‹ Études sur les réformateurs (volume 2)Chapitre 9 sur 56 · Les Mystères de Paris, par M. Eugène Sue · texte numérisé non relu

Les Mystères de Paris, par M. Eugène Sue

LA SOCIÉTÉ ET LE SOCIALISME. 55 bagne n’ont plus de secrets pour lui; il s’est chargé de diminuer la distance qui sépare le monde criminel du monde élégant. C’est presque un cours d'éducation à l’usage des lecteurs de livres frivoles ; ils peuvent y apprendre l’art compliqué des effractions et des escalades. Les grands scélérats ont le droit d’être fiers de cette fortune qui leur arrive. Une tribune leur est ouverte, un auditoire de belles dames leur estacquis! La vogue est à eux, ils semblent l'avoir fixée et ilsen abusent. Bientôt il ne leur manquera plus qu’une Iliade, où éclatent toutes les beautés de l’argot.

Voilà où nous en sommes, grâce aux écarts du roman. Naguère il se contentait de dresser des couronnes au vice; aujourd’hui il élève un piédestal au crime. Qui peut dire où s'arrêtera cette étude des existences exceptionnelles, cette excursion dans les repaires du vol et de l'assassinat? Comme le meurtrier y devient intéressant! Comme la prostituée y gagne du terrain dans l'opinion! Le meurtrier a l'instinct du devoir, la prostituée respire cette grâce délicate qui n’échoiït qu'aux races privilégiées. Le roman a si bien fait, que ces deux figures n'inspirent plus ni éloignement ni répugnance. On s'y habitue sans peine ; le suffrage des boudoirs adopte une débauche si agréable et un attentat si charmant, De là aux sombres épisodes et aux expéditions sanglantes il n’y a plus que des nuances et des transitions. On les franchit, et les coups de poignard, le dévergondage hideux, la corruption la plus repoussante, celle de l’enfance, sont acceptés au même titre et accueillis avec la même faveur, La grande société s’est décidément

mise à l’unisson de la société déchue : on dirait que l’on commence à se comprendre, presque à s’apprécier. L’assassin pose, et le beau monde applaudit; le malfaiteur a son jour de Capitole, et il y chante un hymne qui ne semble pas près de finir.

Sérieusement, c’est là un des plus douloureux spectacles auxquels une époque puisse assister, et un genre de séduction plus dangereux qu’on ne se l’imagine. Jl y a dans le crime on ne saurait dire quelle volupté dépravée dont ïl ne faut pas réveiller le goût, et la prudence la plus vulgaire conseille de jeter un voile sur les monstruosités exceptionnelles. Toute civilisation a des égouts; qui ne le sait? mais un peuple à part les habite, et personne n'est tenu d’en visiter les immondes profondeurs. Croit-on inspirer à l’homme le désir du bien, la passion d’un mobile élevé, en l’initiant à des turpitudes qui ne devraient jamais souiller son oreille ou sa vue? Est-ce là un enseignement qui puisse satisfaire autre chose qu’une misérable et malsaine curiosité? Que l’on ouvre le livre où sont inscrits les grands noms littéraires, et l’on verra si aucun d'eux a dérogé au point d'écrire une telle histoire et de tracer de pareils tableaux. Deux hommes seulement ont abordé cette tâche avec un succès que leurs plagiaires n’obtiendront jamais : on les nomme Mercier et Rétif de la Bretonne. Qu'est-il resté de leurs œuvres? Qui se souvient du Tableau de Paris, livre pensé dans la rue et écrit sur la borne, comme le disait Rivarol? Qui connaît les Muits de Paris, ce cauchemar en quatorze volumes, où l’auteur passe en revue les antres de la débauche et du

LA SOCIÉTÉ ET LE SOCIALISME. 57 crime, sans reculer devant aucun détail, sans faire orâce au lecteur d’une seule impureté ? Ces écrivains ont été aussi les héros de leur temps. Où sont-ils aujourd’hui et qu'est devenue leur gloire ? Ceux qui les suivent et les imitent auront le même sort; rien ne vitici-bas que par l’idée morale. Le rôle d’un écrivain n’est pas de remuer la fange de la civilisation et de poursuivre, en l'honneur du crime, un, idéal impossible et impie. C’est un soin qu'il faut laisser aux sténographes des cours d'assises, chargés de rendre le forfait dramatique et l’échafaud intéressant.

Est-ce là d’ailleurs qu’est la société? Ne vivonsnous que dans un monde d’escrocs et de prostituées? N'y a-t-il ici-bas que des infamies et des guets-apens? Cette légion de mères de famille dont les joies ne dépassent pas l’enceinte du foyer domestique, ces ménages où le travail défraye à la fois les besoins de

Ja semaine, les pläisirs du dimanche et l’épargne pour :

les vieux jours, ces millions d'hommes laborieux qui portent le poids du soleil avec une persévérance admirable , suffisent à tous leurs devoirs et meurent sans laisser la moindre tache sur leur nom : tout cela on l’oublie, on le dédaigne; personne n’en tient compte, ni les romanciers, ni les philosophes, ni les statisticiens. Ce que l’on recherche, ce sont les difformités, les exceptions. Il faut produire de l'effet, maitriser la curiosité, frapper des coups qui portent. De là ce monde de fantaisie substitué au monde réel, de là cette importance excessive attribuée à quelques existences suspectes, à quelques misères de détail, au

préjudice de l'intérêt que mérite l’ensemble et de l’opinion qu’on doit s’en former.

Il est donc temps de faire un retour sur soi-même et de cesser un jeu où l'honneur des lettres se perdrait tout entier. Le socialisme est fini : il faut en effacer les derniers vestiges. Assez longtemps on a eu l’exagération et l’injure à la bouche en parlant de notrerégime social : revenons à un ton plus décent et à une appréciation plus saine. À l’envisager de sangfroid, ce régime n’est pas ce qu'on s’obstine à le faire ; on le place trop bas ou l’on attend trop de lui, on méconnaît ce qu’il a de réel, on force ce qu’il renferme d’idéal, Ce monde, que le christianisme a bien jugé, sera éternellement le siége de la souffrance, et quand on songe qu'aucune classe ne se dérobe à cette loi, que les plus puissants comme les plus humbles lui payent un égal tribut, on s'étonne de voir encore tant de cerveaux en quête de cette chimère que l’on nomme la perfection absolue. Sans doute les sociétés se civilisent et les hommes s’améliorent, mais il n’en est pas moins évident que, à côté d’une plaie qui se ferme, s'ouvre presque toujours une nouvelle blessure, La souffrance morale s'accroît partout où le mal physique diminue, et c’est ce phénomène seul qui rétablit une sorte d'équilibre artificiel dans la destinée humaine,

Par-dessus tout il importe que l’homme ñe s’habitue pas à l'attente d’un bonheur indépendant de ses efforts et ne se berce pas de l'idée dangereuse que la société lui doit tout, aisance, joie, sécurité, sans lui demander en retour la pratique de quelques vertus et

le triomphe sur quelques passions. Ces sorties contre la civilisation et les misères qu’elle ne peut guérir, sont autant d’excuses au relâchement, autant de prétextes dont les natures vicieuses s'emparent. On fait ainsi la partie belle aux penchants dépravés, on fournit des armes au désordre. C'est là l'intérêt le plus pressant, celui au secours duquel il faut se porter. Les sociétés ont sans doute encoré du chemin à faire dans la voie des améliorations, mais ce qui a surtout besoin d’être fortifié de nos jours, c’est le sentiment du devoir et l’empire de la conscience.

Quand on réfléchit à la nature des publications qui se succèdent depuis un certain nombre d'années, on s'étonne que la société n’en ait pas été plus profondément atteinte. Autrefois, l’autorité morale émanait des écrivains, et les siècles passés ont tous obéi à l'initiative de quelques grands esprits. Les consciences trouvaient ainsi une règle; l’action s’exerçait de l’élite à la masse, du petit nombre à la multitude. De nos jours, au lieu de céder aux écrivains, la société leur résiste ; elle les accepte comme une distraction frivole, elle ne subit pas leur influence. Les célébrités du paradoxe et de la déclamation , romanciers ou philosophes, ont eu beau l’éprouver de mille manières, l’assiéger de visions burlesques ou sombres : elle n’a pas voulu prendre au sérieux ces débauches de l’imagination. Elle n’a vu dans ces tableaux que des fantaisies sans conséquence, elle n’a prêté à leurs auteurs que l'intention de la divertir en passant. Plus ils semblaient abonder dans le sentiment de leur importance, plus elle les trouvait plaisants et singuliers,

Ces écrivains en ont été pour leurs frais de mise en scène; à peine la société en a-t-elle été effleurée.

On dirait même que le dégoût issu de ces exagérations de la plume a déterminé une réaction dans un sens inverse, À mesure que ces écarts devenaient plus graves, la société se contenait, se surveillait davantage ; elle eût rougi de ressembler au scandaleux portrait que l’on affichait pour le sien, elle voulait que l'erreur fût manifeste et la calomnie évidente. Dans les relations de famille, ce contraste s’est surtout fait sentir. Jamais cette longue accusation d’adultère qui remplit tant de volumes et défraye tant de fictions, n a été moins justifiée ; la faute n’est que l’exception, la règle est le devoir. Il en est de même des autres douleurs, des autres plaies sociales : presque toujours la plainte porte aujourd’hui à faux ou s’entache d’une exagération flagrante. Ainsi La voix des écrivains résonne dans le vide et n’a plus d’échos.

Ce résultat est heureux; il prouve qu’en dehors de la vérité 1l peut y avoir un succès, mais pas d’ascendant, pas d’empire sur les esprits. Les auteurs des grandes époques ne défrayent pas seulement une rapide lecture; ils sont des conseils, des amis; on les consulte souvent, on les cite, on les honore. Y a-t-il rien de pareil aujourd’hui, et où sont les livres qui durent? Ces romans nouveaux que la vogue adopte s’'éteignent dans le bruit qu'ils font et ne laissent aucune trace ; ces théories qui prétendent au gouvernement du monde, s’éclipsent pour faire place à d'autres chimères. De tout cela il ne reste rien, si ce n’est le sentiment d’un oubli éternel et irrévocable. Rien

ne se soutient ici-bas, ne traverse les siècles que protégé par l'estime. Or on peut lire de pareils écrits; on ne saurait les estimer. Deux qualités pourraient seules sauver les auteurs de l’abandon, et il ne les ont pas : l’une est le sentiment de l’art qu’ils sacrifient à la spéculation littéraire; l’autre est la sincérité des convictions, évidemment compromise par les démentis qu’ils se donnent.

L'influence de ces écrivains est donc en pleine décadence : leur plume expie une longue suite d’excès. Tandis que les livres se plaisaient à calomnier la société, celle-ci prenait le parti de se gouverner ellemême. Aux reproches d’abaissement, elle opposait de grands sentiments instinctifs et des vertus pratiques. En vain le socialisme l’a-t-il violentée, injuriée; elle n’a pas cédé aux violences, elle a souri aux injures ; elle avait la conscience de sa force et celle de la faiblesse de ses ennemis. Pour les réduire au silence, il eût fallu peu d'efforts; elle n’a pas daigné prendre cette peine ; elle était trop haut, eux trop bas. Si les enfants perdus de la philosophie, du roman et de la statistique veulent continuer cette croisade insensée, la société les laissera achever leur suicide sans s’émouvoir, sans s’irriter. À une démence obstinée et volontaire, elle ne doit répondre que par la pitié et Le dédain. Tout ce qui lui reste à faire, c’est de souhaiter à ses détracteurs un peu de ce bon sens, présent du ciel, et dont il est plus avare qu’on ne se l’imagine. Le bon sens quitte toujours les hommes qui s’enivrent d’euxmêmes et de leurs idées : c'est le premier châtiment de leur vanité et la cause d’une irrémédiable impuissance.

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