Livre des Lois
Plus l’époque est ombrageuse, plus elles s’impreignent d’exagération, afin d’éloigner le soupçon d’une allusion trop directe. Sous Louis XIV, Fénelon rêve une Salente où rien ne rappelle les formes de la monarchie.. Sous Henri VIII, le chancelier Morus recommence Platonetécrit, aux applaudissements d'Érasme, son Ütopie, nom générique désormais de toute une famille d’écrits. Morus, d’ailleurs, exprime ses réserves : il proteste contre l'application de ses idées, et déclare qu’elles ne sont pas réalisables. Plus tranquille alors, il proclame sa communauté. Point de propriété individuelle; la terre, les fruits de la terre, sont du domaine social. Quiconque a besoin d’un instrument de travail, d’un vêtement, d’un meuble, d’une denrée, doit s'adresser aux magistrats chargés de la distribution générale, aux garde-magasins de la propriété collective. On doit, en Utopie, l'hospitalité au voyageur ; mais le voyageur doit à son hôte l’aide de ses bras, L'activité industrielle a des lois expresses; on répartit les professions au moyen de deux modes : le sort et le choix y concourent. L'agriculture seule est privilégiée; elle puise dans toutes les classes et compte comme fonction obligatoire. Rien n’est d’ailleurs plus léger et plus doux que la tâche individuelle ; six heures de travail suffisent pour assurer, chaque jour, le service de tous les besoins, dansleurs variétés et dans leurs raffinements. On est sensuel en Utopie, Épicure y est plus écouté que Zénon : aucun repas n’a lieu sans musique et sans parfums; tous les sens ont leur part dans ces fêtes : l’odorat se dilate au sein d’une atmosphère embaumée, l’ouïe s’enivre de
DES IDÉES ET DES SEGTES COMMUNISTES. 65 sons harmonieux, le goût est flalté par des mets exquis, la vue se repose sur le spectacle de douze cents convives unis et heureux. Point d’autres limites à la jouissance que celles dont la nature a mis en nous le sentiment : où commence l'excès, le plaisir cesse. Comme les valeurs métalliques stimulent trop vivement la cupidité humaine, l’économie politique de l’Utopie n’en admet pas l’usage à ce titre. L'or et l’argent, en expiation du mal qu’ils ont causé, sont condamnés aux destinations les plus viles : on en fait, comme aujourd'hui au Pérou, des meubles, des vases abjects, ou bien des chaînes pour les galériens, des boucles d'oreilles pour les criminels moins endurcis. Le fer est plus honoré : on ne le dégrade point dans des emplois domestiques ou pénitentiaires. Quant au gouvernement, il est des plus simples. Tout y relève d’un système d'élection à plusieurs degrés, méme le roi, premier magistrat de l'ile. Chaque famille a un chef qui concourt au choix d’un supérieur pour trente familles, et ces supérieurs nomment à leur tour les grands dignitaires. La hiérarchie se forme ainsi, du membre de la communauté jusqu’au souverain, par une suite de cercles successifs, peu à peu amoindris et aboutissant au centre, c’est-à-dire à l'unité. Le principe mobile de l'élection est une garantie contre l’usurpation et la dictature. Les cadres du pouvoir sont seuls permanents; les titulaires sont renouvelés chaque année. Aïnsi se passent les choses dans cette espèce d’Atlantide qu'un esprit docte et grave, un chancelier d'Angleterre, a reconstruite d’après Théopompe et Platon. Pour mieux constater cette
filiation il y a maintenu les esclaves; pour innover il y a ajouté les galériens. Tout est pour le mieux dans la meilleure des îles.
Un siècle plus tard, le dominicain Campanella reproduit la même chimère, Né à Stilo, en Calabre, Campanella, s’il faut en croire l'historien Pietro Gianaone, chercha à soulever le pays contre la domination espagnole. Jeté dans les prisons de Naples et mis sept fois à la torture, il ne démentit pas son caractère : les bourreaux du comte de Lemos ne purent lui arracher le moindre aveu. À l’exemple de plusieurs enthousiastes qui ont fait secte et se sont continués jusqu’à nous, le moine de Stilo décernait au pontife du catholicisme une autorité universelle, tant sur le temporel que sur le spirituel. Comme Guillaume Postel, dans son Orbis concordia, comme Isidore Isolanis, comme Fialin, comme Bonjour, il rêvait l'établissement de la république du Christ, ou, suivant sa propre expression, de lamonarchie du Messie. La Cité du Soleil renferme l'idéal de ce régime. Campanella procède dans sa fiction comme Morus. C'est un capitaine de vaisseau génois qui, dans le cours d’excursions lointaines, a découvert l'ile de Topobrane et la Cité du Soleil; il raconte ce qu'il à vu au grand-maître de l'ordre des hospitaliers. Les Solariens sont les plus heureux des hommes : ils ont pour chef un grand métaphysicien, qui gouverne au moyen de ses {rois ministres, Puissance, Sagesse, Amour. Puissance a la guerre dans ses attributions; Sagesse, les arts, les lettres et les sciences, Amour, la vie physique et les théories de la génération. À chaque vertu sont affectées des magis-
DES IDÉES ET DES SECTES COMMUNISTES. 67 tratures qui y correspondent : Quant aux vices, on n’a rien prévu, à peine quelques fautes vénielles sont-elles punies par l’exclusion du repas én commun ou par l'interdiction du commerce des femmes. L'éducation est la même pour tous les Solariens, et l’ordre des mérites détermine la hiérarchie des pouvoirs. Le grand métaphysicien est la première capacité du pays : Campanella semble avoir pressenti le saint-simonisme. Du reste, tout est commun dans la Cité du Soleil, logements, lits et dortoirs. Tous les six mois, les magistrats désignent ceux qui doivent habiter dans telle ou telle enceinte, coucher dans telle ou telle chambre, Le travail est commun aussi; seulement les magistrats en font la distribution, soit entre les sexes, soit entre les individus, de manière à ménager les forces et à concilier les aptitudes. La sollicitude de Campanella se porte principalement sur l’union des couples ; il en parle en moine exempt de préjugés. Son orand métaphysicien n’abandonne pas le croisement des races à la loi du hasard, aux vicissitudes du caprice ou de l’intérêt. L’individu, chez les Solariens, est sacrifié à l'espèce; des fonctionnaires publics se chargent, dans un autre ordre d'améliorations, d’y représenter nos inspecteurs généraux des haras. Le choix des âges, des tempéraments, des époques favorables, des heures propices, devient l’objet d'études minutieuses et de détails que le latin seul tolère. Pour obtenir des sujets de choix, les Solariens ne reculent pas même devant la promiscuité; Campanella les excuse ayec l'autorité de Socrate, de Caton, de saint Clément, de saint Augustin. Comme Morus, le moine
de la Calabre ne veut pas que l'argent monnayé ait cours dans sa ville imaginaire; il admet seulement qu’il puisse servir aux échanges avec l'étranger. Les champs qui entourent la Cité du Soleil ne sont pas fécondés au moyen de matières en décomposition; les habitants ont d’autres engrais plus actifs, plus sains, et qui ne communiquent pas à la végétation des miasmes pestilentiels. Pour ce travail, ils tirent un grand parti de l'observation sidérale; les cieux, à leur sens, sont un livre où se trouve écrite la solution de tous les problèmes. Aussi l'astrologie occupe-t-elle une place étendue dans l’œuvre du dominicain.
On peut entrevoir déjà comment, dans ces créations chimériques, le plagiat, même dès l’origine, prévaut ets’établit. La fiction de Platon, prise comme point de départ, se réfléchit dans celle de Morus, et Morus, à son tour, déteint pour ainsi dire sur Campanella !, Les analogies sont d’autant plus saillantes, que la scène se passe hors de la région des réalités. Ce caractère se retrouve dans une série de compositions identiques, sur lesquelles il est sans intérêt de s’appesantir. Dans le nombre figure l’Oceana d'Harrington, qui, sous Cromwell, et avec une république en cours d'expérience, traça le programme d’une république imaginaire, ce qui faisait dire à Montesquieu « qu’il avait bâti Chalcédoine ayant le rivage de Byzance de= vant les yeux. » Au même tilre on peut citer Jean Bodin, esprit à la fois sceptique et crédule, qui, vers 1576, publia un livre intitulé De la République, écrit
1. L'Ulopie de Th, Morus est de 1518, la Qité du Soleil de Campanella est de 1637.
DES IDÉES ET DES SECTES COMMUNISTES. 69 au milieu des troubles de la Ligue, et empreint d’une tolérance fort rare en ces temps passionnés. Ni Bodin, ni Harrington, ne poussent aussi loin les choses que le chancelier d'Angleterre et le moine de la Calabre; mais, sur bien des points encore, il y a imitation f, On en peut dire autant d’une foule d’autres républiques imaginaires, comme celle des Ajaïoiens, qu’on croit être l’œuvre de Fontenelle, celle des Sevarambes (Bruxelles, 1677), celle des Cessarès (Londres, 1764), celle des Abeilles, qui fit quelque bruit dans le courant du siècle dernier. Dans plusieurs parties, le Miroir d'Or de Wieland incline vers ces idées, qui se retrouvent encore, sous une forme précise et dogmatique, dans le Catéchisme de Boiïsset et dans le Code de la Na ture, livre longtemps attribué à Diderot, mais qui est l’œuvre de Morelly, déjà entrainé sur ce terrain par une fiction intitulée la Basiliade, ou les Iles flottantes.
Ce Code de la Nature, auquel La Harpe, croyant s'attaquer à Diderot, donna quelque célébrité par une critique véhémente, a cela de caractéristique qu’il contient, en termes exprès, toutes les combinaisons économiques dont plus tard s'inspire Babeuf. L’organisation matérielle de la communauté y est réglée dans les moindres détails et par articles. Ainsi, par la loi fondamentale, tout citoyen est déclaré homme public, devant être sustenté (le mot est textuel), entretenu et occupé aux dépens du public. Par la loi distributive, la nation est divisée en familles, tribus, cités et
4. Cependant La République de Bodin à plutôt un caractère eritique. M. Henri Baudrillart à publié un excellent livre sur cet auteur ; il y est jugé d’une manière définitive et complète,
provinces. Les individus ne possèdent rien en propre, mais échangent entre eux les fruits de leur travail dans la mesure de leurs besoins. L’excédant des produits d’un district sert à combler les vides qui peuvent se présenter dans les districts voisins. Tout approvisionnement est interdit aux individus ef aux ménages : on ne doit avoir sous la main que les choses immédiatement nécessaires. Quand les objets d’agrément se trouvent en trop petit nombre pour pouvoir être d’un usage universel, la distribution en est suspendue. Morelly consigne ici un singulier détail : pour les comptes, il veut que l’on emploie le nombre dix et ses multiples, Sa réforme a eu au moins raison sur ce point, etil se trouve, dès 1755, le précurseur de notre système décimal, À la loi distributive, Morely fait succéder la loi agraire, qui établit une sorte de conscription forcée pour la culture du sol: tout citoyen y est voué de l’âge de vingt à vingt-cinq ans. La loi édile règle l'administration de la cité, la disposition des quartiers, la création des hôpitaux, des prisons, des asiles pour la vieillesse. Les lois de police sgouvernent surtoutle travail et en fixent la hiérarchie, Jusqu'à trente ans, les vêtements sontuniformes. Le mariage est de rigueur à dix-huit ans. Chaque année, les adultes des deux sexes se réunissent sur la place publique, et, devant le sénat assemblé, les couples se choisissent avec une liberté entière. Les mères doivent allaiter leurs enfants; mais, à l’âge de cinq ans, la communauté s’en empare. Les lois politiques constituent dans chaque cité un sénat, qui se compose de tous les pères de famille âgés de plus de cinquante
ans; le reste de la communauté a voix consultative. Chaque chef de famille devient à son tour chef de tribu à l’aide d’un roulement et pour un temps déterminé. Ce système de roulement, emprunté à Harrington, est le grand rouage politique de Morelly. Il sert à désigner des chefs de cité parmi les chefs de tribu, des chefs de province parmi les chefs de cité, enfin un chef supérieur parmi les chefs de province. Au-dessus des divèrs sénats siége un sénat suprême, sujet à un renouvellement annuel. Les lois pénales atteignent tous les membres de la communauté, depuis l'artisan jusqu’au souverain, etelles ne brillent pas par la clémence. Ainsi, tout individu convaincu d’avoir voulu introduire dans le pays « la détestable propriété est enfermé pour toute sa vie, comme fou furieux et ennemi de l'humanité, dans une caverne bâtie dans le lieu des sépultures publiques; son nom est pour toujours effacé du dénombrement des citoyens; sa famille doit en prendre un autre !. » L’assassinat, l’adultère, sont aussi prévus et frappés de diverses peines. Le Code de la Nature a cet avantage sur les hallucinations du même genre, qu’il ne croit pas à la perfectibilité absolue et qu'il ménage une place au châtiment.
À côté de ces travaux d’un ordre purement littéraire, il importe de placer des inspirations, différentes quant au mobile, semblables quant au résultat. Ici l’exlase remplace l’inagination, le sentiment religieux domine le sentiment philosophique. L’illusion