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pourtant on les voit se résigner courageusement et tomber à leur poste comme d’intrépides soldats. Ainsi la société ne peut pas porter aux hommes méritants tous les secours dont ils ont besoin; elle ne peut ni les soustraire à un milieu délétère, ni les affranchir des incertitudes de l'existence. Et l’on voudrait qu’elle épuisät, vis-à-vis du crime, la mesure des soins et des attentions ; que, non contente d'assurer aux détenus une nourriture abondante et saine, des cellules aérées, des vêtements, un lit, des médicaments au besoin, elle s’inquiétât minutieusement des conséquences de la réclusion et reculàt devant l’idée d’augmenter d'un ou deux pour cent le chiffre de la mortalité annuelle !, Non, cette sollicitude serait immorale et injuste : la détention doit conserver un caractère expiatoire ; en adoucir outre mesure les conditions, c’est donner un encouragement au crime, c’est abolir la crainte du châtiment.
Dans l'intérêt de la sécurité publique, il est donc temps de briser le faisceau que les malfaiteurs sont parvenus à former, et de les combattre par l'isolement. Une civilisation comme la nôtre ne doit pas supporter le spectacle de cette fédération du vice qui a des points
4. Il est difiicile de s'expliquer le silence des philanthropes qui ont combattu à outrance l'emprisonnement cellulaire devant les conséquences bien plus graves qui accompagnent la transportation. À Cayenne, par exemple, la mortalité est de beaucoup pire que celle des maisons de confinement, même les plus rigoureuses. Un amiral, mort aujourd’hui, et qui connaissait les faits, m’a dit un jour : « A Cayenne, le bagne aura toujours des vides. Quand un forçat arrive, on lui prend mesure d’une redingote de sapin et il n’est pas longfemps sans l’endosser, » (1864.)
de réunion permanents, des chefs, des espions, une hiérarchie, un code et un idiome. Si le régime cellulaire peut, comme il y a lieu de le croire, rompre une aussi malfaisante ligue, il importe de ne pas en différer l’expérience. Les adversaires de l'isolement ne discutent guère que sur des adoucissements de détail et des difficultés d'exécution. Il est aisé de concilier ces dissidences et de trouver une combinaison qui, sans altérer l'efficacité de ce régime, en tempère les inconvénients. Quel qu’en soit d’ailleurs le mode, une réforme est urgente, surtout depuis que la littérature va choisir des héros et des héroïnes dansles régions où l’on parle l’argot, L’affiliation des malfaiteurs doit être anéantie : qu'on sache prendre une mesure décisive, et bientôt elle n’existera plus que dans les romans. Du vice et du crime, on peut arriver sans transition à la misère qui y confine par tant de points. C’est là d’ailleurs le principal chef d’accusation qu'on fait valoir contre la société. La misère des classes laborieuses est présentée comme un grief accablant pour Ja civilisation qui en souffre le spectacle. Des hommes généreux, des écrivains sensés, se sont émus à ce cri, et de divers côtés on a cherché des solutions au problème le plus épineux des temps modernes, celui qui consiste à concilier la liberté du travail avec la continuité et la suffisance du salaire. Ce qu’une pareille étude a fait ressortir, c’est que, dans le cours des temps, les classes laborieuses n’ont jamais connu qu'un état précaire, aggravé par l'ignorance et le fanatisme. Les formes de civilisation, graduellement améliorées, ont adouci cette misère, mais avec la len-
teur et le calme qui président aux évolutions humaines. Le travail, après avoir passé par le régime des castes de l'Égypte et de l'Inde, de l'esclavage romain et du vasselage féodal, s’est enfin émancipé : aujourd’hui il s’appartient, il dispose de lui-même. Dans cet état nouveau et récent, doit-on s'étonner qu’il ait encore l’imprévoyance et la faiblesse de l’adulte? Avec le temps, l'éducation du travailleur s’achèvera. Il comprendra mieux quelle est son importance dans l’ensemble des relations sociales, et quel rôle il lui appartient d'y jouer. Ce n’est pas par des prétentions qu'il s’élèvera, comme on le lui conseille aujourd’hui, mais par des services. Il serait étrange que l’émancipalion demeurât stérile quand la servitude a été féconde. C’est faire injure aux classes laborieuses que de le supposer.
Qu'on n’affecte plus autant de souci pour les hommes qui vivent du travail de leurs mains : ils trouveront leur route d'eux-mêmes. Ils ont, de leur côté, la patience et le nombre; quand ils y joindront l’esprit de prévoyance et de conduite, toute société devra compter avec eux. On parle d'association, de formules d'association : avant d’y songer, les classes laborieuses ont à épuiser l’épreuve complète du régime d’affranchissement dans lequel elles ne sont entrées que depuis un demi-siècle, Toute association, même avec des clauses disciplinaires, ne peut être aujourd’hui qu'un contrat libre, volontaire, spontané ; il faut qu’en y entrant chaque membre sache à quoi il s'engage, quels droits il aliène, à quels devoirs il se soumet. Dans la masse actuelle des ouvriers ce sentiment, cette
LA SOCIÉTÉ ET LE SOCIALISME, 29 conscience n'existent pas encore. Toute association libre les trouvera un jour dociles, le lendemain rebelles, aussi prompts à se lier qu’à se dégager, répugnant même aux obligations qu'ils se seront créées. En mainte occasion, on a cité des exemples heureux de l'association et des bienfaits qui en découlent, surtout au point de vue des institutions d'épargne et de prévoyance. I] fallait ajouter qu'aucune de ces créations n’a pu survivre longtemps à l’inconstance des travailleurs : celles qui se sont maintenues ne le doivent qu’au dévouement et au zèle de quelques hommes de cœur étrangers à la classe ouvrière. Dans l'état actuel, cette classe redoute encore moins la privation que la discipline, et ne reconnaît, au milieu de bien des misères, qu’un seul bonheur réel, celui de n’obéir qu'à elle-même. Pour mieux constater ce droit, elle en abuse souvent au point de se nuire, comme dans les chômages volontaires et les interruptions systématiques du travail. Les coalitions, dont plus d’une industrie a offert le spectacle, n’ont pas d’autre origine que le désir de faire acte d'indépendance vis-à-vis de l'entrepreneur, et de secouer la servitude du salaire, Voilà où en sont les choses aux yeux des hommes qu les observent froidement : évidemment ce sont là des éléments réfractaires pour l'association, qui demande avant tout à l’individu le sacrifice de ses caprices et la fidélité aux engagements.
On a beau faire, on n’échappera pas à ce dilemme : de deux choses l’une; ou l'association des travailleurs sera forcée, ou elle sera libre. Si elle est forcée,
elle rentre dans le régime des corporations d’autre- 2,
fois, des jurandes et des maïtrises, c’est-à-dire dans une organisation arbitraire du travail. À part quelques esprits enthousiastes du passé, personne ne veut de ce retour à un privilége condamné par l’expérience !, Reste alors l’association libre qui manque de sanction, qui n’est qu’une lettre morte. Vainement un écrivain ?, dont on ne peut méconnaître ni les intentions ni les lumières, a-t-il essayé de tracer un règlement où la liberté se concilie avec la discipline, et le droit commun avec la hiérarchie, Ce système n’a qu'un défaut, celui de stipuler dans le vide : personne ne s’y ralliera. Tant que le travail restera libre, l’ouvrier préféra l'indépendance à la solidarité. Ce n’est jamais de plein gré que l’homme s’impose des chaînes, même dans l'intérêt de son propre bien-être. Tout avantage de corps lui paraît vain auprès de cette latitude d'action, de cette liberté de mouvement dont il jouit aujourd’hui. La corporation industrielle ne pouvait subsister qu’à la condition d’être close et de régner despotiquement sur une profession. Vouloir en faire quelque chose de paternel et d’accessible à toute heure, sans titre particulier, sans caractère exclusif, c’est le rêve d’un homme de
4. M. Rossi, en parlant de l'apprentissage, qui était, avez: la division arbitraire des métiers, le caractère distinctif des corporations anciennes, a dit avec le plus grand sens : « L'apprentissage n’était point établi en faveur des ouvriers, mais tout en faveur des mattres : c'était une sorte de servitude temporaire, » Cette phrase résume le vice fondamental du système des corporations.
2. Du Progrès social, par M. de La Farelle, député du Gard. — Réorganisation disciplinaire des classes industrielles, par le même. Paris, Guillaumin, éditeur.
bien, mais ce n’est malheureusement qu’un rêve.
Les habitudes du compagnonage, loin d’accuser, comme on l’a dit, une tendance à l’association, prouvent au contraire combien il existe d'éléments dissociables parmi les populations ouvrières. Le compagnonage est une institution des temps barbares, fondée sur la rivalité des corps de métier, et en vue de la guerre séculaire qu'ils se livrent. Non-seulement elle classe chaque profession à part, mais elle consacre des catégories dans la même profession. Au lieu du principe de la solidarité, c'est le principe de la séparation qui y prévaut. Toutes les coutumes du compagnonage respirent une haine farouche entre les divers corps du devoir, c’est le nom qu’ils se donnent. Isolés ou en bandes, les compagnons s'adressent des défis grossiers, sé provoquent par des chansons outrageantes, et finissent par engager des duels meurtriers ou des mêlées épouvantables, Y a-t-il rien làdedans qui ressemble à une association, dans la saine acception du mot, et qui en contienne le germe? Sans doute, le compagnonage stipule un échange de secours mutuels entre les membres d’un même devoir, mais les traces du bien qui en résulte sont effacées par un cérémonial puéril qui aboutit presque toujours à des stations prolongées dans les cabarets. En somme, ce sont là des traditions ficheuses, un legs de siècles peu éclairés. Au lieu de refondre le compagnonage, comme le voudrait un ouvrier qui a écrit un livre sur cette institution 1, au lieu d’en com-