e édition
faire de notre globe un palais d’Aladin, et de chaque homme un millionnaire,
Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer de nouveau à quelles contradictions se laissent aller les écrivains qui parlent au hasard des classes laborieuses. D'un côté, on représente ces classes comme en butte à toutes les misères, en proie à toutes les dégradations. Aucune couleur n’est assez sombre pour ces tableaux ; les populations de truands n’habitaient pas, dit-on, des logements plus infects, n'avaient pas des mœurs plus repoussantes. Quand la description est achevée et qu’on à épuisé ce minutieux inventaire de la souffrance et de l’abjection, on élève un cri d’accusation contre la société au sein de laquelle de pa reils symptômes se manifestent. Tel est le premier point de vue; maintenant, voici le second. Ces classes que l’on vient de voir si abaïssées se relèvent le front ceint d’une auréole. A elles toute la vertu, tout l’honneur qui $e rencontrent encore ici-bas! C'est chez elles qu’il faut chercher l'inspiration et la science; on trouve dans leurs rangs des philosophes et des poëtes naturels. Veut-on sur les destinées à venir une révélation pertinente, c’est à un ébéniste qu'il faut la demander; désire-t-on entendre des vers où règne le sentiment de l’art, un tailleur de pierre a seul aujourd’hui la puissance d’enfanter ce chef-d’œuvre. Quels rapports n’a-t-on pas découverts entre la métaphysique sociale et la menuiserie? Le rabot conduit directement à une intuition de la marche de l'humanité, à une critique raisonnée du libre arbitre et de la prédestination, Voyez-vous d'ici un forgeron arrétant son
soufflet pour discuter sur l'objectif de Kant et sur la hiérarchie des capacités de Saint-Simon ? C’est pourtant la prétention que l’on voudrait inspirer à la classe ouvrière; on en fait une tribu de docteurs et de rimeurs. Singuliers amis du peuple que ces écrivains qui, d’une part, le dégradent jusqu’à la calomnie afin de le rendre plus digne de pitié, et de l’autre, quand il a besoin de pain, l’invitent à se repaître de fumée !
On dirait qu’on ne peut pas parler aujourd'hui des classes laborieuses sans tomber dans l’un ou l’autre excès, C'est toujours et à propos de tout la même absence de mesure. Une pareille tendance ne saurait avoir que des résultats fort tristes. Il est dangereux d'inspirer aux hommes le dégoût de leur condition et de leur faire des promesses qui ne seront pas tenues : on s'expose à les voir continuer l'utopie dans le sens de la passion et venger leurs mécomptes par des tentatives de bouleversement, Si l’ouvrier ne veut pas devenir le jouet d’une déception amère, il faut qu'il se méfie de ses flatteurs. Son rôle ici-bas n’est celui ni d’un héros de roman, ni d’un poëte; il remplit des fonctions plus utiles et des devoirs plus réels. Pour roman il a les soucis de la famille, pour poésie il a le travail. Il y a plus d'honneur pour lui, plus de profit pour le pays dans l’accomplissement d’une tâche manuelle que dans les prétentions inquiètes vers les œuvres de l'esprit et la vie de l'intelligence, Le chapitre des vocations manquées est déjà long
À, Le Compagnon du lotir dé France, par Géotges Sand,
dans les carrières libérales : que les ouvriers se gardent d’y ajouter une douloureuse page de plus. On ne peut pas servir deux maitres, et les devoirs modestes de l’homme qui vit de ses bras sont incompatibles avec les ravages de l’orgueil littéraire.
Dans le domaine de la politique, l’ouvrier devrait également rompre avec les conseils qui l’entrainent à des ambitions excessives. Sans doute, les classes laborieuses comptent pour beaucoup dans l’ensemble de la population; on ne saurait, sans aveuglement, méconnaître l'influence et les droits du nombre. Ce serait en outre un triste gage de tranquillité que celui qui reposerait sur l’abdication complète des masses et sur l’abrutissement qui résulte des soucis et des plaisirs grossiers de l’existence matérielle. En France, ce rôle ne fut jamais celui des classes laborieuses. Qui plus vivement qu’elles s’intéressa à l'Odyssée militaire de l'empire, aux rancunes contre l'invasion, au mouvement héroïque de juillet 1830? Où les bulletins de la grande armée trouvèrent-ils plus de lecteurs enthousiastes, et la victoire des trois jours plus d’énergiques coopérateurs? À toutes les époques il en fut ainsi : toujours le peuple, dans notre patrie, se méêla à la vie publique; c’est là un de ses titres comme une de ses traditions. Mais il ne s'ensuit pas que tout ouvrier doive rédiger son plan de constitution et se retirer sur le mont Aventin si on ne l’exécute pas à la lettre. Les destinées de la France ne peuvent pas être à la merci des systèmes politiques et sociaux issus des fumées du cabaret. L'avenir des ouvriers, comme celui des maîtres, des pauvres comme
des riches, est renfermé dans l’idée du devoir d'où découlent des habitudes d'ordre et &e discipline. Hors de là, on s’agite dans un cercle d'illusions, on court après des fantômes.
Les illusions de ce genre sont devenues si confagieuses, si générales de notre temps, qu’elles ont mérité les honneurs d’un nom nouveau et désormais consacré : c’est celui de socialisme, en d’autres termes l'art d'improviser des sociétés irréprochables. Plus d’un esprit qui se croit sérieux a payé tribut à cette chimère : il y a aujourd’hui des socialistes partout, dans les sciences comme dans les lettres. Le mot a fait des ravages et la chose aussi : des sectes éphémères et bruyantes ont laissé cette empreinte avant de disparaitre. C’est de là que sont venues les déclamations contre la société, les anathèmes tumultueux, les récriminations interminables. Il semble qu’on les entend encore. La société est sans cœur et sans entrailles; elle envoie les jeunes gens au canon, les jeunes filles à la prostitution; elle n’a ni soin, ni souci de la vie et de l'honneur des créatures. Toute institution est viciée en germe; comme dans le mauvais fruit, partout on découvre le ver. L’adultère souille le mariage, la fraude déshonore l’industrie, la haine et les jalousies enveniment les rapports, l’égoisme plane sur le tout et couronne l’ensemble des relations humaines. Ainsi du reste. On devine ce qu'un pareil texte renferme d’amplifications et quelle masse de griefs on peut invoquer contre une société qui n’a pas la prétention d’être parfaite.
Il faut pourtant s'entendre : la civilisation telle
qu’elle existe, n’est pas un décor d’opéra que l’on fait disparaître d’un coup de baguette. Elle représente un ensemble de sentiments et d'intérêts qu’il est difficile d’ébranler. On peut, en y réfléchissant, s'expliquer les illusions des socialistes. Habitants d’un monde. imaginaire où l’âme est affranchie de toute peine, le corps de toute infirmité, il n’est pas surprenant qu'ils regardent avec un profond mépris ce monde réel que la douleur tient asservi et que le besoin assiége sous mille formes. Mais c’est là un état particulier de l’esprit, une foi qui ne visite qu’un petit nombre d’âmes. Le gros des intelligences ne croit ni aux systèmes infailibles, ni aux transformations soudaines. De seniblables déceptions ne sont d’ailleurs pas nouvelles. Il en est de la régénération sociale comme de la transmutation des métaux, que le moyen âge regardait comme une découverte non-seulement possible, mais prochaine. Toutes les chimères se ressemblent, et le même sort les attend.
La société réelle a donc poursuivi tranquillement sa marche en dépit du socialisme et des nombreuses sectes qu’il à fait éclore. Les clameurs ne l’ont pas troublée, les injures ne l'ont pas atteinte. Au milieu du grand mouvement de passions et d’affaires qui accompagne la vie humaine, c'est à peine si cette petite turbulence a été remarquée. À tous les déchainements dont elle était l’objet, la société n’a répondu que par l'indifférence : c’est ainsi qu’elle s’est vengée. On eût mieux aimé ses colères que son dédain : elle n’a pas donné cette satisfaction aux hommes qui l’attaquaient de parti pris. À quoi bon d’ailleurs se charger d’une
justice qui se faisait toute seule? À peine éclos, les systèmes se fractionnaient pour se livrer bataille. Il s'agissait de renouveler la face du globe, et vingt procédés pour un étaient offerts, Jamais autant de recettes du parfait bonheur ne furent imaginées, livrées à l'essai, C’est peut-être l'embarras du choix qui a engagé la société à rester ce qu'elle est, mêlée de mauvais et de bon, s'appuyant sur le passé en regardant vers l’avenir. Quant aux écoles et aux églises nouvelles, il suffisait de les laisser aux prises entre elles pour les voir s’éteindre dans le choc des rivalités et les défaillances de l’isolement,
Le socialisme avoué est donc fini ou bien près de finir, Toutefois, avant de disparaître, il semble vouloir laisser une dernière empreinte dans le monde scientifique et littéraire. Bien des travaux se ressentent de cette préoccupation, et obéissent à cet esprit. L'histoire, l’économie politique et industrielle, l'es“ thétique, la médecine même, en ont été atteintes, non pas, si l’on veut, dans les grandes écoles, mais par l’apparition de dissidents nombreux et résolus. Une hardiesse en amène toujours d’autres. Il serait trop long de récapituler ici ce quia élé fait sous lempirede cette disposition : qu’il suffise de signaler trois catégories d'écrivains qui, plus ouvertement que les autres, ont sacrifié aux chimères et aux déclamations du socialisme. La première comprend. les statisticiens que la passion des chiffres égare ; la seconde, les aventuriers de la pensée, rhéteurs vaniteux ou philosophes empiriques ; la troisième, certains romanciers, toujours prêts à abuser de la couleur. De ces trois classes,
ba ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS.
la moins excusable est, sans contredit, celle des statisüiciens. Personne n’a attaqué la société avec plus de violence qu'eux, ni intenté à la civilisation, au nom de chiffres fort équivoques, un procès plus opiniâtre et plus brutal. Si la statistique ne sait pas mieux se contenir, elle se fera, auprès des ésprits sérieux, un tort irréparable. C’est une science qui renferme des calculs et des arguments pour toutes les causes, fussent-elles diamétralement opposées. Les chiffres sont complaisants ; ils se prêtent aux désirs secrets de l'observateur et à la fortune des livres. On se propose de prouver une chose, et l’on voit tout dans le sens de cette démonstration.
C’est ce qui est arrivé pour l'étude des misères sociales. Les chiffres les plus affligeants, 1es tableaux les plus douloureux sont devenus l’accompagnement obligé de ce travail, et en ont composé, pour ainsi dire, la mise en scène. Il fallait frapper, émouvoir, et comme l'intention semblait justifier les moyens, on a évidemment forcé la preuve et grossi l'effet. De longs cris d'alarme ont été poussés de vingt côtés; on a dressé des tables effrayantes de la misère et de la dépravation publiques; on est allé fouiller dans toutes les sentines, afin d’arranger, par groupes symétriques, les crimes, les vices, les douleurs, et de présenter ensuite à la société cet effrayant et hyperbolique inventaire. La statistique sociale ne procède pas autrement : c’est une science d’étalage. On dirait qu’elle veut emprunter quelque chose à la tactique de ces mendiants qui empirent l’état de leurs plaies pour mieux exciter la pitié de la foule.
Si l’on voulait chercher, dans des publications récentes, des exemples de ces écarts, le choix seul serait embarrassant. L’un de ces statisticiens, qu’une mort précoce a naguère enlevé, s'était fait un titre spécial de la description des misères de la société anglaise; il avait poussé ce travail jusqu'aux derniers confins de l’hyperbole. De la ville de Londres, il n'avait vu que les cloaques, et, en copiant les enquêtes du parlement, il s'était attaché à en reproduire la partie la plus sombre. On sait aujourd'hui que beaucoup de misères, ainsi décrites, n’ont existé que dans l’imagination de l’auteur ou dans celle des hommes qu'il a consultés. Il y a, de l’autre côté du détroit, une école de coloristes qui a devancé et inspiré la nôtre; c’est celle qui, dans le parlement et hors du parlement, dessert les enquêtes rembrunies et fournit les calculs alarmants. Ordinairement le parti religieux y joue un grand rôle et y apporte un fanatisme qui trouble nécessairement le regard. En France, les imitateurs ajoutent à cela l’ardeur naturelle de notre caractère et le désir de faire leur chemin par des descriptions originales et dramatiques. Ainsi s’engendrent et se multiplient les erreurs.
Quand la statistique française opère sur le terrain national, elle est sujette à d’autres illusions. Jamais on ne vit aligner des calculs avec cette candeur et les interpréter avec cette naïveté. Aïnsi, sur quelques renseignements puisés à la préfecture de police, un auteur à dernièrement appris aux honnêtes gens de la capitale qu’ils doivent se défier de soixante-trois mille individus, vicieux ou criminels, vivant à leurs
côtés. Soixante-trois mille ! pas un de plus ni de moins, C'est-à-dire, une personne sur quinze. Certes, il y a de quoi donner à réfléchir à ceux qui habitent une ville où tant de corruption fermente. L’auteur assure pourtant qu'il est discret et qu'avec moins de réserve il aurait pu élever à plus de cent mille le nombre de ces êtres dangereux. Ensuite il pose des chiffres, et quoi de plus concluant qu’un chiffre? Nous voici donc exposés à coudoyer 63,000 suspects dont 1,867 forçats, réclusionnaires ou correctionnels, 3,900 escrocs, 7,000 protecteurs de prostituées, 1,500 vagabonds, 6,000 voleurs, 8,000 fraudeurs, 600 recéleurs et 33,000 ouvriers débauchés; le tout au plus juste, et sans que la stalistique puisse nous faire un rabais sur ces tables de la perversité. C’est à ne pas y croire : à quelques unités près, on sait, par exemple, qu'il y a dans Paris 8,000 fraudeurs. Qui fournit les éléments de ce nombre? Les fraudeurs, avant d'exercer leur profession, viennent-ils prendre un numéro d'ordre? Sérieusement il n’y a rien dans tout cela qui ne soit hasardé et arbitraire, Il suffit pourtant que ces évaluations soient imprimées, qu'elles émanent d’un fonctionnaire public, pour qu'à l'instant même on s’en empare. L'auteur n’y aura vu sans doute qu’une distraction à des travaux administratifs, et une occasion de se signaler par deux volumes pleins de calme et de bonhomie; mais la déclamation s’armera de ces chiffres pour prouver que nous vivons dans un monde infâme, et la littérature se mettra sur-le-champ à l'unisson de cette clientèle de 63,000 scélérats,
LA SOCIÉTÉ ET LE SOCIALISME. 47 Ce sont là de tristes déviations : l'écrivain qui aspire à un rôle scientifique devrait montrer plus de sang-froid et plus de justice. Sa tâche ne consiste pas à ne voir qu’un côté des choses et à prendre des conclusions exclusives. Il a pour devoir d'oublier tout, même le succès, pour ne rechercher que la vérité, Il est l'homme de la raison, non de la passion. Voilà ce qui à manqué aux statisticiens qui se sont occupés des misères sociales; ils n’ont pas su, ni peut-être voulu envisager complétement le problème et l’aborder avec modération. Les écarts du sentiment et Les erreurs de la colère dominent leurs travaux et les laissent sans autorité. Ce sont tout au plus des peintures de fantaisie qui ne résistent pas à l'examen le plus superficiel. Aucun de ces écrivains, parmi les misères dont il faisait le dénombrement, ne s’est attaché à distinguer celles qui, provenant des vices et des folies des hommes, ont le caractère de châtiments mérités, de celles, en bien plus petit nombre, qui dérivent d’une fatalité invincible et ressemblent à des défis accablants qu'un sort ennemi envoie aux malheureux. C'est pourtant là une distinction très-essentielle à établir et une réserve importante à faire. La compassion qui s'attache à des souffrances volontairement encourues ressemble à un brevet d'impunité accordé à la paresse, à la débauche et à l’imprévoyance. Dans tous les cas, la société n’en saurait être responsable, et il serait puéril de vouloir mettre à sa charge les maux qui résultent des écarts personnels et des fautes privées. Un autre travers dont la statistique aurait dû se défendre, c’est l’exagération ; en toute chose la me-
sure est inséparable de la vérité. On s’imagine trop facilement que, pour la défense de ceux qui souffrent, la déclamation est permise et l’enluminure légitime. Sil y a erreur, on croit que c’est une erreur qui honore et que l'intention couvre et domine le fait. Il serait temps de renoncer à ce sophisme, L’undes principaux obstacles à toute amélioration, même de détail, est précisément cette absence de modération et ces prétentions excessives. Exagérer ce qu’il y a à faire, c’est offrir un prétexte aux hommes qui veulent que rien ne se fasse, c’est desservir ceux qu’on prétend secourir. Les tableaux trop rembrunis, loin d'avancer les réformes, les éloignent et les paralysent; personne ne se charge volontiers des entreprises hasardeuses et des cures désespérées. Voilà ce que produit l’exagération ; elie gâte, elle empêche tout : il n’est point ici-bas de principe, point de sentiment qu’on ne puisse dénaturer ainsi en les poussant à l’extrême. Se contenir à propos est une force rare : l'esprit humain va volontiers vers l'excès, il abuse de la vérité comme du mensonge. La liberté humaine ne s’en manifeste que mieux. Non-seulement il y a à choisir la route, mais encore, dans la meilleure des routes, le point qu’il ne faut pas dépasser ; non-seulement il s’agit de trouver ce qui est le bien, mais encore la mesure précise dans le bien, |
Ces exagérations des statisticiens, certains philosophes les ont partagées, et par philosophes on entend ici ces réveurs à la suite qui ont essayé de toutes les chimères sans pouvoir se fixer à aucune. Jouets d’une vanité maladive, ces hommes n'avaient ni
LA SOCIÉTÉ ET LE SOCIALISME. 49 assez de puissance pour professer l'erreur, ni assez de bon sens pour servir la vérité. Avec plus d’orgueil que de facultés, plus d’audace que de lumières, ils étaient condamnés à se vêtir des lambeaux de vingt systèmes disparates, et à s’agiter, sans jamais conclure, dans un cercle d’hallucinations. Les socialistes de première main, et les écoles qui en sont issues, ont eu du moins le sentiment d’une théorie complète, et l'ont développée avec une vigueur peu commune. Même en les combattant, on doit rendre justice aux qualités qui les distinguent. Chez les nouveaux socialistes, rien de pareil : les prétentions ont grandi, l'intelligence a disparu. L’emphase remplace l’inspiration, la médiocrité perce sous les airs de prophète. Les uns nuisent à la cause qu’ils veulent servir, en substituant au langage de la raison les égarements de la colère et en distillant sur les hommes plus de fiel que n’en devraient contenir des cœurs élevés. D’autres empruntent aux sectes et aux théories sociales des combinaisons qu’ils travestissent, en y ajoutant des rêveries désormais vouées à un ridicule ineffacable. Pour tromper les âmes crédules, ces esprits fourvoyés poussent des découvertes dans tous les sens, tantôt vers le mysticisme, tantôt sur le terrain économique, heureux d'échapper ainsi à leurs incertitudes et de couvrir d’un vernis d’érudition les fluctuations et l’indigence de leur pensée.
C'est surtout dans cet état nouveau que le socialisme est devenu dangereux. Les véritables inventeurs, avec la foi qui les anime, appellent la discussion et ne font pas consister leur talent à la fuir. Ils con-
fessent hardiment, clairement, leurs doctrines, et apportent dans le débat une sincérité qui les honore. Il n’en est pas de même des socialistes que nous avons en vue : ils aiment à s’escrimer dans l’ombre, et, quand on les presse trop vivement, ils s’enveloppent de leurs nuages. Leurs adeptes mêmes ne rêéussissent pas à les tirer de ce silence prudent, lorsque leur impatience les somme enfin de définir ce qu'ils sont, ce qu’ils veulent. Que prétendent-ils donc ? Réformer la société? Mais quelle est alors celle qu’ils espèrent mettre à la place? En prendraient-ils les éléments dans la sphère des médiocrités jalouses, des vanités implacables, des ambitions déréglées, des prétentions sans limites? À la surface de toute civilisation flottent des illusions juvéniles et des éblouissements de l’orgueil que l’on prend volontiers pour de la force : est-ce sur ces types exceptionnels que l’on se propose de modeler l'établissement humain? On aura alors un monde de docteurs indisciplinés et de sophistes intraitables. Livrer le gouvernement à des esprits qui ne savent pas se gouverner eux-mêmes, est une grave responsabilité et une entreprise pleine de périls. La singulière réforme que celle qui mettrait le vertige en haut de la hiérarchie et donnerait aux populations, comme inspirateurs et comme guides, des hommes ivres de leurs mérites et livrés à tous les écarts de l’orgueil !
Dans la voie des invectives, les romanciers qui ont suivi le mouvement socialiste n’ont pas moins d’emportement et d’opiniâtreté. C’est là un singulier spectacle. Voici une nalion qui se meut dans la sphère
de ses droits et de ses devoirs, une nation affairée et attentive à ses intérêts, une nation passionnée et qui n’est étrangère à aucune noble inspiration. Cette nation pense et agit, fonctionne et travaille, obéit aux faits sans négliger les idées; elle assiste à son propre développement, se rend compte de sa vie; elle a un sentiment complet de ce que sont chez elle, de ce que valent les lois, les mœurs, les usages, les relations de famille ; elle n’ignore ni les abus ni les inconvénients de ce régime, et les déplore sans les exagérer. Acteur ou témoin, chacun, dans sa petite sphère, se crée ainsi une opinion suffisante et acquiert la conscience entière de l’ensemble des relations sociales. Eh bien! à côté de cette grande famille, une tribu imperceptible d'écrivains prétend modifier complétement l’opinion que la société française doit se former d’ellemême, créer un monde de fantaisie et le lui imposer, imaginer des mœurs odieuses, et les lui faire accepter comme des mœurs réelles, composer un tableau repoussant et le présenter à la ronde comme un cheïd'œuvre d’exactitude. Telle est la comédie qui se joue et qui n’est pas couverte d'assez de sifflets. La société, dans des heures d’oubli, a eu la faiblesse de l’applaudir : c’est un tort dont on abuse aujourd’hui contre elle.
Que les écrivains et les romanciers surtout y prennent garde; le châtiment peut n'être que différé. Pour punir la calomnie et réprimer la déclamation, la société a un moyen énergique, une arme sûre : le délaissement, Si les romanciers font peu de cas de l'estime publique, ils ont un faible pour le succès.
C'est de ce côté qu’ils seront frappés, s'ils ne s’amendent. Les paradoxes n’amusent pas longtemps, et le public sera bientôt saturé de peintures immorales ou grotesques. Jamais la caricature n’a été de l’art, et les débauches de la plume ne sauraient suppléer ni à lobservation vraie, ni à l’exécution contenue.
Quel titre ont d’ailleurs ces romanciers à se dire les interprètes de la vie réelle, et où l’auraient-ils étudiée? Ils flétrissent la société! Serait-ce par hasard qu'ils s’y trouvent mal à l'aise? La société honore le respect des engagements, la vie de famille, la fidélité aux devoirs, l'esprit de conduite, le désintéressement, la dignité d'état, la conscience : est-ce là ce qu’on ne peut lui pardonner? et faut-il y voir l’origine de toutes ces colères? L’insulte ne serait alors qu’une expression du dépit ou une formule du remords. Peut-être aussi, sous l’empire de l’enivrement littéraire, les romanciers ont-ils, comme les philosophes, rêvé les palmes de l’apostolat. Il en est aujourd’hui qui, après avoir prostitué leur plume à d’indignes gravelures, aspirent aux honneurs d’un prix Montyon et à la couronne du moraliste. Certes, c’est là une prétention singulière de la part de ces esprits qui ont abusé de tout, même du talent, et ont fait du commerce des lettres l’industrie la plus éhontée et la plus vulgaire.
Les romanciers de cet ordre devenir des moralistes, des réformateurs de la société! En vérité, la prétention est étrange, elle est digne de notre temps. Avant de regarder autour d’elle, cette littérature aurait mieux fait peut-être de s'interroger, de sonder ses
LA SOCIÉTÉ ET LE SOCIALISME. 53 reins, pour employer une expression biblique. Après avoir été sceptique, railleuse, blasée en toutes choses, avide et peu scrupuleuse, il ne lui manqueraiït plus que de devenir hypocrite, de prendre la morale en guise de manteau et la réforme sociale comme un dernier expédient pour battre monnaie. Ce serait un scandale de plus ajouté à tant d’autres. Moraliste, celui qui a emprunté la langue de Rabelais pour infecter le public de récits indécents et de contes cyniques ! Moraliste, celui qui s’est fait un jeu de conclure toujours au succès et à l’impunité du crime ! Moraliste, celui qui, après avoir composé un chapelet de femmes adultères, déclare que la chute est obligée pour toutes les filles d’Éve, et que la chasteté, exception rare, est un mot qui peut toujours se traduire par le manque d’occasion ! Oui, tous moralistes, moralistes de même trempe, qui reviendront à la vertu, si la vertu a du débit et fait mieux les choses que le vice !
La même cause a porté le roman vers la description des misères sociales : la vogue était acquise à de pareils tableaux. De là cette école dont l’idéal consiste à outrer les difformités de la nature humaine. Autant les anciens recherchaient le beau en toutes choses, autant cette école recherche le monstrueux; elle nous traite en convives blasés dont le goût ne se réveille qu'aux ardeurs de l'alcool et au feu des épices. Les émotions violentes, les sentiments impossibles, les imprécations, les blasphèmes, entrent pour beaucoup dans l’art d'écrire tel qu’on le comprend aujourd'hui. La révolte contre la société anime les conceptions les
plus applaudies. Le roman prend un caractère de protestation de plus en plus impérieux et universel ; il proteste contre le mariage, il protesle contre la famille, il proteste contre la propriété, il ne lui reste plus qu’à protester contre lui-même. Partout se retrouve la prétention de rendre la civilisation responsable des fautes de l'individu et d’abolir le devoir personnel pour mettre tout à la charge du devoir social. Les romanciers appellent cela poser des problèmes au siècle. Problème singulier que celui qui consiste à organiser un monde où les passions seraient sans frein et les fantaisies sans contrainte ! La société actuelle a le tort impardonnable de ne pas laisser aux instincts sensuels une entière liberté ; aussi se montret-on inflexible à l’égard d’un régime entaché de tant de rigorisme et d’intolérance.
Le roman ne s’en est pas tenu là; de l’élégie il est passé au drame. Désormais ce n’est plus sur la compassion qu'il s'appuie, mais sur l’horreur. Au lieu de parcourir les replis du cœur pour vérifier combien il renferme de sentiments dépravés et d'idées malsaines, le roman s’égare à la découverte des bouges les plus infects et des existences les plus immondes ; il se propose de prouver, par la description des mauvais lieux et l’usage d’un cynique idiome, jusqu’à quel degré d’avilissement l’homme peut descendre, et de quel ignoble limon il est pétri !. Il n’est sorte de corruption souterraine et d’obscénité mystérieuse dont il ne se fasse l'écho, Les régions où l’on parle la langue du