauvres, les biens escroqués et les dépouilles de la chrétienté. Rome a trois sortes

de citoyens : Simon le magicien. Judas Iscariote et le peuple de Gomorrhe. Les cardinaux traînent trois queues derrière eux : l'une à leur robe ; l'autre, une bande de voleurs, d'assassins et de ruffians ; la troisième, leurs grâces et dispenses avec quoi ils balaient tout. Trois choses ne rassasient jamais les Romains : les pallium, les mois pontificaux et les annates.

« Chaque année ils en veulent tirer plus. Ainsi le pallium de l'archevêque de Mayence coûtait autrefois dix mille florins ; maintenant il en coûte vingt mille, et, dans l'espace d'une vie d'homme , on a dû le renouveler huit fois. Les six mois qui avaient été donnés au pape en cas de vacance d'un bénéfice se sont de même élevés à un an. Et cela ne leur suffit pas. Ils tiennent marché public des bénéfices et ne se font pas faute de les vendre

à la fois à deux ou trois compétiteurs* Qu'ils aient ou non les qualités requises par les canons, qu'importe? Les dispenses suffisent à tout : elles font d'un enfant et d'une femme un homme majeur. Les Romains pèchent sans dispense, mais ils Tendent aux autres la remise de leurs péchés. Rien ne leur est plus désirable qu'une perversité dont ils tirent profit.

« Si Ton veut obtenir quoi que ce soit à Rome, il faut se munir de trois choses : l'argent, les recommandations, le mensonge.

Trois choses peuvent suppléer à l'argent : la beauté du corps, la corruption de l'esprit et la patience de l'un et de l'autre. Trois choses peuvent ramener Rome au bien : l'énergique volonté des princes, l'impatience des peuples et les victoires des Turcs. Toutefois, il n'est pas nécessaire de retrancher la tête de l'Église :

il suffit d'en extirper les parties corrompues ; opération douloureuse cependant, et qui ne se fera pas sans violence. Quand la tète sera guérie, le corps se portera bien. Les prêtres, moins. nombreux, moins riches et plus occupés, vivront plus saintement : ils épouseront d'honnêtes femmes, au lieu d'entretenir d'impudentes concubines. Cçtte réforme indispensable a toujours manqué par la faute des princes et par l'ignorance des peuples. C'est pourquoi il est temps d'en finir. Ne souffrons pas davantage que Rome nous opprime par une fausse apparence de sainteté; qu'elle nous impose comme des lois infaillibles de l'Église les bulles que le pape fabrique en société de quelques favoris, et qu'elle nous dépouille au moyen de ses indulgences ou sous les prétextes les plus mensongers. Les successeurs de Pierre doivent pécher, mais des âmes et

non des trésors ; car aucune communion ne peut exister entre le Christ et Bélial. Le Christ a dit : Bienheureux les pauvres, car le royaume des cieux est à eux ! Et eux ils disent : Le royaume des cieux est aux riches ; car le pape et ses agents vont partout préchant et criant qu'on participe d'autant plus au royaume des cieux que l'on achète plus d'indulgences. Et toutes les dispenses vendues par les légats I Us relèvent des serments les plus saints, des plus sacrés devoirs, des peines qu'on a méritées par les plus exécrables forfaits.

« Trois choses sont sans cesse en ouvrage à Rome et jamais achevées : la béatification des saints, l'érection des églises et la guerre contre les Turcs. 11 est défendu de médire de trois choses : le pape, les indulgences, l'impiété. Trois classes de gens régnent à

Rome : les ruffians, les courtisanes et les usuriers. Trois choses sont pompeusement parées : les prélats , les mulets et les filles publiques. De trois choses on se vante à Rome, quoiqu'elles n'y soient pas : la piété, la foi et l'innocence. Et trois choses y sont, dont on ne se vante pas : le trafic des offices, la vénalité de la justice, la trahison dans l'amitié. Aux deux glaives, le pape enjoint un troisième avec lequel il tond ses ouailles et les écorche jusqu'au sang. »

« Telle est la source impure d'où découlent sur toute nation la détresse, la corruption et la misère ; et tous les peuples ne s'entendraient pas pour la tarir! Ils ne viendraient point par terre et par eau, avec le fer et le feu? 0 Rome, la chrétienté tout entière a les yeux sur toi ; ce que tu fais parait

^ tous honnête et légitime. C'est pourquoi t. i. *0

ta corruption a tout corrompu. Tu as amassé, comme dans un réservoir, les dépouilles de l'univers entier et tu les as données à dévorer à une nuée de parasites. Ils ont d'abord sucé notre sang, puis ils ont mangé notre chair] ils en sont venus jusqu'à la moelle de nos os, et ils ne sont pas encore rassasiés ! Et les Allemands hésiteraient à prendre les armes ! Là sont les ravisseurs de notre patrie : nous faisons les frais de tous leurs vices. Avec l'argent qu'ils nous dérobent, ils entretiennent leurs chiens, leurs chevaux, leurs courtisanes. Nous payons la pourpre qui les vêtit, les palais de marbre qui les logent. Et maintenant ils nous menacent, ils nous violentent; ils nous défendent d'hésiter, de murmurer devant leurs intolérables exactions. Ils veulent, avec notre argent, notre honte et nos sourires* Quand donc aurons-nous des yeux pour voir notre

— Hl —

humiliation et notre mine, des bras pour les venger x. »

La Triade romaine produisit une immense sensation en Allemagne. « Par ce libelle, dit Cocblœus, qui n'est pas suspect, Hutten a fait que le nom le plus odieux en Allemagne soit celui de la curie romaine. » Et c'est principalement à ce livre qu'il faut attribuer le mouvement d'opinion qui éclata contre les légats en 1519 et 1520, comme on Ta vu plus haut.

Le bruit en arriva jusqu'à Rome, et valut,

1. J'ai résnmé ce pamphlet en suivant principalement Neiners. Je ne nuis citer tout ce que j'emprunte à ce livre excellent.

pour la première fois , à Hutten l'honneur des colères pontificales. Mais avant que le pape n'eût fulminé l'anathème, Hutten s'était déjà fait un nouveau titre à ses rancunes implacables. Il imprima, en juin 1520, plusieurs lettres écrites, à la fin du XIVe siècle, par les plus illustres universités sur les moyens de mettre fin au schisme de l'Église. Sa préface se termine par la noble devise qu'il a adoptée depuis la Triade romaine : Vive la liberté! Le sort en est jeté! Son but, en publiant ces lettres, était surtout de montrer avec quelle liberté les anciennes universités traitaient des droits des peuples, de l'Empereur, des conciles, de la puissance illégitime des papes. Il voulait exciter, par cet exemple, l'émulation des hautes écoles de son temps, et protester contre les condamnations prononcées par les universités de Go-

logne et de Louvain contre Luther. Il cite à la fin de sa préface cette belle parole de saint Grégoire : « Il faut rappeler aux sujets qu'ils ne doivent pas être trop sujets; autrement, ils en viendraient jusqu'à vénérer les vices de leurs maîtres. » Et il faisait à la cour de Rome l'application de cette grande et éternelle réserve en faveur du droit 1

Cet écrit fut imprimé au château de Steckelberg. L'audace de la Triade romaine, imprimée à Mayence , avait sans doute dépassé la mesure que l'archevêque voulait mettre dans son adhésion aux idées nouvelles. Peu après , celui-ci reçut du pape un bref qui, avec tous les ménagements nécessaires envers un si important personnage, exprimait son étonnement et sa douleur d'apprendre qu'on imprimât dans son archevêché, et presque sous ses yeux, de telles en or mi tés, et l'exhortait à

sévir coq tre l'impudence d'nq certain Hutten1 pour que son châtiment servît aux autres d'avertissement et d'exemple. Albert pe suivît pas à la lettrp l'injonction du pape , mais il demanda à Hutten la promesse dq ne plus risn écrire cQqtre la cour de Home. Hutten refusa d'asservir sa conscience, et l'archevêque défendit , sous peine d'excommunication, de lire les écrits de Hutten et autres semblables : « Ceci , écrit Luther , est sans doute à mon adresse : s'il m'avait nommé, je lui aurais répondu de manière à lui èter l'en* vie de m'attaquer. Par ces violences, ils préparent eux-mêmes la fin de leur tyrannie. »

Hutten n'espérant plus le concours de l'archevêque de Mayence , et affraqchi des mé-

1. Cette outrecuidance de style était d'usage à la cour de Rome. Dans la bulle contre Luther, on lit de même : un certain Luther. Hutten met en note sur ce mot : afténêe enphaiin.

nagements que cet espoir lui imposait, se hâta de se rapprocher de Luther. Déjà il avait apprécié l'importance de la mission que ce grand homme était appelé à remplir. 11 avait compris que cette querelle de moines dont, au premier moment, il avait ri, contenait en germe la réyolution même qu'il poursuivait de tous ses efforts. Il avait été charmé, entraîné et dompté , comme F Allemagne tout entière, par la parole epflammée du docteur de Wittemberg , et avec le coup d'œil de l'homme d'expérience et la modestie du héros, il avait salué dans Luther le chef de la réforme. Dès 1519, il lui avait fait offrir un asile sûr chez Sickingen. En juin 1520 il lui écrit lui-même :

« Vive la liberté I Ulrich de Hutten , chevalier, à Martin Luther, théologien. —-Si tu rencontres quelques difficultés dans les

grandes choses que tu entreprends d'un si ferme courage , sois assuré que je suis avec toi de cœur et d'âme. Et moi aussi , je ne reste pas oisif. Que le Christ soit avec nous, qu'il nous assiste , puisque nous restaurons, toi avec plus de succès, moi selon mes forces, ses divines lois , et que nous remettons en lumière sa doctrine, faussée et voilée de ténèbres par les constitutions pontificales. Plût à Dieu que tous sentissent comme nous, et que nos adversaires reconnussent eux-mêmes leurs injustices et rentrassent dans la bonne voie ! On dit que tu es excommunié. Combien cela te grandirait, Luther! Tous les hommes vraiment religieux diraient de toi : « Ils ont enchaîné la parole du Juste, et condamné le sang innocent, mais le Seigneur notre Dieu les punira de leur injustice et les fera périr dans leur iniquité. » C'est

là notre espoir et notre foi. Eck revient de Rome , comblé , dit -on, d'argent et de bénéfices; et après? Le pécheur est loué dans ses desseins , mais que le Seigneur nous dirige dans sa vérité!... Cependant, sois sur tes gardes, et ne détourne de tes persécuteurs ni ton esprit, ni tes regards. Si tu périssais maintenant , tu sens toi-même combien ce serait une calamité publique ! Je sais bien que ton courage est tel que tu préfères mourir ainsi plutôt que de continuer à vivre comme tu Tas fait jusqu'ici. L'on me menace également, et je suis décidé à prendre toutes les précautions possibles : s'ils emploient la force, je leur opposerai une force, non pas seulement égale, mais, je l'espère, supérieure : toutefois je désire sincèrement qu'ils puissent me dédaigner. Eck m'a désigné comme étant des tiens, et en cela,

il n'a pas menti ; car j'ai toujours été avec toi dans tout ce que je connais de toi. Mais jusqu'ici, nous n'ayons eu aucune relation ensemble ; il a donc menti , quand il a dit , pour plaire au pape, que nous agissons d'après un pian concerté entre nous. 0 quel homme méchant et impudent!... Quant à toi , reste ferme , et n'hésite pas dans la voie où tu es entré. En toute rencontre , je serai ton second : tu peux donc me confier tous tes projets ultérieurs. Unissons-nous pour sauver la liberté; affranchissons notre patrie depuis si longtemps opprimée. Le Seigneur est avec nous; qui donc serait contre nous?.. . Je pars aujourd'hui pour me rendre auprès de Ferdinand. Je n'épargnerai rien pour y faire le plus de besogne possible dans l'intérêt de notre cause. Sickingen t'engage à venir auprès de lui , si tu n'es pas en sûreté là où tu

es : il te fera l'accueil que tu mérites , et te protégera contre tout ennemi. Il m'a recommandé plusieurs fois de te l'écrire...»

Cette lettre paraît avoir été imprimée immédiatement, sauf le nom de Sickingen qui est en blanc dans l'édition que j'ai sous les yeux : on Ydulait sans doute ne pas divulgue!* à l'avance la retraite offerte i Luther. Elle parait avoir fait une grande impression sur l'illustre réforinatèur; Il se seftlit dès lort plus libre , et moins tenu de modérer la fougue de sa généreuse colère $ comme il l'avait fait jusqu'alors par égard pour l'électeur de Saxe. C'est à ce moitient qu'il publia sa Captivité de Baby lotte, et son Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande pour la réformation de l'Église (décembre 1520).

Hutten partait plein d'espoir pour le Brabant où se tenait la cour de Ferdinand , dans l'attente de Charles-Quint. Le jeune Empereur venait visiter l'Empire. Il paraissait impossible que Charles-Quint, élu malgré le pape , et qui semblait vouloir porter si fièrement toutes les couronnes réunies sur sa tête, ne saisit pas cette occasion, unique dans l'histoire, de terminer à son profit la guerre séculaire de l'empire et du sacerdoce, et de réformer les abus sous lesquels croulait l'Église. La faveur dont Sickingen jouissait à la cour augmentait encore ces espérances ; car personne n'ignorait les engagements pris

envers les novateurs par ce noble chevalier, ' en qui l'Allemagne honorait un autre Bayard. Mais où Hutten voyait un encouragement donné au fervent sectateur des idées de réforme, il n'y avait qu'un calcul de politique* Charles - Quint avait voulu s'attacher un homme qui représentait, avec un grand éclat, l'ancienne chevalerie, un bras de fer, un cœur de lion, que la noblesse allemande tout entière saluait comme son héros et son modèle. C'était gagner au cœur même de l'Allemagne , un point d'appui important contre les Princes qui , depuis un siècle , tendaient de tous leurs efforts à constituer dans l'Empire une sorte de gouvernement constitutionnel oligarchique. Quant au pape, si Charles- Quint n'avait été qu'empereur, il l'aurait sans doute franchement accepté pour ennemi ; car,

malgré son éducation espagnole , on ne peut t. i. M

1 supposer beaucoup de scrupules religieux à l'homme qui déchaîna plus tard contre Rome les bandes luthériennes de Frundsberg* Mais, dans ce moment, le pape étant utile à ses projets sur l'Italie , il lui sacrifia l'Allemagne. Hutten entrevit bien vite les mobiles d'une politique qui devait aboutir au décret de Worms ; mais, fidèle à l'idéal qu'il s'était fait de l'Empereur , il aima mieux mettre sur le compte de sa jeunesse , de son inexpérience abusée par un détestable entourage, une conduite dictée par un génie qui fut profondément calculateur à l'âge même de la passion.

Hutten ne put rester longtemps à la cour. Dès son arrivée, on l'avertit que les légats en voulaient à 6a vie, qu'ils avaient aposté des assassina pour se défaire de lui par le fer ou par le poison* Ses amis le supplièrent de s'éloi-

gner. H résista longtemps; mais enfin il Ait obligé de se rendre à l'évidence des faits , et partit en tonte bâte. À Nayence, on le croyait mort, et son retour fut fêté comme une résurrection. A Francfort, il apprit que le pape ayait écrit à plusieurs princes pour les inviter à s'emparer de lui , et à l'envoyer prisonnier à Rome. Cette demande avait été faite notamment à l'archevêque de Mayence. Enfin

le légat requit l'Empereur de mettre Hutten au ban de l'Empire , et de permettre aux agents de la curie romaine de se rendre maîtres de sa personne partout oit ils pourraient le rencontrer.

Ces nouvelles firent autour de Hutten une sorte de solitude. Parmi ses amis, les plus bibles le renièrent : les autres s'éloignèrent de lui. Quant à lui, dans ce péril extrême , il n'ep fut q^e plus résolu à défendre

la vérité , à revendiquer la liberté de sa patrie , ce pour laquelle , dit-il , c'est mon devoir de mourir. » Son ami Sickingen lui donna , dans son château d'Ebernbourg, un refuge inaccessible à toute violence , à toute trahison. De là, comme d'une autre Wartburg, ce digne frère d'armes de Luther continua ses ardentes publications.

Cette fois, il s'appuya sur sa propre injure, et en fit le texte d'un appel énergique à la liberté , à l'honneur de l'Allemagne. Comme au début de sa carrière , il éleva son affaire privée à la hauteur d'une grande cause nationale , et agita tous les esprits par la véhémence de ses protestations.

Il écrit à son ancien protecteur, l'archevêque de Mayence * : ce J'ai appris par d'au-

1. Cette lettre et les suivantes sont réunies dans an recueil qui porte en tète la devise : Jacta et f aléa, et qui

très ce que t'a mandé Léon X, par quel ordre, quelle violence, il te pousse à m' envoyer enchaîné à Rome. J'aurais peut-être dû m'attendre à en être averti par toi-même. Sans doute tu as craint le pape. Je désire que tu te trouves bien de tant de condescendance ; mais j'ai grande peur que , par une prétention aussi inouïe, il vous prépare à tous, évêques et prêtres, quelque coup lugubre, atroce. Songez à cela, et prenez vos précautions à temps. Plus que jamais il serait nécessaire que je pusse m'entretenir avec toi , et rien ne m'est plus pénible , dans ma situation présente, que de ne pouvoir le faire* Je suis exclu des cours , des villes , de toute vie publique, de toute société humaine, et pour quel crime? Parce que j'ai défendu la vérité

se termine par ce mot du psalmiste : Dirumpamut vfoc%Ua eorum et projiciamuê a noMs jugum ip$orum.

et conseillé fa bien : sans jugement , on m'a condamné , et l'on ne veut m' avoir à Rome que pour me foire périr. Qui dons a une goutte de sang allemand dans les veines, et n'est P9* soulevé par une telle indignité? Oui , je méprise, je déteste , toutes ces invention* 4es éyêques de Rome. Elles pe sont pas inspirées par Pieu, mais par l'esprit de luq:e. Je brave leqr colère , leurs excommunications et leurs poisons : mon secours est dans le Seigneur, créateur dn ciel et de la terre (septembre 1520). »

A son ancien ami , le chevalier de Rotenhan : « A ce cpnp de foudre lancé contre moi, que fais-tu? Quelles sont tes espérances, tes prévisions d'avenir ? Qi|and qp m'attaque, oses-tu me défepdre? As-tu encore le cœur d'un Franc, la vieille liberté de notre pays ? Non , l'Allemagne n'est pas tellement aban-

donnée du ciel que beaucoup ne se joignent à moi pour (aire ce grand acte qui ne saurait plus être ajourné sans ruine pour notre liberté, pour toute vérité chrétienne. Si je reste seul , je me réfugierai dans ma conscience et me consolerai par l'espoir d'un prochain avenir. Car il ne peut être si \nen éteint, l'incendie que j'ai allumé, qu'il ne renaisse bientôt plus terrible. Vois donc arec soin ce qui se fait ; soude }es intentions de la noblesse. Quant à mes ennemis, dis-leur que je suis découragé : ils me dédaignerpnt peutêtre. Je me plains à l'Empereur, aux princes, au* peuples d'Allemagne, non pas que je craigne pour moi, mais je yeux soulever l'opinion pour )a pause de la liberté , par ce qu'il y a d'inouï dans cette conduite de$ romanistes. Le pape invoque contre moi le bras séçultejr, et piQJ j'inYQqife U vertu du

Seigneur ! Comment finira tout ceci? Tu peux faire des conjectures : mais il est sûr que nous tenterons quelque chose et que nous ne mènerons pas lâchement cette affaire. » (Septembre 1520.)

À la même date , il adressa à Charles- Quint une lettre dans laquelle il insiste sur l'offense faite à la dignité impériale par cette prétention du pape, de faire amener, enchaîné à Rome, sans jugement, un chevalier allemand, un membre du corps dont l'Empereur est la tête, « Et pour quel crime? Ils avouent eux-mêmes qu'il n'en est aucun; mais pour quel motif? Parce que j'ai proclamé la vérité chrétienne, protesté contre les inventions nouvelles des papes, revendiqué la vieille liberté de l'Empire , et surtout parce que j'ai diminué leurs recettes et le fruit de leurs dilapidations. Si c'est un crime,

que du moins je sois jugé et puni par toi, mon seul souverain. Que deviendrait l'Aile-* magne, si nous ne pouvions plus ni te servir sans péril ni faire sans péril les affaires de la patrie? Et que deviendrait la religion, si nous étions forcés de mettre les petites traditions romaines au-dessus de des divines prescriptions? Plût à Dieu que tu pusses voir quelle indignation soulève cette violence, avec quelle passion on attend de toi vengeance et justice. Chacun se sent menacé : n'est-ce pas, en effet, une chose atroce, inouïe de vouloir enchaîner un homme, le torturer, le tuer sans l'entendre? Oui, j'ai attaqué, je ne cesserai d'attaquer les ennemis de la vérité, les oppresseurs de la liberté publique, les détracteurs de ta dignité. Veiller à ta dignité, c'est mon devoir ; aimer la patrie, c'est ma piété. Je n'ai dans tout ceci au-

cun intérêt particulier. Aussi, je me défends par ma conscience, et j'ai foi dans ton équité. Tçn intérêt est le mien , ma cause est la tienne : si tu me livres , tu es perdu. Après cette première concession , tu ne refuseras plus rien à leurs insatiables prétentions, ou ils t'abattront comme ils ont fait à tant de ta prédécesseurs. Que n'ont-ils pas arraché à l'Empire par la ruse, par la force? Ils ont fait baiser leurs pieds par des empereurs; ils leur ont imposé le serment de vasselage. Ils ruinent ton empire par leurs exactions. IU vendent les indulgences, les absolutions, les dispenses, trafic infâme par son objet, plus infilme encore par les manœuvres de ceux qui l'exploitent. Ils automatisent les meilleurs de tes sujets; ils eu ont empoisonné, ils en ont livré aux ennemis. Ils soufflent la discorde entre les princes allemands. Voilà ce qu'ils

ont lait jusqu'ici. Il ne manquait qu'une chose : 8e faire livrer ceux des Allemands qui leur déplaisent» Et voilà ce qu'ils te demandent aujout*d'hui. Songe à ta dignité, à la majesté de l'Empire, à mon propre tang. Juge toi-même ma cause : que peut avoir à faire un chevalier alletnaud avec Tévéque de Rome? »

Sickingen remit cette lettre à Charles- Quint* qui promit que Hutten ne serait pas livré avdnt d'être jugé.

Une autre lettre, adressée aux princes, aux nobles et au peuple d' Allemagne, reproduit les mêmes considérations, les mêmes

plaintes éloquentes. Mais la plus importante de ce recueil est celle adressée à Frédéric de Saxe, au protecteur modéré) mais résolu, de Luther. C'est tout un manifeste.

« Le moment est venu, prince Frédéric, de s'opposer à la tyrannie romaine. Malgré tant d'avertissements fraternels, non-seulement les romanistes n'agissent pas avec plus de modération, mais ils sont devenus plus violents encore. Tu sais qu'ils veulent qu'on m'emmène enchaîné à Rome. Et Luther?

quelle bulle violente et cruelle ils ont lancée contre luil Rugissement de lion qui a fait frémir toutes les brebis chrétiennes 1 Où voit-on la moindre trace de la douceur, de la modération apostolique? Plus atroce encore quand le pape se couvre, dans cette bulle, du manteau de la bienveillance, et qu'il invite, d'un ton mielleux, Luther à venir à

Rome. Luther à Rome ! Mais ne savons-nous pas trop ce qu'on ferait de nous, si Luther y allait volontairement , si Ton m'y emmenait de force? Quant à moi, j'admire comment Léon a pu se persuader qu'il serait si facile de s'emparer de moi et de me traîner à Rome ! Et puis, quelle conduite pour un pasteur, pour un évéque, pour un vicaire du Christ, de condamner au dernier supplice un chrétien sans le juger, sans même l'entendre? Et quel crime nous vaut sa fureur? Nous avons voulu remettre en lumière la doctrine chrétienne, obscurcie et presque effacée par sa rapacité : nous ne pouvons nous résigner à voir dans la servitude notre patrie, la nation la mieux faite pour la liberté. C'est là ce qui déplaît à ce bon pasteur; mais cela plaît au Christ. Nous ne pouvions servir à la

fois le Christ et le pape, notre patrie et ses t. i. J2

oppresseurs. La paix ne peut être entre lui et nous; car elle est entre nous et la vérité!

« Le moment est venu où la lutte ne petit plus être différée. Leur perversité et notre misère sont à leur comble. Le jour approche où tombera cette grande Babylone, mère des corruptions et dès abominations ; je veux dire ce siège de Rome, souillé de tous les crimes, et qui, hostile à toutes les institutions du Christ, prétend tenir la place du Christ; qui, plein de concupiscences et ensanglantant la terre pour les satisfaire, n'en montre pas moins aux yeux des fidèles les clefs qui ouvrent et ferment le ciel, avec une foi si complète, qu'il ne craint pas de nous vendre les choses sacrées ou de nous les interdire, selon son caprice. Il me semble entendre une voix céleste qui nous ordonne d'attaquer, de détruire cette bête à cent têtes : ses crimes

pourraient-ils croître encore? Et s'ils sont à leur comble, ne faut-il pas enfin qu'ils soient punis?

« Mais qui renversera cet odieux édifice? Qui réformera ces vices et lavera ces souillures? {Meu? Oui, sans doute, mais par la main des hommes. Que faites -y pus donc, princes? Que) conseil, quel appui nous don* nez-yous? Toi wjrtout à qui il appartient dq droit héréditaire de défendre la liberté allemande : toi, le chef de ces nobles Saxons que jamais étranger n'a domptés l de la patrie d'Arminius, des IJenri et des Qtbon 1 Plût h Dieu que vous, qqi aye? la puissance, vous eussiez notre audace, ou que nous, qui avons l'audace, nous eussions yotre puissance I Quant à moi, je ne cesserai de vous exhorter jusqu'à ce que vous ayea retrouvé votre ancienne vertu, on que je voie que vous n'en

êtes plus capables. Alors, je verrais à m'adresser ailleurs. Si la tête de la nation manque à cette grande cause , les bras ne lui manqueront pas 1

« Mais nous ne pouvons nous affranchir sans verser le sang? Que ce sang retombe sur ceux qui ne veulent pas renoncer à leur injuste tyrannie. Frappons, s'il le faut, par l'épée ceux qui se sont tant de fois servis de l'épée. Peut-être ne faudra-t-il pas en venir là. Il est un moyen assuré de détruire la tyrannie romaine : gardons notre argent. Ensuite , sous un autre Othon , nous purgerons la ville de Rome et son sénat; nous rendrons à l'Empereur la capitale de l'Empire ; nous remettrons le pape au niveau des autres évêques; nous diminuerons le revenu des prêtres et leur nombre : nous en garderons à peine un sur cent. Quant à ceux qui s'ap-

pellent frères , et qui ne vivent que de disputes, nous les supprimerons complètement. Alors nul n'entrera dans le clergé par mollesse ou par amour de l'argent , et tous ces moines hypocrites cesseront de tromper le peuple et de mendier la sueur et le sang des pauvres !

« En détruisant les couvents, en fermant à notre argent les routes de Rome , nous aurons bien des ressources à employer utilement ; nous pourrons alors lever des armées contre les Turcs , entretenir tant de malheureux que la faim pousse au vol , protéger les sciences , soulager la misère, encourager la vertu. Alors nous donnerons une main aux Bohèmes qui se sont débarrassés avant nous de cette engeance rapace , et l'autre aux Grecs qui se sont séparés seulement de la tyrannie romaine.

« Us diront quç c'est couler bas la barque de saint Pierre , déchirer ]a unique sans couture : c'est le thème habituel de leurs déclamations. Mais toi , tu le vois bien , loin de supprimer la charité , je yeux lui faire une large place en chassant ceux qui lui (bat obstacle. Loin de détruire l'Église , j'ouvre ses bras k tous les chrétiens : au lima de ces romanistes corrompus , 4e ces suppôts de l'antechrist, je yen? confier le sacerdoce 4 ceux que recorpqaande la pureté de leur yie. Les frelons éloignés , les abeilles viendront d'elles-mêmes.

« Quant à moi , si je ne parviens à vous gagner à ce noble dessein , pi à allumer ailleurs le feu qui purifiera cette pourriture , je ne ferai rien du moins qui ne soit digne d'un chevalier. Jamais je ne reculerai d'une ligne de tout ce que je viens de dire ; je resterai

libre, car je ne crains pas Ja mort. Jamais Hntten ne se fera l'esclave d'un souverain étranger , quelque grand qu'il puisse être! et du pape moins que de tout autre; car je croirais me déhonorer 9 et appeler sqr moi la colère divipe sj j'adorais avec vqjjs Ja bête à cent têtes !

m Et maintenant , j'abandonne les villes , parce que je ne puis déserter la vérité; je vis dans la solitude, parce que je ne puis vivre libre parmi les hommes. Du reste , plein de dédain pour les périls qui me menacent ; car je puis mourir , niais non servir. Je ne ppis accepter avec patience I3 servitude de ma patrie. Mais uu jour , peut-être, je sortirai de ma retraite; j'arriverai au milieu de la foule

assemblée , et je crierai à mes concitoyens : a Qui veut vivre et mourir avec Hutten pour la liberté? » (septembre 1520.)

Luther , en envoyant cette lettre à Spalatin , pour la remettre à l'électeur , ajoute : c< Dieu bon 1 quelle sera la fin de toutes ces nouveautés! Je commence à croire que la papauté, jusqu'alors invincible, sera renversée contre tout espoir, ou bien le dernier jour approche ! »

Hutten avait cru longtemps que l'accord de l'Empereur, des nobles, des savants et

de la bourgeoisie libérale des villes pourrait opérer pacifiquement et sans mouvement révolutionnaire la réformation de l'Église et la constitution d'une église nationale sur les ruines de la curie romaine ; car c'est à ces

deux points que semble s'être arrêtée d'abord sa pensée et que se borna sa polémiqué. C'est pourquoi il écrivait en latin « pour donner, comme il le dit lui-même, ses conseils en quelque sorte en secret. Je n'ai pas voulu m' adresser de suite au peuple, quoique j'eusse tant de motifs pour le faire. » Mais il vit bientôt que rien n'était possible sans un grand mouvement d'opinion. Il ne pouvait plus se foire illusion ni sur l'archevêque de Mayence, qui l'avait abandonné, ni sur Charles-Quint, qui s'était allié au pape, ni sur les princes, qui suivaient tous un but particulier. Il comprit qu'il fallait chercher ailleurs la force que les puissances lui refusaient.

Dès le mois de septembre 1520, il publia une traduction de sa lettre à l'électeur de Saxe, et un peu plus tard il lança dans le

peuple, en allemand, un poëme qui a pour titre : Plainte et avertissement contre la puissance excessive, antichrétienne du pape, et contre les religieuap irréligieuœ, écrit en vers par Ulrich de IJutten, poète et orateur f pour le bien de toute la chrétienté et spécialement de sa patrie, l'Allemagne. Jacta est aléa. Je l'ai osé (Ich habs gmagt). Qu'où se figure les accusations passionnées et trop véridiques de la Triade romaine, ses invocations à la patrie, à sa gloire, à sa lifarté comprimée, ses protestations ardentes contre la tyrannie et la corruption romaine, jetées dans xxn peuple qui venait à peine de lire quelques écrits de Luther, et qui n'avait guère eu jusqu'alors d'autre nourriture intellectuelle que ses romans de chevalerie, et Ton comprendra l'effet produit par le poëme de Hutten. Certes, il n'y faut pas chercher

l'image poétique ; mais le rhythme et la rime, ajoutés à la netteté populaire de la pensée, doublaient sa force et la fixaient dans la mémoire. Aussi , le plus pauvre achetait le poème , le plus ignorant le comprenait ; partout, jusque dans les hameaux les plus éloignés, il se trou rait quelqu'un pour répéter aux populations étoiles les pat-oies d'affranchissement* Ce succès immense, vraiment populaire, attesté par un nombre infini d'éditions qui se succèdent de mois en mois, et dont quelques-unes descendent jusqu'au milieu du xvii0 siècle, était bien c8 qu'avait espéré Hutten. « Jusqu'alors j'avais écrit eft latin ; tout le monde ne me comprenait pas. Maintenant j'invoque la patrie dans sa langue nationale. 11 faut vous souffler des yeux la fumée qui vous aveugle. Si vous vouliez comprendre, compatriotes, vous purgeriez

bien vite l'Évangile de toutes ces fables romaines. »

Après ce que j'ai dit des précédents écrits de Hutten, et surtout de la Triade romaine, je n'ai pas à m'arrèter longtemps sur celui ci. Ce qui est nouveau ici, ce n'est pas la pensée, c'est la forme, la langue, la rime, l'appel au peuple. Cependant, je dois noter deux choses qui feront bien saisir la nature des idées qui occupaient Hutten à ce moment. La première est la réhabilitation de Jean Huss, qui sera bientôt suivie de celle de Ziska.

« Ils ont brûlé Huss comme un hérétique, parce qu'il se tenait à la doctrine du Christ, sans s'inquiéter des paroles des prêtres, parce qu'il dénonçait leur avarice, leur orgueil, leur luxure , la tyrannie du pape , et tout ce qu'il ravit aux chrétiens, et comment est fait le droit «canonique, opposé en tout point à

l'Écriture. C'était vrai alors et c'est encore vrai. Et pourtant les prêtres s'irritèrent. Httss fut cité devant eux , avec un sauf-conduit de l'Empereur : mais Sigismond respecta son serment comme le font encore tant de princes. Il se laissa entraîner par le conseil des prêtres qui a aussi condamné le Christ. Ils lui dirent qu'il n'était pas tenu de garder sa foi à un hérétique. Aussi 9 quand il serait vrai que Huss fût un hérétique, on n'en aurait pas moins commis un crime en le condamnant malgré son sauf-conduit. Jérôme de Prague ne fut pas plus épargné. Depuis, nul n'a suivi leur exemple : tous ont craint le bûcher. Mais nous voici deux qui vous appelons, etc. »

Ma seconde citation sera la conclusion du poème qui contient un ftppel très-direct aux

armes :

« Comment pouvons-nous supporter une pareille tyrannie? Je dis que nous ne le devons pas. Le temps est venu : Dieu à réservé pour notre âge l'affranchissement de la patrie. J'espère que le roi Charles sera avec nous, qu'il ne se laissera pas opprimer luimême. J'appelle à cette Autre tous les princes , les nobles et tous ceux qui teulent écraser l'hérésie du pape. Celui qui testerait indifférent à cette grande entreprise, n'aimé pas sa patrie et ne connaît pas le trai Dieu ! Noud voulons abolir la superstition , restaurer la vérité. Et puisque cela Hé peut se faire dé bon gré , il faut bien que le sang coule, fet moi aussi, j'ai reculé devant cette extrémité; j'ai cru qu'on pourrait arriver ail but par une autre voie. Mais il fout faiïe comme on peut. L'heurt a sonné : noué n'atons subi déjà que trop d'insultes. A moi , Allemande,

prenez courage ! Nous ayons bien des hauberts et des chevaux , des hallebardes et des épées, et puisque les conseils pacifiques ne mènent à rien , prenons nos armes I L'aide et la vengeance de Dieu sont avec nous 1 Nos ennemis sont les ennemis de Dieu I Que ma parole éveille les princes dans leurs cours, les chevaliers dans leurs châteaux, les bourgeois dans leurs villes! Qui voudrait rester chez soi dans une si belle cause ! Moi je l'ai osé , voilà ma devise ! »

La même année 4520, cette année si féconde dans h vie de Hutten, si importante dans l'histoire de la Réforme, où Luther publia son livre de la Captivité de Babylone, et brûla sur la place publique à Wittemberg la bulle du pape et les décrétales, Hutten traduisit en allemand plusieurs de ses dialogues, et notamment la Triade romaine, et les publia

avec une dédicace au noble , célèbre, courageux et très-honorable conseiller, serviteur et capitaine de Sa Majesté l'Empereur, Franz de Sickingen, mon ami bien-aimé, mon consolateur. Je ne sais si je me fais illusion ; mais il me semble qu'on trouve dans ces pages quelques-uns des accents touchants de Montaigne parlant de La Boëtie.

« Ce n'est pas sans raison que le proverbe dit : Dans le malheur on reconnaît ses amis ! car personne ne peut être assuré d'avoir un ami, s'il ne l'a éprouvé dans ses traverses, de manière à le connaître d'outre en outre. Quoiqu'il faille estimer heureux ceux qui n'ont pas eu à éprouver ainsi leurs amis , ceux-là peuvent aussi rendre grâces à Dieu qui ont trouvé, dans leurs infortunes, un ami fidèle et constant. Plus que personne, je dois donc bénir Dieu et ma destinée. Car

poursuivi par mes ennemis dans mes biens, mon corps et mon honneur, avec une telle violence , que j'ai eu à peine le temps d'appeler mes amis à mon aide , tu es venu à moi , non pas comme il arrive souvent, avec des paroles de consolation, mais avec des secours efficaces... Ce n'est pas que je dédaigne ceux qui nous sont amis au temps de la prospérité (quoique cela soit plutôt une société agréable qu'une vraie amitié ); mais je fais entre les deux la même différence que les médecins entre les mets : les uns sont seulement savoureux ; les autres, en outre, salutaires. Et ainsi le ciel t'a donné à moi, quand j'avais besoin des secours et des remèdes. Par amour pour la vérité, et par pitié pour mes malheurs, tu t'es chargé de moi, sans t'inquiéter de mes ennemis. Et quand , par

l'imminence du péril, les villes m'étaient

fermées , tu m'as ouvert tes châteaux , que j'appellerai poqr ce motif et pour d'autres encore , les hôtels de la Justice.

« Aussi, je ne me suis pas senti peu confirmé dans mon dessein, quand j'ai vu que toi aussi, tu le nommes juste et honorable. Et tous les savants d'Allemagne qui sont menacés en moi, ont repris pourage, tandis que les romanistes qui, me croyant abattu, célébraient déjà leur triomphe» Pût perdu leur qudace , quand ils m'ont retrouvé appuyé a un mur inébranlable* Pour te prouver ma gratitude, ce n'est pas le cœur qui me manque, m la volonté, mais le bonbeur et le pouvoir : mais du moins , je te donne ce que nu) ne peqt m'enlever, les forces de mon esprit et de ma raison.

« Je t'offre donc, peur ton nouvel an, mes

petits livres que j'ai traduite en allemand, dans cet hôtel de la Justice. Et je te souhaite, non pas comme on le fait souvent, un agréable repos, mais de grandes , sérieuses, nobles et laborieuses affaires où, pour le bien des hommes , tu puisses déployer ton cœur de héros. Que Dieu te donne le bonheur et le salut.

« Écrit & Ebernbourg, la veille du nouvel an » (51 décembre 1520).

Les rapports de Hutten et de Luther devenaient de plus en plus intimes : ils se communiquaient leurs projets , leurs craintes , leurs espérances, et puisaient, dans ces communications fréquentes, de nouvelles forces

et un plus ferme courage. Dans les premiers jours de 1521 , Hutten écrit cette belle lettre à son très-cher frère et ami , l'invincible héraut de la parole de Dieu, Martin Luther : « Tu me plaindrais certainement si tu savais toutes les contrariétés avec lesquelles j'ai à lutter. Tandis que je cherche à attacher à notre cause f de nouveaux amis, beaucoup d'anciens s'en détachent, tant les âmes sont encore sous l'empire de ce préjugé, qu'attaquer le pape, c'est commettre un crime irrémissible. Le seul Franz de Sickingen nous reste fidèle ; et lui-même, on l'a presque ébranlé, en lui montrant, comme

1. Il est important de noter que Hutten n'admettait pas toutes les doctrines de Luther. La théorie du Serf Arbitre lui répugnait instinctivement; mais il savait que si les romanistes le combattaient, c'était moins pour ses opinions dogmatiques que pour ses rudes invectives contre leur corruption et leur rapacité. « Aussi, dit-il lui-même, j'accepte le litre de Luthérien, pour qu'on sache que je suis toujours fidèle à la cause de la vérité et de la liberté. »

venant de toi, des choses monstrueuses que tu n'as sûrement jamais écrites. J'ai effacé cette impression en lui lisant tes livres qu'il connaissait fort peu jusqu'à présent. Il n'a pas tardé à y prendre goût, et voyant la grandeur de ton entreprise, il s'est écrié plein d'admiration : « Est-il bien possible qu'un homme ait le courage de s'attaquer à tout le passé , et s'il a ce courage , aurat-il assez de puissance ? » Il est tellement enthousiasmé, qu'il se passe rarement une soirée sans qu'il me demande de lui lire l'un ou l'autre de nos livres. Ses amis lui conseillant de quitter une voie si périlleuse : « Non , dit-il , la cause que je défends n'est ni dangereuse, ni douteuse. C'est la cause de Dieu et de la vérité : c'est la patrie elle-même qui nous ordonne d'écouter les conseils de Luther et de Hutten, et de défendre la vraie

foi. Cependant, je ne doit paç t$ cacher, que Sickingen m'a jusqu'ici retenu de tout acte contre mes ennemi*. Il croit qu'il faut attendre ce que décidera l'Empereur et ce qu'on fera à notre égard après la diète de Worms. Quanti moi, j'ai peu de confiance dans l'Empereur : il est toujours entouré de prêtres et prend parmi eux ses plus assidus conseillers. Ils abusent de sa jeunesse , et le poussent à des démarches qui, certes, pp tourneront pas à son profit. Sickingen croit au contraire qu'à Worms l'Empereur reconnaîtra ce qu'il faut penser de ces papes sans foi et de leurs partisans. Plusieurs prophétisent même qu'il se fera dans cette diète une grande scission entre le pape et l'Empereur, et tu peux compter que Sickingen y aidera de tout son pouvoir, et son crédit est grand auprès de l'Empereur... Ils ont brûlé trois

fois tes livres ! Mais qu'importe? Le peuple s'anime chaque jour davantage. Dans tout ce pays, ton nom n est prononcé qu'avec vénération, tandis qu'Àléander a failli être lapidé à May en ce. J'ai écrit à Spalatin pour qu'il tâche de connaître les intentions de votre prince : occupe-toi toi-même, je te prie, de ce soin. Ce serait uû grand point pour nous d'apprendre qu'ail besoin, il nous -viendrait en aide ou du moins nous donnerait asile dans ses Etats. Aussitôt que j'en serai assuré , je Tolérai vers toi : car je ne puis résister au désir de voir enfin un homme que j'aime tant pour ses vertus. »

La diète de Worms eut une influence décisive sur les événements qui vont suivre. Elle poussa, elle força à la violence une révolution, toute pacifique jusque-là, et qui promettait de transformer l'Allemagne par la seule influence de la parole. Ce n'est donc pas nous écarter de notre sujet que de nous y arrêter quelques instants. Aussi bien nous assisterons à l'un des beaux spectacles que présente l'histoire.

Pour Charles-Quint , nous l'avons vu , la question qui agitait l'Allemagne, qui ébranlait jusque dans ses fondements la vieille organisation de l'Europe chrétienne, se réduisait

à un calcul assez mesquin d'une politique sans idéal. Luther devait lui servir soit à tenir le pape en respect, soit à payer son alliance. C'est la déclaration que son ministre fit très-franchement au nonce qui lui remettait les bulles contre Luther : « L'Empereur fera tout pour être agréable au pape , si de son côté le pape se montre ami de l'Empereur et ne pactise plus avec ses ennemis. » A Rome , on se le tint pour dit. Aussi ne chercha-t-on pas à agir sur la conscience de Charles-Quint : on fit appel à ses seuls intérêts; l'on employa des moyens moins avouables encore. On mit à la disposition du légat Aléander tous les moyens de corruption qui lui parurent utiles pour agir sur le gouvernement, sur la diète. A un évéque très-bien en cour, il donne un bénéfice déjà assuré à un autre ; il paie un secrétaire de l'Empet. i. 44

reur pour de bons et secrets services; il ta jusqu'à corrompre les gardiens des portes , pour qu'ils interceptent les litres de Luther. 11 étale toutes ces turpitudes avec un cynisme qui confond. Il se vante d'avoir obtenu par la ruse et la célérité que les ouvrages de Luther fussent brûlés dans les Flandres : « L'Em* pereur et ses conseillers vireiit flamber le

bûcher avant de bien savoir qu'ils avaient donné Tordre de l'allumer. »

L'habileté de cet homme ne Alt pas itiutile, comme nous le verrons , pour obtenir le fameux édit de Wormà. Quant à Charles- Quint, voici comment on s'assura son concours. Les cortès d'Aragon avaient obtenu, après de longues instances , un bref du pape qui Codifiait l'organisation et la procédure de l'Inquisition et la rapprochait du droit commun. L'Inquisition était la colonne delà

royauté eu Espagne : tout ce qui pouvait eu diminuer l'implacable et arbitraire rigueur paraissait à Cbarles-Quiut ébranler sou trône. Il réclama vivement. Le pape révoqua le bref: en retour, l'Empereur s'engagea à exécuter la bulle contre Luther. Rapprochement instructif et curieux : le despotisme religieux* donne la naaiq au despotisme politique : la suspension 4e tout progrès en Espagne est le prix de la compression du mouvement d'émancipation en Allemagne. Toutes les libertés et tous les despotismes sont solidaires ! Mais en Allemagne , rien ne pouvait se faire sans la diète. On craignait son opposition ; car depuis un siècle, elle ne se réunissait pas sans diriger contre la corruption de l'Église, des réclamations toujours inutiles , mais dont l'énergie croissait incessamment. On voulut donc brusquer la chose. Un joijr

qu'un tournoi était annoncé, que tous les préparatifs étaient faits, l'Empereur appela inopinément les princes en séance et leur fit donner lecture de la bulle contre Luther, et de l'édit qui la rendait exécutoire. L'on juge de l'émotion que cette proposition inattendue jeta dans l'assemblée. L'Empereur voulait publier immédiatement l'édit , sans entendre Luther : c'était l'avis des théologiens Aléander, Eck : « Il est condamné, disaient-ils, que faut-il de plus? » Mais la diète fut moins facile à satisfaire. Quoique la majorité ne fût peut-être pas opposée à la condamnation , elle sentait bien que cette condamnation , prononcée en l'absence de Luther et sans qu'il eût pu se défendre , soulèverait la conscience publique. Elle exigea que Luther fût cité, qu'on lui donnât un sauf-conduit et qu'il fût entendu , déclarant au surplus

qu'elle accepterait l'édit si Luther persistait non pas dans ses attaques contre la corruption de 1'ÉgHse ( sur ce point , tous étaient d'accord avec lui ) mais a dans ses doctrines contraires à la foi que nos pères et aïeux nous ont transmise. »

La citation fut donnée dans ce sens, et un héraut impérial se rendit à Wittemberg pour chercher Luther. Beaucoup espéraient que ce grand homme reculerait , qu'il se contenterait d'insister sur la réformation de l'Église, si populaire en Allemagne et, à vrai dire, 'généralement désirée. Mais Luther avait d'autres desseins : aucune considération, aucune séduction , aucune crainte personnelle ne pouvait lui faire déserter ce qu'il considérait comme la vérité.

Il partit immédiatement sur un char que

lui fournit la ville de Wittemberg. En route,

il put lire sur tous les murs un mandat impérial qui condamnait sas livres. Ceci pouvait donner des craintes : le héraut lui-même , se méfiant du sauf-conduit , lui demanda à Weimar, s'il ne voulait pas retourner. A la dernière halte, un conseiller de son protecteur l'électeur de Saxe, lui vint dire qu'il ferait mieux de ne pas aller plus loin , qu'il courait au-devant du sort de Huss. Mais lui : « Huss a péri , mais non pas la vérité. J'irai , quand j'aurais contre moi autant de diables qu'il y a de tuiles sur les toits de Worms t » Le mardi 16 avril 1621 , à midi , le gardien de la tour sonna de la trompe pour annoncer son arrivée. La foule se précipita sur son passage. H était sur son char découvert, dans son habit de moine : devant lui , le héraut , à cheval , portant au bras l'écu impérial. Luther contempla d'un calme regard la

foule émue , agitée. Il hit dans tous les yeux la sympathie pour sa cause : son courage se changea en confiance, et quand il descendit de son char , il s'écria : * Dieu sera avec moi. »

Dès le lendemain , il fut appelé dans la diète. L'assemblée était nombreuse , splendide : l'Empereur, entouré des six électeurs, de tous Les princes laïques et ecclésiastiques , des députés des villes f des pins illustres capitaines et conseillers , tous attendaient Luther avec une visible curiosité. A la vue d'une « magnifique assemblée, le pauvre moine ne put maîtriser son émotion. Il parla d'utye vaij basse , étouffée, presqw incompréhensible : plusieurs crurent qu'il avait peur. On lui demanda s'il voulait défendre tout ce qui se trouvait dans ses livres ou en rétracter quelque (chose. Il demanda up délai pour

réfléchir. On lui accorda vingt-quatre heures. Le lendemain, il comparut de nouveau. 11 était tard : la nuit tombait : les flambeaux étaient allumés. L'assemblée était plus nombreuse encore que la veille : le concours du peuple si grand que les princes trouvèrent à peine où s'asseoir. L'anxiété était à son comble. Maintenant Luther était maître de sa pensée : sa conscience lui donnait le courage de lever la tête en face de ces princes devant qui tous courbaient le genou : il se sentait , lui aussi 9 une puissance et il voulait honorer par son attitude la vérité dont il était l'organe. Aussi n'y eut-il plus ni dans sa voix, ni dans ses réponses aucune hésitation. Quand on lui renouvela la question de la veille , il répondit d'une voix ferme, virile, entendue de tous. Il divisa ses livres en livres de doctrine , livres contre les abus du siège

de Rome et livres de polémique : « Rétracter les premiers, c'est impossible, puisque la bulle elle-même y trouve beaucoup de bon : les seconds , ce serait donner aux romanistes le moyen d'écraser complètement l'Allemagne : les troisièmes , ce serait encourager mes adversaires dans leur lutte contre la vérité. » L' officiai de Trêves l'engagea à ne pas refuser toute rétractation : « si Àrius avait retiré quelques erreurs , on n'aurait pas été obligé de brûler ses bons livres avec les mauvais : on trouverait aussi le moyen de sauver ses ouvrages , s'il consentait à effacer ce qui avait été condamné par le concile de Constance. » On voit que l'Allemand subordonnait volontiers l'infaillibilité du pape à celle des conciles. Mais Luther ne croyait plus ni à l'une, ni à l'autre. Il répondit « un concile aussi peut errer. » Et sur la dénégation de

l'officiel , il offrit de prouver que les conciles pouvaient errer et avaient erré. L'on ne voulut pas entamer ce débat. L' officiai demanda pour la dernière fois à Luther , s'il voulait défendre tout ce qui se. trouvait dans ses livres ou eu rétracter tout ou partie , lui déclarant durement que s'il refusait toute rétractation, l'Empire saurait comment il fallait traiter un hérétique. Luther s'était attendu à une discussion , à une réfutation : quand il vit qu'il s'agissait simplement de se condamner luimême ou d'être condamné, son grand cœur n'en fut que plus résolu. 11 répondit avec calme : « Si je ne suis pas convaincu d'er-» reur par le texte de la Sainte-Écriture , je ne puis et ne veux rien rétracter : ma conscience est liée par la parole de Dieu. Je m'en tiens là : je ne ppis faire autrement. Que Dieu me soit en aide. Amen. »

L'Allemagne entière tressaillit de cette noble attitude. Elle se sentait dignement représentée par son apôtre; Les guerriers admiraient son courage. Quand il entra dans la salle, le vieux Frundsberg lui frappa sur l'épaule , en signe de sympathie. Pendant la séance, le brave Éric de Brunswick le voyant suffoqué par la chaleur, lui porta de la bière dans une cruche d'argent. Quand 11 sortit, on entendit une voix qui criait : « Bienheureuse la mère qni fa enfanté I » Les princes le visitèrent dans sa retraite et s'entretinrent familièrement avec lui. Ailleurs, l'opposition prit une forme plus menaçante. On trouva dans les appartements de l'Empereur des billets qui portaient : « Malheur au pays dont le roi est un enfant. » Sur les murs de la ville, des placards annonçaient aui romanistes que quatre cents chevalier* s'étaient lignés cen-

tre eux , pour défendre l'honneur et le droit écrasés , la juste cause de Luther : a J'écris mal, mais jT agis fortement. J'ai huit mille hommes avec moil Bundschuh! Bundschuh!... »

On se rappelle ce formidable cri de guerre des paysans souabes. Retentissant à cette place, à ce moment, il semblait annoncer l'alliance des chevaliers et des paysans en faveur de la réforme ; alliance souvent tentée, jamais réalisée* Les courtisans se sentaient mal à l'aise au milieu d'une population si violemment agitée. Les plus sages voulaient essayer encore une transaction. Aussi, l'Empereur ayant proposé immédiatement à la diète de traiter Luther comme un hérétique convaincu , la diète réclama un délai de quelques jours. On les employa à agir sur Luther par tous les moyens. On le supplia de rétracter au moins ses opinions sur les conciles et d'ao

cepter pour juges de sa doctrine, l'Empereur et la diète. A la première insinuation , il répondit : « Oui , Huss a. été condamné injustement. » A la seconde : « Je ne puis accepter les hommes pour juges de la parole de Dieu. » Rien ne put l'ébranler, et il partit, laissant la diète dans la plus grande agitation.

Restait à prendre une résolution. La diète ne semblait pas vouloir s'en tenir à sa précédente délibération. Plusieurs la regrettaient : la présence de Luther, son courage, avaient rallumé les sympathies, et l'opinion publique, non douteuse,, pesait sur l'esprit de beaucoup de membres. Le vote définitif était au moins douteux. Pour le décider, on recourut au moyen préconisé par Aléander, la ruse et la célérité.

Pendant longtemps il ne fut question de

rien. La diète avait achevé ses travaux, t. i. -15

plusieurs de ses membres s'étaient retirés* Le 25 mai, l'Empereur se tendit à la salle des séances pour accomplir la forma-* lité de l'acceptation de ses décisioiis : il lui demanda de rester encore trois jours pour rider quelques affaires pendantes. Suifaiit l'usage, à sa sortie, l'assemblée lui fit Cottégé jusqu'au palais épiscopal où il logeait. L'électeur de Saxe et l'électeur palatin étaient déjà partis : les quatre autres électeurs étaient présents. Au palais, ils trouvèrent les nonces du pape qui leur remirent des brefs à leur adresse. Pendant qu'ils s'entretenaient de cette communication tout à fait inusitée, l'Empereur leur dit qu'il avait fait rédiger un édit dans l'affaire de Luther, conformément à leur précédente décision. Il en fit donner lecture aussitôt aux membres présents; Soit surprise, soit conviction* personne ne fit.

aucune objection i l'électeur de Brandebourg monmii que l'édit était en effet conforme à b volopta précédemment exprimée par la diète. Aléander se bâta d'en dresser acte. Il eu fit le même jour deux copies, l'une en btin , l'autre en allemand , et le lendemain (un dimanche)» i| poursuivit l'Empereur jusque dans l'église, pour obtenir plus tôt sa signature. Enfin, pour ajouter un dernier trait : Tédit fut rendu le 26 mai ; Aléander trouva utile de l'antidater du 8 mai , jour où la diète était encore suffisamment nombreuse. Tel est ce fameux acte législatif, non soumis à la diète dans son assemblée, non délibéré, non voté, arraché par surprise à des membres réunis par hasard et dont plusieurs sans doute l'auraient repoussé, s'ils avaient pu se consulter. « Heureuse surprise , s'écrie pieusement un écrivain catholique, qui a

empêché les princes de se parjurer! l » L'édit était aussi rude que possible. Luther était mis au ban de l'Empire, comme un membre retranché de l'Eglise de Dieu, avec tous ses adhérents , protecteurs et amis. Ses écrits et ceux de ses partisans devaient être brûlés; et pour qu'il n'en pût plus paraître de semblables, la censure était établie sur tous les imprimés.

Cet édit n'arrêta pas la propagation de la réforme ; il n'ôta pas un partisan à Luther; au contraire, la conscience publique s'indigna d'une telle violence, et s'opposa, dans presque toute l'Allemagne, à son exécution. Les livres de Luther, de ses amis, se répandaient de plus en plus , malgré la cen-

* C. Riffel, ChrisUiche Kirchengesctaictate der neuesten Zeit, 1. 1, p. SU.

sure, malgré les bûchers. Un des arguments qui reviennent sans cesse sous la plume des écrivains, et qui semblent avoir produit le plus d'effet, est celui-ci : « Pourquoi n* a-ton pas réfuté Luther à Worms? » On ne fera jamais accepter de la conscience droite du peuple une condamnation qui se substitue à une réfutation. Une foule de brochures furent répandues dans le pays : mais le danger était grand, et tous les auteurs gardèrent l'anonyme. Hutten seul osa signer la sienne : elle ne s'attaquait à rien moins qu'à l'auteur de l'édit, au légat du pape, à Aléander lui-même, et lui infligeait le rude châtiment du patriotisme et de l'honnêteté indignés > •

1. Ce chapitre est en grande partie traduit de Ranke, Histoire de V Allemagne au tempe de la Réforme, un des livres qui mériteraient le plus d'être connus en France.

Qtfftp n'imti fMff attendu ee ipainent pour remuer plu« pwfoftdéinejit (wn l'opinieq déjt si viregrat e*eitée. Dès l'on? erture de la diète, j) avait publié quatre nouveaux diafor gués : la BuJk, la Premier Moniteur, b fetond Moniteur , les Brigands. Lee plus imporbuta de ces écrits «Mit la Second Moniteur et ]êê Brigonde : il n'en est pas qui jette plus de jour sur les projets de HutteR et de ses amis. Les igterfecuteurs du Moniteur sont le Moniteur et Sickingen.

Le Moniteur avertit Sickingen des bruits fâcheux qui courent sur son compte. On lç soupçonne d'hérésie parce qu'il protège Lu-

ther et loge Huttes ; on craint qu'il ne prépare quelque entreprise contre le pape, les évêques et I* clergé : t C'est un jeu dangereux : StongQ au proverbe : Nul ne s'est trouvé bieu de s'attaquer aux prêtres i »

Sickingen. u Ce proverbe a souvent menti. Je n'en veux pour preuve que Jean Ziska , l'invincible chef des hussites , dans cette longue guerre contre les prêtres. N'a-t-ii pas le renofn d'un grand capitaine? N'a-t-il pas la gloire d'avoir délivré sa patrie de la tyrannie, purgé la Bohême de ces prêtres et moines fainéants, et rendu leurs biens en partie aux héritiers des trop généreux donataires? N'at-il pas soustrait son pays aux exactions des papes, et vengé la mort de Huss , ce saint assassiné par les prêtres? Et ne sait-on pas que dans toutes ses grandes entreprises, il n'a jamais cherché son intérêt, qu'il n'a

songé qu'à la patrie , à la religion? Aussi , après avoir eu la fortune constante, il est mort pleuré par ses concitoyens. »

Le Moniteur: a II semble vraiment que ta veuilles suivre son exemple. »

Sickingen : « Et pourquoi non ? Si le clergé ne se rend pas à nos conseils, ni à nos corrections fraternelles, il faudra bien enfin user de contrainte. »

Le Moniteur : « Et si l'Empereur te le défend ? »

Sickingen: « Je n'en persisterai pas moins dans mon dessein. Je fais comme ceux qui, avant de construire un édifice, calculent longuement ce qu'il pourra coûter, et qui , le plan arrêté, le mènent à bout. Certes je ne ferai rien de ce que des conseillers perfides ou ignorants conseillent maintenant à l'Empereur, mais ce qu'il approuvera plus tard

quand il aura plus d'années et des vues plus mûres. Si notre jeune Empereur avait la fièvre chaude, et qu'il me demandât de l'eau froide, devrais-je lui en donner? Je lui suis trop fidèle et trop dévoué pour rien faire qui puisse lui nuire : ne pas obéir est souvent la meilleure manière d'obéir. Le mieux serait que l'Empereur ne se mêlât pas des affaires religieuses. Si par le conseil intéressé des prêtres, il n'avait pas entravé le cours naturel des choses, la connaissance de la doctrine évangélique, répandue par Luther, aurait peu à peu amélioré les hommes, restauré la dignité impériale, et chassé les pervers et pernicieux romanistes de l'Allemagne tout entière. Ses résolutions sont dans la main de Dieu. Mais quant à moi, je chercherai toujours à le servir plutôt qu'à le flatter. S'il m'ordonnait quelque chose contre ma conscience, je m'y*

refuserais publiquement s car il faut obéir h Dieu plutôt qu'aux hommes, surtout ici où il s'agit de la religion elle-Hnème. Si deao je Teis qu'il n9 y a rien à espérer de l'Empe-r reur, je tenterai l'entreprise à mes risques et périls, quelle qu'eu puisse être l'issue.

Le Moniteur t « Et pour ce beau projet, tu as un chaud conseiller dans ton Ulrich de Hutten. H ne peut plus supporter aucun délai et se donne tentes les peines du monde pour assembler l'orage sur la télé de ses ennemis. »

Sickingen : a Oui sans deqte i ses services me sont précieux; il a l'esprit qu'il faut pour ces sortes d'entreprises. *i

Quel était donc l'appui sur lequel comptaient les deux amis"? L'Empereur était entraîné par les exigences de sa position politique et par li'= impatiences de son ambition ; les princes étaient indifférents, timides, ou gagnés par la cour de Rome. Que restait-il donc? Deux grandes forces : la noblesse et le peuple, surtout la pnpulation des villes j car c'est à peine si à cette époque, les plus intrépides osaient jeter un regard vers ces masses profondes des populations rurales, si violemment agitées par lu souffle de la réforme. La question élait de savoir si l'union pouvait s'établir entre les deux forces régulières , en quelque

sorte, de la société laïque, divisées par tant de préjugés et par tant de justes griefs. Ce fut Tune des grandes préoccupations de Hutten. La première tentative qu'il fit pour opérer un rapprochement si nécessaire , fut le dialogue qui a pour titre les Brigands (prœdones). Les interlocuteurs sont Hutten, Sickingen et un commissionnaire de la grande maison des Fugger à Augsbourg. Hutten se prend de querelle avec le commerçant parce que celui-ci a appelé les chevaliers des brigands. Sickingen intervient : il calme son fougueux ami, et s'adressant au marchand : « En ce qui me concerne, je n'ai pas besoin de me justifier. L'Allemagne le sait, et l'histoire en a pris note : je n'ai jamais fait éprouver aucun dommage à qui que ce soit , sans lui avoir déclaré la guerre. — Le marchand: Mais de quel droit déclares-tu la guerre?

cette raison ne t'excuse pas. — Sickingen : Gomment 1 tu dis qne nous n'avons pas le droit de faire la guerre , en la déclarant ? — Le marchand : Non ! sans la permission des princes. . — Sickingen : Je te demanderai donc : faut-il conserver la noblesse? — Le marchand : Je le pense. — Sickingen : Les princes sont-ils seuls nobles ? — Le marchand : Non sans doute : je compte aussi dans la noblesse les comtes et même les simples chevaliers comme vous, en tant que vous pratiquiez la vertu ; car c'est mon opinion depuis longtemps que la noblesse n'est que dans la vertu. — Sickingen : Tu as raison : je pense aussi que la vertu ne se transmet point par héritage, et quiconque a commis une action honteuse doit être rayé de la noblesse , fût-il prince. C'est perdre la noblesse que de ne pas imiter

les glorieux ancêtres qui l'ont conquise : je t. i. 46

ntéprise hautement tous les prétendus nobles qui ont beaucoup de quartiers et peu de ser* vice» personnels , de nombreuses images d'aïeux et pas de couronne autour de leur prouve front* Je ne considérerai jamais comme mon pair, fût-il mon plus proche parent, un homme qui aurait une tache dans «a vie. Mais qu'appelles-tu vertu dans la noblessç ? —t l&, marchand : on dit que c'est la valeur. — Sickingen ; Tu veux dire la vertu guerrière , mais qu'est-ce % selon toi » que la vertu guerrière?— Le marchand : La valeur au

service du bon droit — Sickingen : Très-bien , et je conclus : tous les hommes sont égaux de nature , mais le plus vertueux est le plus - Açble. Tu m'accorderaB aussi qu'un homme est d'autant plus noble qu'il défend plus •chaudement le droit. Et enfin tu conviendras <|ue si la défense du droit appartient {dus

spécialement aux princes, elle appartient aussi aux nobles , puisque c'est par là qu'ils sont nobles , comme tu le dis. — Le marchand : Soit, mais à condition que tous ne combattiez que sur Tordre de* princes. — Sickingen : Mais s'ils n'ordonnent jamais , s'ils sont tous absorbés dans leurs intérêts particuliers, indifférents au bien général , ne pourrons-nous pas alors foire nous-méme la guerre ¥ — Le marchand : Il faut bien tous l'accorder pour ce cas. — Sickingen :Et si quelqu'un Toulant te foire tort , j'écartais de toi ce péril , sans attendre Tordre du prince, ne ferais-je pas bien ? — Le marchand : ce ne serait que juste. —Sickingen : Tu vois donc combien l'on aurait tort de nous Mer la seule chose par laquelle nous sommes nobles, je toux dire le pouvoir de défendre le droit par les armes. Car c'est là notre loi et notre devoir : secou-

rir les malheureux , relever les opprimés , venger ceux qui ont été injustement lésés , tenir tête aux méchants , protéger les veuves et les orphelins. Nous ne rougissons pas de nous ranger derrière les princes, et nous les servons fidèlement quand nous avons volontairement accepté de les servir. Hors de là , nous ne reconnaissons d'autre seigneur que l'Empereur : en lui nous voyons le défenseur de la liberté publique. Mais si l'Empereur lui - même nous ordonnait quelque chose contre la justice et le droit , ce serait notre devoir de lui refuser l'obéissance. 11 te dirait lui-même , si tu pouvais l'interroger , qu'il n'a pas le droit d'ordonner quelque chose d'injuste ni de s'opposer à quelque chose de juste, et si l'Empereur n'a pas ce droit, comment les princes l' auraient-ils? »

Je doute que cette apologie un peu sophis-

tique ait converti le commerçant. Combien les faite étaient éloignés de l'idéal de noblesse que le chevalier expose en termes si magnifiques ! La prétention de la noblesse à conserver sa turbulente anarchie explique la réserve de la bourgeoisie des villes dans ce premier épisode de la longue guerre pour la liberté de conscience. Mais c'est un devoir pour le biographe de réunir tous les traits qui forment le tableau , et de ne pas sortir les hommes du milieu dans lequel ils ont vécu et agi , pour leur donner les idées et les passions d'un autre temps.

Sickingen prend ensuite l'offensive : « les grands brigands ne sont pas ceux qu'on pend à la potence : ce sont les prêtres et les moines, les chanceliers et docteurs, les gros marchands , surtout les Fugger. — Le marchand :

Comment? nous des voleurs! nous qui détes-

tous si cordialement les chevaliers , à cause de leurs brigandages 1 — Sickingen. Oui sans doute ; vous ne voles pas à force ouverte , mais par des pratiques secrètes et souterraines. Les Fugger, tes maîtres, n'ont-ils pas exclu par tous les moyens honnêtes et malhonnêtes , les autres marchands du corn* merce des Indes, pour s'enrichir seuls par l'importation de ces denrées également nuisibles à la santé et aux mœurs de la patrie 1 N'est-ce pas le vœu de tous les bons citoyens de voir expulser ce fléau public? Ou bien diras-tu que ce c'est pas voler , d'inonder l'Allemagne d'une monnaie qui n'a pas le poids , de monopoliser les denrées indiennes, d'y ajouter le trafic des dispenses papales , des indulgences, des bénéfices, de verser sur l'Allemagne toutes ces drogues et d'en retirer de beaux écus ? »

t Mais de bien plus dangereux brigands sont les docteurs etles chanceliers des princes, tous ces Rabulistes qui, dans ces derniers temps , ont fondu sur notre patrie. Les vieillards se soutiennent encore de l'heureux temps où l'on ne connaissait pas cette lèpre, et maintenant ils sont partout , ils volent partout , dans les cours des princes , dans les sénats et tribus des villes, dans toute réunion publique ou privée , à la paix , à la guerre ! Et ceux qui siègent dans les tribunaux I Ils cherchent toujours le droit et ne le trouvent jamais i ils pétrissent les lois comme de la cire molle et les tournent à leur profit : entre leurs mains vénales , l'injuste devient le juste. Ils font plus de mal à l'Allemagne que la guerre la plus désastreuse, et mieux vaudrait trancher nos procès par les armes que par leur science busse et contradictoire. Quel

bonheur si nous pouvions voir un jour chasser tous ces docteurs et brûler tous leurs livres! »

ce Soyons justes pourtant : il est des brigands plus pernicieux encore dans notre malheureuse patrie : ce sont les évéques , chanoines et moines. Non contents d'avoir attiré à eux la meilleure et la plus belle partie de l'Allemagne , d'être gorgés de richesses qu'ils dissipent dans des guerres criminelles et dans les plus honteux plaisirs , ils corrompent la raison et le cœur du peuple par la superstition et par leurs mauvais exemples , détestent la science qui ouvrirait les yeux à la nation, et rendent plus intolérable encore le joug des papes, dont ils sont les créatures. N'ont-ils pas le front de prétendre que le vicaire du Christ peut changer, étendre et restreindre la doctrine du Sauveur, condam-

ner les hommes les plus vertueux , sanctifier les plus pervers , faire ou omettre ce qui lui convient , sans que nul n'ose murmurer ! Quand nous aurons brisé les chaînes de la tyrannie romaine , forcé les prêtres à remplir leur office, appliqué à l'utilité commune les revenus des évoques, des chanoines et des moines , et les trésors des églises , aboli tous les ordres religieux , alors seulement l'Allemagne sera libre et heureuse. Mais les prince font obstacle à ce dessein , parcequ'ils ont leurs parents dans les évêchés et qu'ils craignent de les voir retomber à leur charge. »

Le marchand: « C'est donc pour cela qu'on ne peut mener à bien une entreprise si belle et si utile. — Hutten : Il est d'autant plus nécessaire que les chevaliers arrangent au mieux les affaires qu'ils peuvent avoir avec les

brilles et s'unissent avec elles. Elles sont riches et puissantes et pleines d'ardeur pour la liberté. Avec leur concours, nous pouvons commencer la guerre, la plus juste des guer<? ces, contre nos tyrans ; car si Ton a toujours considéré comme un devoir de combattre toute tyrannie, combien plus devons-nous nous soulever contre ces tyrans qui s'attaquent non-seulement à nos biens, mais à notre foi, à. notre religion, qui nous ravissent la vérité et veulent perdre nos âmes avec nos dorps. Quant à moi, ce que je désire, c'est que cette guerre commence aujourd'hui plutôt que demain. »

' EtSickingen reprend avec calme : «Certes, je te seconderai de tout mon pouvoir quand le moment sera venu. Mais tu te hâtes trop : si nous cédions à ton impatience, nous serions écrasés dès le commencement

de notre entreprise. Ne crains pas d'ailleurs que la guerre tarde beaucoup. Par Luther et par toi , F Allemagne a été réveillée du profond sommeil où elle était comme ensevelie. L'heure approche qui sert la plus opportune pour cette grande oeuvre. » *

J'ai donné la plus grande partie de ce dialogue, parce qu'il explique la pensée des deux amis, leurs projets et les secours sur lesquels ils croyaient pouvoir compter. Leur entreprise échoua, et le triomphe de la liberté religieuse vint du côté d'où personne ne pouvait l'attendre. La referme avait fait surtout des progrès dans les campagnes, dans les villes

et parmi la petite noblesse : les princes lai étaient hostiles ou indifférents. Outre qu'ils plaçaient dans les meilleurs évêchés les cadets de leurs familles, ils trouvaient la cour de Rome très-facile pour toutes les concessions qu'ils convoitaient : c'est un fait acquis à l'histoire que les premières sécularisations furent faites sans opposition de la part du pape dans les pays les plus catholiques, en Bavière, par exemple, et dans les États héréditaires d'Autriche. D'un autre côté, les princes ne se dissimulaient pas qu'au fond de la réforme, dans sa première période, se trouvait un grand mouvement d'unité nationale tout opposé à la constitution des principautés et à l'établissement de ce gouvernement oligarchique que les Électeurs n'avaient cessé de poursuivre depuis un siècle. Que fallut-il pour changer tout cela?

Deux choses : la ruine de la noblesse immédiate par la défaite de Sickingen et l'obstination de l'Empereur à se mettre du côté du pape, à refuser l'appui que lui offrait la révolution religieuse, et à se jeter, lui, le représentant de l'unité nationale, du côté de l'oppresseur étranger. Alors une partie des princes se déclara pour la réforme, et s'ils suivirent en cela l'impulsion de leur conscience, il n'en est pas moins certain que pour eux la réforme fut aussi un instrument politique qui les mena à leur but. Mais nul ne pressentait alors cette brusque péripétie. Hutten, qui avait toujours lutté contre le particularisme, et Sickingen, le dernier et plus illustre représentant de la noblesse immédiate contre la souveraineté des princes, la prévoyaient moins que personne.

11 semble qu'après la déclaration de t. i. «

Worms, ils dussent avoir perdu tout espoir du côté de l'Empereur. Cependant son appui était si nécessaire, et l'idée qui s'incarnait eu lui si enracinée dans leurs cœurs, qu'ils y revenaient sans cesse. Un moment encore ils purent croire qu'il serait possible de le gagner à leur cause.

Charles-Quint, après avoir sacrifié Luther au pape pour faire un ennemi de plus à François Ier, voulut utiliser pour la même cause les talents de Sickingen, la verve de Hutten et leur influence Sur la noblesse. Il leur envoya, au château d'Ebernburg, son confesseur Glapi on. Glapion était au fond un homme très-éclairé et aussi pénétré que personne des vices de l'Église et de la nécessité d'y porter remède. On assure qu'il avait menacé Charles-Quint de la colère céleste s'il ne les corrigeait pas ; mais quand il vit

ùh tendait Luther, il fut au nombre de se» plus ardents persécuteurs. L'on pense bien qu'il se montra sous un tout autre jour aux deux amis : « Jamais, dit Hutten, il n'y eut un plus grand hypocrite ; tout trompait en lui : le visage, les yeux, la bouche, les discours et les gestes. Il s'accommodait à toutes les situations et changeait suivant les circonstances, a II est certain, nous dit-il, que Luther a ouvert la porte par où tous les chrétiens sont arrivés à la vraie intelligence des Saintes-Écritures. » Et comme je demandais quelle faute il avait donc commise qui pût compenser un tel bienfait, il répondit : « En vérité, je n'en vois aucune. » Et pourtant il a insisté plus que personne pour que Luther fut condamné sans être ni défendu ni même entendu. »

Il est probable que ce singulier ambassadeur n'eût pas entraîné les deux amis s'ils

n'avaient pas tu dans les ouvertures de l'Empereur une dernière chance de le gagner. Sickingen leva une armée de trois mille chevaux et douze mille hommes à pied. Il voulait pénétrer, par une marche hardie, au cœur de la France; mais le comte de Nassau, auquel il était subordonné, insista pour le siège de Mézières. Là se trouvèrent en présence les deux derniers chevaliers de France et d'Allemagne, Bayard et Sickingen, dignes de se combattre, dignes de s'estimer. Les Impériaux furent repoussés. Sickingen y perdit la solde de sa troupe et l'espoir de s'attacher l'Empereur par la reconnaissance.

Le désir de réparer l'échec fait à sa réputation par cette déroute, et peut-être aussi celui de remettre en état ses finances épuisées, s'ajoutèrent aux motifs religieux qui

poussaient Sickingen à commencer la guerre contre les prêtres ; car il faut bien avouer que ce héros aimait l'argent et thésaurisait volontiers. Mais l'appui de l'Empereur perdu sans ressource, il n'était que plus nécessaire de grouper tous les éléments d'opposition. Les chevaliers rhénans, réunis à Landau, sur l'appel de Hutten et de Sickingen, avaient formé une ligue pour la défense de leurs intérêts, et sans doute aussi de la réforme : ils élurent Sickingen pour leur chef. En même temps, une foule d'écrits furent lancés dans le peuple pour le soulever. Parmi eux, il en est un qui parait être de Hutten, et qui mérite de nous occuper. C'est encore un dialogue, intitulé le Nouveau Karsthans, qui fait suite à un autre Karsthans, écrit en dialecte alsacien' par un auteur inconnu. Il parait, du

reste, que ce Karsthans était un personnage

réel, un paysan qui parcourait les campagnes des bords du Rhin, prêchant la doctrine de Luther, et très - populaire dans ces contrées.

Les interlocuteurs du Nouveau Karsthans sont Sickingen et le paysan. Le chevalier demande à celui-ci pourquoi il a l'air si soucieux : a Le moyen d'être gai avec ces prêtres qui me tourmentent de toute façon 1 Je ne sais plus comment faire, et si cela dure, jer m'oublierai grossièrement ; car vraiment ls passent la plaisanterie. * Sickingen lui dit de prendre courage, que les choses pourraient bien changer de face avant peu. Mais le paysan n'a pas beaucoup d'espoir. Alors se noue up dialogue où ils déroulent tour à tour les exactions des prêtres, leur avarice, leur luxure, toute leur conduite si opposée à la doctrine du Ghriit. Karsthans s'interrompt

souvent pour s'écrier : « Eh ! doue, il faudra bien que les fléaux s'en mêlent! » Tous deux sont d'accord que le pape est l'antechrist, que la noblesse et le peuple sont ruinés par les prêtres, et que les choses ne peuvent durer ainsi. Il faudra bien employer la force si les prêtres ne veu)eqt entendre raison, ce Ce n'était pas un sot, ce Ziska, dit le paysan, quand il démolissait les églises ; s'il les avait laissées debout, sa prédiction aux Bohèmes se serait bien sûr vérifiée. 11 leur disait : « Lais* sez les nids, et dans dix ans vous y retrouverez les oiseaux. » Je ne me lasse pas de F ad-

mirer pour avoir chassé et extirpé tous les moines, ces fainéants insatiables d'où viennent tous nos maux. » Sickingen pense aussi qu'il faut supprimer les chapitres, couvents et fondations perpétuelles. — Karsthans. C'en serait fait depuis longtemps de toute cette en-

— aoo —

geance si la noblesse voulait; mais vous ne voulez pas. » — A la fin du dialogue se trouvent trente articles, gages de l'alliance solennellement jurée entre Karsthans et les chevavaliers Hulfreich et Heintz. Us sont d'une audace extrême, et plus tard on les a trouvés parmi les papiers des paysans, dans leur grande insurrection.

Je ne fais que citer un poème aux villes libres pour les engager à s* unir à la petite noblesse contre les usurpations et les violences des princes, et une lettre de Hutten à la ville de Worms, que Ton peut considérer comme une avance de Sickingen à ses plus anciens ennemis. En ce moment suprême, les deux chevaliers éprouvaient peut-être au même degré le désir de gagner des alliés à leur cause et celui de se réconcilier avec leurs ennemis. On ne commence pas une si

— an -

grande entreprise sans se recueillir dans la pensée de la mort.

Ces derniers écrits lancés, la guerre de religion commença par n'être plus interrompue que par des trêves jusqu'à 1648. Que cette guerre séculaire ait coûté à l'Allemagne, à l'Europe entière des flots de sang, qui le nierait? Mais c'est la fatalité de l'histoire que le passé ne veuille pas céder la place sans violence à l'avenir. Faut-il pour cela que la vérité se voile, que l'avenir s'ajourne, que le progrès s'arrête? Que le sang répandu retombe sur ceux qui n'ont pas su se retirer à temps 1 Et nous qui, après avoir donné tant d'exemples au monde, sommes réduits aujourd'hui à en recevoir, que cette lutte solennelle, héroïque, nous confirme dans notre foi. Les morts seuls dorment dans leurs tombeaux; les vivants vivent, et vivre, c'est lut-

ter, hélas ! c'est souffrir. Heureux ceux qui, dans les temps de dissensions intestines et de guerres de conscience, luttent et souffrent pour la vérité 1 Heureux , même dans leurs afflictions, les champions de l'avenir!

Bien des causes contribuèrent à faire échouer la première guerre de la réforme. Les deux amis et leurs bouillants compagnons de l'Ebernburg avaient calculé tout, hormis le temps qui féconde les pensées des hommes et mûrit "leurs fruits. Et puis, il faut bien le dire, leur point d'appui n'était pas posé sur un terrain solide. Unir la rénovation religieuse à la restauration de la noblesse, c'était

rouloir attacher l'avenir an passé , le vivant à un mort Par là, la réforme se rendait suspecte aux villes et aux paysans, odieuse aux princes. Elle qui voulait pousser le monde en avant, elle rétrogradait de plusieurs siècles. La politique et la réforme religieuse ne devaient, ne pouvaient certes pas se séparer ; mais ce fut le malheur de cette première période que la réforme s'alliât à une politique en contradiction avec les instincts, avec les besoins du siècle. Hutten voulait donner un grand élan à la liberté, tous ses écrits en font foi. Dégagé des préjugés de la noblesse, il vante l'esprit libéral des villes et l'exalte en toute occasion. Il tend même la main à la passion d'indépendance qui gronde parmi les paysans, et ce n'est pas lui qui aurait dit le mot cruel de Luther : « Mieux vaut que tous les paysans périssent que si les princes

et les magistrats éprouvaient quelque préjudice ; car les paysans ont pris le glaive contre la volonté de Dieu I » Mais ses amis et ses alliés n'avaient pas dépouillé leurs vieilles rancunes et leur orgueil nobiliaire : ce qu'ils voulaient avant tout, c'était le rétablissement de l'anarchie féodale comprimée par la souveraineté des princes, et c'est là ce que détestaient par-dessus tout les paysans et la bourgeoisie des villes. De cette alliance malheureuse vint la ruine de projets si longuement combinés. Aussi, Luther, qui avait à un haut degré le tact politique, refusa de s'associer à ses amis : «c La parole a vaincu le monde, dit-il, la parole le sauvera. » Sur quoi, Hutte u répondit : a Nos voies sont diverses : moi, je me détermine par des considérations purement humaines ; toi, plus parfait, tu remets tout entre les mains de Dieu ! »

La guerre résolue, Sickingen n'hésita pas longtemps sur le choix de l'ennemi qu'il fallait combattre d'abord. Il avait de vieilles querelles à vider avec l'archevêque de Trêves, et il comptait trouver de l'appui parmi les habitants du pays. C'est contre lui qu'il dirigea ses forces. Pour bien marquer le but et l'esprit de son entreprise, il donna pour mot d'ordre à son armée : Que la volonté de Dieu soit faite l et il adressa ce manifeste aux troupes de l'archevêque : « Chers frères et voisins, pourquoi marchez-vous contre moi? Ma cause n'est-elle pas la vôtre? Je viens vous délivrer du joug antichrétien des prêtres, vous apporter la lumière de l'Évangile et vous faire jouir de la liberté chrétienne, et vous me combattez 1 semblables à des hommes atteints d'une maladie mortelle et qui ne voudraient pas guérir 1 Songez que vous T. i. «

combattez contre le Christ et son Évangile, et non pas contre moi 1 Pour le Christ et son Évangile, je brave la mortl Que la volonté de Dieu soit faite I »

Sickingen rencontra une résistance qu'il n'attendait pas, et les secours qui devaient lui arriver de Qèves, de Cologne, de Brunswick furent écrasés avant de l'avoir, rejoint En même temps, il apprit que le comte palatin et l'électeur de Hesse s'avançaient pour le combattre sous les murs même de Trêves. 11 fut obligé de lever le siège. Lies princes le poursuivirent chaudement, et détruisirent successivement tous les châteaux de ses partisans.

Quant à Sickingen , bien décidé à continuer la lutte, mais en comprenant tous les périls, il se sépara de ses amis les plus compromis, surtout de ceux qui, comme Hutten

et Œcoîampade. rivaient tout à craindre, et dont le génie était nécessaire à leur cause. Puis il s'enferma dans le château de Landsluhl, forteresse réputée imprenable, et dans laquelle il espérait pouvoir soutenir un long siège et attendre les renforts annoncés. Mais le canon eut bientôt abattu ces murailles et fait du château un monceau de ruines, Sîcliingen lui-même fut blessé à mort par la chute d'un pan de mur. Il fallut se résigner à capituler. Il demanda, selon l'usage, qu'on le laissât sortir en liberté. Les princes refusèrent : h Je ne serai pas longtemps leur prisonnier, » dit-il, et il se rendit à discrétion. Il lui restait à peine assez de force pour signer la capitulation. Les princes le trouvèrent mourant, couché sous une voûte, seul débris de sa forteresse. L'archevêque de Trêves lui dit : « Pourquoi, Franz, m'as-tu attaqué.

moi et mon pauvre peuple? » Sickingen répondit : « J'ai mes comptes à rendre à un plus puissant seigneur ... » Son chapelain lui demanda s'il voulait se confesser. 11 répondit : « Je me suis confessé à Dieu dans ma conscience. » Le chapelain prononça les prières des mourants et leva l'hostie. Les princes se découvrirent et se mirent à genoux. À ce moment, le héros expira. Les princes récitèrent un Pater pour son âme x.

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