‹ Études sur les réformateurs (volume 2)Chapitre 6 sur 56 · Le Compagnon du lour de France, par Georges Sand. , Le · texte numérisé non relu

Le Compagnon du lour de France, par Georges Sand. , Le

LA SOCIÉTÉ ET LE SOCIALISME. 33 bien près de finir : tôt ou tard, le bon sens des ouvriers en fera justice.

Il ne faut ni décrier l’ouvrier, ni le flatter. En général, on ne garde pas, à son égard, assez de mesure, on ne montre pas assez de justice; on le place ou trop haut ou trop bas, on va volontiers à l’extrême, soit qu’on l’exalte, soit qu’on le déprécie. L’ouvrier, pris en masse, a des vertus, des qualités qu’on ne doit pas méconnaître; il est serviable, désintéressé, dévoué, patient; il se résigne à une condition précaire avec une philosophie qui ne se rencontre pas dans les classes élevées ; il a le sentiment de l’ordre, et, dans une certaine mesure, celui de la dignité personnelle. Ce qui lui manque, c’est l'esprit de prévoyance, c’est le souci du lendemain. Dans les grands centres industriels surtout, il travaille plutôt par boutades qu'avec suite, et cherche dans les plaisirs du cabaret une triste diversion aux fatigues de l’atelier. Un autre travers de l’ouvrier, c’est une répugnance invincible et involontaire pour ce qui le domine. L'instinct de l’obéissance et de la discipline ne dépasse pas, chez lui, la sphère des devoirs directs : il accepte une hiérarchie dans le travail: hors du travail, il ne reconnaît plus ni conducteurs ni maîtres. On a pu le voir, dans ce qui touche à la politique, désavouer ceux qui parlaient en son nom et donner le spectacle d’une armée où les soldats dictaient Ja loi aux généraux. L’ouvrier est ainsi fait : il exige toujours plus qu'on ne peut lui accorder et dépasse le but où l’on essaye de le conduire. Dans l’ordre industriel, cette jalousie, cette inquiétude se retrouvent.

Là, plus le patronage est immédiat, plus il paraît intolérable. L'ouvrier qui s’est élevé au rang d’entrepreneur excite plus de rancunes que celui qui a toujours occupé cette position. Aussi a-t-on vu ces travailleurs parvenus, repoussés par leurs anciens camarades quand il s’est agi d’organiser à Paris les conseils de prud'hommes, sorte de juridiction de famille chargée de vider les différends entre les ouvriers et les maîtres 1, Cette question est une de celles qui ont pu mettre en relief le caractère des ouvriers. Un homme sorti de leurs rangs, un compositeur typographe, avait fait imprimer à ses frais un petit livre où était débattue cette question des conseils de prud'hommes 2. Les ouvriers, quand il s’agit d’eux, ont le tort de ne pas savoir maitriser leurs prétentions. Boyer s'était montré plus sage, quoiqu'il allât encore au delà des concessions possibles. Il fut désavoué par les siens, méconnu et délaissé; il n'a pas survécu à cette épreuve, il est mort le désespoir dans l’âme. L’organisation d’un conseil de prud'hommes, même incomplète, était pourtant un bienfait. Les grandes villes industrielles de France, Lyon, Saint-Étienne, Rouen, Reims et plusieurs autres, jouissent depuis longtemps

1. Les mœurs des ouvriers se sont bien modifiées depuis que ces lignes ont été écrites, et je suis heureux de leur rendre cette justice. Ils ont à un plus haut degré le sentiment de leur dignité et le respect de leurs devoirs. Les rapports mutuels ont également changé de caractère, [ls se supportent mieux les uns les autres et savent se rendre justice. Ils sont entrés dans une voie où le bien possible n’est plus empêché par le bien çhimérique, et où des améliorations sensibles ont lieu à vue d'œil (1864).

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