‹ Études sur les réformateurs (volume 2)Chapitre 23 sur 56 · CHARTE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

CHARTE DU PEUPLE

« Tout habitant mâle des trois royaumes sera apte

à voter :

» 1° S'il est né dans le pays ou s’il est naturalisé après deux ans de résidence ;

» 20 S'il a vingt-un ans ;

» 30 S'il n’est pas dans un état de démence constaté au moment de la révision des listes ;

» 40 F'il n’a pas été convaincu de félonie ;

» 9° 51 ses droits électoraux ne sont pas suspendus pour cause de fraude, de dissimulation, de faux dans le cours de l'élection. »

À la suite de cette déclaration de droits venait un règlement qui divise le Royaume-Uni en trois cents districts électoraux, composés autant que possible d’un nombre égal d'habitants, et nommant chacun un député à la Chambre des communes. Les moindres détails des opérations sont prévus et réglés dans cette pièce qui forme un véritable code sur la matière et qu'ont signée les hommes les plus importants du chartisme, MM. Vincent, Lowett, James O’Brien, Joseph Wood et M. Feargus O'Connor. Outre le suffrage universel, ces chartistes demandaient encore l’élection annuelle, le vote secret et l'abolition du cens d’éligibilité. C’est la dernière limite du radicalisme extraparlementaire.

Des troubles qui agitèrent alors les districts manufacturiers durent naturellement reporter l'attention sur les chartistes et les faire accuser de complicité dans l'insurrection qui embrassa Manchester, Bolton, Ahston, Oldham, Bury, Rochdale, Stockport, Leeds, et une foule d’autres villes industrielles. Les ouvriers quittaient de toutes parts leurs ateliers ou leurs mines, préchaient par la parole ou imposaient à l'aide de sévices une suspension du travail, menacaient les plus riches comtés de l’Angleterre, brülaient lesmanufactures, dévastaient les maisons, se livraient

à toutes sortes de désordres. Sur quelques points, à Preston, par exemple, il fallut que la troupe fit usage de ses armes; etil y eut quelques victimes. Comme hommes d’action, les chartistes durent se mêler au mouvement : voici le manifeste qu'ils publièrent au plus fort de l’insurrection :

« Frères, disait cette pièce, les grandes vérités politiques qui sont agitées depuis cinquante ans, ont enfin tiré de leur torpeur les esclaves blancs d’Angleterre, ces esclaves insultés et dégradés, et leur ont rendu le sentiment de leurs devoirs envers euxmêmes, envers leurs enfants, envers leur pays. Des dizaines de milliers d'hommes ont jeté leurs instruments de travail. Vos maîtres tremblent devant votre

énergie, etles masses, dans l’attente, surveillentavec y 9 ?

anxiété cette grande crise de votre cause. Le travail ne doit plus étre la proie des maitres et des despotes. C’est pourquoi nous avons tous juré solennellement que l’heureuse occasion qui s'offre à nous ne sera pas perdue, mais que nous ne nous remettrons au travail que le jour où les justes griefs des travailleurs auront cessé d'exister, le jour où la charte du peuple étendra sa protection sur nous, sur nos femmes souffrantes, sur nos enfants désolés. Anglais, le sang de vos frères rougit les rues de Preston et de Blackburn et les meurtriers ont soif d’en répandre encore. Soyons fermes et ne prêtons point à nos tyrans le fouet dont ils nous frappent. Dans un rayon de cinquante milles, autour de Manchester, toutes les machines sont en repos, excepté la roue utile des moulins à

LES CHARTISTES. 149 » blé. Compatriotes et frères, des siècles peuvent » s'écouler sans qu’une action aussi universelle se » reproduise. Le dé de la liberté est jeté, nous de- » vons, comme des hommes, en courir toutes les » chances. Que personne ne se décourage.. qu’au- » cun homme, qu'aucune femme, aucun enfant, ne » rompe l'engagement solennel que nous prenons, » et, si quelqu'un le fait, que l’exécration des pau- » vres le poursuive. C'est mériter l'esclavage que de » s’y soumettre. Tous nos moyens d’action sont pré- » parés, et dans trois jours votre cause sera soutenue » par toute l'intelligence que nous pouvons appeler » à notre aide... Prêtez-nous force dans la crise; ai- » dez vos chefs; ralliez-vous autour de notre saint » drapeau, et laissez la décision au Dieu de la justice et des batailles. »

Ce langage, au moment ou les camps étaient en présence, et où le sang coulait, est celui d'hommes qui veulent se mêler au combat. Cependant les chefs chartistes désapprouvaient la prise d'armes et opposèrent à cette pièce un désaveu formel. Cela n’empéche pas que ce manifeste belliqueux ne fût émané du chartisme et ne contint l’expression de la majorité du parti. Dans toute opinion ardente se manifeste cette scission entre l'élite qui prétend contenir le mouvement et la masse qui veut le conduire aux dernières conséquences. Les chefs chartistes avaient beau renfermer leurs efforts dans la poursuite d’une réforme politique, obtenue par les voies légales, le gros de leurs adhérents allait plus loin etse précipitait vers une révolution sociale et industrielle, Les trois millions de

pétitionnaires qui s'étaient adressés au parlement n'avaient pas été les derniers à prendre le fusil pendant les troubles des districts manufacturiers. De tels soldäts n’obéissent à leurs généraux que dans la mesure de leurs passions et de leurs intérêts, et une question de salaire les touche d’une manière bien plus directe que le suffrage universel et le scrutin secret. Aussi, sur presque tous le points, aux cris qui réclamaient la charte se mêlaient des cris qui demandaient une rémunération plus élevée de la maind'œuvre, Les mineurs de Newcastle et du Stafforshire voulaient que le prix de la journée fût fixé à quatre schillings, ceux du Lancashire ne portaient leurs prétentions qu’à deux et trois schillings. Partout le but le plus avoué, le plus apparent était de ramener les salaires au taux qu'ils avaient atteint de 1835 à 1836, date mémorable pour les existences manufacturières. Malgré les efforts des hommes qui tentèrent de s’emparer de la direction de ce parti, le chartisme ne peut donc être envisagé que comme une insurrection s0ciale, une sorte de jacquerie industrielle, Les ouvriers éclairés et modérés, comme l’étaient MM. Lovett et Vincent, demeuraient impuissants à dominer la turbulence et à réprimer l’indiscipline de la légion des travailleurs, réunie sous le drapeau du salaire. Les idées de bien-être et d’amélioration positive prévalaient parmi eux sur les abstractions constitutionneilles et parlementaires. Les vieux radicaux de l’école de Hunt et de Gobbett étaient de plus en plus rares parmi les classes ouvrières, et, en revanche, les idées de révolution sociale, de communauté, de parta-

ces de fortunes, y avaient fait des ravages. Le calcul personnel inspirait ces révoltes et leur donnait un caractère nouveau. M. Cooke Taylor cite un exemple remarquable de cette tendance. Un homme politique, un radical célèbre étant arrivé à Stockport, on provoqua un meeting, une réunion publique pour l’entendre sur les questions alors agitées dans le parlement. Tout avait été combiné pour donner quelque éclat à cette assemblée : la salle était spacieuse et pouvait contenir trois cents personnes; un comité devait régler le programme de la soirée, l'échange des discours et les compliments d'usage adressés à l'orateur. C'était surtout à un auditoire d'ouvriers que l’on avait fait un appel : on comptait sur une affluence. Le soir arriva, et à peine quelques rares curieux vinrent-ils s'asseoir sur les bancs. À ce spectacle, un radical de la vieille école ne put contenir son indignation. Il s’élança à la tribune, et là, par un procédé familier aux prédicateurs, il fit tomber sur les ouvriers présents la resposabilité de l’indifférence des absents :

« Ah! s’écria-t-il, je vois ce qu’il en est: vous êtes » trop heureux aujourd’hui pour faire le moindre cas » des discussions politiques ; vous touchez trop d’ar- » gent les samedis soir pour vous soucier de choses » qui n'intéressent pas le ventre. Oh! j'en rougis pour » vous ; vous êtes tous devenus des tories, Maïs laissez » que les mauvais temps reviennent et vous porterez » la peine de cette faute. Quand vous aurez besoin » d'appui, vous ne saurez plus distinguer vos amis de » vos ennemis; vous frapperez en aveugles et au ha- » sard. Vous êtes des insensés! »

La modification dont s’indignait le vieux radical et qu'il poursuivait d’une pareille sortie, n’était que le produit forcé des événements et de l'importance que la question manufacturière avait soudainement acquise. Aujourd’hui une partie de la politique et de la constitution civile de l’Angleterre est enchaînée à ce problème. Sir Robert Peel l’avait en vue quand, plus tard, il établit l’income-taxe et remaniait les tarifs des douanes. Le débouché extérieur, comme aliment d'une population nombreuse et comme garantie de grands capitaux engagés, était devenu et demeure, pour l'Angleterre, une affaire d'État, un souci essentel. Si l’activité industrielle qui, depuis cinquante ans, jouit d’une expansion sans limites, était tout à coup comprimée, ou seulement gênée dans son essor, il pourrait en résulter une explosion dont les suites seraient incalculables. Déjà, aux yeux des observateurs les moins réfléchis, se révèlent des symptômes alarmants qui indiquent combien, dans toute société, les positions sont solidaires, en dépit des priviléges de convention et des abus de la puissance.

En effet, le travail manufacturier a introduit, dans la société anglaise, un élément qui tôt ou tard en en changera les bases : cet élément est l'agglomération des ouvriers. Le travail, épars dans les campagnes, ne créait pas cet embarras et ne préparait pas cet avenir : il isolait les misères et ne les exaltait pas par la fermentation. Du reste, dans les villes mêmes, dans les foyers de production, la sécurité a dù régner, tant que le salaire a été suffisant et que l'existence des travailleurs a été tolérable, Il n’y a eu danger que le

LES CHARTISTES. 153 jour où les termes de cette situalion ont été changés, et ce danger subsistera, avec une alternative de révoltes et de châtiments, jusqu’à ce que la cause même du malaise ait disparu !. L’ouvrier, placé en présence de son intérêt, n’est ni moins judicieux, ni plus aveugle que ses maîtres. Il raisonne s1 position et juge désormais ce qui l'entoure, ce qui le domine. Dans l'insurrection du chartisme, l’une des devises adoptées par la multitude était celle-ci : « Un salaire suffi- « sant en échange d’un travail raisonnable. » Cette formule est simple; elle résume le vœu universel des hommes qui vivent de leurs bras. Toutes les fois que le salaire ne correspondra pas au travail et le travail au salaire, il y aura souffrance, il y aura plainte, si

ce n'est plus.

Cette équation implique en outre un troisième terme, c’est que le salaire corresponde aux besoins. Le salaire, en effet, n’a pas une valeur absolue ; il faut toujours le mettre en regard du prix des subsistances. Or, voilà où était le véritable danger pour l’organisation économique de l’Angleterre. La baisse du salaire avait dirigé les esprits vers la mercuriale des denrées alimentaires, et les privilèges du sol, qui se traduisaient par les lois des céréales, ont dès lors été l’objet de haines sourdes ou d'attaques ouvertes. Le salaire élevé pouvait se concilier, dans une certaine mesure,

1. La réforme du régime économique et l’abolition des lois sur les céréales a grandement modifié cette situation. Depuis ces actes mémorables, le chartisme n’existe plus qu’à l’état latént et a perdu beaucoup de sa gravité. Il ne s’est pas même réveillé à propos de la crise des cotons (1864).

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avec le taux élevé des subsistances; mais le salaire modique appelait nécessairement la vie à bon marché. De là, tout un ordre de réformes qui attaquaient la classe privilégiée dans l’élément essentiel de sa richesse et de sa grandeur.

La réforme de la loi des pauvres avait amené un calcul analogue de la part des indigents qu’elle avait déclassés. De temps immémorial, cette loi et les secours qui en découlaient, élaient regardés comme une sorte de compensation aux droits étendus dont certaines classes sont investies. La charité légale répondait, dans la pensée du pays, au privilége territorial et au monopole des subsistances. C'était comme un pacte synallagmatique et presque une restitution. La loi guérissait ainsi d'une main les blessures qu’elle avait faites de l’autre. Or, aux yeux des intéressés, le contrat était rompu ; le soulagement avait cessé d’être ce qu'il était; l’usurpation seule persistait. Ainsi, de deux côtés, se propageait, parmi les classes inférieures, ce sentiment que les droits exorbitants du petit nombre étaient désormais incompatibles avec le bonheur et l'existence des masses.

Dans les classes moyennes, la même impression commencait à régner, et les manufacturiers surtout en étaient arrivés à voir, dans le privilége territorial, la source de leur détresse. Le malheur porte conseil ; il oblige à de profonds retours sur soi-même. Jusqu’alors deux conditions avaient assuré aux industriels anglais la jouissance des débouchés les plus vastes : c'était d’une part la puissance des capitaux, de l’autre la supériorité de l’exécution. Si, à ces deux

LES CHARTISTES. 155 avantages, on ajoute celui de la priorité, les facilités que garantit une navigation étendue, un génie d’entreprises qui n’a point d’égal, une hardiesse dans les affaires à laquelle il est difficile d'atteindre, enfin les qualités du peuple le plus marchand qui ait encore paru dans le monde et la tutelle d'un pavillon partout favorisé, on a lieu de s'étonner que la fortune ne soit pas restée plus longtemps fidèle à une race si richement douée et à des industries qui ne se sont jamais amollies, ni oubliées, même dans le succès. Cependant, tant de titres n’avaient pas suffi pour conjurer une première déchéance. La concurrence s’en était mêlée ; les commandes ne s'étaient pas soutenues à la même hauteur. Soit que les manufactures anglaises enssent excédé la mesure d’une production raisonnable et versé un trop plein sur le monde, soit que des fabricants rivaux fussent parvenus à les évincer de quelques marchés, et leur fermer quelques frontières, toujours est-il qu'il y avait eu temps d'arrêt dans la prospérité industrielle du Royaume- Uni, malaise vague, puis souffrance sérieuse. Alors seulement les manufacturiers s’aperçurent qu’au milieu de leurs avantages, il en était un, le plus essentiel de tous, qui leur manquait : le bas prix de Ja: main-d'œuvre, Pourquoi cela? À cause de la cherté des subsistances. Quelque réduit qu'il soit, le salaire représente toujours la somme stricte des besoins ; c'est la condition nécessaire pour que les forces de l'ouvrier ne s'épuisent pas et que le service se renouvelle,

Ces plaintes de l’industrie, le commerce les avait

reproduites. Le commerce vit toujours d'échanges, et l'interdiction des céréales à l'entrée privait la navigation d'un transport imposant et la spéculation d’un aliment considérable. N’y a-t-il pas d’ailleurs quelque chose de contradictoire dans la double prétention d’approvisionner d'objets manufacturés tous les marchés du globe, et de n’accepter en retour aucun des produits du sol qui ont des similaires en Angleterre ? C’est se résigner à ne faire qu’une opération au lieu de deux, et grever les articles exportés des difficultés et des restrictions imposées aux articles d’importation. De toutes les manières et sous tous les points de vue, il s’agit d’un impôt frappé sur les classes actives au profit des classes oisives, d’une contribution prélevée sur le commerce et l’industrie pour former la liste civile de l'aristocratie territoriale. Tel fut l’enseignement le plus général qui ressortit de la révolte des districts manufacturiers. -

L'industrie anglaise pouvait sans doute, sans changer de régime, se relever de cette secousse. Au prix de quelques souffrances, elle pouvait diminuer son lravail en plaçant les ouvriers qu’elle congédierait entre l’expatriation et le work-house. Mieux réglée, la production pouvait reprendre son assiette; moins offerte, la marchandise se relever, et de meilleurs prix d'écoulement permettre de payer de meilleurs salaires. C’est un phenomène qui n’est pas nouveau dans l’histoire de l’offre et de la demande, qu’un retour de prospérité à la suite d’une crise industrielle. Mais il était évident dès lors que ces retours de fortune seraient plus brillants que: solides, et que les

LES, CHARTISTES. 197 germes de dissolution prévaudraient tôt ou tard sur ces apparences de vitalité. La vie à bon marché, point de sécurité sans cela. Tout ce qui constituait la su: périorité de la production anglaise, la puissance du capital, l’habileté de l’ouvrier, la tradition mécanique, les relations, l'intelligence des débouchés, tout cela pouvait être égalé ailleurs, et alors cette lourde prime, payée aux détenteurs du sol, pèserait de tout son poids sur la main-d'œuvre, cette âme de la manufacture. Tout annonçait donc une lutte directe entre le privilége territorial, legs des temps anciens, et la liberté industrielle, fille de l’âge moderne. C'est la liberté qui a eu le dessus.

Ainsi le chartisme était le produit des conditions d’existence du travail manufacturier ; il était sorti d’une modification dans les débouchés extérieurs et de la réforme accomplie dans le régime du paupérisme. Les ouvriers congédiés, les pauvres déclassés avaient fourni les principaux éléments de cette association turbulente. De ce côté de la Manche, il y a eu quelques illusions sur la puissance de ces démonstrations et sur les misères qui les engendraient. Il convient d’écarter les exagérations de ce genre. La révolte chartiste fut plus alarmante par les causes qui l’amenèrent que par la résistance qu'elle offrit. Nulle part elle ne tint contre les dragons envoyés pour la réduire, et il suffit de quelques baïonnettes pour dissiper les plus formidables rassemblements. Quant à la misère des districts manufacturiers, elle fut réelle, mais relative. Dans beaucoup de cantons de la France, le cultivateur trouverait que le sort de l’ou-

vrier anglais, même dans un temps de crise, est fort désirable et n’a rien qui effraye. On ne comprend pas, d’ailleurs, que les écrivains qui ont dressé d'hyperboliques tableaux de la misère britannique n’aient pas été arrêtés par une simple réflexion. Le work-house (maison de travail) est ouvert à toute heure, à tout venant, homme ou femme, enfant ou vieillard ; il offre à ses hôtes un logement sain, une nourriture abondante ; il défraye très-convenablement, de l’aveu même des pessimistes, les nécessités de la vie. Si donc il y avait, au dehors, des misères pareilles à celles que l’on s’est plu à décrire, elles étaient toutes volontaires, car le work-house était précisément institué pour les secourir. Or, comment croire qu’un homme se résigne à souffrir le mal quand il a à ses côtés le remède ?

Le travail manufacturier n’à pas atteint en France des développements tels que l’on puisse y redouter une crise aussi générale que celle dont l'Angleterre fut à cette époque le théâtre. Le chartisme est un fruit du sol anglais ; ilest à espérer qu'il ne passera jamaisla Manche. L'égalité civile règne parmi nous, et le paupérisme n’y a jamais eu d’existence légale. Ce sont là de précieuses garanties contre une jJacquerie industrielle.

. Cependant il y a, dans ce qui se passe chez nos voisins, une lecon dont nous devrions profiter. Volontiers les manufacturiers nationaux se prennent à regretter la protection fiscale qui acclimatait en France des industries artificielles où imprimait des développements exagérés à celles qui y naissent natu-

rellement. Le résultat de cette poursuite serait de multiplier les grandes agglomérations d'ouvriers et de préparer au pays une situation qui ressemble beaucoup à l’état ancien de l’Angleterre. Quand ces foyers industriels se forment en pleine concurrence avec l'étranger et non à l'ombre de prohibitions imprévoyantes, ils sont placés dans des conditions régulières de prospérité qui leur assurent l'avenir et les empêchent de devenir jamais dangereux. Mais ce qui se créait naguère en France ou se développait en ce genre ne le faisait que sous l'empire d’une vie factice et précaire. Les tarifs seuls élevaient une foule d'industries qui eussent été caduques sans eux, et liaient de nombreuses populations à ces existences irrégulières. Les convulsions industrielles dont l’Angleterre était autrefois le siége doivent nous rendre très-défiants, et il serait bon de se souvenir qu'en favorisant outre mesure et artificiellement l’essor du travail manufacturier, on se prépare de gaieté de

cœurun avenir de misères et de tempêtes.

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