‹ Études sur les réformateurs (volume 2)Chapitre 28 sur 56 · Traité de Législation, chap. vi · texte numérisé non relu

Traité de Législation, chap. vi

jections qui lui seraient faites, d'avance, il a cherché à les réfuter. Il divise en deux classes les adversaires du principe de l'utilité, les uns enclins à l’ascétisme, les autres à l'arbitraire. Par l’ascétisme, notre penseur entend non-seulement le renoncement religieux, mais encore le sioïcisme philosophique. Quiconque prêche l’abstinence au lieu de la satisfaction est à ses yeux partisan de l'ascétisme. Une telle doctrine est, suivant lui, incon)patible avec la destinée terrestre, et il n’a pas de peine à faire voir ce qu’elle renferme de mensonges et d’exagérations. Les autres adversaires du principe de l'utilité sont ceux qui se déterminent par un sentiment arbitraire, et ne veulent raisonner ni leur conduite ni leurs idées. Bentham attaque avec une grande vigueur ces hommes qui se refusent à vivre méthodiquement et systématiquement. Faute d’un mobile commun, le monde lui semble livré à l'anarchie, et tout peut se justifier par l’inspiration individuelle. Ravaillac vivait en paix avec sa conscience, et l’assassin qui attenta à Schœnbrunn aux jours de Napoléon crut poursuivre un acte méritoire. De cette facon, tout devient facultatif, et le hasard détermine les actions humaines. Le principe de l'utilité peut seul faire disparaître cet arbitraire, et avec lui bien des causes d’agitation et de haïne, de despotisme et de bouleversement. Aïnsi pense notre philosophe.

Rien ne lui échappe dans la sphère des objections. Après avoir défendu l'utilité, il cherche à la préciser de manière à ne point laisser prise aux malentendus. Utile pour qui? dit-il. Un homme est-il autorisé à

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commettre un acte parce qu'il lui est utile en même temps qu'il est nuisible à un autre? Non, certes. L’utilité, c'est la justice ; toutce qui est injuste est nuisible. L’utilité particulière doit toujours céder le pas à l’utilité collective, sociale. Or il n’y a plus utilité-sociale . dès que l’on porte atteinte, par exemple, au respect des propriétés et des personnes ; il n’y a plus utilité dès que le bien ne se produit qu’à la condition d’un mal plus grand. Ce principe est invariable, même quand le mal provient d’un homme éminent en dignité, et quand la victime est la communauté, la nation. L'utilité de tous sacrifiée à l'avantage de quelques-uns est un vol, de quelque part que la chose vienne : ôter à ceux-ci ce qui leur est utile pour le donner à ceux-là, c'est déplacer l'utilité, ce n’est pas se la proposer pour but, pour résultat. On parle de vertu, de devoir; mais, ajoute Bentham, que signifient ces mots, sinon l'ulilité bien comprise, l'intérêt bien entendu? La vertu, quand elle est éclairée, n’est guère que le sacrifice d'un intérêt moindre à un intérêt majeur, d’un intérêt passager à un intérêt durable, d’un intérêt précaire à un intérêt assuré. Donc la vertu n’est souvent que le meilleur des calculs : elle implique dans tous les cas le respect de ce qui est utile aux autres et à nous-mêmes: aux autres, parce que c’est l’unique moyen d'obtenir qu’ils respectent ce qui nousest utile; à nous-mêmes, parce que c’est le moyen d'obtenir directement ce qui doit nous profiter. Quant à la vertu qui ne sert à rien, qui prescrit des pratiques sans molifs, elle n’est bonne, comme dit Hume, qu’à mettre au calendrier.

Telle est la célèbre doctrine de l'utilité; tels sont,

en résumé, les arguments sur lesquels Bentham l’appuie. Qui ne voit par où pèche cette conception ? Le premier inconvénient qu'on y découvre est celui dans lequel tomlient les esprits absolus. Tous ils sont en quête d’un principe unique pour le gouvernement des sociétés, tous ils imaginent une panacée et la déclarent propre à guérir nos mille souffrances. Hobbes, avec l'antiquité, a pour idéal l’obéissance ; Harrington adopte une loi d'équilibre ; certaines sectes modernes, l'harmonie; les niveleurs chartistes et communistes, l'égalité sans limites. Bentham est pour Putilité; les philanthropes sont pour la charité. Évidemment chacun de ces mobiles a du bon, maisils ne peuvent étre tous à la fois la règle unique des hommes et l’inconnue du problème social. Les inventeurs de systèmes sont d’impitoyables Procustes : quand leur thème est fait, il faut que tout s’y adapte,de gré ou de force ;ils étirent ou retranchent ce qui n’a pas les dimensions exigées. Le tort de Bentham, comme celui des autres sectai: res, a été de forcer souvent la démonsiration de son idée, de lui attribuer un caractère exclusif et universel. Il ne faut pas condamner ce qui est utile, mais il serait dangereux de faire dominer ce mot dans les tendances morales, avec les acceptions vraies ou fausses qui en découlent. Quand le christianisme imposait la charité, c’est-à-dire l’oubli de soi pour les autres, il savait bien que l'instinct de l'homme empécherait qu'il ne commit d’excès en ce genre. En recommandant l'utilité, c’esi-à-dire l'oubli des autres pour soi, Bentham aurait dû se souvenir que c’est là un sentiment qui n’a pas besoin d'être encouragé et

qu’il tient au cœur par des racines profondes. De quelque manière qu'on la traduise, l'utilité a pour point de départ l'individu, et presque toujours elle ne va pas plus loin. Le raisonnement peut l’étendre à la société, à l'humanité entière ; mais cette interprétation n'appartient qu'au petit nombre, à l'élite. Pour la masse, l’utilité n’est donc autre chose que le culte de la personne et des intérêts personnels, en d’autres termes, l'égoïsme. Aucune dialectique n'’infirmera cette conséquence.

Dans sa polémique contre les détracteurs de l’utilité, Bentham combat ceux qui invoquent des considérations de sentiment, en faisant observer que ces considérations n’ont rien que d’arbitraire, Ce reproche peut tout aussi bien s'appliquer à son propre système. Les définitions de l'utilité, si l'utilité devient la loi souveraine, ne varieront-elles pas au gré des passions, des caprices de chacun? Dans quel cercle circonscrire l'utilité individuelle pour qu’elle n’empiète pas sur l'utilité sociale? L’arbitraire qu’on a voulu éviter reparaît sous une autre forme. Bentham dit qu’il faut rechercher ce qui est utile, fuir ce qui est nuisible ; mais qu'est-ce que l’utile etcomment reconnaître ce qui est nuisible ? Si l'individu doit sacrifier une portion de ce qui lui est utile pour ne pas nuire à la communauté, qui lui dira où commence, où s’arrête ce sacrifice? La loi, répond Bentham. Soit, mais alors on retombe, à peu de chose près, dans le sys'ème actuel, puisque le châtiment se charge des délinitions et que la justice sociale tranche seule l'arbitraire du principe. Entre des interprétations diverses de l’uti-

lité la loi décide souverainement. Ce n’était pas la peine de changer le nom en reproduisant la chose. Que l’on condamne un homme à la prison parce qu'il a violé le principe de l'utilité au lieu du principe du devoir, cela ne constitue pas une grande différence dans l’ensemble du régime social. Seulement le devoir refrène les écarts individuels, tandis que l’utilité les excite, ce qui ne ferait pas pencher la balance du côté de l'invention moderne.

On a vu ce qu'était Bentham, un esprit dogmatique, raisonneur, pesant jusqu'aux moindres détails de sa vie. Les organisations de ce genre sont toujours portées à juger des autres hommes par eux-mêmes, à les mesurer sur leurs propres impressions. C’est ainsi que le fondateur de la philosophie utilitaire s’imagine que le monde est peuplé ce docteurs qui cherchent, en toute occasion, à se rendre compte de leurs actes. Rien n’est moins fondé que cette supposition. L'habitude, l'instinct sont pour beaucoup dans les déterminations humaines. Ceux-ci .obéissent sciemment à des passions irréfléchies, à des inclinaisons malfaisantes ; ceux-là ne voient rien au delà du besoin du moment ou de l'intérêt le plus voisin. La modération et la prévoyance ne sont pas encore ici-bas l'apanage du grand nombre; peut-être ne le seront-elles jamais. Dans tous les cas, il est à désirer qu’en aucun temps on ne s’appesantisse sur ce problème de la vie avec les procédés d'analyse que Bentham et ses disciples ont employés. Dans ce travail de décomposition, la parlie la plus subtle, l'essence, si l’on peut s'exprimer ainsi, s’évapore; et substituer, par exemple, en toutes choses, la

raison au sentiment, le calcul à l'inspiration spontanée, serait revêtir l'existence d’un manteau de plomb et la condamner par avance au refroidissement de la tombe. À ce point de vue, la doctrine de l'utilité n’est pas seulement erronée, elle est désolante.

Bentham, en défendant son œuvre, à pris à partie l’ascétisme, en qui il voyait un ennemi redoutable et direct. Si par ascétisme il entend ce que l’on désigne communément sous Ce nom, les sacrifices outrés et ridicules, les macérations, les jeûnes, la claustration perpétuelle, il se donne une peine gratuite en lattaquant : personne aujourd’hui ne défend des exceptions semblables, et il convient de les écarter d’une discussion sérieuse. Mais si par ascétisme Bentham a compris cette faculté de s'abstenir qui distingue l’homme de la brute, celte privation volontaire qui forme une bonne parlie de la sagesse, cette compression de certains penchants qui atteste et préserve l’indépendance humaine; si c’est un pareil ascétisme que Bentham a voulu combattre, il s’en prend alors au mobile le plus élevé que la terre ait jamais connu, à celui qui, seul, peut assurer aux individus quelque dignité, aux peuples quelque grandeur. La vertus issues de l'utilité, seront certainement des vertus plus étroites que celles qui dérivent du détachement : la simple réflexion l'indique et les faits le prouvent. C’est dans ce sens que les doctrines de Bentham ont exercé un effet ficheux. On en retrouve l'influence dans cette soif immodérée du profit qui tourmente les générations actuelles, dans un besoin de jouissances chaque jour plus vif et plus général. Tous les moyens sont bons

pour arriver à la fortune; ce qui est utile semble toujours assez moral, et l'intérêt s'empare de la société. Sous cette action dissolvante, le calcul se glisse Ià où régnait le dévouement, dans l’enseienement, dans la magistrature, dans l’armée, dans les lettres, dans les arts, dans les sciences. Il n’est rien qui peu à peu ne devienne matière à spéculation, et dans plusieurs cas cette effervescence des intérêts va jusqu'à prendre le caractère d’une émotion publique. Des individus la contagion passe jusqu'aux États. Les peuples ne se battent plus pour un faux point d'honneur, mais ils se battent déjà pour la richesse. De mille côtés on se précipite vers l’utile de toute la vitesse du désir, en laissant le long du chemin ce qui fit la parure des générations antérieures, le désintéressement, l’abnégation, la modération dans la soif du bien-être.

Ces ravages sont évidents et il est impossible de n’y pas reconnaître l’action des doctrines de Bentham et de ses disciples. Certes, l’apôtre de l’utile n’avait pas la conscience de ces résultats : s’il les avait entrevus il n'aurait pas déchaîné un tel fléau sur le monde. Mais, en dialecticien systématique, Bentham s’enivra de sa découverte et n’apercut les choses qu’au travers du prisme qu'il s'était créé. L’antiquité avait imaginé des supplices pour ceux qui cherchaient à pénétrer le dernier mot de l’oracle et tentaient l'escalade du ciel. Cet orgueil est commun de nos jours, et peutêtre aurait-il besoin d’un châtiment, Avec moins d’ambition dans la pensée, Bentham eût été un criminaliste de premier ordre, un esprit-.éminernt dans toutes les branches des sciences morales et politiques,

Il a voulu viser plus haut, trouver la loi invariable et : universelle, la formule des destinées : cette poursuite l'a fait fait dévier vers l'utopie ; il s’est dès lors trouvé ” dans le cas du chimiste qui cherche la transmutation, du mécanicien qui songe au mouvement perpétuel, du géomètre qui rêve la quadrature du cercle. Il est entré dans le pays des chimères, et la société n’a recueilli de cette excursion que des réalités douloureuses.

P. S. Après le chapitre que l’on vient de lire, qu’on me permette de citer une preuve anecdotique de la popularité universelle de Fentham. On la trouve dans la Bible en Espagne, ouvrage de M. Borrow, missionnaire anglais.

Le révérend bohémien raconte qu'après avoir été arrêté à Finisterra, où l’on s’obstinait à le prendre pour Don Carlos, on le conduisit à Corcuvion, où il eut la conversation suivante avec l’alcade :

L’ALCADE. Je vois que vous êtes dr et mon ami Antonio m'informe qu'on vous à arrêté à Finisterra comme carliste.

Moi. Non-seulement comme carliste; mais comme Don Carlos lui-même.

L’accane. Quelle ridicule méprise! prendre le compatriote du grand Baintham, pour un pareil Goth!

Moi. Pardon, señor alcade; qui appelez-vous grand?

L’ALCADE. Le grand Baintham, celui qui a inventé des lois pour tout l’univers. J'espère les voir bientôt adoptées dans notre malheureux pays.

Mor. Ah! vous voulez parler de Jérémie Bentham : oui, homme très-remarquable dans son genre.

L’aALcADE. Dans son genre! dans tous les genres. Le plus universel génie que le monde ait produit : un Solon, un Platon et un Lope de Vega.

Mor. Je n'ai jamais lu ses écrits. Je ne doute nullement qu'il ne fût un Solon, et comme vous dites un Platon : mais je n'aurais guère pensé qu’on pût le mettre comme poëte à côté de Lope de Vega.

L'aALcADE. Est-ce étonnant! Je vois en effet que vous ne con-

naissez pas ses écrits, quoique vous soyez Anglais. Eh bien! moi, tel que vous me voyez, simple alcade de Galice, je possède tous les écrits de Baintham sur ce rayon et les étudie jour et nuit,

Mor. Vous comprenez sans doute l’anglais?

L’aLcape. Oui... c’est-à-dire tout ce qu’il y a d’anglais dans les écrits de Baintham Je suis très-enchanté de voir un de ses compatriotes dans ces déserts gothiques. Je comprends et apprécie vos motifs pour les visiter. Excusez l’incivilité grossière que vous avez éprouvée; mais nous tâcherons de vous faire réparation. Dès ce moment vous êtes libre; mais il est tard, il faut que je vous loge près d'ici... mais qu'est-ce que je vois. vous avez là un livre.

Moi. C’est le Nouveau Testament.

L’ALcADE. Quel livre est cela ?

Mor. Une partie de l’Écriture sainte, de la Bible.

L’ALCADE. Pourquoi portez-vous un pareil livre avec vous?

Mor. Un de mes principaux motifs en visitant Finisterra était de porter ce livre dans ce pays sauvage.

L’azcane. Ah! ah! voilà qui est très-singulier. Oui, je me rappelle. on dit que les Anglais estiment beaucoup ce livre. N'est-ce pas singulier que les compatriotes du grand Baintham fassent le moindre cas de ce vieux livre monacal!!

Certes, si le révérend M Borrow est ici un narrateur véridique, le grand Bentham eût été bien heureux de voir ses ouvrages préférés à l’Écriture sainte... et en Espagne encore.

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