The Bible in Spain, vol, 2, pag
Les mots semblent destinés à jouer un grand rôle de notre temps : aussi s’ingénie-t-ou à en inventer chaque jour de nouveaux. Celui qui figure en tête de ce chapitre n’est ni le moins ambitieux, ni le moins ridicule du vocabulaire moderne. Il a eu une fortune assez grande et a fait assez de bruit pour mériter une place dans le catalogue des déceptions que l’époque a vues naître.
Cependant tout ici se borne à un mot : on chercherait vainement au delà quelque chose de consistant et de solide. Il y a des humanitaires, puisqu'il leur plait de s'appeler ainsi; mais il n’y a point de système, point de doctrines humanitaires. On en parle beaucoup et personne ne saurait dire au Juste ce que c’est. À peine est-il donné d’entrevoir, au fond de cela, un sentiment vague, un vœu confus, une recherche d’esprits inquiets et hésitants, Point de secte,
1, Ecrit en 1824.
d’ailleurs, point d'école, mais seulement des rêveurs épars et des échos irréfléchis. Le mot se répète sans que la chose s'explique. [ est donc difficile d'exposer et de discuter des théories qui n’ont ni base réelle, ni formule appréciable. Il faut se contenter de quelques indications fugitives et arriver à cette conclusion que là où l’on s'attend, sur la rumeur publique, à rencontrer un corps d'idées, on n’en trouve que l’appa= rence.
De ce qui peut constituer le fond des conceptions humanitaires, il convient d’abord de retrancher les maximes et les sentiments qui planent sur les siècles et n’appartiennent en propre à aucun d'eux. Dans le nombre et au premier rang figurent cette affection mutuelle entre les hommes, cette fraternité que le christianisme a enseignées à la terre et que la philosophie ancienne n'avait pas méconnues. Quelques prétentions que puissent nourrir les humanitaires, il faut croire qu'ils n’ont pas celle d’avoir inventé l’Evangile, c’est-à-dire le code de morale le plus pur et le plus universel qui ait paru ici-bas. Les écrivains qui voudraient faire du dévouement et de la solidarité une découverte récente, feignent d'oublier les divins etimmortels préceptes qui ont présidé à l’éducation et au développement des civilisations humaines. Ce ne sont ni les grands principes, ni les nobles modèles qui ont manqué au monde; c’est la pratique de ces principes et l’imitation de ces modèles. Ainsi il ne peut être question ici ni de la charité chrétienne, si expansive et si féconde, ni de la loi du dévouement qui convie les êtres à se considérer tous comme les
membres d’une même famille. Les humanitaires peuvent s'approprier ces mobiles supérieurs ; mais ils ne les ont pas imaginés.
Il convient aussi, en spécifiant l’objet de leur poursuite, de faire le départ de cette vertu récente qui a reçu le nom de philanthropie et qui est désormais passée dans nos mœurs. La philanthropie est plutôt une charité spéciale et définie, qu’une charité générale et indéterminée. Elle s'adresse plutôt à certaines classes qu'à toutes les classes, à quelques hommes qu’à l’humanité entière; elle exerce un patronage particulier et redresse des injustices de détail. Tantôt ce sont les nègres qui la touchent, tantôt les prisonniers : un jour, elle s’occupera des enfants qu'énerve avant l’âge le travail industriel; un autre jour elle créera des caisses d'épargne pour inculquer des habitudes de prévoyance aux populations ouvrières. C’est une vertu essentiellement pratique qui n’a rien de vague ni d’indécis. Le domaine de la souffrance lui appartient ; elle se porte au secours des misères les plus urgentes et des douleurs les plus visibles. Elle se préoccupe moins des idées que des faits et soulage plus qu'elle ne discute.
Sans doute les humanitaires, dans leurs desseins vastes et confus, peuvent emprunter quelque chose à ces divers ordres d'idées et de sentiments. Il ne leur est pas interdit d’invoquer la charité expansive, que commande la loi évangélique, ni d'incliner vers les pra. tiques louables de la philanthropie. Mais évidemment ce n’est point là leur découverte, s’ils en ont fait une : il faut porter le regard ailleurs pour trouver la voie d'hommes qui semblent s’ignorer eux-mêmes. C’est
une recherche difficile, il est vrai, au milieu du vague dont ils s’enveloppent : cependant on peut la conduire à bien. Il suffit pour cela de les juger plutôt sur la direction que sur l'impression de leurs idées et, faute de pouvoir connaître ce qu’ils veulent, démêler ce qui les préoccupe. Expliquer les humanitaires, c’est leur ménager une surprise à eux-mêmes : aussi faut-il l’entreprendre sans se flatter d'y réussir.
En procédant avec quelque attention on trouve dans les écrivains qui tiennent à ces sectes, deux catégories distinctes quoiqu'elles se confondent par quelques points. Ainsi l’on peut ranger d’un côté les humanitaires qui relèvent de la politique, de l’autre ceux qui relèvent de la philosophie. Cette division permet d'examiner ces utopies avec plus de méthode et de les mieux spécifier.
Les humanitaires qui relèvent de la politique sont tous, à un degré plus où moins élevé, des continuateurs de l’abbé de Saint-Pierre et des apôtres de la paix perpétuelle. Il n’est donc pas sans intérêt de rappeler ici ce rêve d’un homme de bien. L’excellent abbé, au moment où l’Europe était en feu, méditait un pacte d'alliance entre les rois et une diète souveraine instituée pour juger leurs griefs. Rien n'’égalait la candeur avec laquelle il s’abandonnait à sa chimère.
« Je vais voir, disait-il, du moins en idée, les » hommes s'unir et s’aimer; Je vais penser à une » douce et paisible société de frères, vivant dans une » concorde éternelle, tous conduits par les mêmes » maximes, tons heureux du bonheur commun; et
» réalisant en moi-même un tableau si touchant, l'i- » mage d’une félicié qui n’est point m'en fera goûter » quelques instants une véritable. »
A quoi le cardinal Fleury, à qui l’abbé de Saint- Pierre avait envoyé son plan, répondait avec une ironie qui se ressentait un peu des habitudes de la ré gence:
« Vos projets sont admirables, monsieur; seule- » ment vous avez oublié un article préliminaire et » que je crois essentiel : c’est d'envoyer une troupe » de missionnaires pour y disposer l'esprit des prin- » CES. »
Rien de plus simple d’ailleurs que ce projet de paix perpétuelle. L'abbé de Saint-Pierre se demandait comment le monde moderne n’était pas encore parvenu à constituer une solidarité qu'avait réalisée, à l’aide de la conquête, le monde antique; comment l'Europe, brillant théâtre des sciences et des arts, demeuraiten proie à ce fléau que l’on nomme la guerre ; comment, après tant de siècles d'expérience, on n’en était pas arrivé à comprendre que toute victoire s’'expie, et que la force reprend tôt ou tard ce que la force a donné. Là-dessus, il proposait d'appeler l'attention des monarques vers ce problème, et d’octroyer aux peuples un droit commun qui leur manquait. Il prouvait que, la Turquie exceptée, il existait entre les diverses nationalités européennes des affinités de religion, de mœurs, de coutumes, d'origines, qui rendaient un accord facile et un pacte susceptible de durée.
Voici où le conduisaient ces prémisses :
LES HUMANITAIRES. e31 « Il se forme de temps en temps, disait-il, des espèces de diètes générales sous le nom de congrès, où l'on se rend solennellement, de tous les États de l’Europe, pour s’en; retourner de même; où l’on s’assemble pour ne rien dire ; où toutes les affaires publiques se traitent en particulier ; où l’on délibère en commun si la table sera ronde où carrée; si la salle aura plus ou moins de portes ; si un tel plénipotentiaire aura le visage ou le dos tourné vers la
fenêtre; si un autre fera deux pouces de chemin de plus ou de moins dans une visite, et les mille quesüons de pareille importance, inutilement agitées depuis trois siécles, et très-dignes assurément d’occuper les politiques du nôtre.
» Il se peut faire que les membres de cette assem-
blée soient une fois doués du sens commun; il
n’est pas impossible qu'ils veuillent sincèrement le
bien public; et on peut concevoir encore qu'après avoir aplani bien des difficultés, ils auront ordre de leurs souverains respectifs de signer la confédération générale, que je suppose contenue sommairement dans les cinq articles suivants :
» Par le premier, les souverains contractants établiront entre eux une alliance perpétuelle et irrévocable et nommeront des plénipotentiaires pour tenir, dans un lieu déterminé, une diète ou un congrès permauent dans lequel tous les différends des parties contractantes seront réglés et terminés par voie d'arbitrage et de Jugement.
» Par le second, on spécifiera le nombre des souverains dont les plénipotentiaires auront voix à la
» diète; l'ordre, le temps, la manière dont la prési- » dence passera de l’un à l’autre par intervalles égaux; » enfin, la qualité relative des contributions et la ma- » nière de les lever pour fournir aux dépenses Com- » munes.
» Par le troisième, la confédération garantira à chacun de ses membres la possession et le gouver- » nement de tous les États qu’il possède actuellement, » de même que la succession élective et héréditaire, » selon que le tout est établi par les lois fondamentales » de chaque pays; et pour supprimer tout d’un coup » la source des démêlés qui renaissent incessamment, » on conviendra de prendre la possession actuelle et » les derniers traités pour base de tous les droits » mutuels des puissances contractantes, sans qu’il » soit permis de prendre jamais les armes l’un » contre l’autre sous quelque prétexte que ce puisse » être. «
» Par le quatrième, on spécifiera le cas où tout allié, » infracteur du traité, serait mis au ban de l’Europe » et proscrit comme ennemi public, savoir : s’il refu- » sait d'exécuter les jugements de la grande alliance, » qu'il fit des préparatifs de guerre, qu’il négociât des » traités contraires à la confédération, qu’il prit les » armes pour lui résister et attaquer quelqu'un des » alliés.
» Il sera encore convenu par le même article qu’on » armera et agira offensivement, conjointement et à » frais communs, contre tout État au ban de l’Europe, » jusqu’à ce qu’il ait mis bas les armes, exécuté les » jugements ct règlements de la diète, réparé les torts,
remboursé les frais et fait raison même des prépa- » ratifs de guer”e contraires au traité.
» Enfin, par le cinquième article, les plénipoten- » tiaires auront toujours le pouvoir de former dans » la diète, à la pluralité des voix pour la provision, et » aux trois quarts des voix cinq ans après pour le défi- » nitive, sur les instructions de leurs cours, îes règle- » ments qu’ils jugeront importants pour procurer à la » république européenne et à chacun de ses membres » tous les avantages possibles; mais on ne pourra ja- » mais rien changer à ces cinq articles fondamentaux » que du consentement unanime des confédérés. »
Telle était la pacification de l’Europe en cinq articles, et l’abbé de Saint-Pierre avait eu le soin de dresser la liste des souverains qui devaient intervenir dans ce pacte comme parties contractantes. C'était l’em- . pereur d'Autriche, l’empereur de Russie, le roi de France, le roi d’Espagne, le roi d'Angleterre, les étatssénéraux de Hollande, le roi de Danemark, la Suède, la Pologne, le roi de Portugal, le roi de Prusse, l’électeur de Bavière, l'électeur palatin, les Suisses, les électeurs ecclésiastiques, la république de Venise, le roi de Naples, le roi de Sardaigne. D’autres souverains, comme les ducs de Modène et de Parme, auraient pu s'associer avec des puissances secondaires pour obtenir un droit de suffrage semblable à l’ancien votum curialum de comtes de l'empire.
Cet arbitrage une fois réglé et assis sur ces bases, voici, d’après l'abbé de Saint-Pierre, les avantages qui devaient en découler :
1° Sûreté entière que les différends présents ou fu-
turs seraient toujours terminés sans effusion de sang ;
20 Sujets de contestations réduits à très-peu de chose par lanéantissement de toutes les prétentions antérieures;
3° Süreté entière et perpétuelle, et de la personne. du prince, et de sa famille, et de ses Etats, et de l’ordre de succession fixé par les lois de chaque pays, tant contre l'ambition de prétendants injustes etambitieux, que contre les révoltes de sujets rebelles ;
40 Sûreté parfaite de l'exécution de tous les engasgements réciproques entre prince et prince, pour la sûreté de Ja république européenne ;
90 Liberté et sûreté parfaite et perpétuelle à l'égard du commerce, tant d'État à État, que de chaque État dans les régions éloignées;
6o Suppression totale et perpétuelle de leur dépense extraordinaire, par terre et par mer, en temps de guerre, et considérable diminution de leur dépense ordinaire en temps de paix ;
7° Progrès sensible de l’agriculture et de la population, des richesses de l'État et des revenus du prince :
8° Facilités de tous les établissements qui peuvent augmenter la gloire et l’autorité du souverain, les ressources publiques et le bonheur des peuples.
Ainsi calculait le bon abbé, justifiant ce que Jean- Jacques Rousseau devait dire de lui. « Convenons que, » dans tous les projets de cet honnête homme, il voyait » assez bien l'effet des choses; mais il jugeait comme » un enfant les moyens de les établir. » Par un surcroît d’illusion, le pacificateur universel avait eu recours à l’histoire pour y trouver, parmi lesgrands
noms, des complices de son idée. Ceux de Henri IV et de Sully s'étaient offerts tout des premiers. En effet, Sully avait imaginé, vers 1603, un pacte entre la France, l'Angleterre et diverses autres grandes puissances du continent, et il avait entrepris deux fois le voyage de Londres pour conduire cette négociation. Mais il ne s'agissait pas, dans ce projet, de faire refleurir l’âge d’or sur la terre : bien loin de là. Il s'agissait d'abaisser l'Espagne alors trop menaçante pour le repos du monde, et de lui opposer un contrepoids dans une coalition européenne. C'est la même politique dont notre époque a pu voir une application nouvelle dans l'alliance des monarques européens contre Napoléon.
Dans ces combinaisons ingénieuses, l’abbé de Saint-Pierre n’oubliait qu’une chose, c’est que les événements humains nese déterminent pas seulement par le calcul et la réflexion. La guerre est le fruit des passions, ct il est plus aisé de blâmer les passions que de les faire disparaître. Sous une monarchie, le caprice d'un roi, sous une démocratie, le point d’honneur ou les intérêts d’un peuple peuvent amener des collisions tantôt légitimes, tantôt injustes. On a vu la guerre s'élever jusqu’au sublime dans une défense héroïque du territoire, comme celle qui accompagna notre première révolution; on l’a vu prendre un caractère de grandeur qu'il fallait admirer, même en le condamnant, dans le cours de cette épopée impériale qui promena nos aigles au travers du monde. L'emploi de la force a de graves abus, mais il est quelquefois la seule sanction qui reste à la justice.
Tous les hommes qui, après l’abbé de Saint-Pierre, ont repris son plan de paix perpétuelle, n’ont rien ajouté ni aux arguments, ni aux moyens développés par cet écrivain. Le rêveur du siècle dernier est encore l’humanitaire le plus complet et le plus net des humanitaires connus. Cependant les poëtes sont allés plus loin encore. Tandis que le philosophe se contentait de pacifier les nationalités et les invitait à la concorde, les poëtes ont proposé une réforme plus radicale : c’est de les supprimer. Le plus illustre de tous, et qu'il ne faut combattre qu'avec les égards dus au talent, a cédé à cet entraînement quand il a dit! :
Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes et ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu ? De frontières au ciel voyons -nous quelques traces ? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ? Nations, mot pompeux pour dire barbarie !
L'amour s’arrête-t-1l où s'arrêtent vos pas?
Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ;
La fraternité n’en a pas.
Quelques strophes plus loin, le poëte, complétant sa pensée, ajoute :
Les bornes des esprits sont les seules frontières; Le monde en s’éclairant s’élève à l’unité.
Ma patrie est partout où rayonne la France, Où sa langue répand ses décrets obéis!
Chacun est du pays de son intelligence.
Je suis concitoyen de tout homme qui pense.
La vérité, c’est mon pays.
1. M. de Lamartine : La Marseillaise de la paix, insérée dans la … Revue des Deux Mondes du 1+ juin 1841.
Sans doute, ce sont là de chevaleresques sentiments; mais l'expression en est-elle suffisamment mesurée et raisonnable ? Sous le prétexte d'établir un lien universel entre les hommes, n'est-il pas à craindre qu’on n’affaiblisse l'instrument le plus parfait que jusqu'ici la civilisation ait connu, celui de la nationalité? Non, quoi qu’en dise le poëte, la nationalité n’est pas la barbarie; elle a servi, au contraire, à tirer le globe des langes de la barbarie ; elle a continué, en l'agrandissant, le rôle qu'ont joué la famille, la tribu, la ville, la caste, la race; elle a créé un faisceau de ce qui était épars, une force là où il n’y. avait que faiblesse, une action simultanée où il n’y avait qu'isolement, un droit où régnait la violence. Plus le rayon de cette solidarité s’est agrandi, plus elle s’est dépouillée de l’esprit d’égoïsme, cela est vrai; mais, en l’étendant outre mesure, on risque de quitter la réalité pour courir à la poursuite d’un rêve, et de sacrifier à une association chimérique des associations effectives, puissantes et fécondes.
Quand on parle de paix et de guerre, il faut éviter les exagérations, et ne tomber ni dans la déclamation, ni dans l’idylle. Oui, certes, les temps ne sont plus aux défis belliqueux; le désir du repos est aujourd’hui dans presque toutes les âmes. D’une part, les nationalités ne se montrent plus ni aussi jalouses, ni aussi turbulentes ; de l’autre, le commerce et l’industrie étendent leur réseau sur le globe et rendent les ruptures plus difliciles en les rendant plus douloureuses. L'esprit de conquête semble s'être retiré des mœurs des peuples et des conseils des souverains. On com-
mence à entrevoir que la fortune d’un État ne correspond pas toujours à létendue de son territoire, et qu'un développement exagéré s’expie par de cruelles représailles ; on se fie moins à la force, davantage à la modération; on ne veut ni du rôle d’opprimé, ni de celui d’oppresseur ; on ne se joue plus légèrement du sang et de la fortune des hommes, Les prétextes de guerre semblent aussi s’'amoindrir : les peuples ne se résignent plus à payer les folies des rois. Les luttes d'équilibre politique et de rivalité nationale sont en défaveur, les luites de principes paraissent trop dangereuses. Au milieu du déchainement des cupidités, il n’est qu'une seule guerre vraiment à craindre, celle des intérêts. Mais là encore le remède est près du mal, Dès que la guerre devient un calcul, elle est presque impossible : toute guerre coûte plus qu’elle ne rapporte, et les intérêts que froisse une rupture seront tonjours hors de proportion avec ceux qu'elle aura pour but de venger ou de défendre.
Ainsi vont les choses, et pourtant il serait d’une imprévoyance extrême de se fier à ce calme apparent, Les passions humaines ont ménagé plus d’une surprise aux générations antérieures, et, de ce qu’elles sommeillent, il ne faut pas s’imaginer qu’elles soient mortes. Le point d'honneur est toujours vif parmi les nations, et bien des malentendus peuvent s'élever entre elles. Naguère encore on contestait à un peuple le droit de disposer de lui-même; cette prétention ne peut elle pas renaître et se traduire en voies de fait? ll ne faut pas se plaindre de ces dispositions ombrageus-s; elles font partie des titres d’une race, elles
indiquent un caractère fortement trempé. Il vaudrait mieux , à la rigueur, une susceptibilité exagérée qu'une résignation apathique; car céder toujours est un mauvais moyen d éloigner la lutte.
Sans doute rien n’est plus charmant que l’idylle, mais il ne faut pas être seul à en faire. Il est bien d'enseigner le cosmopolitisme et de convier les peuples à détruire les barrières qui les séparent : seulement il importe de ne se livrer à un pareil jeu qu'avec précaution eten se tenant sur la défensive. Si, en effet, pendant qu'on célèbre ainsi la concorde, d’autres entonnent un chant de guerre; si d’un côté on transforme les glaives en socs de charrue, tandis que de l'autre on les aiguise, il est évident qu’on se prépare une paix semblable à celle dont parle Tacite, la paix de la solitude. Oui, la modération est la première des vertus ; il y a pourtant quelque chose au-dessus d'elle, c'est l'indépendance. Tout en ne défiant personne, il faut se tenir prêt à répondre à tous les défis. On a beau se promettre de n'être point agresseur, il est dans la vie d’un peuple des moments où il ne peut, sans déchoir, manquer au souci de son honneur et au soin de sà défense.
Le tort des écrivains qui prennent le nom d’humanitaires est précisément d’affaiblir l'esprit de nationalité et d’amortir dans les cœurs le plus noble des sentiments, l'amour de la patrie. En exagérant la pensée de l’abbé de Saint-Pierre, ils en ont changé le caractère innocent et calme. Au lieu d’un accord, c’est une abdication qu’ils poursuivent. Quand on feuillette l'histoire, il est aisé de voir que le dévouement au
pays, les services et l’honneur militaires y occupent une grande place, et qu’à côté d’inconvénients réels la vie des camps offre d’incontestables avantages. C'est. elle en effet qui donne du ressort aux caractères, affermit les courages, excile le désintéressement. Les humanitaires supprimeraient tout cela, et Dieu sait ce que deviendrait un peuple qui, à tous les mobiles fiers et généreux d'autrefois, substituerait le calcul poussé jusqu’à la faiblesse, la modération poussée jusqu’au déshonneur.
Telles sont, dans l’ensemble, les idées humanitaires qui relèvent de la politique. On voit qu’elles sont précises et catégoriques. Il n’en est pas de même de la seconde classe d’humanitaires, c'est-à-dire de celle qui, par la forme etle mouvement des doctrines, se rattache plutôt à la philosophie. Ici, l’on entre dans des régions nébuleuses, où quelques jalons à peine peuvent vous servir de guides. Le plus saillant de tous est un document émané du chef présumé de cette école 1, Il peut servir à constater où en sont les choses.
Avant tout examen, une réflexion se présente. Si ce siècle doit consacrer l’égalité, ce ne sera pas, on peut l’assurer, l'égalité des intelligences. Jamais on ne vit s'élever plus de prétentions à une science supérieure ; jamais on ne compta plus d’esprits disposés à s’exagérer leur portée et leur influence. C'est le temps des sectaires : il s’en forme sur tous les points. Quand le chef s’est déclaré, les disciples arrivent
1, De l'Humanité, par M. Pierre Leroux.
rapidement. Le monde est plein d’enthousiasmes irréfléchis qui ont des couronnes pour tous les amourspropres. Dès lors les admirations conditionnelles ne sont plus permises : il faut se livrer sans réserve sous peine de passer pour un ennemi. Le moindre mot de critique est pris en mauvaise part; on trouve de l’hostilité, même dans le silence. Malheur aux plumes qui se mettent au service de semblables vanités ; elles ne savent pas à quel rude métier elles se vouent.
Pour plusieurs motifs, il n’est pas bon que cela soit ainsi. Cet abus de l’enthousiasme tend à dénaturer l'opinion et à fausser le sentiment public. Que d’idoles ont été, depuis vingt ans, dressées de la sorte sur un piédestal, puis insuliées par ceux mêmes qui avaient concouru à l’apothéose ! C’est un jeu cruel que d’élever ainsi des hommes pour les précipiter de plus haut, de les enivrer de leur gloire pour jouir ensuite de leur abaissement. Dans le vertige du succès, il n’est personne qui ne soit tenté de se prendre au sérieux. Quand autour de lui tout le monde célèbre son infaillibilté, quel est l'individu qui se refusera à y croire et restera seul de son parti contre ses admirateurs? L’encens cause des vertiges aux meilleures natures, et la modestie la plus enracinée ne tient pas devant un perpétuel panégyrique.
L'auteur du livre De l'Humanité a été l’une des victimes de cette disposition à l’engouement qui semble être particulière à notre époque. De la meilleure foi du monde, il s’est laissé placer sur un piédestal et n’a pu se défendre contre les obsessions de ses amis. Autour de lui, il entendait répéter avec chaleur
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2h92 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS.
que le monde attendait sa parole et qu’il ne pouvait refuser à la terre la révélation dont il avait la conscience. Vaincu par cet enthousiasme, il dut céder, au risque de donner à ses adversaires la preuve de son impuissance et le spectacle de sa chute :
Deus Dot co MONUNTUT AR OPEN Ut lapsu graviore ruant.
Cette circonstance nous a valu le seul programme humanitairé qui soit digne de quelque attention, et dont voici les principales données :
L'homme, dit l’auteur, est de sa nature et par essence sensation — sentiment — connaissance, indivisiblement unis : telle est la définilion psychologique de l'être. Par ces trois faces! de sa nature l’homme est en rapport avec les autres hommes et avec le monde, qui, S’unissant à lui, le déterminent et le révèlent. De là, entre l’homme et ses semblables, deux relations qui donnent lieu au bien et au mal. L'homme se met en communion et en société avec ses semblables et c’est la paix ; ou bien il veut vioiemment les asservir à son profitet c’est la guerre. Du reste, le besoin derelation avec d’autres êtres est si inhérent à l'homme qu’il ne se conçoit pas sans famille, sans patrie, sans propriété. Malheureusement ces trois termes de relations ne sont pas aujourd’hui ce qu’ils devraient être. Dans la famille il y a le père et l’enfant, c'est-à-dire l'autorité et l’obéissance; dans la patrie il y a les chefs
4. il est utile de faire observer ici que plus d’une fois j’emploierai les expressions mêmes de l’auteur afin de ne pas affaiblir sa pensée, mais en déelinant la responsabilité des locutions dont il se sert,
et les simples citoyens; c’est-à-dire la hiérarchie, mère de l’oppression ; dans la propriété, il y a les riches et les pauvres, c’est-à-dire la servitude du besoin. Ainsi la famille, la patrie et la propriété, inventées pour le bien de l’homme, peuvent devenir un mal pour lui, et ce qui devait lui donner la liberté lui apporte l’esclavage. La famille a son despotisme, la patrie a le sien, la propriété également.
Ceci posé, l’auteur se sépare et de ceux qui pensent que la famille, la patrie et la propriété, en raison des vices qui y sont inhérents, doivent être radicalement abolies, et de ceux qui prétendent enchaîner l'avenir au présent et immobiliser, au lieu de les transformer, la propriété, la patrie, sa famille. L'auteur n’accepte aucune de ces conclusions, ou plutôt il fait départ de ce qu’elles renferment, suivant lui, de sain et de raisonnable, et en compose sa formule. Changer en persistant où se continuer en changeant, voilà ce qui constitue la vie normale de l’homme et par conséquent le progrès. Le progrès a done deux termes en apparence contradictoires : permanence ou durée et mobilité ou changement. Jusqu'ici la révélation, pour être abstra'te, n’en est pas plus neuve. Ce qui devient vraiment original et appartient en propre à l’auteur, c’est cette: idée qu’il faut désormais chercher üne combinaison où la famille, la propriété, la patrie soient telles que l'homme puisse se développer et progresser dans leur sein, sans en être opprimé. En d’autres termes, qu'elles cessent toutes les trois d’être constituées à l’état de caste ; en d'autres termes encore, que la famille ne crée pas l'héritier, la patrie le sujet, la propriété le pro-
priétaire, car ce sont les trois seules manières de diviser le genre humain et d’asservir l’homme.
Développant sa pensée, l’auteur explique ce qu’il entend par l’état de caste. Pour la famille, il est deux manières d'en concevoir l’organisation : l’une en vue d'elle-même, l’autre en vue d’elle-même et du genre humain. Dans le premier cas, l’homme y est esclave ; dans le second cas, l’homme y est libre. Ainsi de la patrie et de la propriété. La loi de l'humanité, ajoute l’auteur, c’est que l’homme tend par la famille, la patrie et la propriété, à une communion complète, soit directe, soit indirecte avec tous ses semblables et tout l'univers; et qu’en bornant à une partie plus ou moins restreinte cette communion par la famille, par la cité, par la propriété, il en résulte nécessairement une imperfection et un mal. La famille est un bien, la famille-caste est un mal; la patrie est un bien, la patrie-caste est un mal ; la propriété est un bien, la propriété-casie est un mal. De là cette nécessité de trouver un principe supérieur à l’aide duquel ces trois ordres de relations deviennent complétement réguliers et véritablement satisfaisants.
Le christianisme a donné le sien : c’est la charité. L'auteur le regarde comme insuffisant et imparfait. La charité ordonne d'aimer le prochain au nom de Dieu, et la nature ordonne à l’homme de s’aimer luimême. Auquel des deux amours faut-il obéir? Ils sont saints tous les deux, ajoute notre socialiste, et tous les deux légitimes. La charité chrétienne a le tort de ne fonder l’un que sur les ruines de l’autre. Elle méconnaît les lois de la nature et procède au rebours
des instincts de l’homme ; elle ne tient pas compte de la vie terrestre et aspire surtout vers Dieu. Ce n’est pas en vue du fini qu’elle s'exerce, mais en vue de l'infini. L'auteur de l'Humanité trouve ce principe étroit, et reproduit contre la loi du renoncement une portion des critiques émises par les sectes saint-simoniennes. Ainsi la charité ne serait pas de l’affection, de l'amour; mais de la compassion, de la pitié, ce qui la rend à la fois défectueuse quant à nousmêmes et quant aux autres. En elle et par elle, nous ne pouvons ni aimer véritablement les autres, ni nous aimer nous-mêmes. Il y a plus : en croyant ainsi rendre hommage à Dieu, nous le blessons dans ses décrets, car Dieu ne se manifeste que dans le perfectionnement du monde.
De tout ceci l’auteur conclut que la charité a fait son temps et qu’il faut lui substituer un autre principe, celui de la solidarité. Voici quelle en serait la première formule : « Aimez Dieu en vous et dans les autres. » Ou bien : « Aimez-vous par Dieu dans les autres. » Où bien : « Aimez les autres par Dieu en VOUS. »
« Le christianisme, dit l’auteur, avait laissé nos » semblables hors de nous, le monde hors de nous. » Donc, jamais nos semblables, ni jamais le monde, » unis à nous, ne devaient nous donner, ce après quoi » l’homme aspire, le bonheur en Dieu, c’est-à-dire le » bien, le beau, le juste.
» De là le rejet de la vie et de la nature par le » christianisme. De là son Dieu terrible. De là son » paradis et son enfer, également chimériques, placés
lé.
» qu’ils sont en dehors de la vie. De là son dogme de » la fin prochaine du monde. De là aussi sa division » du temporel et du spirituel. De là l’Église et PEtat. » De là lesaffaires humainesabandonnées aux laïques, » les affaires célestes confiées au clergé. De là le pape » et César.
» D'ailleurs les temps n'étaient pas arrivés. Le » christianisme avait une œuvre intermédiaire, à » faire. Il fallait, par une communion mystique, pré- » parer les hommes à .une plus parfaite et plus réelle » COoMMUNIOn !, »
En d’autres termes, Jésus-Christ a précédé M. Pierre Leroux, comme la charité a précédé la solidarité. Dans la solidarité se trouve donc le principe supérieur que l’auteur du livre De l'Humanité est venu révéler au monde, et qui consiste à s’aimer dans les autres et à aimer les autres en soi, car s'aimer ainsi, c’est aimer Dieu. L'homme cesse alors d’être isolé; il n’a plus une famille isolée, une propriété isolée. Son moi se retrouve dans toutes ces choses ; il recoit des autres et leur donne, les à tous pour objet et est à tous leur objet. Il a, c’est toujours l’auteur qui parle, cette possibilité de vivre dans la nature, c’est-à-dire dans l’égoïsme et pourtant de vivre dans l'humanité, car, connaissant sa loi, il réalise cette loi par la politique et le gouvernement.
« Donc, ajoute le révélateur, dans l’enthousiasme » de sa découverte, la société temporelle qui, jusqu’à » présent, n'avait pas de principe religieux, en à un.