De l'Humanité, p
LES HUMANITAIRES. 249 verte physique et médicale, était sur la voie du problème. Seulement il rêvait une perpétuité impossible, au lieu d’entrevoir une série de métamorphoses. L'homme, selon l'inventeur de ce nouveau pythagorisme, fait partie intégrante de l'humanité et ne saurait s’en distraire. L'homme n’est pas seulement une force, une virtualité ; mais cette virtualité, cette force, ont, en tant que telles, une nature déterminée. La mort tranche une manifestation de la vie, mais non l’essence même de la vie. L'homme ne peut être ni anéanti, ni s’en aller ailleurs ; car chaque homme est humanité, et son perfectionnement est indivisiblement uni au perfectionnement de l'humanité. C’est là ce que Giordano Bruno voulait exprimer par cette phrase : « Quand je vois un homme, ce n’est pas un » homme que je vois, c'est la substance. »
Mais si l’homme est l'humanité, qu'est-ce que l'humanité? L'homme, répond très-naturellement notre auteur : « L’homme-humanité, c’est-à-dire » l’homme ou chaque homme, dans son développe-- » ment infini, dans sa virtualité qui le rend capable » d’embrasser la vie entière de l'humanité et de réa- » liser en lui cette vie. » Est-ce clair ? et faut-il pousser plus loin le luxe des définitions?
« L'humanité donc est un être idéal, composé d’une. » multitude d'êtres réels qui sont eux-mêmes l'humanité » en germe, l'humanité à l'élat virtuel.
» Et réciproquement, l’homme est un être réel dans » lequel vit, à l'état virtuel, l'être idéal appelé humanité. » L'homme est l’humanité dans une manifestation » particulière et actuelle,
» Il y a pénétration de l'être particulier homme et » de l'être général humanité. Et la vie résulte de cette » pénétration Î. »
L'homme étant l'humanité et vice vers, le problème de la vie future se réduit à ces termes, que la vie future est en germe dans la vie présente, et qu’elle en sera le développement et la continuation. Nous-mêmes, aujourd'hui, que sommes-nous? Les fils et la postérité de ceux qui ont vécu ? Mieux que cela : nous sommes au fond et réellement, dit notre auteur, les générations antérieures elles-mêmes. Toute solution de continuité dans la vie lui paraît étrange. Un enfant va naître : pourquoi refuserait-on au Créateur le pouvoir de faire renaître dans cet enfant un homme ayant déjà vécu antérieurement ? On opppose, à cette continuation de l'être individuel dans l’être collectif humanité, l'absence de mémoire. A cela, l’auteur répond que le soupçon d’une faculté de réminiscence a souvent circulé parmi les écoles philosophiques. Platon incline dans ce seüs, Descartes parle des idées innées, et Leibnitz l’appuie. Il n’y a pas mémoire formelle, mais il y a vague ressouvenir. l'identité ne persiste pas, cela est vrai ; mais dans le cours de la vie, l’identite ne se modifie-t-elle pas également? D'ailleurs, à quelque âge que l’on prenne l’homme, enfant ou vieillard, on trouve chez lui, au même degré, le sentiment de son être, de son moi. Cependant le vieillard a vécu et l'enfant commence à peine à vivre. D'où vient que les virlualités sont les mêmes chez l’un et chez l’autre?
1, De l’'Humanilé, p. 251 et 256,
N'est-ce pas que la conscience d’un état antérieur, quoique latente, persiste chez l’enfant dans sa nouvelle initiation à la vie? Ainsi, ajoute l’auteur du système, nous serons, nous nous retrouverons. La mémoire n’est que le cachet fragile de la vie; il se fait probablement, dans le phénomène de la mort, quelque chose de semblable à ce qui a lieu dans le sommeil. Le sommeil nous régénère ; nous en sortons plus vivants, plus forts, avec un certain oubli. La mort est un plus grand oubli suivi d’une renaissance. Nous n'avons plus le sentiment de l’ancienne existence, mais la nouvelle nous replace au point ou l’autre nous a laissés. Pour compléter cette démonstration, l’auteur ajoute que l'antiquité n’a pas pensé là-dessus autrement que lui, et il en cherche dans Virgile, dans Platon, dans Pythagore, dans Apollonius de Thyane, dans Moïse, dans Jésus-Christ, la preuve surabondante. 1l est superflu de le suivre dans ce travail d’érudition, qui n’ajoute rien à la valeur intrinsèque de son idée fondamentale.
Tel est le document le plus essentiel qu’ait livré au public l’école humanitaire. C’est à dessein qu'il a élé analysé ici avec étendue, et certes avec plus de sérieux qu'il ne le mérite. Voyons maintenant si ces inventions merveilleuses soutiennent l'examen le plus superficiel.
Dans l’ensemble, il est facile de se convaincre que l'écrivain qui a pu gravement tracer un pareil programme est placé hors de toute réalité, et vit dans un autre monde que le nôtre, celui de ses rêves. Il déclare qu’il entend respecter la famille, la patrie, la
propriété, et il demande une famille sans chefs, une patrie sans gouvernement, une propriété sans litres. Y a-t-il à discuter des écarts semblables ? La famille lui semble un mal, parce que le père y commande au fils; la patrie lui semble un mal, parce que les citoyens y obéissent aux hommes investis du pouvoir; la propriété lui semble un mal, parce que le titulaire en garde la jouissance paisible , à l'exclusion de ceux qui n’y ont aucun droit. Voilà quels vices affreux notre réformateur trouve dans cette triple institution. Est-il possible qu'il ne se soit pas aperçu que la propriété, la famille et la patrie n’existent qu’à ces conditions, et qu'il faut qu'elles soient ainsi, sous peine de ne pas être? Y aurait-il une famille là où il n’y aurait plus ni ascendant, ni lien, ni ordre successoral? Ÿ aurait-il une patrie là où tout citoyen discuterait les conditions de son obéissance ? Y aurait-il une propriété là où la sécurité du détenteur se trouverait chaque jour menacée et affaiblie? Ces questions sont si faciles à résoudre qu’il est presque puéril de les poser.
Notre socialiste n’est pas plus heureux dans la querelle qu’il cherche au christianisme et au mobile fécond qui en émane, la charité. Reproduisant la donnée déjà vieille des saint-simoniens, il reproche à la loi évangélique d’avoir enseigné l’abnégation personnelle et de n’avoir pas fait une assez grande part à l'amour de soi, si puissant dans le cœur de l'homme. C’est là une accusation au moins singulière. À quoi bon stipuler ici-bas pour l’égoisme ? Il sait se faire une place toujours trop grande et n'a
pas besoin d'être excité. Est-il nécessaire d’encourager l’homme dans le penchant qu'il a à s'aimer, à se placer au-dessus de tout, à ne voir rien de préférable au culte de sa propre personne ? Un pareil mobile garde une énergie suffisante pour résister souvent aux conseils de la morale et aux devoirs de la religion, et l’on voudrait en empirer encore les effets par une sanction ostensible. À cela les socialistes répondent que, puisque la compression n’a pas pu, dans le cours des siècles, réduire un pareil instinct, c'est qu’il est dans la volonté du Créateur et dans la nature de l’homme que cet instinct persiste. Qu'est-ce à dire et de quoi se compose la vie? N'’estelle plus un combat perpétuel contre les instincts les plus vifs? N'est-il pas dans la destinée de l’homme de trouver. presque toujours, à côte du penchant, un devoir ; à côté de toute jouissance, une restriction ? Dérober ce qui plait est un mouvement instinctif; d'où vient que la réflexion le maîtrise? Désirer une femme est un mouvement spontané et involontaire; s’ensuit-il que la promiscuité doive être considérée comme la loi des relations entre les sexes ? Pour dominer les appels des sens et les inspirations de l’égoïsme, l’homme a besoin de lutter; mais où serait le mérite sans la lutte, où serait la liberté ? La résistance aux instincts est le plus beau titre de l’homme; hors de là, on retombe dans ce fatalisme dégradant qui accompagne l'obéissance: aux impulsions naturelles. |
L'auteur du livre De l'Humanité ne semble pas pardonner au christianisme de prendre son point
11, — 7€ édition, 45
d'appui hors de cetie terre, et d'offrir à l’homme, comme perspective et comme récompense, les joies d’un monde meilleur. Cette explication du problème de la vie lui parait erronée, et il en donne une autre pour faire suite à la théorie de la solidarité. Quand on est révélateur complet, il convient, en effet, de tout régler, dans l’ordre surnaturel comme dans l’ordre naturel. Cependant ce sont là des entreprises téméraires, et le vertige gagne facilement la pensée, quand elle gravit de telles cimes. Le voile qui couvre nos existences est toujours bien épais, et, si nous avons puisé dans l’éducation de l'esprit et dans l’expérience des siècles quelques notions plus vraies sur la pratique de la vie, sur son but social, sur son caractère définitif, si nous entrevoyons d’une manière plus claire le rôle que l'humanité est appelée à jouer sur ce globe, il faut avouer que notre puissance s’arrête là, et qu’une fois hors des sphères qui lui sont assisnées, notre raison s’agite, sans point d'appui, dans un cercle d’hypothèses. Cette ardeur à poursuivre une solution impossible prouve autant la vanité de nos efforts que la grandeur de leur objet. En de telles matières, la véritable philosophie est celle qui avoue son impuissance ; la fausse philosophie a plus d’ambition et moins de scrupules.
Dans le système surnaturel de notre auteur, il ne faut pas que l’homme porte son regard hors de la terre. La vie future, c’est la vie actuelle avec quelques douceurs de plus et un mouvement incessant vers la source de toute grandeur et de toute joie, vers Dieu. Telle est notre immortalité. Certes, la perspective
n’excitera qu un médiocre enthousiasme : le séjour terrestre n’est guère fait pour engendrer des regrets profonds. Encore si la vie future continuait complétement là vie présente, on pourrait se plaire dans l’idée de retrouver un jour les souvenirs qui nous sont chers, les lieux familiers, les personnes aimées, Par un certain côté, le cœur se rattacherait à cette idée de renaissance. Les êtres dont la mort brise les liens auraient la chance de se rejoindre, de serevoir. Hélas! la nouvelle métempsycose n’invite pas même à un tel espoir : les êtres reparaissent dans leur identité, mais la vie nouvelle ne se rattache en rien aux manifestations antérieures. On à une suite d’existences isolées, sans lien entre elles, et n’ayant pas la conscience les unes des autres. Ainsi le veut l'inventeur de ce système : il faut que l’humanité s'y résigne. Elle est vouée désormais au supplice que les poëtes païens infligeaient à Sysiphe et aux Danaïdes; elle roulera éternellement le même rocher et remplira la même cuve sans fond. Toutefois, au point de vue numérique, cette explication de la vie future offre quelques embarras. Comment concilier l'hypothèse de la renaissance des êtres dans leur identité avec un accroissement ou une diminution de population sur létendue du globe? Sile nombre augmente, ilya nécessairement une émission nouvelle ; s’il décroît, il y a des identités évanouies. D'où viennent ceux qui sont en plus ? Où vont ceux qui sont en moins? Les excédants et les vides sont autant de problèmes.
Au fond de ce triste système se cache une pensée plus funeste encore : c’est celle d’un égoïsme poussé
au delà de cette vie. On dirait que l’auteur a voulu exciter l’homme à l’amélioration du séjour terrestre par l’espérance de ‘retours successifs. Parez le globe, dit-il aux hommes, car c’est votre demeure éternelle que vous parez. On a eu tort de croire que vous irez habiter d’autres sphères, vous êtes enchaînés à celle-ci. Embellissez donc votre maison, vous profiterez de ces embellissements; l’œuvre de vos mains ne sera pas entièrement perdue pour vous. Tel est le conseil qui découle de cette loi de perpétuité des individus au sein de l'espèce. On ne saurait prêcher un égoïsme plus raffiné. Qu'il y a loin de là au désintéressement délicat qui respire dans les vers du fabuliste :
Eh bien! défendez vous au sage De se donner des soins pour le bonheur d'autrui ?
À quelque point de vue qu’on l’envisage, le programme humanitaire ne soutient pas la discussion. C'est ce qui arrive toujours quand l’homme veut toucher à des questions interdites à son intelligence. Platon raconte que le temple de Delphes portait deux inscriptions mystérieuses : l’une, éloquent résumé de la sagesse des Grecs, disait : « Connais-toi toi-même ; » l’autre, expression d’une sagesse plus élevée encore, disait : « Rien de trop. » Les écrivains humanitaires ont péché contre le second de ces axiomes. En interrogeant l’homme, ils ont voulu trop le connaître. Ils en ont été punis ; l’esprit de vertige est descendu sur eux,
En résumé, aucune de ces sectes n'a fait des ravages
dont on puisse s'inquiéter. Les unes s’en prenaient aux nationalités, les autres à la tradition religieuse ; les forces n'étaient pas à la hauteur de pareilles entreprises. La religion et les nationalités ont essuyé des assauts plus rudes, et ce n’est ni les chimères d’une métempsycose, ni le rêve d’une paix perpétuelle qui pourront les mettre sérieusement en péril.
I ne manque pas de nos jours d'histoires qui ressemblent à des romans : celle que contient ce récit est au nombre des plus curieuses. À ne considérer que ce qu’elle vaut, quels hommes elle touche, quelles singulières mœurs elle met en évidence, le silence et le dédain auraient pu suffire, mais une leçon s’en dégage et mérite l'attention des esprits séfléchis : c’est de voir quels retours peuvent se déclarer au sein de civilisations qui sont fières d’elles-mêmes et croyaient avoir rompu d’une manière définitive avec des régimes qui appartiennent à l’enfance de l’humanité. En plein xixe siècle, il s’est rencontré, non dans les iles de la mer du Sud, ni parmi les populations qui adorent des fétiches et se tatouent les chairs pour marquer les rangs, mais dans une race chrétienne et dans un empire où la dignité et la liberté de l’homme ont été portés au plus haut degré que l’on ait jamais connu ; il s’est rencontré, dis-je, une tribu de gens égarés qui, volontairement, en pleine connaissance de cause, ont jeté un défi à ce que l'expérience des siè-
1. Mémoires d’un Mormon ou Coup d'œil général sur l’œuvre de Joseph Smith, par M. L. A. Bertrand,
cles tenait pour le plus digne de respect, la famille, le mariage, la propriété individuelle, le droit de disposer de soi, et qui, pour achever en paix une ébauche de barbarie, n’ont pas craint de porter leurs tentes dans le désert. Chez la plupart, ce n’était ni un calcul, ni un intérêt ; ils n’ont persisté dans leur dessein qu’au prix de ruines successives, pour aboutir à un séquestre et à un exil. Ce n’était pas non plus l’indolence naturelle aux peuples enfants ; jamais membres de la race humaine ne se sont montrés plus âpres au travail, plus opiniâtres à reconstruire, plus ingénieux à réparer les pertes qui leur avaient été infligées. Comment expliquer alors cette étrange façon de se déterminer et de se conduire? Par un certain goût du surnaturel, qui est en germe dans l’homme, et que ni l’avancement des sciences, ni les progrès de la raison n’étouffent complétement. Une religion sans mystères, une foi sensée peuvent satisfaire le philosophe; mais qu’un aventurier se présente, fourbe ou convaincu, qui sorte du réel pour entrer dans l'imaginaire, il se trouvera toujours dans la foule assez d’enthousiastes pour former autour de lui une secte, un parti, quelquefois une Église. Plus il rompra avec les pratiques admises et les idées convenues, plus il verra son cortége grossir et s’accroître son prestige. Notre humanité a eu de tout temps soif de prodiges; aucune religion ne s’en est passée. Ils se font rares ; ils trouvent moins de crédit, et pourtant à la moindre occasion le goût s’en réveille. Une clientèle est acquise à tous les illuminés; la forme change, l'esprit reste le même. Il s’agit toujours de visions supérieures qui
correspondent à un certain état de l’âme, à un besoin de croire que les dogmes, en se simplifiant, ne contentent plus. Jusqu'où peut aller la violence de cet entraînement? on va le voir; on va voir aussi de quelles fables grossières il s'inspire et se repaît. Pour rallier son troupeau, le chef des Mormons n’a eu d'autre instrument que son audace ; c'était un esprit vulgaire agissant par des moyens vulgaires; ces moyens ne sont ni les moins sûrs, ni les moins prompts. Ils ont amené le singulier spectacle qu’a donné à l’Amérique et au monde une légion de trente mille fanatiques partant pour une exode et préférant, plutôt que de céder, mettre quatre cents lieues de solitude entre eux et les sociétés régulières.
C’est à Sharon, dans le comté de Windsor, Etat de Vermont (Etats-Unis), que naquit, le23 décembre 1805, Joseph Smith, le premier prophète des Mormons : il était le quatrième enfant d’un Joseph Smith et de Lucy Mark, qui en eurent neuf. Cette famille nombreuse était dans la gêne et changea souvent de résidence pour tenter la fortune. Les débuts de Joseph n’eurent rien de brillant : il était garçon de ferme. Sa mère, qui a publié ou fait publier des Mémoires, avoue en outre que son enfance ne donna pas de grandes promesses. Il allait aux écoles primaires, et, à l’âge de quatorze ans, à peine savait-il lire, écrire et calculer. Ce ne fut qu’un an plus tard, en 1820, qu’il sentit éclore sa vocation. Une grande conférence avait
LES MORMONS. 261 réuni à Manchester (Ohio) un certain nombre de pasteurs d’églises dissidentes qui s’exerçaient à des joûtes théologiques. Les fidèles allaient de l'une à l’autre et prenaient parti quand ils se sentaient convaincus. Nulle part les religions n’ont une clientèle plus mobile qu'en Amérique. Les Smith avaient à choisir : quatre de ses membres se prononcèrent pour l'Éelise presbytérienne. Joseph hésitait, il penchait pour les méthodistes ; mais le tumulte des discussions en plein vent, les violences réciproques le laissaient, au fond, peu édifié ; il lui répugnait de se livrer si jeune à l’esprit de secte dont il voyait les abus. À ses yeux, la vérité n’était dans aucune d'elles ; nulle part il ne sentait passer ce souffle divin auquel les âmes touchées ne résistent pas. Il doutait donc et restait neutre au milieu de ces chocs et de ces animosités. Par quelle circonstance fut-il tiré de cet embarras ? Il le raconte lui-même. Ce fut le cinquième verset du premier chapitre de saint Jacques qui décida de sa vocation. « Que celui qui manque de sagesse, dit ce verset, la demande à Dieu, et elle lui sera donnée, » Un autre que Joseph n'eût vu là-dedans qu’un conseil banal ; lui y découvrit une religion dont voici la recette, Il demanda à Dieu la sagesse comme Jacques l'insinuait : il pria. Mais prier n’est pas tout ; il y a prière et prière. Celle qui réusit à Joseph eut lieu en plein bois ; il s’adressa à Dieu directement, sans intermédiaire, à haute et intelligible voix. L'effet fut prompt et magique; d’abord un anéantissement profond, puis par degrés un retour suivi de phénomènes singuliers. Dans une colonne de lumière, il vit se dessiner une
262 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS, apparition : c'étaient deux incomparables personnages, dont l’un, montrant son acolyte, dit dans un langage plein de douceur : « Joseph, c’est mon fils bien-aimé ; écoutez-le. »
L'occasion était bonne pour une consultation ; Smith la saisit, et les deux êtres surnaturels s’y prétèrent. L'entretien s’engagea. — « Parmi les sectes, quelle est la meilleure ? demanda le jeune homme. — Il n’y en a point de bonne, répondirent péremptoirement les voix d’en haut. » La condamnation était formelle, et par trois fois elle fut réitérée. Après quoi les personnages disparurent, laissant Joseph dans le bois, couché sur le dos. C'était assez pour une première séance; Smith n'avait qu'à s'abstenir désormais de toute adhésion suspecte et à attendre de nouvelles instructions. On lui recommandait en outre de veiller strictement sur lui-même, s’il voulait que ces premières communications eussent des suites. IL faut croire qu’il eut sur ce dernier point quelques reproches à se faire : pendant trois ans, les visions furent suspendues; le premier feu de la jeunesse l’emportait. Il avoue lui-même qu’il ne se conduisait pas comme un saint et qu'il eut des aventures qui ne devaient pas être agréables au Seigneur. Enfin, les remords furent si vifs, et il se livra à un tel acte de contrition, que les consignes cédèrent. C'était dans la nuit du 21 septembre 1823 ; il venait de se coucher et priait avec ardeur, quand une lumière éblouissante remplit sa mansarde. Cette fois, il eut affaire à un ange qui planait sur son lit, en robe blanche, et qui l’appela par son non en déclinant le sien. Il s'appelait Néphi;
il était envoyé par le Très-Haut, qui avait des vues particulières sur Joseph. Grâce au don des langues, il put s'exprimer en anglais pour être mieux compris. L'objet de sa mission était de révéler à l’élu du Seisneur l'existence d’un livre écrit sur des lames d’or, et contenant un Évangile complémentaire qui était le seul vrai, le seul digne de foi. Naturellement, Joseph Smith demanda à l’ange où se trouvait ce livre. Celui-ci y mit quelques façons, et ne lui livra des renseignements précis qu’à la troisième visite. Le livre reposait depuis des siècles sous une pierre, vers le sommet d’une colline, près du village de Manchester, dans le comté d'Ontario. Voilà Joseph nanti de deux renseignements; 1lsait qu’il existe un livre canonique et l'endroit où il est déposé. Il ne restait plus qu’à entrer en pleine possession : ce ne fut pas une petite affaire. L'ange consentait bien à ce que Joseph vit et touchât le livre, ilse montrait moins accommodant quand il s'agissait de l’emporter. Quatre années de préparation et de nombreuses conférences suffirent à peine pour obtenir une main-levée. Smith se montra patient et n’enfreignit pas les ordres de ses supérieurs. Longtemps il borna ses jJouissances au spectacle de sa découverte. Rien de pius merveilleux. Dans un coffre de pierre, l'œil distinguait des lames d’or ou d’un métal qui en avait les apparences; le couvercle, aminci sur les bords, se relevait vers le milieu en forme de sphère ; les lames d’or avaient huit pouces de long sur sept de large. Le tout était accompagné d’un pectoral comme celui que portaient les srandsprêtres hébreux, et d’un instrument particulier dont
le nom, emprunté au mosaïsme, était l’urim-thummin. Cet urim-thummin consistait en deux diamants triangulaires enchâssés dans du verre et montés en argent ; on eût dit d'anciennes lunettes. Elles ne se trouvaient pas là sans dessein. Sur les deux faces des lames d’or étaient gravés des caractères soi-disant égyptiens. Comment les déchiffrer ? Sans l’urim-thummin , on l’eût vamement essayé; avec l’urim-thummin, un enfant possédait la clef de ces hiéroglyphes et y lisait à livre ouvert.
L’interdiction qui pesait sur Joseph ne cessa que le 23 septembre 1827. Il venait de se marier, et, à la manière hébrAique, avait presque enlevé sa femme. C'était Emma Fale, dont le père ne voulait à aucun prix avoir un gendre familier avec les esprits. Joseph était en service chez lui et fit si bien que sa fille consentit à le suivre. Le procédé ne déplut point à l’ange qui jugea dès lors que l’élu était mûr pour sa mission. Il lui remit donc en mains propres, et avec un certain appareil, le livre aux plaques d’or et l'instrument qui en facilitait la lecture. Le don n’était pourtant que conditionnel; dès que les pages eurent élé traduites en Jangue vulgaire, l’urim-thummin se déroba aux mains profanes ; il disparut on ne sait comment. N’importe, le mys'ère était pénétré; Joseph, assisté par ses anges, avait réussi, en huit mois, à tirer de ce erimoire une interprétation qui ne laissait rien à désirer,’ avec une copie du texte à l'appui. Il lui restait à s’assurer du concours de quelques autorités reconnues. Pour cela il fit le voyage de New-York et frappa àla porte du plus fort hébraïsant des États-Unis, le pro-
fesseur Anthon. La consultation ne fut pas heureuse, même en adoptant la version qu’en donne le principal intéressé. Le professeur reconnut, à ce qu'il assure, dans le texte présenté, des caractères égyptiens, chaldaïques, assyriaques, arabes, et lui délivra d’abord un certificat attestant ce mélange hétérogène ; puis, mieux éclairé sur l’origine du document, il reprit son certificat et le déchira, en ajoutant que depuis longtemps les anges ne se mêlaient plus de l'étrange commerce que Smith leur attribuait, Même réponse chez le docteur Mitchell, un autre hébraïsant. Sur quoi Joseph comprit qu'il n'avait rien à attendre d'hommes nourris dans des sciences.vulgaires, et qu’en fait d’attestations, il fallait se contenter de celles qu’il puisait dans la conscience de son mandat.
“Ileut plus de succès auprès d’un maitre d’école du nom d'Oliver Cowdery, qui fut l’un de ses premiers disciples,et son principal collaborateur. Tout laisse présumer que, sans cette rencontre, les visions de Smith eussent avorté. Cowdery était un demi-érudit, capable de donner à la prédication écrite la forme qui convenait. Il offrit ses services et Joseph les accepta. Comme prophète, celui-ci dictait ; mais, en sa qualité de secrétaire, Cowdery soignait l’arrangement des prophéties et y mettait l’art nécessaire pour entrainer les âmes crédules. Ils commencèrent ensemble le livre de Mormon. On verra plus loin ce qu'était ce Mormon et quel rôle il joue dans cette légende. Associé à la rédaction, Cowdery fut également associé aux miracles. Comme prélude, il se rendit dans les bois avec Smith pour y entretenir les anges familiers, Ils
y devaient recevoir le baptême, et, après l’avoir recu, la mission de l’administrer. Tout se passa selon les règles. Un messager du ciel se montra à point nommé, les ordonna et leur dit: «À vous, mes compagnons de service, au nom du Messie, je confère la prétrise d’Aaron, etc. » Après quoi les deux apôtres se baptisèrent réciproquement et l’Esprit-Saint descendit sur eux ; ils ne disent pas sous quelle forme. Pour comble d'honneur, l’ange qui réglait le cérémonial promit à Smith et à Cowdery de leur donner plus tard de l’avancement et de rétablir en leur faveur le sacerdoce de Melchisedech. Ainsi encouragés ils redoublèrent de zèle, achevèrent leur nouvelle Vulgate, la firent imprimer à Palmyra (État de New-York), et la répandirent à cinq mille exemplaires. En tête du livre, comme gage d'authenticité, figurait une approbation obtenue par des voies surnaturelles. Trois témoins attestaient avoir vu l’ange tournant les feuillets d’or et collationnant le texte pendant qu’on lui donnait lecture de la traduction. Huit autres témoins déclaraient que l’ouvrage original avait passé sous leurs yeux pendant que Smith en était le détenteur. Quel était donc ce livre appuyé de si bons certificats ? En voici la substance.
Dans le préambule, Joseph Smith Junior affirme, sous sa signature, que l’œuvre, dont il se fait l’éditeur pour obéir à Dieu, est un abrégé des annales du peuple de Néphiet des Lamanites, restes de la tribu d’Israël, annales qui étaient destinées à reparaître, au temps voulu, par l’organè de Smith et pour l'édification des Gentils. L'œuvre contient, en outre, un résumé du
livre d’Esther racontant l’histoire du peuple de Jared, émigré après les événements de la tour de Babel. Après ce préambule vient le livre de Mormon divisé en quinze parties. C’est l’histoire ancienne de l'Amérique que des tribus privilégiées occupèrent peu d'années après la dispersion de la nation juive. Ces tribus abordèrent le continent du nord où elles bätirent de grandes cités, siége d’une civilisation florissante. Mais la corruption qui les gagnait amena, après quinze cents ans de durée, leur anéantissement, et de nouvelles émigrations d'Israélites, venus des côtes de la mer Rouge, remplacèrent ces races dégénérées et reprirent l’œuvre du peuplement. Cette révolution américaine coïncidait avec la captivité de Babylone. Les nouveaux colons appartenaient à la tribu de Juda. Deux empires se formèrent alors : celui des Néphites, du nom de leur chef Néphi; celui de Lamanites, du nom de leur chef Laman. Les Néphites, par leur sagesse, leur esprit de conduite, devinrent le peuple d'élection ; les Lamanites, par leurs crimes et la barbarie de leurs mœurs, méritèrent de tomber au rang de peuple réprouvé. De là des luttes acharnées et des hécatombes de victimes, comme le témoignent les nombreux tombeaux dispersés dans les deux Amériques. Les Néphites, non-seulement tinrent tête à leurs ennemis, mais se signalèrent par des conquêtes. Ils couvrirent la mer des Antilles de leurs vaisseaux et fondèrent des colonies dans les régions du Septentrion, où les enfants de Jared avaient porté la hache et l’incendie. Ils reboisèrent et cultivèrent le pays, s'agrégèrent, chemin faisant, des hordes sauvages
qu'ils policèrent et ramenèrent au vrai Dieu. Les traditions dans leur sein étaient demeurées intactes ; ils pratiquaient la loi de Moïse, ils avaient des prophètes, écrivaient leurs annales sur des lames de métal, possédaient l’urim-thummin qui les initiait à toutes les langues, bâtissaient des temples, multipliaient les villes dont les décombres sont semés dans les forêts vierges, justifiaient en un mot leur qualités d'élus du Seigneur. Combien de temps dura cet âge d’or? on ne saurait le dire, mäis l'heure de la décadence avait déjà sonné quand des phénomènes célestes annoncèrent qu'un grand événement venait de s’'accomplir dans l’ancien monde. Le Cbrist avait paru et était mort sur une croix pour la rédemption des hommes, Ce fut pour l'Amérique un profond ébranlement ; la terre trembla, des cités furent englouties, d’autres consumées par le feu du ciel, d’épaisses ténèbres régnèrent pendant plusieurs semaines ; la nature s’associait par ses convulsions au deuil des âmes croyantes. Tout ce qu'il yavait de pervers disparut de la surface des continents américains, ce fut un châtiment suivi d’une épuration. Pour achever l'œuvre, le Christ ressuscité parut chez les Néphites ; il ne pouvait négliger ce débris d’une race dans laquelle il s'était incarné. Il parla et précha . sa parole fut recueillie et gravée sur des lames d’or ; on n’en connaît que des fragments, le reste ne sera révélé qu’à des générations plus dignes de le comprendre. C’est du moins ce qu’affirme le livre de Mormon. Qu’était donc ce Mormon, obscur naguère et dont on a exhumé le nom, pour l’appliquer à l’Église des saints, c.mme ils se nomment? Mormon était un
LES MORMONS. 269 historien, rien de plus, mais un historien inspiré. Quand le Christ eut quitté l'Amérique en y laissant des apôtres pour prêcher l'Évangile, il y eut dans ce vaste empire un retour profond vers la foi et une ère de ferveur religieuse. Elle dura peu et bientôt la grerre avec ses excès succéda à cette période d’apaisement. Néphites et Lamanites se rencontrèrent de nouveau sur les champs de bataille ; l'ange d’extermination faucha largement dans leurs rangs. Les Néphites furent anéantis dans un dernier combat qui se livra autour de la colline de Cumorah, précisément à l’endroit où Joseph Smith avait retrouvé les plaques cabalistiques. Le terrain fut jonché de morts ; quelques hommes seulement échappèrent au carnage, Mormon était l’un des survivants; c’était un esprit droit, une âme d'élite. Il écrivit le récit des événements dont il avait été témoin et en confia la suite à son fils Moroni. Tous deux v ajoutèrent la mention des faits qui s’étaient perpétués dans la tradition des Néphites. Ce ne fut n1 sans péril ni sans trouble qu’ils remplirent ce devoir; quand ils avaient couvert une lame d'or ils la confiaient à la terre, se cachaïent dans des rochers ou au cœur des bois, pour échapper aux recherches. Les Lamanites éta'ent les maitres et tuaient sans pitié tous ceux qui avaient embrassé la religion du Christ. Plus tard la division se mit parmi les vainqueurs, et, en 420 de notre ère, époque où s’arrête le récit, toute l'Amérique n’était plus qu’un théâtre de violences qui présageait une dissolution prochaine, bien vérifiée par l’état de dépopulation où l’ont trouvée nos navigateurs du xv® siècle.
Voilà l’histoire ou plutôt le roman imaginé par Joseph Smith et son collaborateur Oliver Cowdery. Tout se réduit à un amalsgame emprunté à l’Ancien et au Nouveau Testament. La bible sous les yeux, les deux arrangeurs ont pris ici des noms, là des dates, pour se rattacher à des origines familières à la multitude. Est-il besoin de dire que, dans cette compilation grossière, aucun détail ne soutient l’examen ? Comment les Juifs, qui n’avaient que des barques pour instrument de navigation, auraient-ils pu affronter la traversée des Océans pour venir prendre terre dans un continent inconnu, à des milliers de lieues de distance ? D’après la version de Joseph, ils l’auraient abordé de deux côtés, les uns par l’Atlantique dont Colomb, plusieurs dizaines de siècles après, ne sillonna les eaux qu’à l'aventure ; les autres par la mer Rouge, les archipels indiens et les milliers d’iles parsemées dans l’immensité du Pacifique. A la rigueur on peut concevoir le peuplement du monde par des émigrations s’avançant de proche en proche et allant aussi loin que la terre peut les porter. Par le détroit de Behring ou le canal qui sépare l'Islande du Groënland, J’Amérique eût été ainsi accessible. Le trajet par eau n'est pas ‘tel qu’il interdise cette hypothèse. Mais il n’en est pas de même pour toutes celles qui se fondent sur de longues distances maritimes parcourues. Point de doute là-dessus pour peu qu’on ait connu la mer et ses formidables colères. Ni les Phéniciens, ni iles Carthaginois, les premiers maîtres dans l’art de naviouer, n'osaient perdre les côtes de vue; ils jetaient l'ancre le soir toutes les fois qu'ils le pouvaient, et ne
se fiaient aux étoiles que dans des parcours bien étudiés. Les Juifs de Smith ont de tout autres hardiesses ; ils se jouent de l’espace et des bords de l’Euphrate arrivent par enchantement aux bouches de l’Orénoque ou du Mississipi. Arrivés là, y laissent-ils au moins moins des vestiges de leur race, de leur langue, de leurs arts, de leurs coutumes, de leurs traditions ? Nullement. Les conquérants de l'Amérique au xv® siècle, n’y rencontrent, à côté de tribus errantes, que les deux civilisations du Mexique et du Pérou dont tous les caractères sont tranchés et n’ont, avec les civilisations de l’ancien monde, que des analogies qui naissent de la conformité des instincts et du génie de l’homme, quels que soient sa couleur, la région qu'il habite, ses mœurs et ses lois. Les Américains, qu'ils fussent aborigènes ou non, se formaient en corps d'Etat, construisaient des villes, des temples, des monuments, se faisaient la guerre, égorgeaient sur les autels des victimes humaines, adoraient le soleil, se vêtissaient, se partageaient le sol ou l’exploitaient en commun, cherchaient à se rendre l'existence commode, tantôt par le travail, tantôt par la rapine; mais qu’en conclure ? Ils agissaient en hommes, suivant le degré d'intelligence dont ils étaient doués; est-il besoin, pour expliquer ces phénomènes naturels, de recourir aux tribus de la dispersion et à des contingents successifs venus de la terre de Chanaan ? Joseph Smith insiste sur les tablettes où les Hébreux inscrivaient leurs annales et sur les lignes en égyptien réformé que portaient les lames d’or qu’il a trouvées enfouies, Cette preuve lui semble sans réplique. Pour
y croire, il faudrait autre chose que le certificat de ses huit témoins et de ses trois associés dans son commerce avec les anges.
Comment de semblables extravagances ont-elles pu faire leur chemin, rallier des milliers de dupes, et, à un moment donné, troubler la paix publique ? Cela tient à deux circonstances : le lieu où ces faits se passent, l'élément sur lequel on agit. En Europe, les spéculations de ce genre n'auraient pas beau jeu; une descente de police en ferait justice. Il s'y rencontre bien çà et là quelques petits miracles dont on fait du bruit : on les souffre tant qu’ils ne causent pas de scandale, on les étouffe à huis clos dès qu’une émotion trop vive s’y attache. Même en Angleterre, où une certaine liberté règne, le terrain n’est pas bon. L’obstacle vient d’un peuple positif, peu accommodant pour les chimères. Aux États-Unis, au contraire, toutes les industries sont libres, même celles qui battent monnaie sur la crédulité ; c’est de là que nous sont venus les tables tournantes et les entretiens avec les esprits. Fonde une religion qui veut, la loi le protège comme elle protége toutes les autres manières d'employer le temps et de se créer des ressources. On ouvre un local, on fait un appel aux curieux, soit qu'on en veuille à leur âme, soit qu’on en veuille à leur bourse, même à toutes deux. Tant pis pour qui se laisse prendre, c’est à lui de se garantir; le gouvernement n’a rien à voir dans les piéges et les captations; il ne punit que des actes caractérisés, 1l ne se charge pas de condamner au silence ceux qui abusent de la parole; il n’a point d’yeux au service des aveugles, ni
d'esprit au service des sols ; il sent qu’il aurait trop à faire s’il voulait contenir tous les imposteurs et éclairer toutes les dupes. On peut donc, en toute sûrelé, imaginer, prêcher un culte, l’annoncer dans les journaux, le débiter sur les places publiques, comme on annonce et on débite un élixir; le tout est de bien choisir, de frapper juste, afin de rentrer dans ses frais et d'y avoir quelque bénéfice. Tel était le théâtre sur lequel opérait Joseph Smith ; il avait ses coudées franches et sous sa responsabilité pouvait aller dans le merveilleux aussi loin que son imagination le permettait. Quoiqu'il ne fût pas un grand clerc, il avait l’art de discerner ce qui était le plus propre à agir sur la clientèle dont il désirait s’entourer. En vue de gens grossiers, il employa les moyens les plus grossiers. Ces billevesées qui nous font sourire, les plaques d’or, le pectoral, les lunettes magiques, assaisonnées des noms d’Aaron et de Melchisédech, étaient une pâture adaptée à son auditoire; et la meilleure preuve de son tact, c’est qu’il a réussi. Une autre condition du succès était dans les formes apocalyptiques dont il revétait ses prophéties. Il domptait par un mysticisme d’emprunt ceux qu'il ne ramenait pas par le raisonnement. La foule à laquelle il s’adressait était composée d’ouvriers ou de laboureurs que la misére avait chassés de l'Irlande, de l'Écosse et de l’Allemagne, et qui, dépaysés, incertains du lendemain, étaient des victimes vouées à toutes les illusions. Avec un peu de bible et beaucoup d’audace, ces recrues devaient le suivre, dans quelque sentier qu’il les menât, Il pouvait également compter sur les aventuriers et sur ce rebut
de toutes les classes, qui sont la plaie des civilisations et s’attachent aux singularités qu'elles engendrent avec l'espoir de les exploiter à leur profit. Puiser dans ce mélange et s’y former un troupeau: tel fut le calcul de Smith et de ses acolytes. Tout fut spéculation chez lui, ruse et imposture. Le travail de la ferme était dur et ingrat ; il la quitta pour une profession qui lui parut moins lourde et plus lucrative. Il exerça d’ailleurs son nouvel état en conscience, fit des miracles, ressuscita des morts, fit marcher des paralytiques. On ne vient à bout de ces opérations délicates qu'avec quelque mise en scène, et Smith semble y avoir déployé un certain talent. Ses complices les plus habiles devenaient ses apôtres, et probablement quandils parlaient entre eux des visites des anges, de l'urimthummin et du pectoral d'Aaron, ils ne gardaient pas leur sérieux. |
Le livre de Mormon une fois publié, la religion avait son dogme, il ne lui restait qu’à se constituer et faire un appel aux hommes de bonne volonté. Gette cérémonie eut lieu, le 6 avril 1830, dans une maisonnette du village de Manchester. Smith, ce jour-là, imposa les mains à six néophytes et annonça que l'Église nouvelle se nommait « l’Église des saints des anciens jours. » Le nom n’eût rien perdu à être plus court et plus modeste. L'année fut marquée par plusieurs conquêtes parmi lesquelles figuraient des ministres réguliers oudissidents, les deux Pratt et Sydney Rigdow
qui se détachait des rangs de Campbell, méthodiste célèbre. Ilest difficile de croire que ces conversions fussent l'effet de la grâce; c'était plutôt un sentiment de curiosité pour un culte qui s’annonçait gaiement. Le même motif détermina un financier à entrer dans l'opération. Sous la raison A. Gilbert et Cie, une maison de banque fut fondée à l’usage de l’Église des Saints. Avant tout il fallait de l'argent ; c’est le nerf de toute chose, en Amérique plus qu'ailleurs. Les anges, d’ailleurs, obsédaient Smith et lui ordonnaient de bâtir un temple. Un temple pour trente Mormons qu’ils étaient! À trentecomment le construire et ensuite comment le remplir ? Mais Smith avait sa consigne et n’en démordait pas. En 1831, il posa la première pierre de son temple à Kirtland, près du lac Érié. Les devis portaient à quarante mille dollars le coût des constructions ; la maison Gilbert devait faire les fonds tandis que Smith préparerait les ouailles. Ce premier temple n’était pas achevé, que le goût vint au prophète d’en ériger un second, mais cette fois grandiose. Les fondations en furent jetées près du Missouri, au point central entre l’Atlantique et le Pacifique. A l’aspect de ces belles et vastes plaines, Joseph se mit en prière et eut une vision. Les voix d'en haut lui conseillaient d'en acheter les meilleures terres. Sous le chef d'Église, le garçon de ferme se retrouvait; d’un coup d’œil il avait jugé que la spéculation serait bonne. II acheta donc les parties disponibles du comté de Jackson et les paya en traites sur la maison Gilbert et Cie, T'elle est la manière de fonder des religions dans ce singulier pays : bâtir des temples et acheter des
territoires à crédit, en attendant qu’on administre le baptême à ceux qui doivent définitivement les payer.
Ajoutons que la maison de banque n'avait pas mal placé sa confiance. Le culte des Mormons n’était pas dans sa première période une école de scandale ; les parties suspectes avaient été réservées pour des temps plus opportuns. Tout se réduisait à un travestissement des écritures et à une campagne à faire dans les régions du surnaturel. C'était, pour l’Amérique, une nouveauté : les religions en exercice, soit qu'elles admissent, soit qu’elles rejetassent les miracles anciens, n'avaient pas la prétention d’en accomplir de nouveaux. Les apôtres mormons se présentaient avec ce caractère original; ils avaient eu des entretiens avec Dieu ie Père et Dieu le Fils ; l'Esprit saint était descendu sur eux et ils conservaient avec les séraphins des relations quotidiennes. Pour les cathécumènes, la perspective était engageante : il ne leur était point interdit d'espérer qu’à force de ferveur ils n’obtinssent ce don de vue supérieure dévolu aux plus parfaits; les plus humbles des saints pouvaient succéder à Smith, comme Smith succédait à Melchisedech. Ainsi s’explique la vogue des premiers jours. L'Église semblait d’ailleurs assise sur une commandite sérieuse; elle plaçait ses titres avec facilité, bâtissait des monuments, achetait de vastes espaces, traçait dans le Missouri l'enceinte d’une capitale qui devait se nommer la Nouvelle-Sion. Un crédit direct dans le ciel, un crédit manifeste sur terre, que fallait-il de plus pour amorce ? L’affiliation se fit d’abord par centaines, puis par milliers ; le mouvement se répandit de comié en
comté, d’État en État. Les journaux s’en mélèrent et crièrent au scandale ou se livrèrent à des railleries, C’en fut assez pour porter l’engouement au comble; il est des cas où l'attaque sert plus puissamment une cause que la défense. Des groupes considérables se formèrent dans le comté de Jackson et les comtés voisinus; d’autres groupes se fixèrent à Kirtland où s’élevait le temple ; en même temps, des délégués choisis pour l’apostolat parcouraient dans tous les sens le territoire de l’Union, préchaient dansles villes ou sur les chemins, ramassaient les nomades et les rattachaient à quelque rassemblement constitué, poursuivaient sans trève et dans de grandes proportions un enrûlement où le dénüment et la crédulité leur servaient d’auxiliaires.
À ce spectacle, l'opinion publique s'émut; ce qui d’abord n’avait paru qu’un objet de dérision devenait un danger. L'éveil vint des prédicants auxquels les Mormons faisaient une rude concurrence; ils ne pouvaient voir sans colère leurs ouailles changer de camp et déserter leurs couleurs, En vain avaient-ils essayé de couvrir de leurs sarcasmes ces révélations équiveques et traité d'imposteurs le prophète et ses compagnons. La vogue n’en continuait pas moins; pour peu qu’elle durât, ils auraient vu le vide se faire autour de leurs chaires. Plus de ménagements, il fallait agir et au besoin aller jusqu’à la violence. Les exécutions privées sont, aux États-Unis, le contrepoids des tolérances du gouvernement. Dans leur limite extrême ces exécutions ont pour forme la loi de Lynch où la populace exerce sur les individus une