De l'Organisation du travail, par A. Boyer
LA SOCIÈTÉ ET LE SOCIALISME. 35 de cette institution, qui n’a présenté sur ces divers points que d'excellents résultats. Dans l’ensemble du royaume, le nombre des affaires vidées devant cette juridiction exceptionnelle, s’est élevé, de 1850 à 1854, à 60,555, dont 58,330 ont élé conciliées, c’est-à-dire 29 sur 30. 56 affaires seulement sont arrivées en appel. Lyon, en 1835, a eu 3,885 contestations portées devant le conseil des prud'hommes, sur lesquelles 3,714 ont été conciliées et 172 jugées. Saint-Étienne, en 1836, sur 2,616 instances, a compté 2,591 arrangements et 25 jugements. Rouen, dans le cours de cette même année, a vu passer 1,006 affaires donnant lieu à 967 conciliations et à 25 jugements. Aucun appel n’a été formé pour ces diverses sentences, ce qui est un témoignage évident de la justice des décisions.
Ainsi c'était déjà un progrès que de réaliser à Paris, dans des conditions analogues , une institution qui fonctionne avec succès dans nos premières villes industrielles. À l'épreuve, on aurait pu juger si quelques améliorations étaient nécessaires, et les réaliser graduellement,. Il n'en a pas été ainsi : la mesure a été livrée à la discussion, et dès lors les exigences se sont donné carrière. C’est surtout à propos de la composition des conseils que le débat a pris de la vivacité. Jusqu'ici les entrepreneurs d'industrie en ont fourni l'élément principal : quelques chefs d'ateliers, contremaitres et ouvriers patentés, complètent le personnel de ces tribunaux conciliateurs. Sans doute l'intérêt du maitre, représenté dans une proportion inégale, y conserve la haute main; mais on conçoit combien cette circonstance doit inspirer de retenue aux manu-
facluriers opulents, aux notabilités industrielles que l'élection investit de ces pouvoirs. Rarement l’ouvrier aura de déni de justice à essuyer de la part de juges pareils, et dans plus d’une occasion on n’épuisera pas contre lui toutes les rigueurs du droit. Tant que l’entrepreneur tiendra la position dominante, il en sera ainsi : la balance penchera en faveur de l’ouvrier, et les affaires, comme le prouvent les résultats cités, n'iront pas au delà d’une juridiction de famille. Cependant, c’est contre cette situation, qu’au nom des travailleurs on s’est récemment élevé. On a demandé que les juges fussent pris moitié parmi les maitres, moitié parmi les ouvriers, les ouvriers à patente étant considérés comme des maîtres, Ainsi le conseil des prud'hommes serait partagé en deux camps, ce qui, dans bien des cas, rendrait leur action impossible. Le tribunal de conciliation deviendrait un tribunal passionné, et les entrepreneurs, plutôt que d’en subir la loi, conduiraient les ouvriers, à grands frais, dans toute l'échelle des ressorts supérieurs. D'un instrument de paix, on aurait fait de la sorte un instrument de luttes. Ces prétentions n'ont pas été admises, et Paris attend encore une juridiction de prud'hommes. Les exigences amènent inévitablement de tels résultats : elles servent d'oreiller à l’indolence administrative, qui ne cherche que des prétextes pour s’abstenir de toute innovalion. L’ouvrier en porte la peine, et recule ainsi, par un caprice puéril, des réformes qui lui seraient profitables f,
1. Cet état de choses avait été modifié, même avant la Révolution de 1848, Les conseils des prud'hommes sont aujourd'hui par-
On le voit, ce qui manque le plus aux classes laborieuses, c’est l’esprit de calcul, c’est de savoir se con tenir et se conduire. Avec le temps, cette éducation se complétera. La responsabilité personnelle suppose une expérience personnelle; aucune tutelle collective ne peut suppléer cette condition. Peu à peu, et individuellement, l’ouvrier, averti par ses propres fautes, éclairé par la pratique de la liberté, acquerra les qualités qui lui manquent, s’élèvera à une position chaque jour meilleure. C'est la loi des siècles, et les anoma lies actuelles, fort discutables d’ailleurs, ne sont qu’un incident fugitif dans cette marche constante et nécessaire des choses. L’ouvrier a eu ses jours d’enfance et d’adolescence ; il aura sa période de maturité, C’est à lui d’entrevoir déjà cet avenir et d’y aspirer. Pour s’en montrer dignes, il faut que les ouvriers éteignent en eux les prétentions inquiètes et sans but, la soif des réformes impossibles, le besoin d’agitations ruineuses. Leur principale force est dans leur modération et dans ce progrès lent qui détache incessamment de leur classe des sujets intelligents et laborieux pour les élever dans l'échelle sociale. Ils ont pour eux le titre de noblesse des sociètès modernes, le travail ; soldats de l’armée industrielle, leur avancement est dans leurs mains, et il n’est point de haut grade auquel ils ne puissent prétendre. Cette ambition légitime vaut mieux que tous les rêves qui prétendent
jout en vigueur et fonctionnent pleinement, sans embarras, à l'avantage commun. Il est question en outre de les compléter par des syndicats qui, sans fonclions judiciaires, rempliraient une mission d'ordre et éclaireraient l'exercice des professions (1864.)